‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 11 sur 41 · LA PAPAUTE · texte numérisé non relu

LA PAPAUTE

18 janvier 1887.

NOS TRÈS CHERS FRÈRES

Il y a quelques semaines, nous vous annoncions le Jubilé sacerdotal du Souverain Pontife, et, vous parlant de Léon XIII avec tout l'amour et toute la vénération qui sont dans notre cœur, nous vous exposions les titres personnels de ce grand Pape à recevoir de vous, à l'occasion de ses Noces d'or, d'éclatants témoignages de gratitude et de piété filiale.

C'est encore sur le Vatican que nous venons aujourd'hui, au début de cette sainte carrière de la pénitence et du recueillement, vous inviter à fixer vos regards : élargissant le cadre, agrandissant l'horizon, nous nous proposons de vous montrer l'institution divine du Pontificat suprême, sa nature, son siège, les bienfaits qu'il n'a cessé de semer dans le monde à travers les âges. Tout a été dit, principalement en notre temps, sur ce magnifique sujet ; nous ne ferons que répercuter faiblement quelques échos des grandes voix qui se sont fait entendre en l'honneur et pour la défense de la Papauté.

La Papauté ! Ce mot va sans doute faire monter le sourire aux lèvres de lincrédule, du libre-penseur et du sectaire. Ne les entendons-nous pas tous répéter en chœur, chaque jour, que le dernier pape est à l'agonie ? N'ont-ils pas déjà entonné un chant de triomphe, en se préparant à sceller son cercueil ? Laissons-les, N. T. C. F., laissons-les prophétiser au gré de leurs passions haineuses; et nous, qui croyons à la parole de Jésus-Christ, — loin de prendre peur, — comptons sur l'avenir, certains qu'il donnera raison à notre foi et tort aux oracles de l'incrédulité. La guerre faite à la Papauté n'est pas nouvelle : le même espoir de l'étouffer, les mêmes arguments, les mêmes sarcasmes se sont produits dans le cours de son histoire, sous des formes diverses, avec plus ou moins de bruit ou de violence. L'assaut qui lui est livré dure depuis dix-neuf cents ans, et elle soutient tous les chocs, survit à toutes les attaques, sort victorieuse de toutes les persécutions, quelquefois affaiblie, mutilée, jamais atteinte au cœur, jamais frappée à mort. Ses destinées vont s'accomplissant, malgré les haines, les fureurs, les révolutions. Les siècles passent, le temps s'évanouit, et la Papauté demeure, puisant perpétuellement dans ses blessures rajeunissement et vigueur.

Ah ! c'est que la pierre immortelle a été immuablement fixée par une main toute-puissante à l'angle de l'édifice... et la merveille est sous nos 3-eux. « Lapident quem reprobaverunt œdificantes hic factus est in caput anguli... et est mirabile in oculis nostris » (1).

(1) S. Matth., XXI, 42.

La pierre fondamentale sur laquelle repose l'Église, — il ne faut pas l'oublier — c'est Jésus-Christ luimême, comme nous l'apprend saint Paul : « Petra mitent erat Chrisius » (i). Personne, ajoute ailleurs le Docteur des nations, ne peut poser un autre fondement : le Christ Jésus est la base unique, en dehors de laquelle on ne peut rien bâtir (2). Ainsi, tant que le Verbe divin séjourna en ce monde sous les livrées de notre chair, il fut lui-même la base extérieure, le chef visible de la société religieuse par lui fondée. Mais vienne pour cet adorable Maître l'heure de se soustraire aux regards de l'humanité, et d'aller au ciel occuper son trône de gloire à la droite de son Père, tout en restant invisiblement la pierre angulaire de l'Église, il devra laisser dans la mystérieuse construction une base apparente, un fondement visible. 11 se substituera un chef, qui aura la mission de maintenir, en sa place, par une glorieuse suppléance, sous une même autorité, la société des âmes.

