LES INDULGENCES ET LE JUBILE
16 février 1886
NOS TRÈS CHERS FRÈRES
Depuis son élévation au suprême Pontificat, notre grand Pape, Léon XIII, n'a cessé de poursuivre, aux applaudissements du monde catholique, la grande œuvre de ses illustres Prédécesseurs : providentiellement appelé à gouverner l'Eglise en des heures si tristement exceptionnelles de ténèbres et de luttes douloureuses, il travaille, avec une infatigable ardeur, à éclairer les esprits égarés et à pacifier les cœurs désunis. Il y a trois mois environ, toutes les feuilles religieuses vous apportaient les échos de cette voix souveraine du Vicaire de Jésus-Christ, tombant, majestueuse et solennelle, des hauteurs du Vatican. Dans une mémorable Ency clique, impérissable chefd'œuvre de la plus haute doctrine et de la plus magistrale éloquence, le Saint-Père nous expose les grands principes qui sont la base essentielle du gouvernement des États, et retrace, en même temps, sous une forme précise et lumineuse, les relations du pouvoir civil avec l'Eglise. La société politique a son
IOÔ MONSEIGNEUR BILLARD
autonomie particulière, comme la société religieuse ; chacune est parfaite en son genre, souveraine dans son domaine, « utraque est in suo génère maxima ». Mais la tranquillité, mais le vrai bonheur des États est en raison directe de leur respect des droits de Dieu et de l'harmonie de leur législation avec les prescriptions de l'Évangile et de l'Église.
Pourquoi ne pas l'avouer, N. T. C. F. ? notre temps avait besoin d'entendre à nouveau la solennelle affirmation de ces vérités absolues, immuables, sur le terrain desquelles toute transaction est interdite à la conscience ; et il n'était pas moins nécessaire pour les vrais enfants de l'Église de recevoir de leur Père commun une direction pratique, une règle sûre de conduite vis-à-vis des institutions qui régissent leurs pays respectifs. Aussi, sur tous les points du monde chrétien, s'est-il élevé de tous les cœurs un immense concert d'admiration et de reconnaissance envers le Pontife dont la parole, comme un phare resplendissant de clarté, est venue, si à propos, prémunir les uns contre les faux mirages de l'erreur et préserver les autres de malentendus préjudiciables à la concorde et à la paix.
L'encyclique Immortale Dei est comme un magnifique arc de triomphe, élevé à la gloire de la vérité par le Pontife, docteur infaillible ; le savant architecte en a solidement cimenté toutes les pierres. Malheur à qui essayerait, au gré de ses tendances personnelles, d'en détacher une seule ! Il s'exposerait, en ébranlant l'édifice, à être écrasé sous sa chute.
Cet immortel document est connu d'un grand nombre d'entre vous : un jour viendra, nous l'espérons, où nous pourrons méditer ensemble à loisir les nobles et opportuns enseignements qu'il contient. Mais aujourd'hui un devoir sacré s'impose à nous : c'est de vous annoncer la grâce insigne que le Pasteur universel accorde à tout le peuple chrétien. Le Saint- Père ouvre en notre faveur le trésor des richesses célestes dont il est le dépositaire et le dispensateur; il veut que l'année présente soit pour nous une année marquée du sceau de la miséricorde divine, une année de grand pardon, d'amnistie générale, de rémission plénière, une année de Jubilé.
Nous demanderez-vous, N. T. C. F., quels motifs ont déterminé le Souverain-Pontife à accorder à l'Univers Catholique ce Jubilé nouveau ? Consultons les Lettres apostoliques, recueillons avec respect les épanchements du suprême Pasteur, et nous verrons que Léon XIII s'est surtout proposé de donner à ses enseignements leur corollaire pratique. Vicaire, en ce monde, du Dieu « qui a fait les nations guérissables ?. y il leur indique les remèdes à appliquer sur les plaies dont elles souffrent. Quel meilleur moyen d'améliorer le sort des Etats que de ramener les enfants de l'Eglise aux vertus du Christianisme ? « Un Etat est ce que le font les mœurs du peuple ; et, de même que l'excellence d'un navire ou d'un édifice dépend de la bonne qualité et de la disposition convenable de toutes ses parties, de même le cours des affaires
publiques ne peut ère régulier et sûr qu'à la condition que les citoyens suivront eux-mêmes une ligne droite de conduite. Que chacun s'applique donc à penser et à agir en chrétien publiquement, et de la concentration des efforts individuels pour le perfectionnement moral résultera, avec la transformation des peuples, la prospérité des États » (i).
