‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 6 sur 38 · POUR LA FÊTE DES SAINTES RELIQUES · texte numérisé non relu

POUR LA FÊTE DES SAINTES RELIQUES

(7 novembre 1S69)

L'Église aujourd'hui, M. F., met comme le complément, comme la dernière main à la solennité que nous célébrions, il y a quelques jours, en l'honneur de tous les saints. En cette fête, déchirant, pour ainsi dire, les voiles du monde visible et découvrant à nos yeux le séjour de l'éternelle béatitude, elle nous conviait à contempler, au sein de la gloire divine, les âmes des amis de Dieu, à applaudir à leur triomphe, à célébrer leurs vertus, à réclamer leur puissante intercession. Aujourd'hui, voici qu'elle nous ramène dans les limites du temps et de l'espace, et, après nous avoir montré les âmes des saints dans le Ciel, elle recueille avec soin ce qui reste d'eux sur terre. Or, M. F., qu'est-ce qui nous reste ici-bas de ces grands serviteurs de Dieu, de ces frères aimés de la grande famille chrétienne ? Il nous reste sans doute et avant tout le souvenir de leurs belles actions, la bonne odeur de leur vertu, le parfum de leur vie, toutes ces choses enfin qui, à côté de l'auréole de leur gloire éternelle, composent l'auréole de leur gloire temporelle. Mais, outre ce précieux

héritage, qui se conserve d'âge en âge dans la mémoire des hommes, il nous reste quelque chose de visible, de palpable, qui, à son tour, survit à la mort, échappe aux ravages du temps. Il est vrai que, pour un grand nombre d'élus, les augustes débris de leur corps sacré ont complètement échappé à l'œil humain : ils ne sont plus qu'une poussière sans nom, que nous, avec notre œil borné, nous confondons avec la poussière terrestre, mais que l'œil pénétrant de Dieu sait discerner partout où elle se trouve et dans laquelle il voit comme autant de diamants précieux, qui devront un jour briller d'un éternel éclat dans sa céleste cour. Mais il est aussi beaucoup d'autres saints dont les ossements sacrés ont été, et dès les temps les plus anciens, recueillis avec le plus grand soin: accompagnés et suivis par les témoignages les plus authentiques, ils ont traversé les âges et sont arrivés jusqu'à nous. Et, en ce jour, l'Eglise, cette gardienne immortelle, cette divine dépositaire de tout ce qui est grand, de tout ce qui est saint, prenant en main ces reliques de l'élite de ses fils et les plaçant sur ses autels, nous invite à les environner d'honneur et de vénération.

Or, M. F., vous faire bien comprendre la légitimité du culte des saintes reliques, tel est tout le but de notre entretien.

Il suffit, M. F., de descendre en son cœur et de faire appel à sa conscience pour comprendre que le culte des saintes reliques est comme une loi de notre nature. Qui ne sait, en effet, que le monde entier est plein de reliques, objet du respect et de la vénération des hommes même les plus étrangers aux consi-

dérations religieuses, aux salutaires pensées de la foi? Qui ne sait que partout, même en dehors de l'Église catholique, même chez les peuples les plus barbares, les cimetières ou lieux funèbres, où sont déposés les corps de ceux qui ne sont plus, sont considérés comme sacrés? Qui ne sait que la violation des tombeaux, l'insulte aux restes inanimés qu'ils renferment sont des crimes qui soulèvent et qui indignent la conscience universelle?

Si ceux dont les dépouilles mortelles sont déposées dans les sépulcres, ont été, même au seul point de vue humain, des hommes célèbres, illustres soit par leurs vertus, leurs bienfaits, soit même souvent par leurs actions éclatantes selon le monde (et le monde pourtant est souvent bien mauvais juge), oh ! alors quelle pompe, quelle richesse, quelle magnificence ne déploie-t-on pas sur ces froids tombeaux ! Ce ne sont là, il est vrai, dit Bossuet, que « les magnifiques témoignages d'un pur néant » ; mais, au moins, sont-ils comme l'expression visible, permanente, d'un sentiment gravé par Dieu lui-même dans la conscience de tous les peuples.

Jadis l'ancienne Egypte ne croyait pas que ses Pyramides, ces palais de la mort qui ont déjà défié trente siècles, fussent des demeures trop fastueuses pour renfermer dans leurs flancs de granit les ossements de ses princes. Et nous-mêmes, M. F., peuples chrétiens, non contents de recueillir les restes honorés de nos grands hommes, de nos monarques, sous les voûtes et dans les caveaux de nos plus belles basiliques, qu'elles se nomment Saint-Denis ou la Sainte-Chapelle, Sainte-Geneviève ou Westminster, nous avons rassemblé dans nos palais, dans nos

