LA PROVIDENCE ET SES DÉTRACTEURS
25 janvier 1888.
NOS TRÈS CHERS FRÈRES
Chaque année, quand le cycle liturgique nous ramène, avec la sainte Quarantaine, la double obligation de mettre notre âme en communication avec la vôtre, nous nous appliquons, vous le savez, à adapter le thème de notre entretien aux nécessités de l'heure présente. Sous peine de violer sa consigne, la sentinelle n'a-t-elle pas pour devoir de pousser à temps le cri d'alarme, et le pilote, pour diriger sûrement son navire, ne doit-il pas observer sans cesse les vents qui soufflent et compter avec les écueils qui bordent les parages qu'il traverse ? Comment donc, N. T. C. F., pourrions-nous perdre de vue la crise que subit, en ce moment, la société chrétienne? N'est-elle pas une des plus douloureuses qu'elle ait connues dans le cours de son histoire ? Les sectes occultes, ennemies de Jésus-Christ, qui enveloppent le monde comme dans un immense réseau, ont juré d'anéantir sur la terre le règne de cet adorable Sauveur, et s'acharnent contre son Église avec une rage toujours croissante. A la vérité, les fêtes incomparables de Rome apparaissent comme un rayon de soleil dans l'orage, et les triomphes décernés au
Pontife suprême sont comme une halte dans la persécution. Mais n'est-il pas à craindre que les acclamations enthousiastes d'aujourd'hui ne soient couvertes demain par les cris de haine les plus sauvages? Aveugles volontaires sont ceux qui n'entrevoient pas les nuages menaçants qui assombrissent l'horizon, et sourds de parti pris, ceux qui n'entendent pas dans le lointain les grondements avant-coureurs de la foudre. Depuis longtemps, prosternés au pied des autels, nous faisons monter vers le ciel le cri du royal Prophète : « Exsurge Deus,judica causant tuant, levezvous, Seigneur, prenez en main votre cause » (i). Mais Dieu semble fermer l'oreille à nos supplications : l'impiété gagne chaque jour du terrain, et, plus que jamais fiers de leurs succès, les adversaires de nos saintes croyances nous jettent à la face, avec un sourire ironique, cette apostrophe blasphématoire : « Où donc est votre Dieu ? » (2). Les chrétiens à la foi robuste répondent sans se troubler : « Notre Dieu, il est au ciel » ; s'il se cache aujourd'hui, s'il laisse, en ce moment, ses ennemis triompher, c'est qu'il le veut bien ; à l'heure marquée dans ses desseins, il sortira de son abstention et de son silence, et affirmera sa souveraineté par une victoire non moins éclatante que décisive (3).
Mais reconnaissons- le, N. T. C. F., à côté des âmes vaillantes qui disent avec saint Paul : «Nous sommes en butte à toutes sortes de tribulations et nous n'en sommes pas troublés » (4), il y a une foule
(1) Ps. LXXII, 22.
(2) Ps. CXIII, 10.
(3) Ibid., 11.
(4) II. S. Paul. Ad Cor., IV, 8.
d'âmes faibles, à la foi infirme et chancelante, qui se troublent et se scandalisent, et chaque jour nous les entendons formuler, au sein de leur découragement, les plaintes les plus vives, les récriminations les plus amères contre la Providence. Venger le gouvernement divin contre ses censeurs d'occasion ou ses détracteurs systématiques, tel est notre but.
Qu'une puissance et une sagesse souveraines régissent le monde de la nature, qu'il y ait une Providence, un Dieu qui « prévoit et pourvoit : , un Dieu, dit saint Thomas d'Aquin, qui dirige tout par des moyens en harmonie avec la fin qu'il se propose, la raison le constate, le genre humain le proclame, la foi l'enseigne.
A qui jette les yeux sur cet univers visible et examine ses lois toujours constantes et toujours uniformes dans leur régularité; à qui considère ces forces qui se déploient sans s'épuiser et agissent dans une merveilleuse hiérarchie de causes et d'effets ; à qui vérifie ces ressorts multiples dont le jeu si compliqué ne se dément pas un instant, qui se meuvent et tardent leur rano-, sans se heurter ni se confondre, sans s'user ni dépérir; à qui embrasse d'un regard, en un mot, cet ordre admirable, où de la variété et de l'opposition même des parties naît l'unité de l'ensemble, un cri spontané monte du cœur aux lèvres vers le puissant et sage Ordonnateur de toutes choses: « Tua autan, Pater, providentiel
gubernat », c'est votre Providence, ô Père, qui gouverne le monde (i). Vous avez tout combiné avec nombre, poids et mesure (2). Votre trône, ô mon Dieu, est dans les siècles des siècles, et le sceptre de votre règne est un sceptre de direction : virga directionis virga regni tui (3). Il ne se fait en ce monde que ce que vous voulez. Toutes vos voies sont préparées de toute éternité, et tout est réglé suivant l'ordre de votre Providence (4).
Aussi n'est-il pas étonnant que, depuis l'origine du monde, dans toutes les contrées, à toutes les époques de l'histoire, on trouve l'humanité en possession de croire au gouvernement providentiel. Pourquoi ces temples, ces autels, que l'on remarque partout? Pourquoi ces prières, ces supplications, qui, de la cabane solitaire du sauvage comme du sein des villes les plus florissantes, s'élèvent vers le Ciel ?
