SUR LES PRINCIPAUX DEVOIRS DES CHRÉTIENS
31 janvier 1S90.
NOS TRÈS CHERS FRÈRES
Dans les beaux chapitres qu'il a consacrés à l'histoire du pontificat de saint Grégoire VII, l'éloquent auteur des M<>i nés d'Occident a mis en pleine lumière, sous les regards de notre génération étonnée, les deux principales lignes de la physionomie de cet intrépide champion de la liberté de l'Eglise : la modération et la fermeté. Le grand Pape qui disait avec une invincible énergie : « Tenez pour certain qu'avec la permission de Dieu, nul homme n'a jamais pu et ne pourra jamais me détourner du droit chemin de la justice » (1) , est aussi celui qui laissait tomber de son cœur ces douces paroles, si dignes d'un saint : «Nous demandons à Dieu qu'il nous admette avec nos frères, môme ceux qui nous persécutent, à la vie éternelle; nous ne voulons la perte de personne, mais bien le salut de tous dans le Christ » (2).
(1) Sciatis indubitanter quoniam, Deo gubernante. nerro hominum potuit me unquam... aut amodo poterit seducere a recta semita justitiae (Epist. II).
(2) Nullius hominis perditionem quaerimus, sed omnium salutem in Christo desideramus (Epist. IX, 3 .
En dépit des efforts de l'ignorance et du partipris, conjurés pendant sept siècles pour travestir la vie de Grégoire VII, la belle figure de l'immortel Pontife resplendit aujourd'hui d'une lumineuse auréole de fermeté et de mansuétude ; et à qui la contemple, les documents authentiques à la main, même à huit cents ans de distance, et porte ensuite ses regards sur le doux et vaillant Pilote qui dirige en ce moment la barque de Pierre, de merveilleux traits de ressemblance apparaissent entre ces deux Papes.
Réserve faite de la diversité des temps et des épreuves de l'Église, l'un et l'autre désirent établir l'accord entre les deux pouvoirs , l'un et l'autre travaillent avec une infatigable et héroïque constance à réconcilier l'Église et l'État, par une délimitation nette des droits et des devoirs de la société civile et de la société religieuse. Pas plus chez Léon XIII que chez Grégoire VII, pas plus chez le captif d'aujourd'hui au Vatican que chez le prisonnier d'hier au château Saint- Ange, la persécution n'altère la sérénité de l'âme ; et au Pontife conciliant et ferme du dix-neuvième siècle, aussi bien qu'au vaillant et doux Pape du onzième, s'applique l'éloge que faisait de son illustre ami, même avant son élévation suprême, saint Pierre Damien : « Immobili columnœ sedis Apostolicœ ». A l'heure de la tempête, Léon, comme Grégoire, est l'immuable colonne du Siège apostolique.
Tel s'est révélé, depuis son glorieux avènement, le Chef de l'Église, soit dans ses éloquentes protestations contre les usurpations sacrilèges de ses ennemis de Rome, soit dans ses magnifiques encycliques, tel
il nous apparaît encore dans la lettre admirable qu'il vient d'adresser au monde catholique, et que nous vous communiquons. Si merveilleusement approprié aux besoins de notre temps, de notre pays, le dirai-je ? de notre diocèse est le thème développé par le Saint-Père, que nous nous reprocherions, au début de cette sainte quarantaine, de détourner votre esprit de la méditation des vérités qu'il expose.
Explicite et formel, d'ailleurs, est le mandat que nous avons reçu de publier le document pontifical : « A vous, vénérables frères , nous dit le Pontife romain, incombe l'obligation de répandre partout notre parole et de faire comprendre à tous combien il importe de mettre en pratique nos enseignements ». Le Vicaire de Jésus-Christ compte sur les évêques ; il les associe tous à son courage apostolique : «Quant à Nous et à vous tous, jamais assurément, tant que la vie Nous sera conservée, Nous ne Nous exposerons à ce que, dans le combat pour Jésus-Christ, notre autorité, nos conseils, nos soins puissent, en quoi que ce soit, faire défaut au peuple chrétien ».
C'est donc avec empressement, N. T. C. F., que nous entrons dans les intentions de celui que nous aimons comme un père, et auquel nous sommes heureux d'obéir comme à un chef. La grande parole tombée des hauteurs du Vatican aura la vertu, sans nul doute, de dissiper bien des idées préconçues et de vous affranchir de toute défaillance et de toute erreur : « veritas libcrabitvos ».
