I. S. Petr., II
Encore une nouvelle chute de la divine Victime. Ses chutes sont des mystères : il tombe comme il souffre, comme il meurt, par un acte libre de sa volonté: « Oblatus est quia ipse voluit »... Ses chutes sont des expiations: elles ont la vertu de nous purifier de nos souillures, de réparer nos défaillances morales... Ses chutes sont des reproches pour nos abus de grâces et nos fragilités... Elles sont des exemples : elles nous encouragent à l'amour des humiliations... Elles sont surtout un enseignement : Jésus-Christ tombant au milieu du chemin est l'image des hommes arrivés au milieu du voyage de leur exis-
450 MONSEIGNEUB BILLARD
tencc, arrivés à la maturité de la vie et s'affaissant dans le découragement. C'est l'effet de l'âge mûr d'amener la lassitude, le désenchantement, le dégoût, et l'expérience est là pour nous prouver qu'un grand nombre se laissent briser sans ressources.
Ah! M. F., quand, arrivé à ce point du chemin, on repasse dans son souvenir les années précédemment écoulées; quand on voit, avec la jeunesse disparue, la stérilité de ses efforts, la série de ses mécomptes (on a couru après la fortune et elle a tourné le dos, on se croyait appelé à fonder quelque chose et on n'a réussi à fonder aucune œuvre durable, on avait rêvé des honneurs et on n'a pu y atteindre, on se croyait né pour l'autorité, le gouvernement et, en mettant la main au gouvernail, on a heurté contre des écueils), l'âme alors, meurtrie, fatiguée, épuisée, cherche autour d'elle un appui solide, un grand attachement, et les cœurs aimés, soit effet de l'âge soit défaillance, semblent se refroidir. Oh ! comme le cœur se serre alors, cherchant où se prendre et sur qui s'appuyer! On se sent emporté par le mouvement qui entraîne toutes choses; on voit d'heure en heure le rivage fuir et poindre à l'horizon le terme où tout doit finir... Malheur aux âmes qui n'ont pas Jésus-Christ avec sa foi ! elles ne peuvent supporter le vide..., et alors elles tombent dans de lamentables découragements, qui les mènent au naufrage de la vertu, alors elles sont brisées sous les étreintes du plus sombre désespoir..., et, comme elles ne peuvent échapper à ces affreuses étreintes, elles ressemblent à ce prisonnier qui se heurte perpétuellement la tête contre la muraille de son cachot... Il suffit d'être tant soit peu familiarisé avec la connais-
sance du cœur humain et de son histoire pour savoir que l'époque de la vie la plus tristement féconde en suicides, c'est l'âge mûr...
Jésus-Christ, tombé à mi-chemin de sa carrière de douleurs, se relève et, non content d'avoir, par sa chute, offert à son Père une expiation pour nos propres chutes, il nous tend la main et nous anime par son exemple à continuer courageusement avec lui le chemin de notre Calvaire...
VIIIme STATION Jésus s'adresse aux femmes de Jérusalem
Filiœ Jérusalem }noliteflere super me, sed super vos ipsas flcte et saper filios vestros.
Filles dejérusalem, ne pleurez pas sur moi ; pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants.
S. Luc, XXIII, 28.
C'est par ces paroles que Jésus répond aux lamentations extérieures des filles d'Israël ; lui si tendre, si bon, il semble rejeter leurs plaintes. N'en soyons pas surpris : les larmes qu'elles versent sur la divine Victime ne sont que des larmes officielles, et, sous leur simulacre de chagrin, il est facile de reconnaître les fausses et banales protestations de sympathie que le plus souvent nous recevons dans le monde à l'heure de nos grandes épreuves. Le Saint-Esprit parle dans les Lettres sacrées de « consolateurs onéreux, consolatores onerosi ». Oui de nous ne les connaît ?
L'expérience ne vient-elle pas chaque jour vérifier La parole de l'auteur des Tristes :
Douée en's felix multos mimerabis amicos : Tempora si fuerint nubila, soins eris.
« tant que vous serez heureux, vous compterez beaucoup d'amis ; si le ciel pour vous se couvre de nuages, si vous tombez dans le malheur, tous vous délaisseront, vous resterez dans l'isolement » ? La véritable amitié est la mise en commun des joies et des peines : les joies, on veut bien les partager, mais les peines font peur ; on s'éloigne, on s'écarte de ceux qui pleurent. Il n'y a que les cœurs vraiment dévoués qui ressentent le contre-coup de nos angoisses et de nos brisements et qui mêlent à nos larmes des larmes sincères ; il n'y a que les cœurs de ceux qui méritent le doux nom d'amis. Le Saint-Esprit lui-même nous le dit : « L'ami fidèle est une protection solide et le médicament de la vie, amicus fidelis protectio fortis... medicamentum vitœ ». Le chagrin est une blessure faite à l'âme, l'amitié est l'appareil mystérieux qui adoucit et qui guérit ; le chagrin, amenant l'isolement, fait sentir à l'âme à qui le terrain manque son infirmité et sa faiblesse ; l'amitié offre secours et protection, secours efficace, protection puissante. Mais ne peuvent être vraiment amis des âmes meurtries que ceux qui envisagent l'épreuve des }'eux de la foi et qui considèrent la douleur comme un creuset qui épure ou comme une onction qui consacre. Ce ne sont pas eux qui empruntent le langage du monde et vont répétant que le chagrin s'envole avec le temps. Ce ne sont pas eux qui invitent à tromper la peine par les distractions et les plaisirs. Ils ont
toujours sur les lèvres la parole même de Dieu, écoutons-les, et ils nous animent à accepter les tribulations avec résignation et courage, en nous rappelant qu' « il faut semer dans les larmes avant de moissonner dans la joie », qu' « un court moment de souffrance opère un poids immense de gloire » . . , et qu' « il faut souffrir avec Jésus-Christ, si l'on veut être un jour conglorifié avec Jésus-Christ ».
IXme STATION