‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 4 sur 38 · POUR LE DIMANCHE DE LA PASSION · texte numérisé non relu

POUR LE DIMANCHE DE LA PASSION

(14 mars 1869)

Si scires donum Dei.

Si tu connaissais le don de Dieu !

(S. Joann., IV, 10).

Mes Frères,

Fatigué d'une longue course à la recherche d'une brebis perdue, Jésus-Christ, le bon Pasteur, s'assit un jour près du puits de Jacob. Là, il vit venir à lui une femme frivole, victime de toutes les déceptions du monde, abusée par tous les mécomptes de la vie ; et déjà la Samaritaine (car c'était elle) avait rempli d'eau ses vases et se disposait à regagner sa demeure, quand le divin Maître, l'arrêtant, lui dit, de sa voix suave et onctueuse : « Femme, j'ai soif; ne me donnerais-tu pas à boire? » Et le Dieu fait homme qui, suivant la belle parole de saint Ambroise, avait soif non de l'eau qui coule aux fontaines de ces basses régions de la terre, non du breuvage que venait de puiser l'étrangère, mais bien plutôt de son âme, de

son bonheur, de son salut, ajoute sans délai : « Ah ! si tu connaissais le don de Dieu! si scires donum

Dell celui qui boit ton eau à toi, ne sera jamais

désaltéré; mais celui qui daigne porter ses lèvres à la coupe que je lui présenterai, celui-là n'aura plus soif : l'eau que je donne est une source qui jaillit jusqu'à la vie éternelle ». Touchée, émue au plus intime du cœur de la miséricordieuse parole qui lui dévoile les secrets et les misères de son âme, la pécheresse, reconnaissant l'envoyé du Ciel, s'humilie de ses fautes, en fait l'aveu, et retrouve dans le repentir, avec le pardon de son Dieu, sa dignité perdue et sa réhabilitation.

M. F., cette touchante compassion de Jésus-Christ envers une âme flétrie par le mal, ou, pour parler le langage de saint Augustin, cette mystérieuse rencontre de la miséricorde avec la misère, n'est point, vous le savez, un fait isolé dans le rapide passage de notre Maître en ce monde: le saint Evangile nous révèle à chaque page des traits semblables de l'inépuisable bonté du Sauveur. Que dis-je, M. F. ? même depuis que, prenant son vol vers les cieux, Jésus-Christ a privé notre terre de sa présence sensible, il n'a point voulu nous condamner à jeter le regard d'une stérile envie sur les âmes qui furent jadis assez heureuses pour entendre, au sein de leurs ruines, la parole qui relève et qui pardonne. Encore aujourd'hui, à dix-huit siècles de son ascension, il est là, au milieu de nous, vivant et agissant dans son sacerdoce, Celui qui disait : « Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des temps » ; il est là et il donne à nos fautes le pardon, à notre vie déchue sa réintégration, en prononçant, par l'organe de ses ministres, une parole qui, bien

que n'étant que l'accent de la terre, a l'autorité même du Ciel, une parole toute divine qui a la puissance de nous transformer, mais qui passe par les lèvres humaines pour nous attester le miracle. Il est là, au tribunal de la pénitence, qui est plutôt le tribunal de la miséricorde, attendant, en la personne de ses prêtres, comme autrefois près de la fontaine de Jacob, les âmes qu'il veut guérir, renouveler et sauver.

Dimanche dernier, M. F., nous avons étudié ce tribunal dans son origine, et vous me rendrez le •témoignage, je l'espère, de vous l'avoir montré, sous ce rapport, incontestablement divin. Aujourd'hui nous allons l'étudier dans son organisation, et cette étude, j'en ai la confiance, vous forcera encore à vous écrier: « Vraiment le doigt de Dieu est ici. Digitus Dei est hic ». Je vais vous montrer, M. F., que la confession instituée par Jésus-Christ est en parfaite harmonie avec un triple besoin : le besoin de l'aveu, le besoin du repentir, et le besoin du pardon.