Consultons les monuments de l'antiquité, étudions toutes les littératures connues, et nous voyons tous les peuples, toutes les tribus éparses sur la surface du globe demander à Dieu des saisons favorables, des succès dans leurs entreprises, la cessation des malheurs publics et particuliers. Au lieu de se considérer comme le triste jouet de forces aveugles et d'une désespérante fatalité, le genre humain a toujours cru à l'intervention divine dans le gouvernement de ce monde; et, si obscure, si vague, si
(1) SafK, XIV, 3.
(2) Ibid., XX, 1.
(3) Ps. XLIV, 7.
{4) Judith., IX, 4 et 5.
indécise, si superstitieuse que fût sa foi, sa prière n'était que la formule implicite de ce cri instinctif de l'âme : « Tua autem, Pater, Providentia gobernat, votre Providence, ô Père, gouverne toutes choses ».
N'est-ce pas d'ailleurs ce que nous enseigne Notre- Seigneur Jésus-Christ dans son Évangile ? Qui de vous, N. T. C. F., n'a parfois mouillé d'une larme de reconnaissance émue la page sacrée dans laquelle le divin Maître nous dépeint, en un tableau inimitable, la vigilance paternelle, l'action bienfaisante de la Providence sur toutes les créatures? Depuis les corps immenses qui se balancent à travers les espaces jusqu'au grain de sable qui arrête la vague en furie ; depuis l'aigle, le roi des airs, jusqu'à l'insecte obscur qui rampe sous l'herbe de la prairie ; depuis le monstre marin, soulevant d'un coup de sa nageoire la nef qui trace son sillage à la surface des ondes, jusqu'à l'animalcule inaperçu dans une perle de rosée, le Père d'en-haut étend sa tendre sollicitude sur tous les êtres sortis de ses mains. C'est lui qui fait grandir le cèdre sur le sommet des montagnes, c'est lui qui fait croître l'hysope dans le creux du rocher. Qu'y a-t-il de plus indifférent à la marche du monde que le lis des champs ? il fleurit le matin et s'effeuille le soir. Qu'y a-t-il de plus faible que l'oiseau, qui fend les airs d'un vol rapide? d'où vient-il? où vat-il? nul ne le sait. Eh bien! ni le lis des champs ni l'oiseau du ciel ne sont exclus des soins de la Providence. Elle donne à l'un son nid et sa pâture, elle revêt l'autre d'une parure plus superbe que celle de Salomon dans sa gloire. On peut même dire, avec un ancien, que ce sont les plus petites œuvres de Dieu qui
révèlent le mieux son incomparable sagesse (i). Aussi est-il juste de reconnaître que des profondeurs de la création, de l'ensemble de la nature s'élève un hymne que ne sauraient égaler ni la poésie ni l'éloquence ni aucune mélodie humaine. Qu'importe la voix discordante de quelques désespérés, qui, en présence du plan divin, poussent l'audace et la déraison jusqu'à nier l'intervention de la sagesse et de la bonté de Dieu ! tous les êtres s'écrient d'une commune voix : « Tua autem Pater , Providentia gubernat, c'est votre Providence, ô Père, qui gouverne toutes choses; il n'est point d'autre Dieu que vous qui prenne soin de toutes les créatures » (2).
Mais, si Dieu prend soin des êtres les plus infirmes et les plus chétifs qu'il a fait jaillir du néant, quel intérêt plus tendre ne doit-il pas avoir pour nous? Quand, pour l'homme, fut venue l'heure d'arriver à l'existence, celui qui, d'un mot, créa l'univers se recueillit et entra en conseil ; il le fit à son image, il le vivifia de son souffle, il lui donna une âme, où, comme dans un miroir fidèle, se réfléchissent ses attributs divins. Intelligent et libre, l'homme occupe le premier rang dans la chaîne des êtres. Toutes les autres œuvres de Dieu, semées dans l'espace, n'ont été ordonnées, dès l'origine des choses, que pour son existence, sa multiplication, sa durée : les cieux, la terre, les animaux, tous les éléments ont été prédestinés par le Régulateur suprême à conserver, à servir, à embellir sa vie. On peut dire qu'il vaut à lui
(1) Natura nusquam magis quam in minimis tota est (Plin., Lib. XII, 2).
(2) Non estaliusquamtu, cui cura est de omnibus (Sap., XII, 13].
seul plus que toutes les créatures : « quanto inagis vos pluris estis Mis ». Elles ne durent qu'un jour, et, lui, il est immortel. Ne nous étonnons donc pas d'entendre notre Sauveur nous apprendre « que les cheveux de notre tête sont comptés et qu'il n'en tombe pas un seul sans la volonté du Père d'en-haut (1).
