‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 13 sur 41 · S. JOAN., XXI, I · texte numérisé non relu

S. JOAN., XXI, I

(4) I. S. Paul, Ad. Cor., XV, 5.

(5) Act., II, 14.

(6) Ibid., I, 15.

(7) Ibid., III, 6 et 7.

Juifs (i), le premier à recevoir les Gentils (2), le premier partout, visitant de ville en ville tous les disciples (3) et objet de vénération du grand Paul, qui quitte ses travaux lointains, et, descendu du troisième ciel, le vient voir, le contempler, l'étudier, comme dit saint Jean-Chrysostôme ».

Telle est, N. T. C. F., la grande figure du premier Pape, dessinée par l'Esprit-Saint lui-même, Investi de l'autorité de Jésus-Christ, Pierre est, pour toute la durée des âges, le substitut visible, le représentant, le vicaire de l'Homme-Dieu en ce monde. Sa suprématie sera perpétuelle comme l'Eglise.

Mais quel sera son siège en cette terre ? Où sera fixé le centre de son gouvernement, la capitale de son empire?

Il est une ville qui a été préparée de longue main, et par de divines préordinations, « divin is prœordinationibus », à devenir tout à la fois et le théâtre de la passion, du martyre de Pierre, et le siège de sa primauté. «Il entrait dans le plan providentiel, dit saint Léon, qu'un grand nombre de royaumes fussent confédérés dans un seul empire, et qu'ainsi la prédication générale arrivât plus facilement à tant de peuples soumis au gouvernement d'une seule cité. Aussi, quand les douze Apôtres, après avoir reçu

(1) Act.jU, 14.

(2) Ibid., X.

3)2Wd.,IX,32.

du Saint-Esprit le don de parler toutes les langues, entreprirent de porter l'Évangile sur les divers points du globe qui leur étaient assignés, Pierre, le prince du Collège apostolique, fut destiné à la Métropole de l'Empire Romain, afin que la lumière de la vérité, qui était révélée pour le salut de toutes les nations, s'épanchât plus efficacement de la tête du monde sur toutes les parties du genre humain. Quelle contrée n'avait pas alors ses représentants dans cette ville, et dans quel coin de la terre eût-on pu ignorer ce qui aurait retenti à Rome ? C'est donc vers cette cité, ô bienheureux Apôtre Pierre, que tu ne crains pas de venir : tu entres sans frayeur dans cette forêt de bêtes frémissantes ; tu mets le pied sur cet océan aux profondeurs si orageuses, plus calme que quand tu marchais sur la mer ; et tu n'as pas peur de Rome, la reine du monde, toi qui, dans la maison de Caïphe, avais eu peur d'une simple servante »(i).

Contemplons-le, N. T. C. F., cet apôtre jadis si pusillanime: après avoir passé par Jérusalem et par Antioche, où prit naissance le nom chrétien, il fait son entrée dans la Cité redoutable qui tient en ses mains les destinées de l'univers. Au milieu des monuments superbes et des temples fameux, qui s'élèvent sur la Voie triomphale,

Il marcha bien longtemps, solitaire piéton,

(1) Ad hanc ergo urbem, beatissime Petre apostole, venire non metuis... Silvam istam frementium bestiarum et turbulentis. simae profunditatis oceanum, constantior quam cum supra mare gradereris, ingrederis... Née mundi dominam times Romain, qui in Caïphre domo expaveras sacerdotis ancillam (Sermo in festo SS. Apostol.J.

La croix dans une main et dans l'autre un bâton. L'âge et la pénitence avaient courbé sa taille (i).

Qui aurait pu reconnaître en lui le successeur des maîtres du monde ? qui aurait pensé que le Dieu inconnu qu'il annonçait — le crucifié du Calvaire — irait bientôt au Capitule détrôner les Césars et les idoles des faux Dieux ?

Seul il défia Rome et lui livra bataille.

Et cette Rome avait un empereur puissant,

Qui dans ses doux loisirs jouait avec du sang,

Et des soldats si forts que, d'un seul coup de lance,

A l'univers mutin ils imposaient silence.

Eh bien ! comme l'épi dans la main du faucheur,

Tout Rome s'écroula, quand parut le pêcheur.

Les dieux prirent la fuite, un évêque sans glaive

S'installa sur la place où Saint-Pierre s'élève,

Et ce fut un mystère à donner des frissons,

A briser votre corps et votre âme... pensons (2).

Oui, pensons, X. T. C. F., que vraiment le doigt de Dieu est là: « Digitus Dci est hic » (3). Rome a vu s'écrouler « cet empire sans fin » que lui promettaient ses poètes, et, sur ses ruines, le batelier de Bethsaïde a fondé une royauté sans précédent, un empire qui la fait resplendir d'un plus glorieux éclat, l'empire immortel des âmes.