N'oublions pas, M. F., de mettre cet entretien sous la sauvegarde et le patronage de Marie.

Ave Maria

Il est dans le cœur de l'homme un instinct profond, un besoin natif, c'est celui de l'épanchement : « Quoi de plus naturel à l'homme, dit Bossuet, avec sa gravité pleine d'onction, quoi de plus naturel à l'homme que ce mouvement d'un cœur qui se penche vers un autre pour y verser un secret! » Aussi, pour toute âme qui souffre, la confidence est un baume bienfaisant qui calme la douleur. Mais « malheur à l'homme

qui est seul, dit l'Esprit-Saint. Vœ soli! » Condamné par l'isolement à rester silencieux et muet, il étouffe sous le poids qui l'écrase; et, quand le fardeau qui pèse sur sa conscience est un crime, rien n'est comparable à ses angoisses intérieures. Son cœur épouvanté frissonne, et, suivant l'énergique expression de l'Ecriture, « tressaille, comme s'il voulait sortir de sa place ; expavit cor meum et emotitm est de loco sno » . On a vu de grands coupables, dans le silence des nuits et l'ombre des bois, écrire leurs forfaits sur des rochers sauvages ou sur Técorce des arbres solitaires; l'histoire a enregistré le nom d'un régicide qui aima mieux chercher dans une révélation spontanée le châtiment qu'il pouvait éviter par son silence, et on assure qu'un jour on surprit un scélérat se penchant sur un berceau pour confier àl'oreille de l'innocence l'aveu qui l'accablait. Le monstre! il avait tué la mère du pauvre petit qui lui envoyait son sourire, et il essayait de soulager son cœur en lui disant son affreux secret!

Eh bien ! M. F., Dieu s'est emparé de ce penchant naturel qui nous porte à chercher un cœur ami où nous puissions répandre le nôtre avec ses peines. Il a fait de l'aveu une obligation sacrée, en }T attachant une puissance mystérieuse de renouvellement et de salut: Console-toi, console-toi, pauvre âme, qui jusqu'ici recelais, comme un poison corrosif et morteb dans les profondeurs de ta conscience, un secret qui décolorait tes jours, assombrissait ta vie et la rendait pleine d'amertumes. En vain le monde t'appelait à ses fêtes joyeuses, à ses réunions brillantes : au milieu même de la foule tu trouvais la solitude. En vain, par un rare privilège, avais-tu rencontré ce trésor inappré-

SERMONS, PRONES ET INSTRUCTIONS 6l

ciable de l'existence qui s'appelle l'amitié et qui provoque les suaves consolations de l'épanchement : i ton cœur était fermé, pourainsi dire, hermétiquement pour tes amis les plus dévoués. En vain trouvais-tu, au sein d'une famille modèle, réciprocité d'affections, échange d'égards et de tendresse, solidarité de peines et de joies: ni la douce autorité d'un père, ni le ministère affectueux d'une mère, ni le tendre dévouement d'une épouse ou d'un époux, ni les caresses d'un frère ou d'une sœur n'avaient réussi à alléger le fardeau qui l'oppressait. Eh bien ! voici que Dieu met sur ta route un cœur dans le sein duquel il t'enjoint de verser, par l'aveu, les secrets qui te brisent et te torturent, et ce cœur, c'est précisément celui que tu appelais instinctivement et sans le connaître de toute la puissance de tes aspirations, c'est un cœur à part, c'est le cœur d'un homme qui touche à la fois au Ciel et à la terre ; c'est le cœur d'un homme qui se pré sente à toi portant au front la triple couronne de la mission, de la sympathie et de la puissance ; c'est le