L'heure est arrivée où, sous peine de s'effondrer dans une lamentable ruine, notre société doit revenir au Christianisme. Jetons avec le Chef de l'Église un coup d'œil attentif sur notre état social : où sont les âmes vaillantes et fortement trempées des premiers âges chrétiens ? Hélas ! à l'heure môme où se déchaînent, audacieuses et violentes, les passions les plus effrénées, à l'heure où s'accentue le délire des systèmes les plus désastreux et des doctrines les plus sauvages, quand on parcourt les rangs des hommes qui passent pour bons et vertueux, en place de la mâle vigueur, de l'ardeur généreuse, de l'esprit d'abnégation et de sacrifice qui étaient le privilège et la gloire de nos pères, nous ne voyons qu'un appauvrissement de volonté qui a peur des grandes résolutions, un défaut d'énergie qu'aucun idéal ne peut vaincre, une lâche indifférence qui se drape dans le manteau d'un glacial égoïsme. Les deux armées sent en présence : dans l'une, l'armée antireligieuse, intrépide audace et savante organisation ; dans l'autre, l'armée chrétienne, indolente apathie et déplorable désarroi. Toutes les sectes occultes, — de quelque titre qu'elles se décorent, quels que soient les masques sous lesquels elles se cachent, — fournissent
(i) Encyclique Qnod an toritats apostoîica.
des recrues à l'armée qui attaque l'Eglise ; les chefs, sinon tous les soldats, ont juré d'en finir avec la Religion. Et, en face des ennemis acharnés de Dieu et de son Christ, — nous le disons le cœur brisé et les larmes dans les yeux, — il ne se rencontre plus que des fidèles timides et somnolents « qui n'osent pas professer publiquement ce qu'ils pensent et bien moins encore le mettre à exécution » (i). Esclaves ou courtisans de la peur, ils consentent chaque jour à de funestes compromis, à de déshonorantes capitulations, oubliant le mot d'un grand orateur catholique d'Espagne (2) qui a appelé la peur « la perpétuelle et pire complice de tous les crimes ».
Soldats de la vérité, ce n'est plus l'heure de la lâcheté : vous n'avez pas été enrôlés dans la phalange du Christ pour laisser monter sans résistance le flot de l'erreur et du mensonge. Ne vous endormez pas dans une sécurité égoïste : nous assistons à une de ces crises prédites par le Sauveur, où les élus euxmêmes peuvent se laisser séduire.
C'est pour nous arrachera ce danger que Léon XIII nous appelle à la pénitence, à la prière, à la pratique courageuse des vertus chrétiennes, et promulgue le Jubilé.
Pour bien comprendre le dogme des Indulgences, et, par suite, le prix inestimable du Jubilé, il faut
(1) Encyclique Quod auctoritate apostolica.
(2) DONQSO CORTÈS.
avoir une notion claire et précise de l'enseignement catholique sur la rémission des péchés, rémission basée sur l'accord mystérieux de la justice et de la miséricorde divines.
Le Dieu du ciel n'est pas, — les simples lumières de la raison le disent, — ce Dieu commode et facile, indulgent jusqu'à la faiblesse, qu'inventent à leur usage certains esprits de notre temps ; un Dieu dont la législation n'est qu'un fantôme et les préceptes une lettre morte; un Dieu qui ne sait pas punir, qui ne se venge jamais; un Dieu qui défend d'agir, mais qui tolère le fait accompli; un Dieu, citons le mot de Bossuet commentantTertullien, sous lequel lespéchés sont à leur aise et dont on peut se moquer impunément : « sub quo delicta gauderent » . Non, non, tel n'est pas le Dieu que nous adorons : « c'est un Dieu, continue l'ange déchu de Carthage, qui exerce l'amour qu'il a pour le bien parla haine qu'il a pour le mal En face du péché, sa bonté infinie a d'amoureuses exigences, elle veut pardonner ; mais sa justice est là, qui revendique ses droits et exige un châtiment proportionné à l'offense.