Or, le croirait-on? il s'est rencontré, et il se rencontre encore de nos jours des impies qui prétendent que Dieu est indifférent aux biens et aux maux de sa créature de prédilection. Écoutez leur blasphème : Dieu se cache dans les nuées, il s'enveloppe de ténèbres pour ne pas voir nos misères, « nubes latibuhim ejus nec nostra considérât » (2). Solitaire et inactif sur un trône inaccessible dans un perpétuel repos, il ne se laisse point troubler par la multiplicité et l'embarras des affaires humaines (3). Saint Augustin les connaissait, ces incrédules, et il les a caractérisés d'un mot : « Ils prétendent peindre Dieu d'après eux-mêmes » (4), mais c'est pour briser avec lui tout rapport. Ce sont des athées pratiques.
« Il y a deux sortes d'athéisme, a dit un judicieux penseur : celui qui tend à se passer de l'idée de Dieu, et celui qui tend à se passer de son intervention dans les affaires humaines » (5).
(1) S. Matth., X, 29 et 30. — S. Luc, XII, 24; XXI, 18.
(2) Job., XXII, 14
(3) Tristi atque multiplie! ministerio (Plix.).
(4) Semetipsos pro illo cogitantes (S. AUGUSTIN.).
(5) Joubert, Pensées, II.
Gardons-nous toutefois de le dissimuler ; autant les perfections de Dieu resplendissent et éclatent dans le gouvernement de la nature, autant elles se cachent dans son action sur la marche de la société. Comment reconnaître sa justice, à la vue de cette inégale répartition de dons qui révèle la partialité ? Comment croire à son amour, en face des douleurs et des peines qui font de notre vie une source intarissable de pleurs ? Comment concilier sa sagesse et sa bonté avec l'oppression de la vertu et le triomphe de l'iniquité ?
N. T. C. F., ces difficultés sont graves et de nature à troubler et à scandaliser la foi défaillante des chrétiens mal éclairés.
Maisnecroyezpas qu'elles soientnouvelles. Écoutez en quels termes les a formulées, il y a déjà bien des siècles, l'auteur inspiré du Livre de l'Ecclésiaste : «J'ai vu une chose étrange sous le soleil : on ne confie ni la course aux plus agiles, ni la guerre aux plus braves ; ni le pain n'est pour le sage, ni la richesse pour le savant, ni la faveur pour les habiles; mais tout se fait par rencontre, au hasard et à l'aventure » (i).
Le réquisitoire contre la Providence continue en s'accentuant : « Toutes choses, ajoute le Sage, arrivent également au juste et à l'injuste, à l'homme de bien et au méchant, à celui qui immole des victimes et à
(1) Vidi sub solenec velocium esse cursum,nec fortium bellum... sed tempus, casumque in omnibus (Eccl., IX, 11).
celui qui méprise les sacrifices » (1). Il y a plus encore, c'est toujours le Saint-Esprit qui parle par l'organe de Salomon : « Il y a des justes à qui les malheurs arrivent comme s'ils avaient fait les actions des méchants, et il y a des méchants qui vivent dans la sécurité, comme s'ils avaient fait les œuvres des justes » (2). « J'ai vu les oppressions qui se font sous le soleil, les larmes des innocents qui n'ont personne pour les consoler, et leur impuissance à résister à la violence, destitués qu'ils sont du secours de tout le monde » (3).
Ce sont là, N. T. C. F., les censures et les plaintes que nous entendons chaque jour articuler, et peutêtre se rencontre-t-il au milieu de vous quelques âmes découragées, disposées à croire qu'il est impossible de justifier la Providence. A ces âmes nous sentons le besoin de dire que ce désordre apparent affermit notre foi, au lieu de l'ébranler. Il est juste, d'ailleurs, d'écouter le Sage jusqu'au bout : « J'ai vu que rien n'était ici-bas à sa place ; que le mérite était méconnu ; que la prospérité et les disgrâces tombaient au hasard et d'une main aveugle sur le juste et le méchant; que, trop souvent même, le succès abandonnait la vertu et passait du côté de l'impie ». Il a vu tout cela, et que conclut-il? qu'il faut regarder plus haut et plus loin. « Tout est réservé pour l'avenir, dit-il; viendra un jour où Dieu jugera entre
(1) Quod universa œque eveniunt justo et impio, immolanti victimas et sacrifia contemnenti (Eccl., IX, 2 et 3).
(2) Ibid., VIII, 14.
(3) Vidi calumnias quas sub sole geruntur, et lacrymas innocentium et neminem consolatorem, nec posse resistere eorum violentiœ, cunctorum auxilio destitatos (Ibid., IV, 1).
le juste et l'impie, et ce sera alors le temps de toute chose, « et tune erit tempus omnis rei » (i).
C'est ici, N. T. C. F., vous dirons-nous avec Bossuet, tout le mystère du conseil de Dieu, « c'est la grande maxime d'État de la politique du Ciel ». Se trompent d'une étrange erreur , de l'erreur des ingrats, ceux qui, pour juger le gouvernement providentiel, mesurent l'action divine à leurs propres vues. Ils ne voient ni plus haut que ce monde ni plus loin que le temps, et le prophète Isaïe nous apprend qu'autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant les voies de Dieu sont élevées au-dessus de nos voies, et ses pensées au-dessus de nos pensées » (2). Dans le gouvernement du monde, Dieu n'a en vue que les âmes, ses créatures de privilège, et dans les âmes que leur bonheur éternel avec sa propre gloire (3). L'homme qui veut saisir le plan divin a donc besoin de considérer cette fin sublime de la Providence.