cœur d'un prêtre

M. F., Dieu a voulu se servir de l'intermédiaire de l'homme pour faire arriver la vie de la grâce dans les âmes comme pour la transmission du souffle de la vie naturelle. Le flambeau mystérieux qui anime votre regard et que je vois étinceler sous le mien, la goutte de sang qui fait battre ma poitrine et qui échauffe la vôtre, vous les avez reçus comme moi d'un père, instrument fragile au service du Dieu créateur ; c'est un héritage qui vient directement du premier homme et qui nous a été transmis à travers toutes les générations. Ainsi, M. F., la vie surnaturelle, la vie de l'âme, vous la recevez du prêtre, mais elle vous vient

de Jésus-Christ, et celui qui a le bonheur, hélapeu apprécié en ce siècle, de conserver vive et pure la lumière de la foi, découvre, en la personne de ce magistrat des âmes, qui siège au tribunal de la pénitence, le dépositaire de l'autorité du Ciel, l'homme de Dieu, un envoyé, un représentant de Jésus-Christ. Dieu n'a pas pris un des purs esprits de sa cour pour en faire son mandataire et l'investir de sa mission près de nous : un ange nous aurait intimidés par sa pureté, et peut-être, en face de nos souillures, se sentant pris d'horreur et d'épouvante, il se serait enveloppé de ses deux ailes pour remonter au Ciel. C'est un homme comme vous, un de vos frères, un descendant du fragile et coupable Adam, qui sait par expérience ce que c'est que la triste infirmité de notre nature : « Ex hominibus assumptus qui condo- 1ère possit Us qui ignorant et errant » ; c'est un homme qu'il choisit, mais ce n'est qu'après l'avoir enlevé aux douceurs de la famille pour le jeter des années et encore des années loin du monde et dans la solitude, ce n'est qu'après l'avoir éprouvé dans la prière et le recueillement, ce n'est qu'après avoir fortement trempé son âme dans les privations,' les pénitences et les labeurs de l'étude, ce n'est qu'après l'avoir armé de sa grâce par l'onction du sacrement, ce n'est qu'après lui avoir imposé le serment du plus inviolable et, disons-le tout haut, du plus inviolé secret, qu'il lui confie son autorité et le députe vers les pécheurs ses frères pour recevoir leurs aveux, cicatriser leurs blessures et pardonner leurs méfaits. Ah ! pauvres pécheurs qui succombez sous le faix de vos fautes et de vos crimes, ne craignez pas de venir vousjeter aux pieds du prêtre. Vous savez par une dure expé-

rience que les plaies cachées, les «infirmités couvertes », comme dit le fils pénitent de Monique, sont mille fois plus douloureuses: « Vulnera dansa plus cruciant ». Eh bien ! venez ouvrir votre âme à celui qui a la mission de la guérir et de la soulager. Le prêtre est bien un juge, mais c'est un juge plein de bonté, plein de compassion, qui a au cœur le germe de tous les dévouements et de toutes les sympathies. Encore une fois, ne craignez pas d'approcher de lui : « Nolite timere ». Etes-vous timides et tremblants à l'excès? Tenez : voici un noble vieillard qui, sous sa couronne de cheveux blancs, vous atteste que, dans son long ministère, il a vu se dérouler toutes les pages du livre du cœur humain. Etes-vous ballotés par les orages ducœur, par lestempêtes des passions? Voici des hommes encore jeunes qui sont tout près des écueils et qui comprendront vos périls. Dans la délicatesse de sa miséricorde, Jésus-Christ, votre Sauveur, vous offre, en la personne des juges de votre conscience, toutes les variétés d'intelligence, d'éducation, de caractère qui se prêtent aux moindres nuances de votre attrait, aux désirs instinctifs ou raisonnes de votre cœur ; encore une fois, ne craignez pas: « Nolite timere»l

