POUR LA RÉOUVERTURE DU CATÉCHISME
(3 octobre 1869)
Nous venons de Vous annoncer, M. F., la rentrée de nos catéchismes, et à cette annonce nous attachons la plus grande importance.
Le Catéchisme, c'est là une des fonctions de notre saint ministère qui se présente à nous sous l'aspect le plus doux et le plus consolant, et, n'eussions-nous que celle-là à remplir au milieu de vous, nous nous estimerions heureux, et nous n'aurions rien plus à cœur que d'y consacrer notre existence. Vous ne serez donc pas étonnés, M. F., de nous voir monter en chaire pour vous présenter quelques considérations sur cette grande œuvre. Qu'est-ce que le catéchisme ? en quel honneur le catéchisme a-t-il été dans l'Eglise de Dieu, pendant le cours des âges ? telles sont les deux questions auxquelles nous nous proposons de répondre.
Pour vous faire bien comprendre, M. F., le mot Catéchisme, nous sommes obligés de faire appel à nos souvenirs classiques, il nous faut réveiller la connaissance presque endormie d'une vieille langue qui a fait les délices des études de notre jeune âge.
Le terme grec qui a donné naissance à notre expression française Catéchisme est composé de deux mots qui, dans leur sens littéral, signifient son répercuté, écho entendu et renvoyé. Le Catéchisme est une instruction où le maître qui enseigne traduit à son disciple le son qu'il a entendu, et où le disciple renvoie à son maître l'écho de l'enseignement qu'il vient de recevoir. C'est bien dire que cette instruction doit être claire, simple, familière, entièrement adaptée à l'intelligence, tout à fait proportionnée à la portée d'esprit de ceux à qui elle s'adresse; c'est bien dire qu'elle doit créer entre celui qui parle et celui qui écoute, entre celui qui interroge et celui qui répond, entre le maître et le disciple, les plus douces relations de croyances, la plus parfaite harmonie de sentiments. Oui, M. F., au Catéchisme, quel que soit le maître, fût-il un docteur d'une intelligence hors ligne, d'une érudition vaste et profonde, ce maître descend des hauteurs sublimes de la science pour venir porter la lumière progressivement, et, si j'ose ainsi parler, à petites doses, dans l'esprit à peine éclos de l'enfant. Et cet enfant, lui qui tout à l'heure encore ne savait que balbutier, voici que peu à peu, grâce à cette lumière mystérieuse, il s'initie à la connaissance des mystères les plus élevés, des vérités les plus fécondes. Voilà le Catéchisme. On ne saurait en bien comprendre toute l'économie sans remonter à Dieu, le maître par excellence, source de toute science, principe de toute lumière. C'est lui qui éclaire l'homme, sa créature, par sa parole, par la révélation ; et l'homme transmet héréditairement à l'homme les ra}rons de cette lumière d'en-haut, les échos de cette parole
divine, qui est le vrai flambeau de la vie : « Et quasi cursores vitaï lampada tradunt ».
« La foi en effet vient de l'ouïe, dit le grand Apôtre, fides ex auditu », c'est-à-dire qu'ordinairement du moins, la connaissance des choses de Dieu n'arrive à notre âme que par la parole qui vient frapper notre oreille. Sans cela, tous les hommes, surtout en ce qui regarde le salut, seraient à jamais plongés dans la plus profonde et la plus irrémédiable ignorance. Aussi Dieu y a-t-il pourvu, et cela dans tous les temps, et dès l'aurore du monde, dès les premiers jours de la primitive alliance. En ces jours anciens, au temps des vieux patriarches, chacun d'eux était alors comme le prêtre de la famille. Oh ! qu'il était beau de voir ces nobles vieillards à cheveux blancs, vénérables non seulement par leur âge, mais encore par le don de prophétie que Dieu leur accordait d'ordinaire, réunir les enfants de tout âge, soit autour de leur table qu'ils entouraient comme d'une guirlande d'honneur, soit sur le banc de gazon, où ils « s'élevaient comme de jeunes plants d'oliviers », et là leur enseigner, en se proportionnant à l'intelligence de chacun, ce qu'ils avaient appris eux-mêmes de leurs pères, ce qui venait du Ciel par tradition, c'est-à-dire la science de Dieu, la science du salut. Et ces enfants, devenant à leur tour chefs de famille, suivaient l'exemple qu'ils avaient reçu : eux aussi, ils enseignaient les rejetons aimés de leurs unions bénies. Et ainsi, de bouche en bouche, de génération en génération, se transmettait l'enseignement divin jusqu'aux temps de la loi écrite. Sous cette loi écrite elle-même, qui n'était autre chose qu'un moyen providentiel de fixer les traditions, l'enseignement
oral ne cessa de se perpétuer au sein des familles, comme nous l'apprend le chantre inspiré des Psaumes, le saint roi David: « Interroga majores tuos et dicent tibi »..