Or, N. T. C. F., en vertu de deux axiomes admis partout: « la gravité de l'outrage se tire de la dignité de l'offensé, et la valeur de la réparation vient de la dignité de celui qui l'offre », c'est à la souveraine majesté de Dieu que le péché fait injure, sa malice est infinie : ne faut-il pas que la réparation ait une valeur infinie ?
L'incarnation du Verbe est venue résoudre ce problème insoluble pour la raison humaine. « En Jésus- Christ, dit le pape saint Léon, le Créateur et la créature, la Divinité inaltérable et la chair passible sont
unies dans la même personne » (i). Le réparateur de l'outrage est tout à la fois Dieu et homme : comme homme, il souffre et meurt ; comme Dieu, il communique à ses souffrances, à sa mort, un prix infini.
Comment ne serions-nous pas émus, N. T. C. F., en voyant cet Agneau de Dieu, innocent et sans tache, qui, sans avoir jamais connu le péché, consent à être traité en pécheur et en maudit, suivant l'énergique expression de saint Paul : Factus pro nobis maledictum » (2) ? Victime volontaire, il se met à notre place sous les coups de la justice suprême de son Père : il achète notre pardon, acquitte nos redevances, et, comme l'enseigne le même Apôtre, « il consomme par une immolation unique le rachat de tous les hommes, ses frères » (3).
« O mystérieuse substitution ! ô incompréhensible échange î ô surprenante merveille de la sagesse divine ! nous écrierons-nous avec un illustre martyr : le juste paye ce qu'il ne doit pas, et il exonère les pécheurs de ce qu'ils doivent... l'iniquité de tous est cachée dans un seul juste, et la justice d'un seul fait que tous sont justifiés » (4).
Vous entendez, N. T. C. F. : de la mort de Jésus- Christ est sorti le salut de tous. Le supplice du Sauveur a réparé la déchéance, purifié les souillures, mérité la béatitude éternelle de l'humanité. La justice de Dieu n'a mis la main sur l'innocent que parce qu'il représentait pour elle le pécheur; mais, sa bonté
(1) Serin., XX, 2.
(2) S. Paul. Ad Gai., III, 15.
(3) Una oblatione consummavit in asternum sanctificatos (S. Paul. Ad Hebr., X, 14).
(4) S. Justin., Epist. ad Diogn.
infinie ne pouvant exiger en même temps deux victimes, en frappant son Fils, il a fait grâce aux hommes : tel est le prix du sang qui a coulé au Calvaire.
Oui de nous donc ne sentirait le besoin d'emprunter le beau langage de Bossuet? « O sang, qui découlez soit de la tète percée, soit des yeux meurtris, soit de tout le corps déchiré de mon Sauveur, sang précieux, que je vous recueille : < Terra, ne « operias sanguinem meum ; terre, ne couvre pas mon « sang », disait Job. Et que m'importe le sang de Job? Mais, ô terre, ne bois pas le sang de Jésus : ce sang nous appartient et c'est sur nos âmes qu'il doit tomber. Oh! que je me lave dans ce sang; que je sois tout couvert de ce sang ; que je le mette dans mes veines; que je m'inocule la pureté, la force, le mérite de ce sang » (i) !
Ce sang, N. T. C. F., l'Église l'a recueilli : c'est par les sacrements, comme par de mystérieux canaux, que le sang de Jésus-Christ arrive à nos âmes, avec l'application de ses fruits ; diverses toutefois sont les conditions dans lesquelles se fait la transmission du pardon.