En effet, M. F., quel que soit le prêtre qui siège au tribunal de la réconciliation, qu'il vienne de sortir de la jeunesse, qu'il ait atteint la maturité de la vie, ou qu'il soit courbé sous le poids des ans, que ce soit un Augustin condamné à relire dans les aveux qu'il reçoit l'histoire de son passé, ou que ce soit un saint qui, préservé des chutes dont il entend le récit, n'ait connu que la lutte et les tentations, le pécheur peut sans frayeur s'agenouiller à ses pieds :

il n'aura pas plus tôt laissé tomber de ses lèvres, avec l'accent d'une filiale confiance , ces touchantes paroles: « Bénissez-moi, mon père», que soudain, comme sous le coup d'un mot créateur, le prêtre sentira naître, au plus intime de son âme, un lien mystérieux. Lui qui a renoncé à la paternité du sang, il connaîtra la paternité des âmes, cette paternité, M. F., dont les impies, blasphémant ce qu'ils ignorent, peuvent rire, mais qui n'est rien moins que ce dévoûment protecteur avec lequel Dieu forme le cœur des anges qu'il nous donne pour gardiens. Et ne croyez pas, M. F., que ce lien soit fragile comme les liens de ce monde, qu'un matin voit se former et qui souvent sont rompus avant le soir. Et ne croyez pas que ce sentiment soit éphémère et passager, comme les sentiments de la terre « qui s'en vont avec les années », dit Bossuet. Non, non; car, à quelque étape de ce voyage de la vie que viennent à se rencontrer et le prêtre qui a reçu les confidences sacrées et le pécheur qui a versé ses pleurs dans son sein, une sorte de tressaillement mutuel fait battre leurs cœurs, et vient attester par ce signe révélateur que les sentiments que Dieu crée ne meurent pas, et que les liens que Dieu cimente ne savent pas se briser. Il y a ici bien des âmes qui ne peuvent se rappeler sans une douce impression le nom du prêtre qui reçut, à la veille du plus beau jour de leur vie, l'aveu des faiblesses de leur premier âge; et moi-même, laissezmoi vous le dire, je me souviens que le jour où, pour la première fois, je m'assis sur cet humble siège pour entendre la confession d'un de mes frères, attendri, ému jusqu'aux larmes, j'étais tenté de me jeter à ses

genoux.

voilà le prêtre, M. F., celui qui a reçu de Dieu l'autorité pour recevoir l'aveu de vos faiblesses. Cet aveu il ne peut le recueillir qu'avec indulgence et sympathie, et ce n'est pas une sympathie stérile et illusoire, car, avec l'autorité, il a reçu la puissance. Comme autrefois le Christ Sauveur, il peut dire : « L'Esprit du Seigneur est sur moi, Spiritas Domini super me », je viens guérir les âmes malades, je viens purifier les cœurs souillés parle mal, je viens relever les pécheurs de leurs chutes, je viens consoler les tristes victimes de la fragilité humaine. Et à qui lui apporte les misères, il donne le secours; à qui lui montre la faiblesse, il dispense la force ; à qui lui présente des blessures, il offre un appareil et un baume ; pour qui lui confie des chagrins, il a en réserve une consolation: « Consolarer lugentes ... mederer contritis corde ». Il est donc vrai de le dire, au tribunal de l'aveu, le prêtre, c'est un père, c'est un ami, c'est un consolateur, c'est un médecin compatissant ; c'est tout cela, c'est plus encore : c'est le vicaire de la bonté de Dieu, c'est le représentant de sa clémence, c'est sa douceur, c'est la miséricorde de Jésus-Christ, perpétuellement personnifiée et rendue visible sous une enveloppe mortelle. Oui, M. F., tandis que la raison représente la justice sur son tribunal avec un cœur de bronze et un bandeau sur les yeux, la foi nous montre dans le juge des consciences la souriante image du pardon aux paupières humides, aux entrailles émues ; c'est le pasteur débonnaire, devant lequel tout un peuple de coupables se dit tout bas : « Ecce Agnits Dei, ecce qui tollit peccata mundi, voilà l'Agneau de Dieu, voilà celui qui efface les péchés du monde ».

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Mais le coupable qui est soulagé par l'aveu a besoin d'être prémuni contre l'endurcissement, et le repentir qu'il doit apporter au tribunal sacré lui rend ce service.