Un écrivain des temps apostoliques nous a tracé, dans le récit d'une mystérieuse vision, le travail de construction de la cité spirituelle que Dieu se bâtit pour l'éternité à travers les temps. L'architecte ne révèle pas d'un seul jet la création de sa pensée : les matériaux de l'édifice sont épars çà et là, pêle-mêle et dans une confusion momentanée, en attendant qu'ilssoient préparés, façonnés, de manière à s'adapter au plan. Les pierres vivantes et immortelles de cette cité avenir, ce sont les âmes: elles ont besoin d'être
(1) Eccl., III, 19.
(2) Is., LV, 9.
(3) Sap., IV, 15.
brisées, polies, taillées avant d'entrer dans la construction, et les anges sont là, exécutant le travail sous les ordres du Maître souverain qui dirige et commande. L'œuvre avance graduellement, chaque jour, mais la dernière main n'y sera mise, l'édifice ne recevra son couronnement qu'à l'heure où s'achèvera le drame d'ici-bas, pour laisser resplendir sans ombre et sans nuage la lumière de l'éternité (i).
Ainsi se comprend l'action divine sur les sociétés humaines; ainsi s'explique le mystère de la Providence, qui tourmente de tant de doutes notre pauvre raison. En considérant ce monde comme l'élaboration du monde à venir, et cette vie comme un passage à une vie meilleure, où chaque chose sera remise à sa place dans une harmonie parfaite, toutes les invectives contre le gouvernement divin s'évanouissent. Imitons donc le voyageur prudent qui traverse un torrent agité par l'orage et qui a peur d'être pris de vertige et de tomber : au lieu d'arrêter ses regards sur les eaux qui descendent de la montagne avec une menaçante impétuosité, il les tixe sur la rive tranquille qui l'attend au delà du torrent.
« Omnia propter electos», tout pour les élus et pour l'éternité. Avec ce grand principe, il est facile d'entrevoir la sagesse du plan providentiel dans l'inégalité des conditions humaines. D'où découlent,
(i) Hermas, Pastor, vis. III.
LETTRES PASTORALES IÔI
en effet, nos murmures contre la Providence ? N'estce pas d'une lamentable tendance à emprisonner la destinée humaine dans quelques heures d'existence, entre un berceau et une tombe ? Nous voyons sur la terre, d'un côté, la tyrannie et l'oppression chez les puissants, et, de l'autre, le mécontentement et la révolte dans le cœur des faibles ; nous constatons que Tégoïsme dans la richesse engendre l'envie dans la pauvreté. En nos temps calamiteux surtout, nous avons en face de nous une société tristement divisée par [l'antipathie et la haine ; entre ses brillants étages et ses régions obscures existe une infranchissable barrière, un antagonisme irréconciliable : en haut, les privilégiés de la fortune, qui se déshonorent par l'abus des jouissances et l'exploitation de leurs frères ; en bas, les travailleurs et les nécessiteux, dont l'irritation et la colère ne rêvent que bouleversements et ruines. Choquée par ces désordres, notre raison s'en prend à la Providence et l'accuse. Embrassons, d'un regard illuminé par la foi, les sublimes perspectives de la vie à venir, et soudain nous sentirons le besoin de nous écrier avec le grand Apôtre : « O profondeur des abîmes de la sagesse de Dieu ! O altitude* divitiarian sapientiœ et scientiœ Dei » (i).
L'économie providentielle de Dieu a fait entrer l'inégalité des conditions dans la grande famille humaine, comme , dans le monde de la nature, ce Dieu d'une sagesse infinie a créé le grain de sable et la montagne, la fleur des champs et le chêne des forêts ; dans le plan divin , tous les membres du
(i) S. Paul. Ad Rom., XI, 33.
corps social devaient concourir à la beauté de l'ensemble par une subordination harmonieuse de rapports, et la vie de la société se fût résumée dans l'unité de l'amour et delà fraternité universelle. C'est l'abus de la liberté humaine, c'est le péché qui a dérangé ce bel ordre.
Qu'a fait la Providence? Le Dieu qui conduit tout à ses fins «avec force et douceur », s'empare des désordres mêmes de l'inégalité sociale, et, dans l'intérêt et pour la félicité suprême des âmes , en fait jaillir un ordre nouveau. Ce qui, pour l'homme grossier et terrestre, était le but devient un simple moyen, une occasion de vertu, une source de mérites, un acheminement vers l'éternelle récompense. Certes, il n'entre pas dans les desseins de Dieu que la société soit nivelée ; les rangs divers continuent de subsister, avec leur subordination hiérarchique de droits et de devoirs : grands et petits, riches et pauvres, puissants et faibles sont toujours là, mais tout se balance dans un équilibre divin. Si, dans la fortune et l'élévation, il y a plus de jouissances, il y a aussi plus de dangers et plus d'obstacles ; si, dans l'obscurité et l'indigence, il y a plus de privations, il y a aussi plus de facilités de vertu, plus de ressources de mérite. Loin d'être une disgrâce, la pauvreté est un bienfait de la Providence : le pauvre , qui accepte son sort avec résignation et en porte le fardeau avec patience, verra bientôt ses haillons transformés en un manteau de gloire, et ses tristesses en un bonheur sans mélange et sans lin. Loin d'être une préférence, la grandeur est un écueil, et la richesse un piège; si l'humilité, si l'abnégation, si la charité qui descend et se dépouille, n'en font le contrepoids, l'heure
arrivera où, citées à comparaître devant le tribunal des suprêmes justices, elles recueilleront cette terrible sentence : « vous avez reçu votre récompense » , et à leurs prospérités et à leurs joies succédera l'infortune et une infortune éternelle.
