‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 7 sur 38 · POUR L'OCTAVE DE LA DÉDICACE · texte numérisé non relu

POUR L'OCTAVE DE LA DÉDICACE

(21 novembre 1S69)

Dieu, vous le savez, M. F., s'est bâti à lui-même un temple magnifique, et ce temple, c'est cet univers visible, c'est cet ensemble de la création, où resplendissent dans de merveilleux reflets, dans d'admirables empreintes, sa grandeur et sa puissance souveraine. Ce temple, il a pour voûte le firmament des cieux, le soleil en est le flambeau, la vaste étendue de l'horizon en décrit l'enceinte, les plaines, les forêts, les montagnes en forment les solides colonnes et les majestueuses assises. Dans ce temple, tout, de l'étoile au brin d'herbe, tout rappelle Dieu à qui veut le voir, tout raconte la gloire de Dieu à qui veut l'entendre. La grande mer, c'est son immensité; le soleil, c'est sa splendeur; l'insondable désert, c'est son immuable éternité ; les astres du ciel, c'est son sourire ; les fleurs de la terre, c'est son amour. Oui, M. F., de tous les êtres créés s'échappent des voix mystérieuses, des bruits émouvants qui forment un vaste concert à la gloire de Dieu, incomparable har-

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monie composée du bourdonnement de l'insecte sous le gazon comme du rugissement du lion au fond de la forêt, de la plaintive causerie du ruisseau qui murmure, comme du sourd mugissement des flots à l'heure de la tempête, du chant de la feuille qui frémit au passage de la brise, comme des grands sifflements des vents dans les pins battus par la foudre : musique par excellence qui vient se concentrer dans le cœur de l'homme avec toutes ses notes, tous ses sons, toutes ses voix, tous ses souffles, tous ses bruits pour se formuler dans un cri de l'âme, et monter comme expression parfaite de l'hymne que Dieu veut se faire chanter à lui-même.

Oh ! M. F., que ce temple est beau, que cette mélodie est merveilleuse! mais ce temple est trop grand : notre regard ne peut découvrir, et encore bien imparfaitement, que quelques rares reflets de la beauté divine; mais ce concert, cette musique est trop vaste : notre oreille ne peut entendre que quelques échos de ses harmonies.

Il est d'autres lieux, M. F., où la présence de Dieu se fait sentir plus doucement au cœur, ce sont nos églises, les temples catholiques. Soustraites aux usages profanes, spécialement consacrées à la prière, ces enceintes voilent à nos regards une immensité qui nous écrase, pour mieux laisser parler une bonté qui nous ravit. Non seulement elles sont un signe de l'habitation de Dieu parmi nous, mais elles sont en réalité et dans la rigueur du terme, la maison de Dieu : « Non est hic aliud, nisi domus Dei », puisqu'elles possèdent substantiellement et en personne le Fils éternel de Dieu, le Dieu Emmanuel, le Dieu descendu vers les hommes, selon l'expression sublime

d'un Docteur, pour faire monter les hommes jusqu'à lui : « Descendit Me, ut nos ascenderemus », le Dieu Sauveur qui a passé autrefois « en faisant le bien », et qui, maintenant comme dans le cours des âges précédents, ne cesse, du fond de son sanctuaire, de répéter à la pauvre humanité , toujours tourmentée des mêmes misères, toujours travaillée des mêmes douleurs : « Venez à moi, vous tous qui succombez sous le faix, et je vous relèverai, je vous consolerai ».

Ne soyons donc pas surpris, M. F., de voir notre sainte Religion, aussitôt que, sortie des Catacombes, elle peut avoir sa place au grand jour, donner à tous les arts, par une solennelle convocation, un rendez-vous commun, en les chargeant de contribuer ensemble à la richesse, à la magnificence, à la décoration de ses temples, leur demandant un langage pour les sens, un enseignement pour l'esprit, et une source d'émotions pour le cœur.