Le monde païen n'a pas compris, M. F., la puissance divine du repentir : il avait ses larmes sans remède, ses remords sans espoir, ses crimes sans pardon ; et ses poètes aimaient à montrer, sous les traits les plus saisissants, les malfaiteurs fatalement dévoués aux vengeances du Ciel. N'en soyons pas surpris : ils ne connaissaient pas l'Evangile ; ils n'avaient pas vu, comme nous, le prodigue pressé sur le sein de son père; ils n'avaient pas vu Pierre, l'apôtre renégat, se relever de sa chute, en pleurant au sortir du Prétoire ; ils n'avaient pas vu la pécheresse de la cité, Madeleine, arroser de ses larmes et essuyer de ses cheveux les pieds de Jésus-Christ. C'est cet adorable Sauveur qui a fait connaître au monde la vertu souveraine d'expiation, inhérente au repentir, ou, pour parler comme l'Église, à la contrition. Vous connaissez, M. F., le prodige qui s'opère chaque jour sous vosyeux dans le monde matériel : le soleil, par sa puissance attractive, soulève de la surface de l'Océan d'acres vapeurs, des émanations amères: l'atmosphère les distille avec une merveilleuse industrie; les vents poussent ces nuages épurés sur la crête de nos montagnes; ces montagnes achèvent, perfectionnent le travail de l'épuration dans leurs flancs aux couches variées de terrains ; et ces mêmes eaux, irritantes au sein de la mer, nous reviennent agréables et douces et quelquefois douées d'une action toute bienfaisante, d'une vertu toute salutaire.

Telles sont les larmes que le repentir fait couler des

yeux ou plutôt du cœur du pécheur, et que la divine miséricorde rend si onctueuses et si consolantes : «Beati qui lugent*. Il vous est peut-être arrivé, M. F., de franchir le seuil d'une prison et de pénétrer dans le triste séjour où sont retenus les meurtris de la justice humaine : là vous avez trouvé un homme qui avait monté tous les degrés du crime ; sa main avait versé le sang de son frère; sur son front il portait les rides de l'infamie; ses yeux farouches ne lançaient que des regards menaçants; ses traits repoussants faisaient peur à voir et sur ses lèvres errait un sourire abject. Se faisant un piédestal de sa conduite, il se dressait du haut de ses turpitudes et de ses ignominies pour insulter à l'humanité. Dur comme la pierre de son cachot, son cœur ne semblait plus connaître le sentiment. Mais voici que, sous le coup d'une parole qui a fait vibrer au fond de son être une fibre qu'il ne connaissait pas, ce cœur s'émeut, s'ébranle, se suffoque ; dans ce cœur suffoqué se forme une larme ; cette larme, voici qu'elle monte et que, passant par ces canaux mystérieux connus de Dieu seul qui les a faits, elle arrive à sa paupière et redescend sur ses joues flétries. L'ange qui veille à ses côtés la recueille pour la porter dans le sein de Dieu ; Dieu l'accepte comme une partie du prix du pardon, et cette tête orgueilleuse s'incline, et cet air sauvage s'adoucit, et ce front sombre, s'éclaircissant peu à peu, finit par rayonner et resplendir de lumière. Un changement s'est fait, le criminel est transfiguré.

Voilà, M. F., la puissance du repentir, voilà ce que vaut une larme bénie par Dieu, voilà ce que renferme de force et de fécondité le brisement du cœur, la contrition. N'en soyez pas étonnés: vous connais-