Deux sacrements sont établis pour réconcilier avec Dieu l'homme coupable : le Baptême et la Pénitence. « Par le Baptême, dit le saint Concile de Trente, revêtus de Jésus-Christ, nous devenons en lui une créature complètement nouvelle et nous obtenons la pleine et entière rémission de tous nos péchés. La vertu du sang du Rédempteur est communiquée si parfaitement à l'âme qui reçoit ce sacrement, qu'elle est affranchie de toute redevance envers la divine
(i) Premier sermon sur la Passion.
justice ; la peine est remise, en même temps que la tache est effacée et les fautes lavées; et le baptisé qui quitte cette terre avec l'intégrité de la grâce baptismale, est immédiatement et de plein droit mis en possession de l'éternelle béatitude. Dans le sacrement de Pénitence, tout autre est la mesure du pardon : suivant l'ordre de sa justice, Dieu ne reçoit pas de la même manière, en sa grâce, ceux qui ont péché par ignorance avant leur baptême et ceux qui, délivrés de la double servitude du péché et du démon et enrichis du don de TEsprit-Saint, n'ont pas craint de violer sciemment le temple de Dieu et de consister l'Esprit divin » (i). Aussi les saints Pères ont-ils appelé la Pénitence « un baptême laborieux ».
Dans ce sacrement, quand le prêtre, comme un juge à son tribunal, a prononcé la sentence d'absolution, les offenses sont pardonnées : lavé dans le sang de l'Agneau divin, le pécheur est régénéré et l'enfer n'a plus rien à revendiquer. C'est l'œuvre de la miséricorde ; mais la justice intervient et réclame des satisfactions : à la peine éternelle sont substituées des peines temporelles, et Dieu reste créancier de l'âme réconciliée. La vie lui est donnée, à cette âme, pour s'acquitter de ses dettes ; elle les paye en se soumettant aux pénitences qui lui sont enjointes au saint Tribunal, en acceptant avec résignation les épreuves qu'il plaît à la divine Providence de lui envoyer, en s'imposant volontairement des privations crucifiantes pour la nature; mais, si elle laisse s'écouler les journées rapides de son passage en ce monde sans avoir achevé sa tâche satisfactoire, elle doit s'attendre à se
(1) Ex Concil. Trident , XXIV, 8.
trouver, au delà de la tombe, face à face avec le Créancier divin, qui, la condamnant aux expiations formidables du Purgatoire, exigera d'elle en toute rigueur le payement de ses dettes jusqu'à la dernière obole (i).
Dans les premiers âges chrétiens, l'Eglise imposait aux pécheurs, en les réconciliant avec Dieu, des peines canoniques non moins effrayantes par leur gravité que par leur durée ; et nos pères, pleins de courage et d'ardeur pour les saints labeurs de la pénitence, se soumettaient avec élan à sa sévère discipline : heureux étaient-ils de travailler à se soustraire aux terribles rigueurs de la prison expiatoire de l'autre vie, en complétant ici-bas la réparation de leurs fautes par les épreuves les plus humiliantes et les satisfactions les plus douloureuses.
Oui de nous, N. T. C. F., n'a souvent frissonné de frayeur à la pensée des revendications impitoyables de la souveraine Justice? Oh! si, du moins, Dieu, par pitié pour notre faiblesse, pouvait ici-bas nous octro}^er, à titre gracieux, la remise des peines temporelles dues à nos offenses ! Grâces lui en soient rendues ! sur les instances de sa miséricorde, sa justice consent à nous exonérer de nos redevances, au prix d'une compensation équivalente : un concordat, qui concilie leurs droits, s'établit entre les deux
(i) Amen dico tibi, non exies inde, donec reddas novissimum quadrantem (S. Matth., V, 24).
sœurs à notre profit. Décharge nous est donnée de notre dette d'expiation : nous n'avons qu'à offrir en échange à la justice des satisfactions qui répondent pleinement à la mesure de ses droits, et, satisfaite, elle remet entre les mains de la miséricorde sa créance sur nous. Quand les fils de grande famille sont en butte aux poursuites d'un créancier impitoyable, ils se sauvent de la détresse en recourant aux ressources du trésor patrimonial. Notre famille, à nous chrétiens, c'est l'Église, et, dans la maison de notre mère, il y a des épargnes, des fonds de réserve, un trésor où puise en notre faveur la miséricorde, pour payer nos dettes à la justice.