Mais je me hâte, M. F., d'arriver à l'époque heureuse et bénie entre toutes qui fut témoin de l'apparition de l'Homme-Dieu sur la terre. C'est à ce moment surtout que le Catéchisme nous révèle toute son excellence et toutes ses grandeurs. Je ne crains pas de le dire, et, en le disant, je ne crains pas de faire injure à celui qui est la sagesse en personne, la sagesse incréée, infinie, éternelle, Jésus-Christ oui, Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même a fait le Catéchisme, et il l'a fait de la manière la plus paternelle et la plus parfaite. Lisez le saint Évangile, M. F., lisez-le avec toute l'attention du cœur plus encore que de l'esprit ; n'}^ reconnaissez-vous pas à première vue le Catéchisme, c'est-à-dire une instruction simple, populaire, adaptée aux besoins et à l'intelligence de tous ? Jésus-Christ vient enseigner des vérités sublimes comme Dieu lui-même qui en est la source éternelle, des vérités dont les Socrate, les Platon, les philososophes de l'antiquité païenne n'avaient pas même pu concevoir la première idée, et, au lieu d'user de ce langage savant où la recherche de l'élégance le dispute à l'affectation ou à l'enflure, il donne à sa parole une forme simple, populaire, intelligible à tous; il transmet son enseignement à l'aide de ces comparaisons familières, de ces similitudes transparentes, de ces paraboles touchantes qui donnent à l'Évangile tant de force et d'attrait, et qui avaient la vertu de rendre sensibles et comme palpables ces vérités d'un ordre élevé
que lui, Dieu fait homme, était descendu du Ciel pour communiquer à la terre.
M. F., ce qu'a fait le divin Maître, il a voulu le continuer dans son Église par ses Apôtres et leurs successeurs ; telle est la noble et précieuse mission qu'il leur a donnée par ces paroles : « lie, docete omnes gentes ». Dispersés, sur la consigne de leur maître, aux quatre vents du monde, de l'orient à l'occident, du midi au septentrion, qu'ont-ils fait, ces disciples de Jésus-Christ dans leur prédication évangélique ? Ce qu'ils ont fait ? mais vous l'avez dit tout bas, ils ont fait le Catéchisme.
Ils avaient à porter la vraie lumière, soit à des peuples barbares environnés des plus épaisses ténèbres, soit (et la difficulté devenait plus grande encore) à des nations, à des cités orgueilleuses, chez lesquellesla prétendue civilisation n'avait abouti qu'à engendrer les plus grossières erreurs, les plus lamentables désordres, rendant vraie, épouvantablement vraie cette parole sortie d'une bouche célèbre : « Tout était Dieu, excepté Dieu lui-même ». Aussi, pour dissiper les ténèbres, détruire les préjugés, vaincre les résistances, chez de tels hommes, au sein de tels peuples, leur fallut-il expliquer mot à mot, et comme pied à pied, les premiers éléments de la foi, en d'autres termes, faire le Catéchisme.
Mais, nous le savons tous, l'Evangile même nous le dit, la dernière heure des puissances des ténèbres n'a pas encore sonné : dans les desseins impénétrables de sa sagesse, Dieu permet qu'au sein même de la lumière, l'ennemi juré de tout bien, le démon, puisse encore jeter les ombres, l'obscurité dans les âmes, les abuser, les aveugler de la manière la plus perfide.
Voilà pourquoi à côté du mal il faut le remède, et l'Eglise, qui le tient en réserve, ce remède efficace, n'a cessé de l'offrir à travers les âges, en dispensant toujours l'instruction élémentaire, simple, populaire, accessible à tous, en faisant le Catéchisme.
La religion du Sauveur, vous le savez, M. F., a attiré à elle dès les premiers âges les plus beaux talents, les génies les plus distingués. Où trouver, en effet, une liste de personnages plus illustres, que cette noble lignée des Pères et des Docteurs des quatre premiers siècles, les Clément d'Alexandrie, les Origène, les Athanase, les Cyrille, les Chrysostôme, les Basile, les Ambroise, les Augustin ? Eh bien ! M. F., si nous consultons lesannales de l'Église, nous voyons tous ces hommes éminents, dont la science sondait tous les secrets de la terre et du Ciel, tous ces orateurs célèbres, dont la parole éloquente a produit des échos qui se sont prolongés jusqu'à nous, se complaire à faire les instructions les plus simples, les plus élémentaires, c'est-à-dire le Catéchisme. Vous parlerai-je des admirables Catéchèses de saint C}'rille, qui sont encore la base de l'enseignement catholique, ou vous citerai-je le beau traité du grand Évêque d'Hippone sur la manière d'enseigner les ignorants, De catechizandis rudibus, traité qui n'est pas en moindre estime, en moindre autorité dans l'Eglise?