sez, même dans l'ordre naturel, dans le simple commerce du monde, la puissance d'une larme. Quand l'homme a tout perdu et que, dépouillé de tout, il est là, debout, sur le chemin de la vie, dans la plus profonde misère, dans la plus affreuse nudité, il lui reste une ressource, un bien, un remède, il lui reste ses larmes. Les larmes, c'est le patrimoine de celui qui n'a plus rien, c'est le refuge de celui qui est sans refuge, c'est la consolation de celui qui est en détresse, c'est aussi le salut du pécheur. C'est en versant devant Dieu une larme, ou, pour emprunter l'expression de saint Augustin, une goutte du sang de son âme, que l'homme touche la miséricorde divine et prélude à sa réhabilitation. Quand le cœur de l'homme, si égoïste et si sec, se laisse attendrir en voyant couler une larme, que sera-ce de celui qui est la bonté par essence ? Voyez, M. F., cette pauvre fille d'un honnête ouvrier : la voici tombée entre les mains d'un jeune débauché, lâche et déloyal, qui en fait sa victime et achète son honneur, en flattant ses oreilles d'hommages pleins de mensonges, et en faisant miroiter à ses yeux l'éclat du luxe. Pauvre et frêle existence, renversée dans sa fleur, elle s'en va chercher un abri secret où elle puisse cacher sa honte ; et la voilà, sur un lit d'hôpital, entre le monde qui la méprise et Dieu qui la recherche. Elle rentre au fond d'elle-mêms, et, mettant en regard les hideuses flétrissures du vice et les nobles jouissances de la vertu, elle sent se réveiller le sentiment de sa dignité perdue. Le flambeau de la foi se ravive et se rallume, le souvenir des bontés de son Dieu se présente à sa mémoire, et, gémissant sur ses fautes, elle emprunte la voix d'un pécheur des anciens âges,

vrai modèle, vrai type des cœurs contrits et repentants : « Du fond de cette vallée de misère », ou plutôt du fond de l'abîme de honte et de déshonneur que je me suis creusé par mes désordres, « j'ai crié vers vous, ô mon Dieu; Seigneur, écoutez ma prière. De profundis clamavi ad te, Domine : Domine, exaudi vocem meam ». Je suis tombée bien bas, et vous êtes le Dieu qui règne au sommet des Cieux. Je me suis traînée dans la fange des passions, et vous êtes la pureté même. Comment mon cri pourrait-il parvenir jusqu'à votre trône ? Mais, oui, c'est le cri de la douleur, et vous êtes le Dieu bon ; c'est le cri de l'espérance, et vous tendez les bras à ceux qui vous appellent ; prêtez donc l'oreille à ma voix, à mes soupirs, âmes larmes : « Fiant aures tuœ intendentes in vocem deprecationis meœ ». Sortie de vos mains, je vous dois tout : vous êtes mon maître, mon créateur, mon père, et c'est vous que j'ai outragé. Certes si, vous pesez mes ingratitudes, si vous n'écoutez que les lois de votre justice, je n'ai qu'à me voiler la face de désespoir et attendre ma condamnation : « Si iniquitates observaveris, Domine, Domine, quis sustinebit » ? Mais, je le sais, vous êtes le Dieu miséricordieux, c'est-à-dire vous avez un cœur qui s'incline spontanément vers la misère ; dans votre compatissante bonté pour les misérables, vous vous faites une loi de leur offrir le pardon, et c'est ce qui anime ma confiance en vous, Seigneur : « Quia apnd te propitiatio est, et propter legem tuam sustinui te, Domine ». Ayez donc pitié de moi, ayez pitié de moi suivant votre immense miséricorde ; non, vous ne rejetterez pas un cœur contrit qui s'humilie : « Cor contritum et humiliation non despicies ».

Ces sentiments de repentir, ces larmes de contrition, nous les avons recueillis plus d'une fois et sur les lèvres et dans les yeux des pécheurs au tribunal réconciliateur ; et ces sentiments et ces larmes leur mettaient au cœur des joies si douces, si précieuses que, les voyant déborder, nous étions tenté de nous écrier : Heureuses fautes, dont la réparation apporte tant de délices : « Félix culpa ! » ; ou plutôt nous sentions le besoin de dire à nos frères : Amis, puisque vous ne deviez pas être du nombre de ces âmes privilégiées appelées à savourer les jouissances parfaites de l'innocence conservée, oh ! goûtez encore les joies pénétrantes du repentir : « Gustate et videte ».