L'exorde de l'Encyclique est consacré à l'énoncé général des enseignements qu'elle contient. Nous sommes à une de ces heures où, suivant le mot du royal Prophète, « les nations sont troublées et les états chancellent ». Avec une remarquable clairvoyance, mise au service du philosophe, du théologien et de l'homme d'État, Léon XIII dévoile la cause des maux du présent, des appréhensions de l'avenir et il en indique les remèdes.
La cause, c'est la préoccupation exclusive des biens de ce bas monde, c'est l'oubli, pour ne pas dire le mépris, des principes du christianisme. Combien d'hommes ne voit-on pas faire profession de ne donner à la Religion aucune place dans leur vie ! combien de peuples semblent tenir à honneur de divorcer avec Dieu, oubliant qu'il est la première base de l'ordre et de la paix publique ! Vainement, pour échapper à la ruine, la société fait-elle appel à la force : bien faible est cette protection, quand ne vient pas s'y joindre l'appui de la Religion. L'histoire même de ce siècle, avec ses bouleversements et ses catastrophes, nous en fournit l'incontestable démonstration. Le préservatif contre les maux qui nous accablent et contre les dangers qui nous menacent, c'e>t le rétablissement des principes et des pratiques du christianisme dans la vie privée et dans toutes les parties de l'organisme social.
Nous ne poussons pas plus loin l'analyse de ce
grandiose début : nous aimons mieux vous réserver la jouissance d'en entendre les beaux développements.
C'est bien au lendemain d'une Exposition qui a jeté notre pays dans un enthousiasme et un enivrement poussés jusqu'au délire que ces leçons arrivent à propos. A Dieu ne plaise que, foulant aux pieds les sentiments d'un légitime patriotisme, nous ayons la témérité de ne pas applaudir à la glorieuse fête nationale du travail, qui a mis au grand jour les conquêtes contemporaines de l'industrie, les découvertes de la science, le perfectionnement des arts, les progrès de la civilisation ! A Dieu ne plaise qu'à l'exemple de certains esprits chagrins, nous osions déprécier , par d'injustes censures , les louables efforts, les succès inattendus de nos travailleurs et de nos savants î Mais pouvons-nous oublier que cette Exposition, dans la pensée de plusieurs de ses organisateurs, ne devait être que la glorification de la matière, la déification de l'homme! Pouvons-nous oublier qu'elle a offert la réalisation de la parole du grand Apôtre, et que nous avons vu l'homme s'insurger et s'élever contre Dieu, s'asseoir dans le palais de ses machines comme dans un nouveau temple, et vouloir lui-même passer pour Dieu (î)?
Que de fois les larmes nous sont venues aux yeux, en entendant une science orgueilleuse et blasphématoire s'écrier avec ostentation : Ce n'est point Dieu, c'est notre main toute-puissante, qui a fait toutes ces
(î) Oui adversatur et extollitur supra omne quoJ dicitur Deus aut colitur, ita ut in templo Dei sedeat, ostendens se tanquara sit Deus (II S. Paul. Ad Thess., Il, 4).
choses » (i)! Ce qui est malheureusement trop certain, c'est que la parole du Souverain-Pontife a eu au milieu de nous son triste accomplissement ; le développement des conquête matérielles, le progrès du bien-être physique a produit corrélativement la décadence progressive des biens de l'âme, la diminution de la foi.
Qu'il soit donc permis à un évêque, au successeur de ces saints Pontifes qui ont fait la France, qui l'ont faite « reine des nations, domina gentium », et n'ont réussi à la faire grande, glorieuse qu'en la faisant chrétienne, d'exhaler sa douleur, ses plaintes, à la vue de l'oblitération graduelle des croyances religieuses de notre société !
Merci donc, ô Saint-Père, merci de la lumière dont vous venez éclairer les ombres et les ténèbres qu'ont projetées sur notre pays les doctrines abjectes de l'impiété et du matérialisme. La lutte est vive, ardente, quotidienne entre l'Église et l'antichristianisme : puissent tous les fidèles être éclairés, touchés, émus par vos avertissements et vos exhortations paternelles, de telle sorte que « nul d'entre eux ne déserte la voie de la vérité » î
Léon XIII commence par montrer que les catholiques ont des devoirs plus nombreux et plus graves que les hommes étrangers à la foi chrétienne.