J'aime mieux vous inviter à vous transporter au XVIe siècle: vous verrez l'Église, assemblée dans ses grandes assises, à Trente, proclamer solennellement la nécessité d'instruire les peuples des vérités de la foi ; vous verrez surtout les Pères les plus éclairés et les plus saints du grand Concile travailler pendant cinq ans à rédiger un Catéchisme, connu sous le nom
SERMONS, PRONES ET INSTRUCTIONS 8l
de Catéchisme Romain ou de Catéchisme dit Concile de Trente, vrai prodige de science chrétienne, d'où ont été tirés les divers Catéchismes connus dans le monde catholique, et, en particulier, celui qui a été mis dans vos mains dès votre jeune âge et qu'apprennent vos enfants. Comment s'étonner, après cela, de voir un prince de l'Église, le cardinal Bellarmin, aimer à prélever sur le temps nécessaire à l'administration du diocèse de Capoue, quelques doux loisirs pour apprendre aux enfants les premiers éléments du Christianisme, et rédiger ses leçons par demandes et par réponses dans un délicieux petit ouvrage traduit récemment en français sous le titre de Théologie du jeune Chrétien ? Le Catéchisme ! qui ne sait qu'il a toujours été spécialement en honneur dans notre belle Église de France ? Sans parler du célèbre chancelier, la gloire de l'univers et de notre pays, le savant et pieux Gerson, qui consacra les dernières années de sa vie à exercer les humbles fonctions de catéchiste dans l'église Saint-Paul à Lyon , Bossuet, ce génie qui montait si haut dans les régions du mystère que la postérité, d'une commune voix, l'a assimilé à l'aigle, le roi des airs, Bossuet, de la même main qui écrivit les Elévations sur les mystères, rédigea un Catéchisme élémentaire pour le diocèse de Meaux ; et le doux nom du pieux archevêque de Cambrai, Fénelon, n'est resté en France si populaire que parce qu'il faisait ses délices d'instruire les petits enfants. Ainsi en était-il de saint Vincent de Paul et de saint François de Sales, et, dans des temps plus rapprochés de nous, du cardinal de Cheverus et de Mgr de la Motte, évêque d'Amiens ; jamais ils n'étaient plus heureux que dans les heures qu'ils consacraient à apprendre,
à expliquer le Catéchisme soit aux peuples, soit aux petits enfants.
Nous lisons dans l'histoire de l'Église de France qu'au XVIIe siècle, il y avait à Paris une paroisse où le scepticisme, l'indifférence et le désordre semblaient s'être donné un commun rendez-vous. A la tête de cette paroisse, heureusement, la divine Providence plaça un saint curé, le vénérable M. Olier. Tout autre prêtre à sa place se fût peut-être laissé entraîner au découragement; pour lui, il se mit en prières, consulta le zèle qui embrasait son cœur d'apôtre, et il devina le moyen de relever cette terre d'iniquités, et ce moyen, c'était l'éducation de l'enfance. Il s'y donna avec un incomparable dévouement. Des catéchismes préparatoires à la première Communion et surtout des catéchismes de persévérance furent établis ; tout fut mis en œuvre pour en assurer le succès, et, tandis que le nouvel apôtre « plantait et arrosait, Dieu donnait l'accroissement ». Aussi bientôt, grâce aux catéchismes, cette paroisse de Saint- Sulpice, la plus décriée de la capitale, en devint-elle la plus édifiante et la plus pieuse.
Pour moi, M. F., qui n'ai ni la science ni la sainteté de M. Olier, mais qui, comme lui, ai été placé par la Providence à la tête d'une grande paroisse travaillée, elle aussi, par l'esprit d'indifférence, et peut-être parla licence des mœurs qui en est la suite, vous le dirai-je? j'ai confiance en Dieu qui m'a envoyé au milieu de vous. En vain l'esprit de ténèbres aurait-il semé dans la terre qui m'est confiée l'ivraie de l'ignorance ; avec le secours de mon Dieu, je viens y jeter la mystérieuse semence de la lumière divine.
C'est surtout à vos enfants, M. F., que je fais appel: qu'ils viennent fidèlement aux divers catéchismes établis ici, suivant la différence des âges; qu'ils recueillent dans leur intelligence naissante et avide de lumière les premiers éléments de la science de Dieu; qu'ils aiment à pénétrer progressivement, en avançant dans la vie, les secrets de cette science d'en-haut; et, grâce aux clartés divines qui tomberont dans leur esprit, ils trouveront pour leur cœur une énergie morale qui les fera marcher d'un pas ferme au milieu des écueils de la vie, et les fera arriver sûrement au port du salut. Ainsi soit-il!
PRÔNE