‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 8 sur 38 · POUR LE DEUXIÈME DIMANCHE DE L'AVENT · texte numérisé non relu

POUR LE DEUXIÈME DIMANCHE DE L'AVENT

(5 décembre 1809)

Le saint temps de l'Avent, M. F., ce temps qu'on peut vraiment appeler avec le Saint-Esprit le temps de la grâce et du salut : « Tempus acceptabile, dies salutis », est consacré par l'Église, vous le savez, à nous remettre en mémoire le grand mystère de l'avènement visible de Jésus-Christ en ce monde et à nous préparer à son avènement invisible et surnaturel en nos âmes. Aussi est-ce un devoir pour toute âme chrétienne, en ces jours, de se préparer à la visite du Dieu fait homme, en méditant, par le cœur plus encore que par l'esprit, l'ineffable bienfait de son Incarnation. C'est pour vous aider dans cette méditation que je viens aujourd'hui vous développer une belle pensée de saint Bernard. Si le Verbe s'est incarné, dit ce saint Docteur, c'est qu'il a voulu gagner notre cœur et se faire aimer de nous : « Sic nasci voluit, quia amari volait » ; l'Incarnation est un foyer d'amour.

Si nous portons nos regards sur l'humanité pour connaître ses sentiments à l'égard de Dieu, nous

voyons prédominer dans tous les cœurs la crainte, la terreur. N'en soyons pas surpris: la peur de Dieu est un héritage qui vient d'Adam. La première parole de notre premier père, après sa chute, vous est connue. Confus de sa désobéissance, il fuyait devant la face de Dieu en s'écriant : « J'ai entendu votre voix, et j'ai eu peur». Depuis lors l'humanité s'est partagée en deux classes, le Judaïsme et la Gentilité, et, chez la nation juive comme chez les païens, s'est perpétuée la terreur de Dieu. Pour les Gentils, « la crainte, dit un poète, est la puissance génératrice des Dieux : Primus in orbe deos fecit timor ». Et le livre inspiré, la Bible, nous représente les Hébreux tremblants au pied du Sinaï et disant à Moïse : « Parlez-nous, mais que Dieu ne nous parle pas : sinon, nous serons frappés de mort ». Et l'histoire nous montre les uns et les autres se faisant des dieux de leur taille dont ils n'eussent pas peur : les Juifs, avec les colliers de leurs femmes et les bracelets de leurs filles, façonnent un veau d'or pour l'adorer, et les païens taillent les métaux et découpent les chênes des forêts pour se construire des idoles. Le vrai Dieu avec sa grandeur, avec l'appareil terrible de sa justice, faisait peur à 'humanité ; l'effroi régnait dans tous les cœurs et non l'amour.

Comment, d'ailleurs, les hommes, en ces temps, auraient-ils pu aimer Dieu comme il veut être aimé ? Il y a certes une immense difficulté pour l'âme plongée dans les sens, absorbée par les objets extérieurs à se déprendre du monde matériel, à détourner sa vue des choses visibles et à remonter à l'invisible pour y fixer son cœur. Or, c'était bien justement que le genre humain tout entier pouvait répéter alors

SERMONS, PRONES ET INSTRUCTIONS IOI

cette parole que l'Evêque d'Hippone devait, quelques siècles plus tard, laisser tomber de ses lèvres : « Seigneur, je ne vous vois pas, non te video », comment vous aimerais-je ?

Que fera donc Dieu, M. F., pour faire passer le cœur humain de la terreur à la tendresse ? Ah ! il a dans les secrets de sa puissance et de sa bonté un moyen de se rapprocher de l'homme et de rapprocher l'homme de lui. Au jour marqué par les décrets divins, il descend visiblement sur la terre, et, par son incarnation, que je puis appeler le coup-d'état de sa miséricorde, il donne à l'humanité le droit de dire avec l'apôtre saint Jean : « Nos yeux ont vu, nos oreilles ont entendu, nos mains ont touché le Verbe de vie ».

Assez longtemps l'humanité a tremblé devant le Seigneur, comme autrefois Adam prévaricateur au jardin des délices ; voici que ce bon Maître s'est mis à sa poursuite, comme un père court après son jeune fils déserteur du foyer béni de la famille, et, après quarante siècles, il l'atteint dans son manteau de chair, s'en enveloppe, tombe à terre et l'appelle en disant : Regarde, n'aie pas peur: ton Dieu, c'est un enfant couché sur la paille ; du fond de sa crèche, il te crie : Donne-moi ton cœur, «prœbe cortuum milii ». Oh ! M. F., en face du Dieu incarné, en face du petit Enfant de la crèche, comment rester froid et insensible ? comment ne pas sentir son cœur s'en aller ? Il a voulu naître en cet état d'abaissement pour dissiper notre terreur, il a voulu prendre nos livrées et se faire notre frère pour attirer nos cœurs : « Sic nasci voluit, quia amarivoluit ». Écrions-nous donc avec saint Bernard : « Oui, mon Dieu, je le recon-