Telle est, dans ses grandes lignes, la mystérieuse économie de l'Indulgence. L'indulgence ! que ce mot, dans sa simple acception naturelle, est onctueux, consolant, doux au cœur ! L'Indulgence ! que ce mot, dans le langage de la théologie, apporte de lumières et de joies à l'âme chrétienne !
Suivant la définition de l'école, l'Indulgence est la rémission de la peine temporelle due aux péchés, faite, en dehors du sacrement de Pénitence, par ceux qui ont le pouvoir de dispenser le trésor spirituel de l'Église.
L'Eglise, vous le savez, est un seul corps, dont tous les membres, unis à Jésus-Christ, leur chef, qui leur communique la vie, ont entre eux communauté de biens.
Ici, N. T. C. F., laissez-nous vous citer une page de la plus substantielle doctrine, empruntée au digne héritier de Lacordaire dans la chaire de Notre- Dame : « Cet étonnant mystère du corps mystique de l'Eglise, Jésus-Christ en a commencé l'explication,
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lorsqu'il disait à ses Apôtres : Je suis la vigne et vous êtes les rameaux, ego suni vitis, vos palmites (i). Comme le sang de la vigne coule en tous les rameaux qui s'ouvrent sur sa souche , ainsi ma vie et mes mérites en tous ceux que le Baptême insère à mon humanité sainte ». Cette explication du Sauveur, saint Paul l'achève en des termes si expressifs qu'il est impossible de ne voir dans l'Église qu'une unité purement extérieure et toute vulgaire : « Nous sommes beaucoup, dit-il, mais tant que nous sommes, nous ne formons qu'un seul corps, multi unum corpus siunus (2). Jésus-Christ en est la tête, la tête d'où vient la vie et la croissance, Christus caput, ex quo totum corpus crescit (3). Nous sommes ses membres, membra sumus corporis ejus (4). De même que les membres n'ont point un même acte dans le corps, ainsi sommes-nous distincts dans l'Eglise par nos différentes fonctions. Toutefois la distinction ne nuit point à l'unité. Nous agissons les uns pour les autres : comme notre sollicitude va partout, ainsi nos douleurs, nos gloires, nos joies » (5).
Comment s'étonner, après cela, N. T. C. F., que, dans ce corps mystique de la plus parfaite structure, si bien décrit par saint Paul, avec l'union et la participation mutuelle de tous les services, les justes puissent solder à Dieu, au nom de leurs frères, ce qui est dû par eux ? Le symbole de? Apôtres, dit le saint Concile de Trente, en nous faisant professer la
(1) S.Joann., XV, 5.
(2) I S. Paul. Ad Cor., X, 17.
(3) S. Paul., Ad Coloss., II, 19.
(4) S. Paul., AdEph., V, 30.
(5) Monsabré, Avent iSôç.
croyance à la communion des saints, ne nous laisse aucun doute sur ce point. Dans l'Eglise, il y a un trésor commun : il est composé des satisfactions surabondantes de Jésus-Christ, notre chef, et des saints, nos frères ; et, par une précieuse réversibilité, ce patrimoine de famille est profitable à tous les membres nécessiteux.
Dans les œuvres de Jésus-Christ, de l'auguste Vierge Marie et de tous les saints, il existe deux parts : la part du mérite et la part de la satisfaction. Le mérite, absolument personnel, inaliénable, ne peut servir qu'à acquérir le ciel, avec ses divers degrés de gloire; la satisfaction n'a de valeur que pour acquitter des peines, solder des dettes.
Commençons, suivant l'invitation de l'Apôtre, à jeter nos regards sur Jésus-Christ, « notre chef, l'auteur et le consommateur de notre foi » (i).