On voit alors se reproduire la scène évangélique peinte par le Sauveur : sous nos yeux apparaît le mauvais riche, passant sa vie dans le luxe et les festins, pendant que le pauvre Lazare , couvert d'ulcères, est à la porte, mendiant en vain quelques miettes (i). Mais le moment n'est pas loin où celui qui reçoit les biens en ce monde brûlera dans les flammes, et celui qui aura reçu les maux jouira d'une consolation sans terme. « Nunc autem hic consolatiir, tu vero cruciaris » (2).
Quelle merveilleuse compensation, N. T. C. F. ! Quel juste et sage redressement ! Et ne croyez pas qu'il y ait des siècles à attendre. Non, c'est une heure et encore une heure : « expecta, reexpecta , modicum ibi, modicum ibi » (3). Tout ici-bas passe comme une •ombre : « transierunt omnia Ma tanquam ambra » (4). Voici donc que la transformation va s'opérer, les distinctions d'ici-bas s'évanouissent, une société nouvelle se forme, c'est la société immortelle des âmes.
A la vérité, d'autres inégalités recommencent, les distinctions reparaissent ; mais, cette fois, c'est le mérite qui les règle, et ce qui est réglé demeure éternel, « et tempus omnis rei tune erit ».
(i)S. Luc. XVI, 19.
(2) Id., ibid., 21.
(3) Is., XXVIII, 10.
<4) Sa/>.,Vl9.
Tel est le triomphe de la sagesse de Dieu ; ainsi la Providence est vengée pour toujours des récriminations et des plaintes de ses détracteurs : si le présent l'accusait, l'éternité est venue l'absoudre. Hélas, pourquoi faut-il que les masses des pauvres, des petits et des faibles de notre temps n'ouvrent pas les yeux, plus que les puissants et les riches, aux lumières de la révélation ? Que la foi chrétienne, avec la discipline qu'elle maintient et les espérances qu'elle nourrit, revienne éclairer de son flambeau les classes élevées en même temps que les classes inférieures, et le formidable problème qui s'agite devant nous, comme un spectre affreux, sera bien vite résolu, tous les dangers seront conjurés.
<r Omniapropter electos », tout pour les élus et pour l'éternité. A la lumière de cette doctrine, s'élucide l'énigme que présente à toute âme qui réfléchit le spectacle de la douleur.
L'homme est la créature privilégiée de Dieu, et pourtant ici-bas il souffre incomparablement plus que tous les autres êtres qui l'entourent. Que, prince, il soit assis dans la pourpre, ou que, pauvre, il soit couvert de haillons, partout, toujours, la terre n'est pour lui, suivant le mot éloquent du chantre inspiré des Psaumes, qu'une vallée de larmes. La douleur est le premier et le dernier mot de son existence. Elle le saisit au berceau, elle l'accompagne pendant tout le cours du pèlerinage de la vie, elle l'attend
inévitablement à ses dernières heures. Or, ne l'oublions pas, sous un Dieu juste, ainsi que le dit saint Augustin, nul ne sourire sans l'avoir mérité : «Sub Deo justo ne7no miser , nisi mereaUir » (i).Nous avons donc le droit d'emprunter le cri d'un de nos poètes :
Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître (2) ?
Ce n'est pas aux antiques écoles de philosophie qu'il faut demander la réponse à cette question; elle est connue, et le plus élémentaire bon sens ne saurait s'en contenter. Que sont les mots de destin, de fatalité, d'étoile, sinon des mots creux et sonores? « verba vent osa ».
La haute critique contemporaine essaye bien d'expliquer le mystère ; mais comment la saine raison pourrait-elle accueillir sans pitié la solution qu'elle présente ? Cette solution, il suffit de la mentionner pour en faire justice : « La souffrance, dit-elle enfermes qui cachent, sous leur forme nuageuse, le vide de la pensée, la souffrance est le premier état d'une société qui se fait lentement au travers de transformations successives. »
Heureusement la foi chrétienne est là, avec ses sublimes enseignements, pour nous dire la cause de nos larmes ; elle nous donne la clef de l'énigme, en nous apprenant que la douleur et la mort sont entrées dans le monde par le péché : « per peccatum mors » (3), et qu'elles en sont le salaire, l'expiation, le châtiment (4).
Ci) Contra Jiilianum, Lib. I, 59.
(2) Lamartine.
(3) S. Paul. Ad Rom., V, 12.
(4) Stipendia peccati mors (Id., ibid., VI, 22).