« Digitus Dei est hic». Le doigt de Dieu est là ! Par un merveilleux contraste, que nous rappelle un célèbre historien, « dans le même temps, Sénèque,

(1) Barthélémy, Némêsis.

(2) Ibid.

(3) Exod., VIII, 19.

philosophe éloquent, riche, fait l'éducation d'un nouvel empereur, et Pierre, le pêcheur de Galilée, sans lettres, sans argent, sans crédit, fait l'éducation d'un nouveau genre humain. L'élève de Sénèque fut Néron; l'élève de Pierre, c'est l'univers chrétien» (i).

« Digitus Dei est hic ». Le doigt de Dieu est là! Néron crut abattre la souveraineté qui condamnait ses crimes en attachant Pierre à une croix, la tête en bas, et cette cruauté même mit le sceau à la réalisation du plan divin. En face dujanicule où l'Apôtre a été crucifié, s'est dressé le Vatican. Dans le sang de Pierre a germé une dynastie nouvelle, une lignée glorieuse de successeurs de sa suprématie et de son siège. Léon XIII, notre Pape bien-aimé, n'est que l'anneau d'une chaîne ininterrompue qui remonte, par Pie IX.... Clément, Anaclet, Lin, jusqu'à Pierre et va se rattacher à Jésus-Christ.

Encore une fois, proclamons-le, dans l'élan de notre admiration et de notre croyance : « Digitus Dei est hic, le doigt de Dieu est là », et entonnons à la gloire de la nouvelle Rome le cantique de saint Prosper :

Sedes Roma Pétri , quœ pastoralis honoris

Facta caput mundo quidquid non possidet armis,

Relligione te net (2).

< Rome, siège de Pierre, ornée des splendeurs pastorales, faite tête du monde, s'assujettit par la religion ce qu'elle n'a pu subjuguer par les armes ».

(1) Rohkbacher, Histoire universelle de l'Église catholique, t. IV.

(2) S. Prosp., Carmen de h\ gratis.

Magnifiques paroles, qui ne font que reproduire,, dans un langage rythmé, ce qu'avait dit auparavant le pape saint Léon : « Agrandie par de nombreux triomphes, Rome a fait reconnaître ses droits et sur terre et sur mer ; mais, devenue, parle siège sacré de Pierre, la capitale de l'Univers, elle a reculé par sa pacifique autorité les limites que lui avaient assurées ses belliqueuses conquêtes » (1).

Comment s'étonner, après cela, d'entendre toute la tradition catholique, dont Bossuet a recueilli les échos, saluer en Rome « la chaire éternelle, la principauté principale, l'Église-Mère, qui tient en sa main la conduite de toutes les autres églises, le Chef de l'épiscopat, d'où part le rayon du gouvernement » (2)? Comment s'étonner que, d'âge en âge, pasteurs et fidèles aient rivalisé de zèle, et mis à contribution toutes les richesses du langage pour exprimer leurs sentiments d'amour, de vénération, de dévouement au Pontife Romain, successeur immortel du batelier galiléen ?

Nous n'essayerons pas de reproduire l'immense concert des acclamations enthousiastes de toutes les générations chrétiennes en l'honneur de la suprématie pontificale ; qu'il nous suffise d'y ajouter, dans l'élan de notre foi, une simple note, en saluant le siège de Pierre comme la résidence auguste de celui que le Prophète appelle le « Roi des nations, Rex gentium» . Rome est vraiment « le tabernacle de Jésus- Christ parmi les hommes »; c'est par son Pontife, assis sur la Chaire de Pierre, qu'il réalise son beau titre de « Emmanuel, qui veut dire Dieu avec nous .

(1) Sermo in notait SS. Apost.

(2) Bossuet, Sermon sur l'Unité de V Église.

Jésus-Christ ! Nous n'avons pas besoin de le chercher dans l'Évangile, nous parlant par un texte muet : il est à Rome, uni à Pierre, uni au Pape, comme sur l'autel il est uni aux espèces sacramentelles. Jésus- Christ n'est pas pour nous le Dieu du passé, qui ne vit que dans l'histoire; c'est le Christ d'aujourd'hui,, de demain, qui se montre à tous en la ligure vivante du Pape. Jésus-Christ, ce n'est pas pour nous le Dieu de la Judée, subissant la loi de l'espace et ne parlant qu'à quelques-uns; c'est le Christ, que ni l'espace ni le temps ne peuvent retenir captif, et qui, par le Pape, par Rome, réalise en ce monde une sorte d'immensité et de durée perpétuelle.