Jésus-Christ, la grande victime de l'humanité, a subi plus de tourments et versé plus de sang qu'il n'en fallait pour payer notre rançon et expier nos crimes. Par une seule goutte de sang, par une seule perle de sueur, une seule larme, un seul soupir, il pouvait tout racheter, tout effacer. Or, contemplons-le, cet adorable Sauveur, dans sa vie et dans sa mort : à Bethléem, il naît dans une étable, sur la paille d'une crèche, en butte à l'inclémence du froid et aux privations de l'indigence ; à Nazareth, il se condamne aux fatigues, aux sueurs, aux rudes travaux d'un obscur atelier ; au désert, il jeûne quarante jours et est dévoré par lafaim ; dans sa viepublique, il sème les bontés sur son chemin et ne recueille
(1) S. Paul. Ad. Heb., XII, 2.
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qu'injures, mépris, ingratitude; au jardin de l'agonie, à Gethsémani , il est abreuvé du calice de l'amertume ; au prétoire, son front est couronné d'épines,, son corps, attaché au poteau, est écorché, meurtri, déchiré, sous les verges des bourreaux, son sang ruisselle à flots sur le pavé ; sur le Calvaire, on le cloue, pâle et défiguré, augibet delà croix, et il expire pour nous et pour notre salut « propter nos et propter nostram salutem ». Quelle opulente surabondance d'expiation , quel excédent infiniment précieux de satisfactions! A Jésus, le juste, l'innocent par excellence, s'appliquent les paroles du ro}Tal prophète : « qnœ non rapui tune exsolvebam (i), j'ai remboursé ce que je n'avais pas pris, j'ai payé ce que je ne devais pas ». Une seule goutte du sang de Jésus- Christ aurait suffi ; ses veines sont épuisées, qu'est devenu le fleuve ?
L'immolation du Sauveur a créé dans le monde l'amour passionné des souffrances ; aussi, grâce à leur générosité, un grand nombre de saints, selon le témoignage de saint Thomas d'Aquin, ont satisfait au delà de leurs dettes : « Multi in operibus pœnitentiœ supererogaverunt ad mensuram debitorum suorum > (2).
Parlerons-nous de la Vierge sans tache, l'auguste Marie ? Non seulement elle ne connut pas le péché, mais elle ignora même la moindre tentation ; et pourtant, au témoignage de saint Ambroise, elle a souffert dans son cœur tout ce que Jésus-Christ, son fils, a souffert dans son corps : « Ouod Christus in corpore, Maria in corde perpessa est ». Elle aussi, comme l'ado-
(1) Ps.LXVIII, 6.
(2) Summ. Theol.j suppl. quaest. XXV.
rable Victime du Calvaire, peut s'approprier les paroles de David : « Quœ non rapui tune exsolvebam ». Vous citerons nous les nobles phalanges des martyrs et, vous invitant, avec saint Jean-Chrysostôme, à contempler ces valeureux soldats du Christ sur le champ même de l'a bataille, vous rappellerons-nous que, restés purs au milieu d'un monde corrompu, ils ont épuisé, sans les avoir méritées, toutes les douleurs, toutes les tortures, toutes les agonies? Et les anachorètes et les pénitents, de tous les âges et de toutes les conditions, qui ont effrayé les solitudes et leurs prisons volontaires par leurs jeûnes, leurs macérations, les ferons-nous passer sous vos yeux ? C'étaient, pour la plupart, des anges, qui, en voyageant sur les rivages de ce bas monde, avaient à peine recueilli sur leur manteau quelques grains de poussière ; eux aussi, ils ont offert à Dieu des expiations que ne revendiquait pas sa justice : « Quœ non rapui tune exsolvebam ».
Toutes ces valeurs satisfactoires, la foi nous l'enseigne, « ne peuvent demeurer infructueuses, inutiles et superflues ; Jésus-Christ, comme un père prévoyant et miséricordieux qui thésaurise pour ses enfants, en en a formé le trésor de l'Eglise militante, ressource inépuisable, dont ceux-là seuls peuvent profiter qui sont en possession de l'amitié de Dieu. Ce trésor, il n'a pas voulu qu'il fût caché : il l'a remis à ses Vicaires en ce monde, à Pierre et à ses successeurs, pour être par eux distribué aux fidèles » (i).