(î) Manus nostra excelsa, et non Dominus, fecit haec omnia {Dent., XXXII, 27).
« Rien n'est plus haut, rien n'est plus grand que le chrétien », dit Tertullien (i). Baptisé en Jésus- Christ, il est l'héritier présomptif du Ciel, que le Sauveur lui a conquis par son sang, et la foi pratique lui en assure l'éternel bonheur. Son nom est inscrit sur les registres de l'Église: il est de la plus grande race du monde, et on peut lui appliquer, en toute rigueur, le mot que le vieux Tobie adressait à l'archange Raphaël : t ex magno génère es tu » (2). Il appartient à cette famille, à cette société la plus haute, la plus noble, la cité sainte du Dieu vivant que gouverne le Pontife Romain sous son chef invisible, le Christ Jésus. Il a donc deux patries : la patrie de la terre, son pays, où sa vie humaine a pris naissance, et la patrie du Ciel, l'Eglise, où il a reçu une vie plus élevée, plus divine que celle de la nature, la vie de la foi, la vie de la grâce.
A lui certes, s'écrie Léon XIII, d'aimer son pays et de le défendre, même jusqu'au péril de la vie, jusqu'à la mort; mais aussi à lui, suivant l'ordre hiérarchique des affections et des devoirs, d'aimer l'Eglise d'un amour et plus parfait et plus ardent : sortis du même principe, qui est Dieu, ces deux amours peuvent coexister dans le cœur sans se combattre.
On se dévoue à ses concitoyens, on aime son pays et le Pouvoir qui le dirige, et, en même temps, on aime l'Eglise comme une mère, et Dieu en première ligne et par dessus tout.
Heureux les temps où l'État respecte les droits de Dieu, où le Pouvoir de la terre conserve son prestige
(1) Nemo major nisi christianus [Lib. de Prœscript., III).
(2) Tob., V, 19.
en s'abritant sous la protection de la Souveraineté d'en haut, où les sociétés politiques s'appliquent à mettre leur législation en harmonie avec les prescriptions de l'Évangile et de l'Église !
Les fidèles sont alors les sujets les plus soumis, les plus dévoués : en ce qui concerne notre cher pays en particulier, à qui consulte ses annales il est facile de prouver que, soit en temps de paix, soit en temps de guerre, les meilleurs chrétiens ont été les meilleurs Français. D'ailleurs, le manuel du vrai patriotisme, n'est-ce pas l'Évangile, le livre de l'Homme-Dieu qui a proclamé la nécessité de l'obéissance aux lois, qui a pleuré sur son infortunée patrie et qui n'a pas craint de mourir pour elle sur une croix ?
Mais, vienne l'heure où les gouvernements n'aient aucun respect pour l'autorité sacrée de l'Église ou même prétendent l'asservir, c'est pour le chrétien l'heure de la lutte et, avec la lutte, l'écueil de la vertu : il a en face de lui deux pouvoirs opposés, l'Église et l'État. Mis en demeure de choisir, il doit se rappeler la parole du Sauveur : « Nul ne peut servir deux maîtres » (i). Ce serait un crime pour lui de se mettre en révolte contre l'autorité de Dieu pour plaire aux hommes, d'enfreindre les lois de Jésus-Christ, le Maître du Ciel, pour obéir aux magistrats de ce monde, de méconnaître les droits de l'Église, sous prétexte de respecter ceux de Tordre civil. Sa devise doit être celle des Apôtres en face des juges et des proconsuls : « Mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes , obedire oportet Deo magis
(i) S. Matth,, VI, 24.
quant hominibus > (i), et, comme ses ancêtres, les premiers chrétiens, il faut qu'il ait sans cesse sur les lèvres ces nobles et hères paroles : Nous pouvons souffrir, nous pouvons même mourir, mais trahir la cause de Dieu et de son Eglise, jamais.