Un brillant écrivain de notre temps, dans une éloquente apologie du Christianisme, nous montre, en un magnifique chapitre, « la sainte Eucharistie et le Pape comme deux voiles tissus par l'amour infini pour tempérer, en la couvrant, la présence de Jésus- Christ dans le monde Tel est, en effet, le mot

divin de la Papauté, sa vraie auréole. Le Pape est grand, digne de nos respects infinis, non pas à cause de sa haute position, de son génie, de sa vertu personnelle, de son habileté politique, ni même à cause des services qu'il rend aux âmes et aux sociétés. Il est grand parce qu'il est le Vicaire de Jésus-Christ, l'organe dont Notre-Seigneur se sert pour continuer son ministère divin au milieu des hommes, et le voile sous lequel il se cache pour servir d'épreuve à notre foi et à notre amour » (i).

Il faut donc le reconnaître, N. T. C. F., la grandeur

(i) Mgr. BOUGAUD, Le Christianisme et les temps présents, t. IV, Épilogue, Ire part., ch. IV et V, pp. 518 et 531.

de Rome vient du Pape, et tous les catholiques n'ont pu que battre des mains, en entendant, ces jours derniers, un député italien — vrai prophète Balaam des gloires de la Ville éternelle — s'écrier du haut de la tribune parlementaire : « Disons-le franchement, ce que nous avons apporté à Rome est moindre que ce que nous y avons trouvé » (1).

Jésus-Christ est caché derrière le Pape, comme derrière un voile : par là s'expliquent toutes ses étonnantes prérogatives, tous ses divins privilèges ; par là se révèle le mystère de cette triple couronne qu'il porte au front. Le Pape est Docteur, et Docteur infaillible ; le Pape est Pontife, et Pontife suprême ; le Pape est Roi, et nul ne peut se soustraire à sa souveraineté universelle et sans égale.

Le Pape est Docteur : toutes les fois qu'il monte sur la Chaire de Pierre, « super cathedram Pétri », suivant les expressions du Concile du Vatican, et que, parlant de là, il définit, juge, enseigne, c'est Jésus-Christ qui parle. Ses définitions sont irréformables, ses arrêts sont sans appel, ses enseignements sont à l'abri de toute erreur. Toutes les âmes catholiques reçoivent sa doctrine, « comme la terre boit le soleil et la rosée ; » et rien ne saurait en entamer l'intégrité: ni les découvertes de la science, ni les bouleversements des empires, ni les catastrophes et les révolutions.

(1) Bovio, Discours, dans le Monde du 13 janvier 18S5.

Certes, les épreuves, les attaques, les tentations n'ont pas manqué à la Papauté enseignante dans son lono- pèlerinage du Calvaire jusqu'à nous, et jamais on ne l'a surprise écoutant le doute, jamais on ne l'a vue transigeant avec l'erreur. Quand les pouvoirs de ce monde se sont déchaînés contre elle et lont mise en demeure, par la menace des supplices, d'abdiquer la vérité, loin de la trahir, en face des persécuteurs, elle l'a confessée hautement et avec courage, elle l'a écrite avec son sang sur la poussière des arènes. Lorsque l'hérésie est venue à son tour et a essayé, par le mensonge ou la ruse, de déterminer les Papes à déchirer le Symbole, on les a vus serrer avec plus d'amour l'Évangile sur leur cœur, jamais ils n'ont consenti à en sacrifier un seul dogme, un seul précepte sur l'autel des exigences de leurs ennemis. Comme ce patriarche des temps anciens, qui laissa son manteau aux mains de la séductrice et emporta sa virginité au désert, les Papes, eux aussi, pour conserver la virginité de la foi, se sont laissé arracher une partie de leur manteau, ils ont sacrifié les peuples, mais non la doctrine. A la philosophie, qui les condamnait au nom de la liberté de l'esprit et du progrès, ils ont répondu avec une noble assurance, en démasquant son hypocrisie, que le caractère essentiel de la vérité, c'est de ne changer jamais : « veritas Domini manet in œternum » (i). Ah! N. T. C. F., qu'il est doux, au milieu de la mobilité des opinions, des contradictions des livres, de la divergence des écoles, de l'instabilité des systèmes, d'être le disciple du Maître infaillible de

(1) Ps.y CXVI, 2.

la vérité et de recueillir, au pied de la Chaire de Pierre, la parole qui éclaire, qui avertit et qui sauve ! Comment ne pas s'écrier, en empruntant le cri de reconnaissance du royal prophète : « Beatus quem tu enidieris, Domine (1), bienheureux celui que vous enseignez vous-même, Seigneur ».