Mais ces joies, le pécheur ne peut les goûter en paix et avec sécurité qu'autant qu'une parole autorisée, qu'une sentence émanant d'un pouvoir authentique lui aura garanti son pardon ; et cette garantie, il la trouve dans l'absolution. M. F., les souverains et les diplomates se réunissent pour la paix du monde ; parfois ils sont assez heureux pour voir, au moins temporairement, leurs efforts couronnés de succès. Mais qui pourra donner la paix à une conscience que le remords déchire ? Qui fera rentrer le calme dans un cœur troublé par la vue de ses désordres ? Oui pourra relever un être déchu ? Qui pourraréhabiliter une âme flétrie ? Magistrats de la terre, philosophes, écrivains, hommes de génie, mettez-vous à l'œuvre ; qu'allez-vous faire pour cet homme ? Qui de vous, en prononçant le mot qu'il attend, le fera renaître à l'espérance et à la vie ? Ce ne sont pas les magistrats civils, les juges de la terre ; en vain formuleront-ils en sa faveur un verdict d'acquittement, ils ne pour-

ront lui persuader qu'il est innocent : il sait, lui, par les réclamations de sa conscience qu'il est coupable. Ils seront plus impuissants encore à le réhabiliter, •car ils ont beau faire, ils ne le laveront pas du soupçon qui a plané sur sa tête, ils ne lui arracheront pas la flétrissure d'avoir paru à la barre des accusés, et le seul fait d'avoir pu passer pour criminel laisse une ombre sur sa vie, une tache sur son honneur. Mais peut-être ceux qui, parleur parole, ou par leur plume, sont les arbitres souverains de l'opinion publique, seront-ils plus heureux et plus habiles à lui donner le calme et le repos ? Ah ! je l'avoue, ils pourront peut-être entraîner les masses dans leur conviction sincère ou dissimulée, mais ils ne réussiront pas à lui donner la paix. Le remords sera toujours là comme un serpent pour l'enlacer et lui faire sentir son aiguillon. Il n'y aura pas de calme ni de repos pour son cœur ; et, dans le monde entier, il ne trouvera personne pour le délivrer de cette puissance mystérieuse de persécution qu'il porte en lui-même. Je me trompe, M. F., il est un homme, assis sur son tribunal, qui peut d'un mot arracher le crime du cœur et redonner l'innocence, enlever de la plaie le glaive acéré qui la déchire, et faire rentrer le calme et le bonheur dans son être tout entier. Le voyez-vous, ce pécheur ? Il était triste et rêveur ; pour lui le Ciel avait perdu sa sérénité, les fleurs leur parfum, les chants leur harmonie. Si quelquefois il semblait sourire, ce sourire était forcé, et trahissait une angoisse intime ; sa conscience, ange invisible, mais pourtant réel des célestes vengeances, agitait comme une épée de feu au seuil de son âme. Un seul mot de Dieu ou de sa Religion sainte, la pensée de la mort le

jetaient dans de sombres et mélancoliques tremblements. Eh bien ! le prêtre n'a fait que lever la main sur sa tête et prononcer la parole puissante : « Ego te absolvo, je vous absous », le calme rentre au fond de son âme, la sérénité de ses traits en présente le reflet, et, pendant que les sentences de la justice humaine impriment souvent comme un stigmate de honte ineffaçable sur le front de l'accusé, la sentence du prêtre le change, le transforme, le transfigure. Tout à l'heure c'était un criminel, justiciable des éternelles vengeances ; maintenant c'est un prédestiné qui a droit aux éternelles béatitudes. Tout à l'heure c'était un pécheur qui entendait sortir du fond du tabernacle une voix qui lui criait, comme les diacres de la primitive église : « Recédant indigiii, arrière les indignes » ; maintenant c'est une âme pure qui peut s'approcher sans crainte de la table eucharistique pour recevoir son Dieu. Tout à l'heure c'était un endurci des assises, dont le bourreau ne s'approchait qu'en tremblant et à qui il disait : Misérable, disparaissez de ce monde : que la société respire ; maintenant c'est un élu, que le prêtre encourage en disant : Enfant de Dieu, montez au Ciel !