Et qu'on ne vienne pas l'accuser d'être un factieux, un révolté, lui qui entoure d'un respect religieux la notion du pouvoir, dans lequel il voit un reflet et comme une image de la divine Majesté, même quand ce pouvoir réside dans un mandataire indigne : il respecte la loi, non pas à cause de la sanction pénale, « car Dieu ne nous a pas donné l'esprit de crainte > (2), mais parce que c'est un devoir sacré de conscience. Ne l'oublions pas, quoi qu'en disent les théoriciens de la morale indépendante, l'homme ne fait pas « le droit de ce qu'il veut». 11 n'y a pas de droit contre Dieu. Quand donc les lois de l'Etat sont en contradiction ouverte avec la loi divine, quand elles renferment des dispositions préjudiciables à l'Eglise, des prescriptions contraires aux devoirs imposés par la Religion, il y a pour le chrétien obligation de résister, comme il y aurait crime d'obéir. Et cette vaillante fermeté d'attitude s'impose à tous les enfants de l'Eglise, aussi bien aux fidèles qu'aux prêtres et aux Evêques.
Hélas ! pourquoi faut-il que nous ayons à déplorer ici, avec la dépression du sentiment chrétien, l'abaissement même de la saine raison ?
Il}' a quelques mois, pour obéir à notre conscience épiscopale, gardienne des droits de Dieu et des inté-
(0 Act., V, 29.
(2j II S. Paul. Ad Tt'm., III, 1.
rets de son Église, « l'âme libre comme la parole » nous vous adressâmes une lettre pour vous éclairer dans l'accomplissement d'un devoir de votre vie civile, à une heure où nous pouvions craindre pour vous la séduction de l'erreur et l'entraînement des passions. Nos enseignements n'étaient autres que ceux que nous transmet aujourd'hui de Rome le Père commun des fidèles, nous nous bornions à vous exposer les principes qui devaient inspirer votre conduite.
Eh bien ! le croirait-on ? jusque dans nos plus obscurs villages, il s'est rencontré des hommes qui £e disent chrétiens et qui, loin d'apprécier le service que nous venions leur rendre, en essayant de les sauver d'une capitulation de conscience , osèrent nous accuser d'ingérence abusive ou d'empiétement séditieux.
Nous avons même recueilli les échos de quelques voix plus audacieuses criant qu'on saurait bien nous réduire au silence. Il nous est consolant de venir aujourd'hui, sous les auspices de notre Chef suprême, le Pontife universel, apprendre aux uns et aux autres ce que c'est qu'un évêque: c'est, dans la société religieuse, un guide, un maître, qui a reçu non d'icibas, mais d'en haut, non de l'homme, mais de Dieu un mandat, et qui à ceux qui voudraient lui enlever la liberté de prêcher l'Évangile, n'aurait à opposer que la courageuse et sublime réponse du Prince des Apôtres : « Jugez vous-mêmes s'il est juste de vous obéir plutôt qu'à Dieu... Nous ne pouvons pas ne pas parler » (i).
(I) A et., VI, 19 et 20.
Après nous avoir magistralement démontré que jamais aucune loi humaine ne saurait passer avant la loi de Dieu, le Pontife-Docteur nous trace, avec une merveilleuse sûreté de main, le tableau des efforts sataniques du naturalisme contemporain pour neutraliser et détruire l'action de l'Église.
En beaucoup de contrées, malheureusement en France plus qu'ailleurs, l'assaut est livré à tous les dogmes; on voit des hommes qui, par la plume ou par la parole, osent enseigner qu'il n'y a pas de Dieu personnel et vivant et, conséquemment, pas de Providence, pas d'âme immortelle, pas de vie future: non contents de battre en brèche telle ou telle vérité, ils s'inscrivent en faux contre la révélation tout entière, contre tout l'ordre surnaturel.
La morale chrétienne ne saurait trouver ^râce au tribunal de leur raison: à les entendre, l'Eglise ne doit tenir aucune place dans ies institutions civiles; et son indépendance est méconnue, sa liberté violée; ses droits foulés aux pieds. C'est hélas ! au sein d'une société civilisée, l'intronisation impudente du plus grossier matérialisme.
