‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 12 sur 41 · FÉNELON · texte numérisé non relu

FÉNELON

(4) Guizot.

per son Apôtre, dans unelarge et merveilleuse mesure, à son pouvoir suprême; et, s'il a consenti à ce que tous les autres princes de l'Église eussent des privilèges communs avec lui, tout ce qu'il ne leur a pas refusé, c'est toujours par lui qu'il le leur a donné . Et le saint Docteur, ajoutant de sa main magistrale quelques nouveaux coups de pinceau à ce beau tableau de la constitution de l'Église, nous montre le Sauveur établissant Pierre le premier en dignité, parce qu'il a été le premier dans la confession de la foi. Pour prix de cette confession, le disciple reçoit par participation ce qui appartient au Maître par nature. Jésus-Christ demeure la pierre inviolable, la vraie pierre angulaire ; mais il s'identifie, s'incorpore, en quelque sorte, son Apôtre, qui, participant à la solidité divine , devient le roc sur lequel s'élève le temple éternel, l'Église, dont le faîte doit toucher au

ciel (i).

Être élevé à cet immense honneur, c'est pour Pierre être prédestiné à la persécution. Identifié à son Maître par la suprématie du rang, il devra, comme lui, avoir sa Passion et monter au Calvaire.

Vainement voudrait-il s'attarder sur le Thabor, où la céleste vision l'a ravi en exta je, une voix lui criera avec l'accent du commandement : Tu aspires, ô Pierre, à te reposer trop tôt sur la montagne des

(i) De toto mundo unus Petrus eligitur, qui et universarum gentium et omnibus apostolis etcunctis Ecclesia patribus praepo-

natur Magnum et mirabile huic virb consortium potentiae suae

tribuit divina dignatio... Cum ego sim inviolabilis petra, tu quoque petra es qui mea virtute solidaris... . Et super hanc fortitudinem seternum extruam templum , et Ecclesiae meae cœlo inferenda sublimitas in hujus fidei firmitate consurget. S. Léon. MAGNI, Sertno in nataîi SS. Ap< st.

joies ; descends à la hâte, travaille, aime, prêche la vérité, et tu gagneras ainsi le jour de l'éternel repos. Descende laborare » (i).

L'Eglise, dont il est établi le Chef, c'est la cité du bien, chaque jour attaquée, chaque jour battue en brèche par la cité du mal, que gouverne le Prince des ténèbres. Aussi Jésus, à qui rien n'est caché, entrevoyant les luttes qu'aura à subir son Apôtre, hxe-t-il sur lui un regard plein d'une tendre commisération, et cherche-t-il à le soutenir, à l'encourager par une solennelle promesse : « Simon, Simon, lui dit-il, voici que Satan a demandé à vous cribler tous comme on crible le froment, mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point. Un jour, converti, tu confirmeras tes frères » (2).

Rendons-nous bien compte, N. T. C. F., des paroles du Sauveur : s'il confère à Pierre les divines prérogatives, ce n'est pas pour cet Apôtre personnellement ; il ne lui promet son assistance que pour le maintien de la vérité, dont il aura le dépôt, pour le salut des âmes, dont il a été constitué gardien. Quand il 'enseignera, au nom même de Dieu et pour confirmer ses frères, Pierre n'aura rien à craindre : sa foi restera à l'abri de toute défaillance, le Maître a prié pour lui. Mais, livré à lui-même, il retrouvera sa fragilité native. Comme homme, il restera sujet à toutes les misères, à toutes les faiblesses de l'humanité.

Cette fragilité, dont il devait faire une si douloureuse expérience par une chute lamentable, en reniant

(1) Petre, in monte requiescere cupiebas : descende laborare : habe caritatem : prœdica veritatem : et sic pervenies ad seternitatem,ubiinvenies securitatem. (S. Augustin., inLiic, serin. 72.)

(2) S. Luc, XXII, 32.

son Maître, Jésus-Christ en avait eu par anticipation la vue claire, dit saint Jean-Chrysostôme, et c'est à dessein qu'il l'a choisie pour confondre la force du monde. C'est bien un tel Pasteur, continue saint Bernard, qu'il fallait au genre humain : le genre humain est un grand malade, qui a besoin d'un médecin compatissant, un grand pécheur, qui a besoin de pardon.

Sur Pierre ont coulé les purifiantes effusions de la miséricorde : pourrait-il n'être pas indulgent ? Un doux regard de Jésus l'a converti, en faisant monter de son cœur à ses yeux les larmes du repentir : pourrait-il repousser le coupable qui demande grâce ?

Le Sauveur prend soin d'ailleurs de faire connaître au monde entier le cœur de son Apôtre. C'était après le triomphe du divin Crucifié sur la mort : au moment même de remonter au Ciel vers son Père, Jésus, s'adressant à Pierre, lui dit: « Simon, fils de Jean, m'aimes'tuplus que ceux-ci ? — Oui, Seigneur, répond l'Apôtre, vous savez que je vous aime. — Jésus reprend : Pais mes agneaux. Le Maître lui dit encore : Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ? — Oui, Seigneur, répond Pierre, vous savez que je vous aime. — Eh bien ! sois le Pasteur de mes agneaux, dit encorejésus. Et, une troisième fois, le Sauveur posa la même question : Simon, fils de Jean, m'aimes-tu? Pierre, dit le texte sacré, s'attrista de ce que Jésus lui avait posé cette question pour la troisième fois, et il répondit : Seigneur, vous qui savez toutes choses, vous sauvez bien que je vous aime » (i).

Admirable délicatesse de la divine bonté, s'écrie

(i) S. Joan.,XXI5 15 a 17.

saint Augustin ! L'Homme-Dieu voulait qu'une triple protestation d'amour et de générosité réparât le triple reniement de la lâcheté et de la peur. Ce n'est qu'après sa dernière affirmation que Pierre reçoit son investiture définitive. En présence de tous ses frères, il est constitué Pasteur suprême , selon le témoignage unanime des Pères et des commentateurs de la parole inspirée. « Pasce agnos meos, pasce oves mects ». Il est le pasteur des agneaux et des brebis, c'est-à-dire des petits du troupeau et des chefs, des fils et des pères spirituels, des fidèles et des Évêques; il est le Pasteur universel de toute la société des âmes, le dispensateur souverain et sans restriction des trésors célestes, le prince du Collège apostolique, le pilote de la barque, le Chef de l'Église.

Dès lors, c'en est fait : « Pierre paraît le premier en toutes manières, dit Bossuet (i) : le premier dans la confession de la foi (2), le premier dans l'obligation d'exercer l'amour (3), le premier de tous les Apôtres qui vit Jésus-Christ ressuscité des morts (4), comme il en avait été le premier témoin devant tout le peuple (5), le premier quand il fallut remplir le nombre des Apôtres (6), le premier qui confirma la foi par un miracle (7), le premier à convertir les

(1) Sermon sur l'Unité de l'Église, Ire partie.

(2) S. Matth., XVI, 16.

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