Ouvrons l'Évangile et assistons à cette solennelle institution. Jésus se rendait avec ses disciples dans les villages voisins de Césarée de Philippe, et, dans le chemin, il leur fit cette question : « Que disent les hommes de moi ? » Les disciples répondirent : « Les uns prétendent que vous êtes Jean-Baptiste, d'autres

(i) I. S. Paul. Ad Cor., X, 4.

(2) Fundamentum enim aliud nemo potest ponere praeter id quod positum est... Christus Jésus (I. S. Paul. Ad. Cor., III, n).

que vous êtes Élie, d'autres enfin disent: c'est Jérémie ou l'un des prophètes ». « Et vous, poursuit Jésus,, qui pensez-vous que je sois ? » Alors, tous les autres gardant le silence, comme le remarque un saint Docteur, « in cunctoritm Apostolorum silentio », Pierre ému prend la parole et s'écrie : « Vous, Seigneur,, vous êtes le Christ, fils du Dieu vivant. »

Cette confession n'attend pas longtemps sa récompense. Jésus lui dit alors : << Tu es bienheureuxy Simon, fils de Jean, car ce n'est ni la chair ni le sang qui te l'ont révélé, mais mon Père qui est dans les cieux. Or moi je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des Cieux : tout ce que tu lieras sur la terre, sera lié au ciel ; tout ce que tu délieras sur la terre, sera délié dans le ciel » (i).

O touchante révélation du plan de Jésus-Christ dans l'établissement de son Eglise ! Pour donner un fondement visible à cet édifice divin, ce n'est point parmi les grands, les riches, les savants de ce monde, ce n'est point parmi les maîtres et les dominateurs de la terre qu'il fait son choix : le Verbe incarné passe à côté de quiconque porte au front l'auréole de la science, de la noblesse, du génie, de la puissance. Sa préférence se fixe sur un homme sans prestige, sans fortune, illettré et dénué de toute science, sur le plus humble et le plus obscur des hommes, sur un pauvre pêcheur de poissons, sur un batelier de Galilée, qui a laissé ses filets pour le suivre.

Ah! je comprends maintenant, ô adorable Sauveur.

(i) S. Matth , XVI, 13 à 19.

pourquoi ce regard mystérieux jeté sur Simon, fils de Jean, le jour même où vous le vîtes pour la première fois (i). Vous sondiez son âme dans ses profondeurs, et vous y lisiez déjà sa foi à l'amour de Dieu pour les hommes. Je comprends cette substitution d'un nom symbolique au nom vulgaire que portait cet apôtre (2) : c'est avec « cette parole toute-puissante qui opère ce qu'elle dit» (3) que vous lui donniez le nom de Pierre. Aujourd'hui que vous l'entendez proclamer, dans une confession explicite et formelle, votre divinité, vous lui déclarez publiquement qu'il sera la pierre sur laquelle sera basée votre impérissable construction, et, avec les clefs du royaume céleste, vous lui promettez la souveraineté spirituelle sur les âmes. Tout dans votre Eglise reposera sur lui seul, et « devant son autorité, tout esprit pourra s'incliner, sans que l'âme s'abaisse » (4). Car sous ses traits, comme à travers un voile transparent, éclatera visiblement votre divine toute-puissance.

Ecoutez, N. T. C. F., ce que nous expose saint Léon le Grand dans un magnifique commentaire du texte sacré : « C'est Pierre et Pierre seul, dit l'éloquent Docteur, qui est choisi entre tous, pour être mis à la tête du monde des élus, à la tête de tous les Apôtres et de tous les Pères de l'Église. Il y aura dans le peuple de Dieu plusieurs prêtres, plusieurs pasteurs, mais tous seront régis immédiatement par Pierre, comme ils sont régis souverainement par Jésus- Christ. Voilà pourquoi le Fils de Dieu a fait partici-

(1) Intuitus eum. (S. JoaN., I, 42).

(2) Vocaberis Cephas, quod interpretatur Petrus (Ibid.).

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