En présence des dangers que court la foi, au milieu de tant d'attaques, de sophismes et de mensonges, le chrétien, s'il veut conserver intact le trésor de ses croyances, doit s'abstenir de toute lecture malsaine, établir autour de sa demeure une sorte de cordon sanitaire contre tout écrit, toute publication combattant ou tournant en ridicule ce qu'il vénère et qu'il
aime. Rien de plus utile, à l'heure présente, pour les enfants de l'Église, dit le Saint-Père, que de faire, suivant leurs aptitudes respectives, une étude approfondie de la doctrine chrétienne : l'instruction religieuse sera la sauvegarde de leur foi, et la prière leur en obtiendra de continuels accroissements.
Mais là ne se bornent pas les devoirs des chrétiens, en ce qui concerne la conservation de la foi. Certes, le christianisme est une institution divin e, « qui vieillit sans s'user », et qui répare ses brèches à mesure qu'on l'attaque. Mais, en ce déluge universel d'erreurs et de faussetés, si nous voulons que le fl ambeau continue de projeter au milieu de nous ses salutaires clartés ; si nous voulons que les croyances religieuses conservent leur place, toujours vivantes et honorées ; si nous voulons que le règne de Jésus-Christ s'étende, s'affermisse, se perpétue, nous avons à garder devant l'ennemi une autre attitude que celle de l'abstention et du silence. A quelque degré de la milice chrétienne que nous soyons placés, il y a pour nous obligation de nous défendre et obligation de con quérir. Pendant que nos ennemis combattent pour détruire, nous, nous combattons pour sauver.
Certes, c'est bien aux Evêques « établis par l'Esprit- Saint pour gouverner l'Eglise de Dieu » (i), c'est pardessus tout à l'Evêque des évêques, au Pontife romain, maître infaillible de la vérité, qu'il appartient de propager, par l'enseignement, la foi chrétienne et de combattre, par la prédication, tous les sophismes et toutes les erreurs ; mais il y a dans le corps d'armée, parmi les fidèles, des hommes qui, par la science dont
(1) Act., XX, 28.
ils sont doués, par la supériorité que leur donne leur talent de plume ou de parole, sont investis, eux aussi, d'une sorte de mission. Eux aussi, ils doivent aller, avec les ministres sacrés, aux avant-postes de la défense ; eux aussi, du haut d'une autre chaire qui s'appellera une tribune, un livre, une revue, un journal, n'importe quel écrit périodique, ils doivent plaider avec zèle la plus sainte des causes, la cause de la vérité, et défendre avec ardeur les plus augustes des clients, Dieu, Jésus-Christ, l'Église ; eux aussi, ils doivent se faire gloire de protéger ces crovances sacrées qui sont le trésor patrimonial de l'humanité, l'honneur de tous les âges et la consolation de tous les coeurs. Ils se garderont bien, sans doute, de s'arroger la mission des docteurs : heureux et fiers plutôt seront-ils de communiquer aux autres ce qu'ils auront eux-mêmes reçu, et d'être en quelque sorte 1 écho de l'enseignement des maîtres.
Encore est-il vrai d'ailleurs que, dans la masse des fidèles, il n'en est pas un qui ne doive concourir au même but par la prédication tacite de l'exemple : il faut que tous s'associent à la croisade organisée pour la défense de la vérité, en donnant à leur foi le public et constant hommage de leurs actes. Laisser outrager sa foi sans protester est un acte de lâcheté, injurieux à Dieu et préjudiciable au salut de tous. Soldats obscurs de la cause de Dieu, avez confiance : que nul d'entre vous ne croie son rôle inutile. Un grand chrétien de notre âge nous parle quelque part de pauvres ouvriers des premiers sièeles chrétiens qui tournaient des vases d'argile ou de verre, nécessaires au culte journalier de l'Église, et qui, d'un dessin grossier, 3^ figuraient le bon Pasteur ou la Vierge avec des
saints. Ces pauvres gens ne songeaient pas à l'avenir ajoute Ozanam, et pourtant quelques débris de leurs vases trouvés dans des cimetières sont venus, quinze siècles plus tard, rendre témoignage et prouver l'antiquité d'un dogme contesté. Vous aussi, N. T. C. F., sachez que votre concours, si humble qu'il vous paraisse, est précieux, pour ne pas dire décisif, dans la défense de la vérité. Un jour, quand les voiles de cette terre seront déchirés, quand les mystères du monde des âmes nous apparaîtront sans nuage, nous verrons que l'affirmation chrétienne d'un simple ouvrier , d'un homme des champs aura non moins concouru au triomphe de la vérité et au salut d'une société, prête à faire naufrage sous le flot des mauvaises doctrines, que la plume du savant ou la parole du prêtre.