Jésus-Christ est dans le Pape, et voilà pourquoi le Pape est le Pontife suprême, sa juridiction s'étend à tout le troupeau dont le Sauveur est le Pasteur invisible, elle s'étend à l'Église entière. C'est le Pape qui, en vertu de son privilège de donner les missions au nom de Dieu, perpétue l'épiscopat et par l'épiscopat le sacerdoce. C'est le Pape qui est le canal de ce torrent de grâces qui, chaque jour, sur toutes les plages, sous toutes les latitudes, s'épanchent par mille ruisseaux au sein de la société des âmes, et}T font germer toutes les vertus évangéliques. La vie divine que transmet le prêtre vient de l'Evêque, qui l'a reçue du Pape, et c'est ainsi que, suivant le mot si profond et si vrai du comte de Maistre, le Pape jouit d'une sorte de « présence réelle > sur toute la terre. Partout où il y a des âmes unies par le lien de la foi et de l'amour, le Pape est là poulies sanctifier et les conduire au Ciel. Père commun, de la grande famille catholique, il a la garde et la dispensation du trésor patrimonial, et son droit de grâce pénètre partout , même par delà le monde visible, jusqu'au sein de l'Eglise souffrante. Porteclef de la maison de Dieu, comme l'appelle saint Bernard (2), c'est à lui de discerner les saints, de

(1) Ps., XCII, 12.

(2) S. Berx., De Consid., cap. VIII.

les inscrire au catalogue sacré et de les placer sur les autels. C'est lui qui est le régulateur suprême des préséances entre les membres de l'éternelle cité: c'est lui qui assigne à chaque hiérarchie d'élus son rang, ses emplois, ses fonctions. Quelle dignité plus haute que la sienne ? N'est-il pas l'image, en cette pauvre terre, du Roi immortel des siècles?

Oui, N. T. C. F., le Pape est Roi, roi des âmes, comme Jésus-Christ lui-même. Un jour, sous le coup des menaces des Pharisiens, des Scribes et des Princes des prêtres, Pilate interrogea Jésus-Christ : c'était à l'heure de sa douloureuse Passion. « Vous êtes donc Roi » ? lui dit il, et l'Homme-Dieu répondit : « Vous le dites, je suis Roi » (i). Celui qui avait rendu témoignage à sa divinité devant la synagogue, rendait ainsi témoio-nao-e à sa souveraineté devant Pilate. Confession magnanime, que n'ont cessé de renouveler à travers les siècles, aussi bien aux jours d'orage et de persécution qu'aux époques de triomphe et de paix, les Papes chargés d'exercer dans l'Église le souverain gouvernement. A l'heure qu'il est, que les scribes de l'incrédulité, que les pontifes de la libre-pensée, que les Pilâtes de la Papauté posent à Léon XIII, captif au Vatican, la question du proconsul romain ; et, en face de toutes les passions ameutées et frémissantes, Léon XIII répondra : Oui, je suis roi, je suis l'oint du Seigneur, « Christum Domini », l'oint de Celui qui a reçu les nations en héritage. J'ai reçu de lui mandat d'exercer une souveraineté spirituelle sur les âmes : « Tu

(1) S Joan., XVII, 37.

dïcis quia Rex siun ego ». Dise le monde ce qu'il voudra, fasse le monde ce qu'il lui plaira, qu'il obéisse ou qu'il se révolte, qu'il se dévoue ou qu'il persécute, — sur les ruines mêmes de ce principat temporel, anéanti aujourd'hui , mais qui revivra demain, c'est notre ferme espoir, nécessaire qu'il est à la sauvegarde de l'indépendance du Vicaire de Jésus-Christ — la royauté du Pape demeure. Nous sommes, il est vrai, à l'heure de la Passion. Pour le Pontife aujourd'hui régnant, le sceptre n'est qu'un roseau. Nous avons entendu chanter, au jour de son couronnement, quand on lui mit la tiare sur la tête : « Corona aurea super caput ejus », mais nous avons vu aussi s'élever devant lui, dans sa marche triomphale, la fumée symbolique (i), et nous ne sommes pas surpris de voir sa couronne d'or transformée en une couronne d'épines.

C'est sur une croix que se lit le titre de sa royauté. Toutefois, que les juifs de ce temps le sachent, « ce qui est écrit est écrit », On a beau l'interner dans son palais comme en un tombeau, ce tombeau, comme celui de Jésus-Christ, a son espérance; au Vendredi- Saint succède toujours la Résurrection ; et ceux qui s'abritent sous son sceptre, unissant leurs voix à la voix des générations passées, répètent la devise qui leur a été léguée, et qu'ils légueront eux-mêmes à l'avenir: « Cliristus vincit, régnât, imperat».

i) Sic transit gloria mundi.

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