Le voilà, M. F., dans son organisation intime, ce tribunal de la confession, si attaqué, si méprisé : c'est un aveu fait à l'oreille d'un père sous le sceau du plus inviolable secret, et c'est un aveu qui soulage ; c'est une larme qui tombe des yeux ou plutôt du cœur, mais c'est un repentir qui attendrit et qui dilate l'âme ; c'est une sentence qui tombe des lèvres d'un juge, mais ce juge est le ministre des grâces divines, et cette sentence rassure, console et réhabilite. En vérité, comment ne pas reconnaître dans

cette institution le doigt de Dieu : « Digitns Dei est hic » ? Comment ne pas s'écrier avec le Prophète : « A Domino factum est istud, c'est bien là l'œuvre du Seigneur » ?

Je ne veux pas clore cet entretien, M. F., sans vous rapporter un fait de la vie de saint Augustin. Je vous cite souvent ce nom, M. F. : c'estle nom d'un saint qui ne vous est pas moins sympathique qu'à moi-même; qui n'aime pas le fragile, le pénitent Augustin ? Or voici ce qu'il nous raconte lui-même dans le livre de ses Confessions. Un jour il hésitait, flottant, indécis, demandant à Dieu s'il fallait lui appartenir, et regardant le monde, penchant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, une main s'élevant au Ciel, l'autre main retombant vers la terre. (Qui n'a pas, dans sa vie, ses heures d'indécision, d'incertitude, que j'appellerai des heures de crise, et qui souvent décident du vrai bonheur, du salut de l'éternité ? Heureuses les âmes qui, à ces heures, sont loyales et sincères avec ellesmêmes) ! Telle était alors l'âme du fils de Monique. Aussi, pour le récompenser de sa droiture, Dieu le gratifia d'une vision. Il aperçut devant lui une femme resplendissante de lumière, portant sur sa tête un diadème et dans ses mains un sceptre ; derrière s'avançait processionnellement un long cortège d'enfants, de jeunes filles, d'hommes, de vieilllards. Cette femme, c'était la Sagesse éternelle, qui l'invitait à s'approcher. « Docile à cet appel, dit saint Augustin, j'allai vers elle, fasciné par son regard, saisi par la magie de sa parole ; elle me disait, en me montrant son cortège : Vois-tu ces âmes de tout âge et de tout rang, elles ont la même nature que toi, mais ce sont

des âmes vaillantes, et toi, tu n'es qu'un lâche. Effrayé, anéanti par cette parole, Augustin se lève, les mains jointes, s'écriant avec ardeur : « Ce qu'ont fait ceux-ci et celles-là, pourquoi ne le ferai-je pas ? » Et il s'élance à grands pas dans la voie du bien.

M. F., vous le dirai-je ? il me semble qu'en ce moment, Jésus-Christ fait passer sous vos yeux, comme une apparition consolante, son tribunal divin de réconciliation. De ce tribunal s'approchent des enfants, des jeunes filles, des hommes, des vieillards, et leur courage est pour eux une source de bonheur. Ah ! vous qui jusqu'ici, enchaînés par le respect humain ou la lâcheté, n'avez pu encore vous décider à venir y chercher la réconciliation, ne vous direzvous pas, comme autrefois Augustin: « Ce que font ceux-ci et celles-là, pourquoi ne le ferais-je pas ? » Venez, venez donc, M. F., et, au nom de mon Dieu, je vous promets le soulagement de l'aveu, la douceur dans les larmes, la paix dans le pardon, le bonheur pour la vie présente et pour la vie future. Ainsi soit-il !

PRÔNE

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