Vous ne pourrez, N. T. C. F., vous empêcher d'admirer, une fois de plus, la structure de l'Eglise telle que nous la décrit Léon XIII, sous la conduite du grand Apôtre. C'est un corps dont nous sommes tous les membres. Jésus-Christ en est la tête, et c'est lui qui fait circuler dans tout l'organisme la vie, la force et la croissance. Société parfaite, elle a reçu de son chef le mandat de combattre pour le salut du genre humain, « comme une armée rangée en bataille » (i).
Malheur à qui tenterait de sortir du rang et de modifier la consigne, en combattant isolément et selon
(i) Cant.j XI, 9.
ses caprices ! Oui que nous soyons dans la grande et sainte armée de la vérité, chefs ou soldats, vétérans ou conscrits, prêtres ou fidèles, placés à la tête de la colonne ou à l'arrière-garde, nous devons, suivant la recommandation de saint Paul, « nous tenir à l'abri des divisions et demeurer unis dans le plus parfait accord de pensées et de sentiments » (i).
Attendons le mot d'ordre de notre général en chef, qui est, dans l'Église, le maître suprême, le Pontife romain. C'est à lui que Dieu a confié la garde et l'interprétation infaillible de sa parole ; il maintiendra nos esprits dans l'adhésion à une même foi, en même temps que nos volontés et nos cœurs dans la soumission à une même règle de mœurs. A son autorité est due pleine obéissance, et il n'est permis ni de rejeter une seule des vérités qu'il enseigne, ni de repousser un seul point de la doctrine morale qu'il transmet. Le Christianisme, ainsi qu'on l'a dit, est un magnifique arc-de-triomphe élevé par Jésus-Christ à la gloire de son Père : dans sa construction, tout s'enchaîne, et faire des discernements arbitraires entre tels et tels dogmes, tels et tels préceptes moraux, pour accepter les uns et rejeter les autres, c'est arracher la clef de voûte, c'est se briser sous ses ruines.
Mais, pour mieux nous faire comprendre la nécessité d'une discipline parfaite, le Vicaire de Jésus- Christ nous fait pénétrer encore plus avant dans l'étude de la constitution intime de TE^lise. Divinement établie, elle a son organisation, ses lois, sa méthode dans l'exercice de l'autorité, son mode de gouvernement. Sous toutes les latitudes, dans toutes
(I I S. Paul. Ad Cor., I, 10.
les contrées du monde, se trouvent disséminés les peuples soumis à sa juridiction, et, comme ils vivent sous des régimes politiques différents, comme ils doivent obéissance tout à la fois au pouvoir civil et au pouvoir religieux, l'harmonie ne peut résulter que d'une délimitation nette des droits et des devoirs.
Qu'on n'accuse pas l'Eglise d'entraver la liberté des chefs d'Etats dans leur action gouvernementale : elle la reconnaît, et même elle la favorise, elle lui apporte son concours moral. C'est la calomnier que de la présenter comme une ennemie systématique de certaines institutions civiles. Léon XIII proclame à nouveau qu'elle est indifférente aux diverses formes politiques : entre les divers systèmes, elle approuve tous ceux qui respectent la Religion et ses droits sacrés.
La règle de conduite des catholiques est toute tracée. Certes, sur le terrain politique, réserve faite de la justice et de la vérité, il leur est permis de conserver au fond de l'âme leurs préférences personnelles, et même de travailler au triomphe de leurs idées, s'ils en croient la réalisation plus favorable au bien général.
Mais qu'ils se gardent bien de faire descendre l'Eglise des sphères sereines et pacifiques où se maintient son ministère, pour l'engager dans les querelles des partis et en faire un instrument des passions! Inviolable et sacrée pour tous est la Religion, avec ses aspirations d'un ordre supérieur, avec ses espérances immortelles ; et, quand ses intérêts sont menacés, il faut que toute discussion cesse et que tout désaccord prenne fin. Comme les enfants d'une même patrie, unis pour ia défendre à l'heure où le sol est
envahi, tous les catholiques doivent se former en un corps compact pour se porter au secours de l'Église, lorsque souffle le vent de la persécution.