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On peut nous objecter sans doute que, malgré cette explication, le point le plus obscur du problème reste dans l'ombre, et que la Providence divine continue à prêter le flanc aux attaques de ses détracteurs: comment comprendre, nous disent-ils, que ce sont les cœurs les plus vertueux et les plus purs, les âmes les plus dignes d'être heureuses qui ont la plus large part au calice de la souffrance et des amertumes ?
Il suffit de penser, N. T. C. F., que la vie présente n'est pas le dernier mot de Dieu : la douleur n'est pas seulement une expiation qui répare le passé, elle est encore une épreuve, une occasion de mérite et comme la condition nécessaire de l'éternel bonheur. Ouvrons le saint Evangile et prêtons l'oreille aux paroles qui tombent des lèvres du Sauveur: « Le royaume des cieux souffre violence », il ne peut s'obtenir que par la lutte, l'immolation, la douleur (i).
Après le Maître, écoutons le disciple: « C'est par beaucoup de tribulations qu'il nous faut entrer dans le royaume de Dieu. Les peines de ce bas monde, si dures soient-elles, ne sont rien, comparées aux joies futures qui doivent en être le prix : un moment de souffrance peut nous conquérir un poids immense de gloire et une éternité de béatitude » (2).
Recueillons les commentaires que les saints Docteurs nous donnent des enseignements divins. Saint Léon nous affirme « qu'il n'est pas conforme à l'ordre et à l'équité que le bonheur de jouir précède le temps de souffrir * (3). Saint Ambroise nous déclare que
(1) S. Matth., XI, 12.
(2) II S. Paul. Ad Cor., IV, 17. — Act., XIX, 21.
(3) Tempora patiendi non potest prasvenire félicitas regnandi.
« supprimer le combat des justes, c'est leur enlever leur couronne, et que retrancher leurs tourments, c'est leur ravir leur félicité » (i) ; et le grand évêque d'Hippone nous assure que « celui qui n'éprouve pas les peines du pèlerinage ne goûtera pas les douceurs de la patrie » (2).
Ne nous scandalisons donc pas de voir le juste souffrir. Pour lui, les souffrances sont un témoignage marqué de la prédilection divine : elles l'affermissent dans le bien, en lui donnant la sécurité et la facilité de la vertu ; elles hâtent sa perfection, en lui servant de creuset où il se purifie de tout alliage; elles sont pour lui un honneur, une gloire et comme une sorte de transfiguration. Heureux les justes qui souffrent! Il n'est pas une de leurs douleurs qui n'aura son dédommagement, pas un de leurs sacrifices qui ne recevra sa récompense, pas une de leurs larmes qui ne sera consolée par une joie de plus, pas une de leurs humiliations qui ne sera payée par une élévation dans la gloire.
Hélas ! pourquoi faut-il que cette sublime doctrine soit si peu comprise, et que nous soyons condamnés à voir notre société partagée en deux classes, représentées par les deux suppliciés placés au Golgotha à droite et à gauche du divin Crucifié. Le Sauveur Jésus les appelle, il les regarde avec bonté, il leur tend la main, il veut les sauver; mais il y en a un qui ferme obstinément son âme à la voix du miséricordieux Maître, il se détourne pour blasphémer et meurt
(1) Toile certamina, tulisti coronas. Toile cruciatus,tulisti beatitudines.
(2) Qui non gémit ut y eregrinus, non gaudebit ut civis.
en se tordant de désespoir. Il est l'image de ces incrédules, de ces impies qui, fermant leur cœur aux lumières de la foi et aux consolations de l'espérance, n'attendent rien par delà la tombe et qui, trop souvent, hélas ! fidèles à la logique de leur désespoir, abdiquent, par la plus insigne des lâchetés, le devoir de vivre, et cherchent un remède à leurs tortures dans un crime, qui n'est pour eux que le prélude de tortures mille fois plus déchirantes et à jamais sans remède.
Le crucifié de droite entend, lui, les paroles de Jésus-Christ et, touché de repentir, se tourne vers cet adorable Sauveur, répondant à son appel par une prière qui lui ouvre le ciel. Il est l'image de ces chrétiens fidèles qui, filialement soumis aux décrets de la divine Providence, étendent volontiers et avec résignation, à l'exemple de l'Homme-Dieu, leur modèle, leurs mains et leurs pieds sur la croix, et trouvent dans la douleur le germe de la béatitude, et dans la mort l'initiation à la véritable vie.
Ainsi se réalise, en justifiant la Providence contre les murmures des âmes faibles, la parole tombée des lèvres de Jésus-Christ, sur la colline des Béatitudes: « Beati qui lugcrrf, bienheureux ceux qui pleurent » (i).
« Omnia pr opter electos », tout pour les élus et pour l'éternité.
(i) S. Matth., V, 5.
Il ne nous en coûte pas d'en faire l'aveu, N. T. C. F., nous touchons au point le plus épineux de notre thèse : sur le terrain où nous allons mettre le pied nous attendent, avec une présomptueuse assurance, les détracteurs du gouvernement providentiel.