C'est d'abord l'architecture qu'elle charge d'élever à Dieu un édifice digne de lui. Et l'architecture est venue, avec la correction de ses lignes, la symétrie de ses formes, l'élégance de ses contours, le calcul de ses proportions, la hardiesse de ses masses, et elle a couvert le sol de ces chefs-d'œuvre, de ces superbes basiliques, de ces belles cathédrales qui nous jettent dans l'extase de l'admiration.

L'édifice est construit, il faut l'orner : la Religion appelle la sculpture, qui s'empresse d'enrichir les frontons, de décorer les portiques, de semer le long des murs, en les échelonnant quelquefois jusqu'aux voûtes, de magnifiques bas-reliefs, qui font

du temple comme un livre redisant, dans ses pages de pierre, toute l'histoire du Christianisme.

Mais la poésie des formes ne parle pas assez à l'âme du peuple, elle n'instruit pas assez les petits et les simples: voici la poésie des couleurs, voici la peinture, sa chère compagne. C'est elle qui, par ses vitraux et ses fresques, vient peupler le temple d'images parlantes, qui rappellent au chrétien la vie et les mystères du Dieu fait homme, les privilèges, les vertus et les douleurs de la Vierge mère, l'héroïsme des martyrs et la beauté surnaturelle de tous les saints.

Ce n'est pas tout encore, M. F. : à ce temple il faut le mouvement et la vie ; il faut une voix qui remplisse ses voûtes et peuple ses échos, une voix qui parle au nom du peuple et traduise les sentiments de son cœur : voici la musique avec l'harmonie de ses sons. Tout à tour grave et douce, joyeuse ou plaintive, elle remue toutes les puissances de l'âme. Tantôt elle monte, elle s'élève, comme l'esprit qui tend vers Dieu sur les ailes de la prière ; tantôt elle replie ses ondes mélodieuses, comme l'âme qui se retourne sur elle-même dans la conscience de sa faiblesse ; elle éclate par intervalles comme les sanglots d'un cœur brisé parla douleur, ou bien, par une mélodie plus douce, elle crée ce calme du cœur que l'homme fatigué vient chercher près de Dieu. Soit qu'elle touche avec des doigts inspirés de nobles instruments, soit qu'elle mette en vibration et marie dans une fraternelle union des voix frêles et vaillantes dont les échos semblent descendre des sphères célestes, elle suitl'âme à travers tous ses mouvements, se fait l'interprète de tous ses sentiments, traduit

toutes ses émotions. Elle adore avec le juste, elle crie merci et demande grâce avec le pécheur, elle soupire et sanglote avec le malheureux. Elle mélange dans ses accords multiples et variés le tonnerre du Sinaï et les gémissements du Calvaire, les menaces de la justice et les plaintes de l'amour. Voilà, M. F., dans une esquisse bien imparfaite, la puissance et la mission de la musique sacrée, telle que l'ont comprise les grands maîtres, les vrais artistes : Haydn, Mozart, Palestrina et tant d'autres. Ils ont, chacun, leur physionomie personnelle, leur génie imprime à leurs œuvres immortelles un cachet particulier qui est le reflet de leur âme ; mais tous réveillent la foi, émeuvent le cœur en le prédisposant à la piété, et font naître la prière. Palestrina communique à tout notre être le charme du divin et le sens de l'infin1 qu'il porte en lui-même. Haydn, avec ses suaves et tendres accents, dissipe en nous toute crainte du Dieujuste et sévère, et nous provoque àde pieux épanchements dans le cœur du Dieu miséricordieux et compatissant. Mozart, surtout, excelle à nous communiquer le recueillement et à nous faire monter à Dieu avec l'accent de la plus filiale confiance ; aussi l'a-t-on justement appelé le « musicien de la prière ». Permettez-moi donc de vous le dire, avec la franchise de ma parole, la liberté de mon ministère et l'affectueux intérêt que je porte à vos âmes, vous, nobles jeunes gens qui consacrez vos aspirations, vos loisirs à interpréter, à reproduire, à exécuter les œuvres de ces grands maîtres, vous qui venez aujourd'hui rendre à Dieu vos hommages aux pieds de son sanctuaire, en faisant planer sur l'autel pend.int le grand mystère le chant du sacrifice, vous