musées jusqu'à ces objets qu'ont touché leurs corps, qu'ont manié leurs mains: un vêtement, une armure, que sais-je? et toutes ces choses des vieux temps, ces reliques de l'histoire, nous ne les contemplons qu'avec respect, et souvent même avec amour. Sur un théâtre plus restreint, au sein de la famille, nous attachons le plus grand prix à un objet quelconque qui a appartenu à un père que nous pleurons, à une mère que la mort nous a ravie; nous portons sur la poitrine avec une sorte de culte une simple tresse de cheveux que notre affection a pu soustraire au cercueil ; c'est pour nous comme un trésor sans prix, nous sommes 'prêts à tout perdre, à tout sacrifier, plutôt que de nous en priver. Eh bien! M. F., s'il en est ainsi dans un ordre de choses purement humain, ne devinez-vous pas en quelle estime nous devons avoir les reliques des saints, et quel culte d'honneur et de vénération nous devons leur rendre? Interrogeons notre foi, et elle nous apprendra que c'est Dieu lui-même qui est la source de l'excellence, le principe de la grandeur de ces reliques sacrées. Certes, à ne voir que ces ossements arides, cette cendre, cette poussière, on serait tenté de croire que tout cela est de peu de valeur. Mais ce qui en fait un trésor infiniment précieux, c'est que ces restes sont revêtus d'un caractère surnaturel et divin. Ce sont les nobles débris d'un corps que l'humanité sainte du Verbe de Dieu a pénétré sous les voiles nrystérieux du sacrement, ce sont les restes de ceux qui ont été les membres vivants du Fils de Dieu, les temples de l'Esprit-Saint. Ce sont les débris d'un corps qui enveloppait, comme en un vase d'honneur, une âme où Dieu, par sa grâce santifiante, habitait comme dans

son tabernacle, ce sont les restes de membres qui, dans les luttes du martyre ou les austères labeurs de la pénitence, portaient imprimés les stigmates sanglants de Jésus-Christ. Oh ! que le monde entoure les restes de ses grands hommes d'honneur et de respect , il le peut : il honore en eux des choses grandes et belles, mais, après tout, des choses humaines. Nous aussi, chrétiens, nous avons nos grands hommes, nos héros : c'est la sainte compagnie de nos apôtres, c'est l'héroïque lignée de nos martyrs, c'est la chaîne immortelle de nos confesseurs, c'est la couronne de nos vierges, c'est cette race illustre des amis de Dieu, c'est cette noble descendance de Jésus-Christ. Nous aussi nous environnons d'un pieux respect leurs restes sacrés, les humbles trophées de leurs conquêtes spirituelles, de leurs victoires pacifiques, les instruments de leurs souffrances, les chaînes de leur captivité. Ce sont là les saintes dépouilles de nos héros, des héros de la foi, des héros de la charité ; c'est le musée de nos souverains, de ceux qui ont étendu par le monde la souveraineté de la Croix et de l'Evangile. Seulement ce que nous honorons dans leurs reliques, ce ne sont pas des œuvres humaines, mais des œuvres divines. Et puis encore, la foi nous l'enseigne, ces os, ces membres desséchés reverdiront un jour, comme ces ossements arides que le Prophète vit en songe dans les champs de Babylone ; l'esprit rentrera en eux, ils reprendront la vie, ils s'uniront derechef à cette âme qui leur communiquait jadis son excellence et sa dignité, et qui alors les couvrira de sa gloire et de son immortalité. Il est donc vrai de le dire, ces reliques qui sont aujourd'hui sur les autels périssables

de la terre, demain elles seront dans la cité éternelle dont le soleil n'a pas de couchant et dont la joie ne connaîtra jamais de fin.

Est-il étonnant, après cela, je vous le demande, M. F., de voir la sainte Église fidèle, dans tout le cours des âges, à offrir un culte d'honneur aux reliques des saints ? Dès les premiers siècles du Christianisme, nos pères dans la foi s'estimaient heureux de pouvoir dérober à la fureur des païens les corps des martyrs. Rien n'égalait le respect des fidèles pour ces ossements bénis : ils les renfermaient dans des châsses précieuses, ils les baisaient avec transport, ils les couronnaient de fleurs, ils les environnaient de cierges allumés : c'était à leurs }^eux un dépôt sacré et* comme un gage assuré de la protection divine.

Marchons, M. F., sur les traces de nos pères, vénérons avec foi les reliques des saints, glorifions-les surtout par la sainteté, la perfection de notre vie. Suivant le beau mot de saint Jean Chrysostôme, elles sont pour nous comme une leçon vivante : les reliques des apôtres nous prêchent le zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes; les reliques des martyrs réveillent notre courage, en condamnant notre lâcheté ; les reliques des pénitents nous apprennent à nous purifier de nos souillures dans le laborieux baptême de la souffrance volontaire; les reliques des vierges nous font comprendre le prix de l'angélique vertu ; toutes peuvent entretenir en notre âme la consolante espérance de notre immortalité. Attachons-nous, M. F., par un culte sincère à ces épaves mystérieuses qui, au milieu des tempêtes

de ce monde, seront pour nous comme autant de planches de salut, et, en participant à leur saintetéici-bas, rendons-nous dignes de participer un jour à leur gloire. Ainsi soit-il !

PRONE

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