Sous nos yeux, le méchant triomphe et reste impuni ; l'homme de bien est opprimé et le ciel ne vient point à son secours. « Le fidèle qui prie, dit saint Augustin dans son énergique langage, meurt de faim, et celui qui blasphème regorge de tout ; Orat et esurit, blasphémât et rnctat » (i). Dieu est le maître et il a la toute-puissance. Comment permet-il le succès de ses ennemis ? comment laisse-t-il écraser ses serviteurs fidèles ? Est-ce indifférence ? est-ce complicité ? Cette conduite de la puissance d'en haut n'est-elle pas une abdication, une défaite ? Instinctivement s'élève dans l'âme à ce spectacle une tentation de doute, ou plutôt un sentiment de révolte, et, dans son trouble, elle se sent, cette âme, portée à crier comme l'impie : « 11 n'y a point de Providence, non est Providentiel » (2).
A cette grave objection l'Évêque d'Hippone commence par répondre, dans son admirable livre de la Cité de Dieu, cet immortel monument élevé par le génie en l'honneur et pour la défense du gouvernement divin: « Ici-bas, dit le grand Docteur, la justice ne paraît pas, mais il est impossible qu'il y ait injustice ; latere œquitas potest, esse iniquitas non potest ». En étudiant d'ailleurs attentivement l'histoire des sociétés humaines, on voit éclater parfois, comme
(1) S. Augustin., serm. XXIV.
(2) Eccl., Y, 5.
un coup de foudre inattendu, l'action de Dieu et surgir, par intermittence, des événements soudains qui ôtent à l'incrédule toute excuse. La Providence punit certains coupables, et nous sommes contraints de rendre hommage à son gouvernement. Si elle n'en punissait aucun, elle autoriserait la négation de l'impie ; si elle les punissait tous, on ne verrait point la divine patience (i).
Mais ce n'est pas encore l'heure de comprendre les secrets de Dieu, dit Salvien (2): des obscurités du présent, nous devons en appeler aux révélations de l'avenir. C'est du seuil de la vie d'outre-tombe ou, pour parler comme Bossuet, < c'est du marche-pied du tribunal de Dieu qu'il faut contempler les choses humaines ». Viendra le jour où < Dieu jugera enfin sa cause », et où « chacun recevra selon ses œuvres ». Ouvrons les livres sapientiaux, et, à côté de la peinture qui nous représente les impies et les persécuteurs insultant leurs victimes avec une révoltante insolence, nous verrons le tableau dans lequel l'écrivain inspiré nous les montre, à l'heure de la justice, « tombant sans honneur et voués à une éternelle ignominie. Le Seigneur les brisera et les jettera, muets et confus, dans la dernière désolation ; ils verront leurs péchés se dresser devant eux pour les accuser, et leur mémoire périra pour jamais » (3).
C'est ainsi, N. T. C. F., que la justice de Dieu revendiquera ses droits et aura le dernier mot, dans
(1) Multis retribuit in isto tempore, non omnibus: si nemini, non videretur divina providentia : si omnibus, non servaretur divina patientia (S. Augustin., De civitate Dei, Lib. V, c. :
(2) De G uber n. Dei, Lib. III.
(3) Sap., IV, 18.
un arrêt suprême et irrévocable. Notre justice, à nous, est impatiente et sans entrailles, elle murmure sans cesse contre l'impunité accordée momentanément au pécheur, oubliant que, si Dieu est le maître, s'il est juge, il est père, et qu'il peut attendre, éternel qu'il est et certain de la victoire finale (i).
Gardons-nous bien de reprocher à Dieu ses lenteurs et sa patience : Dieu, c'est le père de famille qui laisse, dans son champ, l'ivraie grandir avec le bon orrain, en attendant la moisson. C'est l'agriculteur clairvoyant qui devine les fruits que peut produire une terre dans les ronces qui la couvrent; dans les passions et les vices du pécheur le plus obstiné, il voit d'avance les éléments de vertu, les germes de bien, et, laissant au temps le soin de féconder et de mûrir ces germes, il attend que les circonstances et sa grâce les fassent éclore.
Patience bénie, pourquoi vous accuse-t-on ? touchante impunité, pourquoi êtes-vous une cause de scandale ? Nous voyons, ô mon Dieu, les résultats des délais de votre justice, et nous tombons à genoux pour adorer les desseins mystérieux de votre Providence.
Au lendemain de la mort du Sauveur, les fidèles persécutés par Saul murmuraient peut-être, N. T, C. F. , contre Dieu qui semblait les délaisser. N'avons-nous pas aujourd'hui à remercier le Seigneur de ne pas avoir cédé à leurs plaintes, en exerçant hâtivement sa justice contre le sectaire acharné ?
(1) Ideo patiens est Deus in malos, ut de malis faciat bonos. Non enim amat Deus damnare sed salvare. (S. Augustin., serm. XVIII, De Scrip., c. IL)
Sa patience lui a valu un apôtre, et quel apôtre ! Dans le fanatisme et dans les haines du persécuteur, son œil clairvo}rant apercevait les germes du zèle et du dévouement ; dans l'âme ennemie et rebelle, il voyait d'avance les victoires de l'apostolat, la gloire du martyre, les conquêtes de l'Évangile, l'extension de l'Eglise, la conversion des peuples, le triomphe de Jésus-Christ, en un mot, un ministère sublime, des services incomparables, tout ce que nous rappelle le nom, l'incomparable nom de saint Paul.