Recevons avec respect, N. T. C. F., et méditons dans le recueillement les leçons que nous transmet le Pasteur universel ; en temps opportun, nous en ferons notre profit.
L'Eglise, comme la société politique, a son autonomie, sa sphère d'action, son domaine, sa souveraineté : s'il appartient à l'une de protéger la tranquillité publique, d'où sort le bien-être de tous, c'est à l'autre de soutenir et de patronner les intérêts moraux et religieux. Bien qu'indifférente aux lois purement civiles, l'Église a reçu de Dieu le mandat de s'opposer à toute législation qui porterait préjudice à la Religion, et de s'appliquer à faire pénétrer l'esprit de l'Evangile dans les institutions des peuples. « Et, comme le sort des États dépend principalement des dispositions de ceux qui sont à la tête du gouvernement, l'Eglise ne saurait accorder ni son patronage ni sa faveur aux hommes qu'elle sait lui être hostiles, qui refusent ouvertement de respecter ses droits, qui cherchent à briser l'alliance établie par la nature même des choses entre les intérêts religieux et les intérêts de l'ordre civil. Son devoir, au contraire, est de favoriser ceux qui ont de saines idées sur les rapports de l'Église et de l'État et s'efforcent de les faire servir, par leur accord, au bien général ». Vous l'entendez, N. T. C. F., soutenir les hommes d'une probité reconnue et qui s'engagent à bien mériter de la cause catholique ; à aucun prix, pour aucun motif, ne leur préférer des hommes hostiles à la Religion : voilà la ligne de conduite
tracée à tous les catholiques par le Saint-Père pour l'exercice de leur droit de suffrage.
Hélas ! trop souvent jusqu'à ce jour, l'inertie, la mollesse, les divisions intestines des enfants de l'Église ont facilité le triomphe des ennemis de la Religion, et il n'est que trop juste d'emprunter le cri de détresse qu'arrachait un jour au patriotisme de saint Jérôme la dévastation de l'Empire Romain par les Barbares : « Ce qui fait la force des envahisseurs, ce sont nos péchés, peccatis nostris Barbari fortes sunt ». Puissent les leçons du passé nous inspirer plus de sagesse à l'avenir !
Le Souverain-Pontife signale ensuite, en termes énergiques, à ceux qui veulent prendre part aux affaires publiques deux écueils à éviter : la fausse prudence et la témérité.
Arrière ces hommes sans caractère, sans courage, qui n'osent se prononcer ni pour le bien ni pour le mal, ni pour la Religion ni pour ses mortels ennemis, et se gardent de résister de front à l'injustice triomphante pour ne pas exaspérer les méchants ! A les entendre, ils aiment l'Église, ils sont dévoués au Saint-Siège, ils ne permettent à personne d'élever des doutes sur leur dévouement à la Religion ; et chaque jour on les voit par timidité, par fausse prudence consentir à de funestes compromis, à des concessions sans honneur, laissant monter, sans travailler à l'enrayer, le flot de l'erreur et du mensonge et oubliant le mot d'un grand orateur catholique d'Espagne, (i) qui a appelé la peur « la perpétuelle et pire complice de tous les crimes. »
(i) Donoso Coktès.
Arrière les timides ! Dieu ne veut dans son armée que des soldats vaillants « appelés à régner un jour avec lui en victorieux » (i). Mais arrière aussi les téméraires et les présomptueux, qui, sous Faction d'un faux zèle ou sous le masque de la dissimulation, s'arrogent un rôle qui ne leur appartient pas, veulent subordonner la conduite de l'Église à leurs idées personnelles et, sans respect pour l'ordre établi par Dieu dans son Eglise, osent usurper les pouvoirs de la magistrature spirituelle! Leurs efforts ne peuvent qu'être vains et stériles : « inani contcntione laborant ».
Honneur, au contraire, à ces chrétiens de l'ancienne marque qui prennent vaillamment part à la lutte et descendent dans l'arène, portant au cœur le ferme espoir que, tôt ou tard, au jour fixé par la Providence , la violence et l'injustice , vaincues par la sainteté du droit, céderont la place à la Religion triomphante.