nais, c'est parce que vous êtes si petit que je vous trouve aimable à l'excès » : le Roi-prophète a pu chanter vos grandeurs, mais ces grandeurs, en commandant notre respect, nous inspiraient la crainte : «> Magnus Dominns et laudibilis nimis » ; pour nous, nous aimons mieux vous contempler au sein de vos abaissements, vous entraînez notre cœur et forcez notre amour: « Parvus Dominus et amabilis nimis ». Fixez bien vos regards, en effet, M. F., sur le Verbe incarné: ce n'est plus le Dieu du Sinaï avec ses éclairs et son tonnerre, c'est un frère qui vient partager les épreuves de votre pèlerinage ici-bas, c'est un Sauveur qui vient vous arracher à votre ruine, c'est un médecin qui vient panser vos blessures et guérir vos maux, c'est un père qui vous tend les bras pour vous bénir et vous serrer sur son cœur. C'est bien votre Dieu, mais il voile sa majesté, il cache sa grandeur, il se dépouille de son sceptre, il laisse sa couronne, il s'abaisse, il s'incline jusqu'à vous pour vous élever jusqu'à lui : « Sic nasci voluit , quia amari voluit ».

Or, maintenant, M. F., permettez-moi de vous poser une question : Jésus- Christ, le Verbe incarné, est-il aimé dans le monde actuel comme il devrait l'être ? Ne pourrait-on pas dire, en toute vérité, que, dans la foule, Jésus-Christ est toujours le grand abandonné, le grand délaissé, le grand mendiant de l'humanité ? Il demande à l'homme l'aumône de l'amour, et cette aumône, l'homme la lui refuse. Regardons autour de nous, que voyons-nous ? Des âmes de philosophes, qui demandent à la science ses secrets, qui inventent chaque jour mille théories diverses, qui se repaissent de systèmes de tout genre,

mais qui ne connaissent pas Jésus-Christ. En vain Jésus-Christ leur crie-t-il: «Donnez-moi votre cœur», elles sont sourdes à sa voix, elles n'aiment pas Jésus-Christ. Que voyons-nous encore? des âmes ambitieuses, qui courent après les honneurs, qui ne rêvent que gloire et distinctions, qui n'aiment qu'elles-mêmes et leurs succès, mais qui n'aiment pas Dieu. Le Sauveur a beau leur tendre la main, et leur demander, comme une goutte d'eau, un sentiment affectueux de leur, cœur ; elles n'ont pas d'amour à donner : elles sont à elles-mêmes leur idole, c'est pour elles-mêmes tout leur culte, elles n'aiment pas Jésus- Christ. Continuons de regarder le monde. Voici des âmes tendres, qui se porteraient avec facilité vers Dieu, et qui se perdent dans des rêves, sacrifiant leur amour à je ne sais quoi d'illusoire, de vaporeux et d'éphémère: elles aiment le vague, mais elles n'aiment pas Dieu, elles n'aiment pas Jésus-Christ. Voici des âmes d'industriels, de négociants, qui se préoccupent de chiffres et de résultats, qui font appel à tous les progrès matériels, qui se fatiguent, qui s'usent, qui se dépensent avec une activité toute fiévreuse ; elles aiment la fortune, elles aiment les richesses, mais elles n'aiment pas Dieu, elles n'aiment pas Notre-Seigneur Jésus-Christ. Voici enfin, le dirai-je?M. F., des âmes du peuple, des âmes d'ouvriers (les ouvriers, les artisans, les hommes du peuple sont les amis privilégiés du divin Ouvrier de Nazareth), qui détrempent chaque jour de leurs sueurs, pour ne pas dire de leur sang, le morceau de pain qu'ils gagnent péniblement pour eux et leur famille. Eh bien! qui le croirait? ces âmes, elles ne savent pas s'élever au dessus desrégions de ce monde

grossier et sensible, elles aiment le pain qu'elles mangent, elles aiment le bien-être qu'elles ne peuvent trouver, mais elles n'aiment pas Dieu, elles n'aiment pas l'Homme-Dieu, elles n'aiment pas Jésus- Christ.

Si, du moins, M. F., dans la mesure de ma faiblesse, je pouvais aujourd'hui concourir à faire aimer ce Dieu de miséricorde et de tendresse qui sollicite le don de nos cœurs, oh! combien je serais heureux! comme je serais consolé!

Nous lisons dans l'histoire de l'Église que saint Thomas d'Aquin, venant d'achever son Traité de l'Incarnation, reçut la visite de Notre-Seigneur, qui lui adressa cette douce parole: « Thomas, tu as bien parlé de moi , quelle récompense désires-tu ? que veux-tu? » — « Rien, répondit l'austère Docteur, rien, sinon vous-même pour l'éternité». Certes, M. F., je ne mérite nullement l'éloge de Notre-Seigneur à Thomas d'Aquin, car je n'ai pu que bégayer, et pourtant de ma parole tout inhabile et impuissante j'ose ambitionner une récompense : oh! puissé-je contribuer un peu à vous faire aimer Notre-Seigneur Jésus-Christ; c'est l'objet de ma mission parmi vous, c'est le plus ardent désir de mon cœur. Ainsi soit-il !

SERMON

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