Rien de plus juste, d'ailleurs, ajouterons-nous avec la haute autorité de l'Ange de l'École : « Les biens
(1) Clément VI, Bulle Unigenitus.
communs d'une société doivent être répartis entre les membres de cette société, selon la sagesse de celui qui préside à son gouvernement » (i).
Notre-Seigneur Jésus-Christ a établi saint Pierre chef de son Eglise. C'est à lui seul qu'il a confié les clefs, symbole du pouvoir suprême : c'est donc à lui et à lui seul qu'appartient le droit d'administrer le trésor patrimonial de la Communauté chrétienne. Si les Evêques, dans leurs diocèses, peuvent prélever, sur le fonds commun, quelques réserves fort limitées en faveur des fidèles, la dispensation plénière, universelle des Indulgences est le privilège exclusif de la suprématie du Pape. < En donnant à son représentant, à son Vicaire en ce monde, ce grand attribut de la clémence, Jésus-Christ, dit un des plus illustres théologiens, le savant Suarès, a voulu lui rattacher tous les cœurs par un lien plus étroit de subordination, de reconnaissance et d'amour » (2).
N'est-il pas temps maintenant, N. T. C. F., d'appliquer la doctrine que nous venons d'exposer à l'Indulgence plénière, en forme de Jubilé, qui vient de nous être accordée par notre Saint-Père le Pape ? Le Jubilé ! de toutes les faveurs que le Ciel puisse accorder à la terre, c'est la plus insigne. C'est la plus précieuse attribution des richesses satisfactoires de Jésus-Christ et de ses membres conglorifiés, laite à la grande famille catholique par son Père commun, son Chef suprême, pour le payement de ses dettes envers la justice de Dieu ; c'est un si grand pardon, c'est un acte de clémence et d'amnistie si large qu'il est permis
(1) Summ. Theol. Suppl. q. XXV, art. I.
(2) De Sacrani., pars II, lect. I.
de se demander ce que pourrait faire de plus la miséricorde divine ! Le Jubilé ! c'est un temps de grâce et de salut, durant lequel l'Église, imposant silence aux austères exigences de sa discipline, nous offre, sous les conditions les plus douces, sous les formes les plus gracieuses, la remise totale des peines temporelles dues à nos péchés. Parmi les anciennes peintures retrouvées aux Catacombes, on a remarqué l'image d'une croix, ornée de pierres précieuses et de roses épanouies, qui dissimulent sa sévère nudité et la montrent comme une source de richesse et d'amour. Il y a dans cette fresque comme un symbole du Jubilé : la croix, c'est la pénitence qu'il exige ; les diamants et les roses, ce sont les fruits précieux qu'il produit.
Venez donc tous, N. T. C. F., « goûter combien le Seigneur est bon ». Si écrasant que soit le fardeau de vos dettes, si effrayant l'arriéré que vous avez laissé s'accumuler, le Jubilé vous met dans les mains tout ce qu'il faut pour vous libérer pleinement. Ce n'est plus l'heure de nous laisser énerver par la lâcheté et la mollesse, de repousser avec calcul tout ce qui gêne les instincts et contrarie les passions, de nous affranchir par système de tout ce qui ne cadre pas avec l'amour du bien-être. La base fondamentale de la morale chrétienne, c'est la pénitence. Pas plus que ceux qui l'ont précédé, notre siècle n'a le droit d'amender et de corriger l'Évangile. Le ciel n'est promis qu'aux âmes qui savent se faire violence et se mortifier. Si les œuvres pénitentielles que nous demande le Saint-Père, nous effrayent, regardons les diamants et les roses de la réconciliation avec Dieu et de l'acquittement total de nos dettes.