Il y a d'ailleurs équité visible et non erreur de la Providence à distribuer au méchant les prospérités de cette terre. Où est l'âme la plus viciée qui n'ait quelque vertu ? où est le pécheur le plus pervers qui n'ait quelque mérite ? vertus naturelles, mérites tout terrestres ! En les récompensant par les biens passagers de ce monde, Dieu proportionné le salaire au travail : « rccepcrunt mercedem suant , vani vanam ».
Si nous avons réussi, N. T. C. F., à faire tomber les griefs que la vue de la conduite de la Providence à l'égard des méchants avait pu susciter au fond de vos cœurs, il ne nous est pas moins facile de justifier le gouvernement divin contre l'accusation d'injustice à l'égard de ses enfants fidèles qu'il laisse humilier et persécuter par les impies.
Qu'il nous suffise d'invoquer l'autorité de l'Ange de l'École, et de commenter la doctrine qu'il expose dans un magnifique chapitre de la Somme contre les Gentils. « Beaucoup de biens, dit-il, feraient défaut en ce monde, si le mal n'existait pas, multa bona s'int in rébus, quœ, nisi mala essent, locuni non haberent. Le juste a besoin d'expiation jusque dans sa
justice même : la persécution de l'impie qui s'acharne contre lui sert à le purifier et Dieu n'aura plus qu'à le couronner dans le ciel. L'innocent porte dans sa poitrine un cœur d'homme avec toutes les faiblesses de l'humanité : les attaques du méchant sont là pour le tenir en éveil, et le mettre en garde contre ses infirmités natives et les surprises de ses penchants. La vertu ne s'acquiert que par la lutte, le repos est funeste à l'âme, dont il énerve le courage : quoi de meilleur pour les vrais enfants de Dieu que d'être sans cesse aux prises avec l'ennemi? Si mdla mala essent in rebits, midtitm de bono hominis diminueretur. Otez les méchants et leurs attaques ; que reste-til aux justes? Où est leur patience, s'ils ne reçoivent aucune injure ? où est leur mortification, si nul ne les fait souffrir ? où est leur détachement, si nul ne les dépouille? où est leur humilité, si nul ne leur ménage abaissement et confusion ? Non esset patientia justorutn, si non esset malignitas persequentiutn » (1).
Gardons-nous donc de considérer l'usage que la passion ou le crime font d'un triomphe éphémère ; envisageons plutôt le parti qu'en tire la sagesse divine. En ces jours d'épreuves, ne nous laissons pas déconcerter par le triomphe momentané des ennemis de Jésus-Christ et de son Église. Aimons à nous rappeler les paroles qu'adressait Tertullien aux chrétiens de son temps, à l'heure d'une violente persécution : « La persécution est le van au moyen duquel le Seigneur purifie son aire, qui est l'Église, en agitant de son souffle cet amas confus de fidèles, pour séparer
(1) Contra Gentes, Lib. III, c. 71.
le froment des martyrs d'avec la paille des apostats. C'est encore l'échelle que Jacob vit en songe, et sur laquelle les uns montaient au ciel, tandis que les autres descendaient vers la terre. La persécution est une arène, et celui qui invite au combat, c'est celui-là même qui promet la couronne ». Le grand Docteur des Gaules, saint Hilaire, faisant écho à la pensée de l'apologiste africain, nous dit ces belles paroles : « Comme autrefois, au temps du déluge, l'arche montait, montait toujours, à mesure que s'élevaient les flots, et, victorieuse enfin de l'orage, s'arrêta sur le sommet d'une montagne de l'Arménie, ainsi l'Église : on la persécute, elle n'en est que plus florissante, dam exercetar, fl or et ; on l'opprime et elle grandit, dum opprimitar, crescit ; on l'insulte, et elle doit ses progrès au mépris, dum contcmnitar, proficit ; on la jette dans les arènes et les amphithéâtres, et elle triomphe, en versant son sang, dam cœditar, vincit » (i).
Inspirons-nous, N. T. C. F., de cette sublime doctrine ; que la vue des désordres apparents de ce bas monde, loin de faire naître en nos âmes des murmures contre la Providence, nous porte à nous incliner avec soumission devant ses desseins et à les bénir. Acceptons les tribulations auxquelles nous sommes, en ce moment, en butte ; les épreuves passeront, les insultes feront silence, la douleur prendra fin, et survivront des mérites, des victoires et des couronnes. Encore quelques jours, les sages de la politique, les
(i) S. HlLAR., De Trinit., Lib. IV.
professeurs de blasphèmes, les meneurs de la persécution, tous auront disparu, et l'Église, notre mère, restera, portant la double auréole du sacrifice et du triomphe. Profitons de ces jours de pénitence et de prière pour rentrer en nous-mêmes et revenir à Dieu : du haut de son trône, il prête l'oreille aux accents de notre repentir, et nous tend les bras de sa miséricorde. Prenons garde de mériter le reproche du Prophète : « Seigneur, vous les avez frappés, et ils n'ont pas senti la douleur ; vous les avez brisés, et ils n'ont pas voulu se convertir ; ils ont rendu leur front plus dur que le rocher, ils n'ont pas voulu revenir à vous » (i).