devez être comme eux des hommes de foi, et l'écho de vos voix et de vos instruments ne doit être que l'action de la conviction de vos cœurs. Oui, si vous voulez atteindre votre but, si vous voulez élever nos esprits appesantis vers la terre, et les initier aux régions pures et sereines du Ciel, si vous voulez toucher nos cœurs, en tirer des accents émus, et nous jeter à genoux dans l'adoration du Dieu victime de l'autel, vous avez besoin de croire qu'à cette heure où vous êtes ici assemblés, il y a un autre monde, un ordre surnaturel, vous devez croire surtout que Jésus-Christ est Dieu, et qu'à la parole de son prêtre, il se rend présent sur l'autel et s'immole pour nous dans le plus miséricordieux des sacrifices. Vous connaissez la célèbre maxime : « C'est le cœur qui rend éloquent, pectus est qnod disertos facit ». Vous savez par cœur lé vers proverbial d'un de nos poètes :

« Pour me tirer des pleurs, il faut que vous pleuriez ».

Eh bien ! vous qui venez ici parler à nos intelligences, sachez-le, vous avez pour indéclinable devoir de croire* en votre âme d'homme, ce que vous venez nous dire dans votre lano-ao-e musical; et encore est-il vrai que votre foi ne doit pas être à l'état de lettre morte, toute vague, toute vaporeuse : il faut, suivant le beau mot de saint Augustin, que, comme votre sang, elle pénètre dans toutes les fibres de votre être, circule dans toutes vos œuvres et leur donne la vie: « Fidem tanquam sanguinem infundamus ». Vous cultivez un art qui va à la recherche de Dieu ; voilà pourquoi c'est à vous principalement que

se fait entendre ce cri de l'Eglise: « Sursum cordai » élevez-vous au dessus de la matière et des sens, montez, montez encore. Dans l'âme humaine, toutes les grandeurs sont solidaires, et la piété pour Dieu et l'obéissance à ses lois y sont inséparables de tout honneur sans tache.

Je finis, il en est temps, mais je ne veux pas descendre de cette chaire sans vous remercier d'avoir voulu faire de votre symphonie tout à la fois et un hymne à la gloire de Dieu et une prière pour le pauvre.

Oh! M. F., vous ne serez pas insensibles aux accents d'une prière si puissante. Si l'antiquité proclamait la musique irrésistible, si la légende d'Orphée nous montre la lyre douée de la vertu d'attirer tout à elle, vous résisterez moins encore aux accents de cette mélodie chrétienne qui vient plaider la cause des pauvres.

Un jour, vers la fin du siècle dernier, à l'heure du crépuscule, un homme, faisant une promenade avec Bernardin deSaint-Pierre, s'émerveillait de cette belle nature drapée dans les rayons empourprés du soleil couchant. Tous deux gravissaient une colline, ils observaient la vue superbe qui s'y déployait du haut de l'éminence; puis, regardant autour d'eux, ils voyaient un ruisseau qui, tombant de cascade en cascade, s'en allait fertiliser au loin la plaine. Si tout était plaine, dit Bernardin, nous ne jouirionspas de ce spectacle, et la campagne inféconde sans ce monticule ne serait pas fertilisée par ces eaux. — Voilà l'image de la société, où il faut l'inégalité des conditions: les hautes classes sontcomme les réservoirs de la richesse

qui descend^ur la misère des pauvres. Donnez donc aux pauvres, M. F.: votre don, fait aux pieds de Dieu, au nom de Jésus-Christ et devant son tabernacle, sera béni et récompensé, dans le temps, par la reconnaissance de ceux que vous aurez secourus, et, dans l'éternité, par l'immortel bonheur. Ainsi soit-il!

PRONE SUR l'incarnation foyer d'amour

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