A la pénitence, si nous voulons profiter de la grâce jubilaire, nous devons joindre la prière, dont la nécessité s'impose plus que jamais en ces heures d'épreuves. « Dans les circonstances difficiles de la Chrétienté, dit Léon XIII, toutes les fois que l'Eglise fut affligée de dangers au-dehors et de maux au-dedans, nos pères, les yeux levés au ciel avec des supplications, nous ont appris d'une manière éclatante comment il fallait demander la lumière de l'âme, la force de la vertu et des secours proportionnés aux circonstances. Ils étaient profondément gravés dans les esprits ces préceptes de Jésus-Christ : « Demandez et « vous recevrez ». (i). « Il faut toujours prier et ne « jamais se lasser » (2). A ces préceptes répond la parole des Apôtres : < Priez sans relâche > (3). < Je conjure avant tout qu'on adresse des supplications, des prières, des demandes, des actions de grâces pour tous les hommes » (4). « Sur ce sujet, saint Jean-Chrysostôme nous a laissé ce mot, non moins vrai qu'ingénieux sous forme de comparaison : < De même qu'à l'homme, qui vient au monde nu et manquant de tout, la nature a donné des mains, avec lesquelles il puisse se procurer les choses nécessaires à la vie, de même, dans les choses surnaturelles, comme il ne peut rien par lui-même, Dieu lui a accordé la faculté de prier, afin qu'il s'en serve sagement pour obtenir ce qui est nécessaire à son salut
Formons donc, N. T. C. F., pendant cette année
(1) S. Matth , VII, 7.
(2) S. Luc, XVIII, 7.
(3) S. Paul. Ad Thess., V, 17.
(4) I S. Paul. Ad Tim., II, 17.
jubilaire , une pieuse et fervente coalition , afin d'obtenir de Dieu par nos prières le triomphe du bien sur le mal, de la grâce sur le péché, de la vérité sur l'erreur, de l'ordre sur l'anarchie et de l'Eglise sur ses ennemis. Le triomphe de l'Eglise, la régénération et le salut des sociétés : telles sont les espérances que présente le Jubilé, comme autant de pierres précieuses et de roses épanouies sur la croix.
Permettez maintenant à votre Evêque, diocésains bien-aimés, au début de cette sainte période, de vous crier à tous et à chacun, avec l'accent d'une tendresse toute paternelle : « Miserere animœ tnœ placens Deo », Voulez-vous plaire à Dieu ? ayez pitié de votre âme.
Vous prenez en pitié le prisonnier, qui, jeté dans un sombre cachot et chargé de pesantes chaînes, a perdu tout à la fois et la lumière du jour et les douceurs de la liberté : or votre âme, qu'est-elle qu'une captive enchaînée dans un corps de boue comme dans sa prison, et toute meurtrie des fers de ses passions et de ses iniquités ? Vous pouvez lui rendre la lumière de la grâce qu'elle a perdue, la liberté des enfants de Dieu que le péché lui a ravie : ah ! n'aurezvous point pitié d'elle : « Miserere animœ tnœ placens Deo ». Profitez donc du Jubilé.
Vous avez pitié du malade, que la fièvre dévore et qui, dans les convulsions de l'agonie, dispute . péniblement à la mort un reste de vie qui lui échappe. Et votre âme, — contemplez-la des yeux de la foi — comme peut-être la fièvre des passions la consume! comme s'altère, languit, s'éteint peu à peu en elle la vie de la grâce ! comme déjà peut-être elle est
morte et ensevelie en son péché, ainsi qu'en un tombeau ! N'aurez-vous point de larmes à verser sur son sort ? La pensée de la justice de Dieu qui peut vous châtier pendant toute l'éternité, ne vous fera-t-elle pas frissonner d'épouvante ? Ayez pitié de votre âme, pendant qu'il en est temps encore : « Miserere animœ tnœ placens Deo ». Profitez donc du Jubilé. Ne laissez point tomber à terre, — stérile et infructueux pour vous — , le sang de Jésus: recueillez-le pieusement, et, en vous inoculant la pureté et la force, il vous apportera, en ce monde, la paix, les vraies joies et, par delà cette vie, une félicité sans fin.