Unis entre eux par l'harmonie des sentiments et des actes , disciplinés par une docilité parfaite à l'autorité, formés à l'école de la vraie prudence, que saint Paul appelle « la prudence de l'esprit » , ils prennent religieusement pour règle de conduite la sagesse politique du Pape et des Évêques, leurs chefs.
Après avoir ainsi exposé les principaux devoirs des catholiques comme membres de la société civile, le successeur de Pierre termine ses enseignements par une adjuration pressante à tous de revenir à la salutaire discipline de la morale évangélique.
(I Apoc , III, 21.
Présentant le peuple juif comme une ébauche du peuple chrétien, il offre la séiie historique de ses prospérités et de ses malheurs comme l'image prophétique des bénédictions et des châtiments réservés par Dieu à la fidélité ou à l'ingratitude des nations baptisées. L'oracle des Livres Saints va toujours se réalisant à travers les âges : c'est «la justice qui élève les nations, tandis que c'est le péché qui rend les peuples misérables » (i).
Or, N. T. C. F., si toutes les sociétés modernes sont travaillées par un mal interne qui les ronge et les consume, combien plus malheureuse est notre chère France ! Essayerons-nous de vous faire embrasser d'un coup d'ceil d'ensemble les triomphes successifs des sectes maçonniques? La famille a été attaquée à sa base, et la loi du divorce, en brisant le lien nuptial, est venu la désorganiser; l'enfant est soustrait, dès son berceau, à la purifiante influence de l'enseignement chrétien; les classes ouvrières comme les classes lettrées, élevées sans Dieu, fournissent chaque jour des recrues aux sociétés occultes ; les ministres de l'Église sont exclus des institutions de charité et de bienfaisance, et les vocations ecclésiastiques et religieuses taries dans leur source ; la mission surnaturel. e du prêtre dans les paroisses est méconnue, entravée par des mesures oppressives ; les enterrements païens remplacent avec une pompe scandaleuse les funérailles chrétiennes ; la croix du Rédempteur est supprimée dans les sanctuaires de la justice, aussi bien qu'à l'école et dans les hôpitaux, et la société s'en va, par une inexorable logi-
(i)Prov. , XIV, 34.
2l6 MONSEIGNEUR BILLARD
que, aux plus lamentables désordres. Comment ne pas trembler ?
N'est-il pas de toute nécessité, vous dirons-nous avec le Saint-Père, que Dieu intervienne et que, se souvenant de sa miséricorde, il jette un regard de compassion sur notre société ? Prêtons Poreille à ses avertissements : son bras s'est déjà appesanti sur nous dans cette maladie mystérieuse qui vient de s'abattre sur le monde entier, promenant partout ses ravages, au désespoir de la science humaine impuissante à la conjurer ; des châtiments plus rigoureux encore sont suspendus sur nos têtes, si nous résistons à son appel. Profitons donc de ces jours de pénitence et d'expiation pour rentrer en nous-mêmes, obtenir le pardon de nos fautes et revenir à la pratique des vertus chrétiennes. Vous surtout, pères et mères, pensez que « la famille est le berceau de la société civile, et que c'est en grande partie dans l'enceinte du foyer domestique que se prépare la destinée des États ». En dépit des prétentions de l'école révolutionnaire, votre droit à faire élever chrétiennement vos enfants est inviolable : éloignez-les donc avec soin des écoles où ils sont exposés à boire le funeste poison de l'impiété. Vous savez qu'effrayés du danger de perdre la foi que courent les jeunes générations contemporaines, des âmes généreuses, des catholiques d'unegrande foi et d'un grand cœur ont fondé et entretiennent des écoles, qui sont comme autant de ports de salut. Faites-vous un devoir d'y faire élever vos enfants; rétablissez sur eux votre autorité, par vos exemples de soumission aux lois de Dieu et de son Église ; faites, en un mot, de votre foyer domestique comme l'école pratique des vertus
de l'Evangile, et vous préparerez à la France régénérée une nouvelle ère de prospérité et de paix.
Mais cette transformation ne saurait s'opérer sans une grâce signalée du ciel. A nous donc de l'implorer avec ferveur par les mérites de la Croix du Rédempteur. Supplions Dieu de donner à la fille aînée de son Eglise un nouveau gage de son ancienne prédilection, en faisant passer sur elle un souffle puissant de résurrection et de salut.