AVANT-PROPOS
Un an s'est écoulé depuis que Mgr. Pillard a été enlevé par la mort à l'Église de Carcassonne, qu'il gouverna longtemps avec éclat. Venu après les Bonnechose et les La Bouillerie, il ne s'est pas montré inférieur à ses illustres devanciers.
On se souvient encore à Carcassonne de l'enthousiasme qu'il excita, en 1881, lors de son arrivée dans le diocèse qui lui était échu et où sa renommée l'avait précédé. Sa dignité, sa noble prestance, la distinction de ses manières, la majesté avec laquelle il accomplissait les ritessacrés, lui valurent, dès l'abord, l'admiration de ses ouailles.
Plus encore que ces dons si précieux, son éloquence lui ouvrit le chemin de tous les cœurs. Merveilleuse était sa facilité d'élocution. Qu'il s'agît de prendre la parole dans la chaire de sa cathédrale pour quelque cérémonie religieuse ou patriotique, de répondre à MM. les curés dans les tournées pastorales ou simplement de rappeler leurs devoirs aux populations des campagnes, il était toujours prêt. Doué d'une mémoire infaillible, d'un à-propos qui ne se démentait jamais, il charmait véritablement tous ceux qui avaient le bonheur de l'entendre : continuant ainsi, sur un plus vaste théâtre , l'apostolat qu'il avait autrefois exercé, avec quelle autorité et quel prestige ! dans son diocèse d'origine.
Non moins prompt à se servir de la plume qu'à porter la
parole en public, il saisissait toutes les occasions d'instruire son peuple dans des Lettres pastorales de grande envergure, où il traitait les questions les plus vitales et les plus actuelles avec une souplesse de style, une facilité d'expression et une abondance d'images qui rappelaient sa manière oratoire.
En 1892, une première atteinte du mal auquel il devait succomber vint rompre, semblait-il, cet accord harmonieux de qualités peu communes. Condamné au silence par les médecins, Mgr. Billard dut renoncer à tout travail pénible. Il recouvra cependant peu à peu ses forces et reprit, avec beaucoup de ménagement, les fonctions du ministère. Mais la fatigue revint : au bout de quelques années, l'instrument était brisé ; il fallut s'arrêter de nouveau et pour toujours.
Après un voyage à Paris et en Normandie (janvier 1898), où l'altération de ses traits frappa douloureusement tous ses amis, une seconde attaque, suivie de plusieurs autres, réduisit Mgr. Billard à une inaction presque complète. Dès lors sa santé ne lit plus que décroître. Pendant près de quatre années qu'il vécut encore, cet homme, qui avait été si brillant, ne laissa plus paraître de sa riche nature, à travers le voile qui s'étendait peu à peu sur toutes ses facultés, comme pour le préparer à la mort, qu'une bonté douce et une résignation sereine à une situation qu'il savait irrémédiable.
Ces temps sont trop rapprochés pour qu'il ait été possible d'écrire la Vie de l'Evêque de Carcassonne. Du reste, comme l'a justement remarqué Mgr. de Cabrières, évêque de Montpellier , dans l'éloge funèbre (1) où son amitié pour le défunt s'est montrée tout entière, « Mgr. Billard grandira d'autant plus devant l'opinion que, à distance, on le jugera davantage par les grandes lignes de son exis-
(1) Lettre à MM. les Vicaires-Généraux capitulaires de Ca.cassonne. S. 1. n. d. In-8° de 57 pp. Imprimerie Hamelin frères, de Montpellier.
tence et de sa physionomie ». Sa figure, croyons-nous, gagnera à être vue dans l'éloignement.
Mais, en attendant que nous rendions, s'il plaît à Dieu, ce pieux devoir à sa mémoire, il nous a semblé que nous pouvions la servir d'une autre manière en publiant un choix de ses Œuvres.
Le premier volume que nous offrons aujourd'hui au public comprend la plupart des Lettres pastorales et quelques discours et allocutions de circonstance imprimés séparément du vivant de l'auteur, qui en avait autorisé la diffusion dans une vue de zèle et d'apostolat. On nous saura gré de rééditer les unes et les autres et de les réunir en un tout unique , d'autant que quelques-unes de ces brochures , comme par exemple le Discours pour le sacre de Mgr Duval, évêque de Soissons, sont depuis longtemps épuisées.
Aux allocutions déjà imprimées nous en avons joint trois qui ne l'ont pas encore été, et qui remontent à une date lointaine : une Vêture, un Discours de mariage et l'Allocution pour la prise de possession de la paroisse de Caudebec-lès-Elbeuf, la seule que Mgr Billard ait eu à administrer.
Nous nous proposons de faire suivre ce volume de plusieurs autres, composés d'œuvres entièrement inédites.
Grâce à une obligeante communication, dont nous sommes redevable au légataire universel de Mgr. Billard, il nous eût été possible de reconstituer en partie, à l'aide des manuscrits, les sermons que celui-ci prêcha durant son ministère vicarial et pastoral. Mais la tâche nous a été grandement simplifiée par une copie faite, il y a longtemps, avec l'assentiment et sous les yeux de l'auteur, et qui, partant, nous présente toutes les garanties suffisantes d'exactitude. Nous n'hésitons pas à l'adopter pour texte de notre édition. Elle offre aussi l'avantage de nous fournir la date certaine de tous les sermons, prônes et instructions qui nous
ont été conservés, depuis le premier vicariat de M. l'abbé Billard à Saint-Remy de Dieppe, jusqu'au temps qui précède immédiatement son épiscopat.
Sans doute, il s'en faut de beaucoup que nous ayons là toute l'œuvre oratoire de M. l'abbé Billard. Si, pendant longtemps, il s'astreignit, malgré les fatigues d'un ministère écrasant, à écrire ses sermons, un jour vint où il put et dut se dispenser de ce travail. C'est le cas des conférences familières du dimanche, qui attiraient tant d'auditeurs au pied de sa chaire de 1868 à 1877. Mais ce qui reste de ses sermons est encore considérable. Les fidèles — et ils demeurent nombreux — qui ont eu l'occasion de l'entendre à Rouen et pendant les années de son pastorat, seront heureux de retrouver là sa parole toujours vivante et colorée. Ils se rappelleront l'accent qui pénétrait jusqu'à l'âme, le regard expressif, l'onction persuasive qui firent du vicaire de Notre-Dame de Rouen et du curé de Caudebec un des orateurs les plus goûtés de son temps dans le clergé dont il était la gloire.
M. l'abbé Billard ne se contentait pas d'adresser laparole aux foules empressées aie suivre ; il aimait encore mieux peut-être le ministère plus intime de la direction. Pendant plus de vingt ans, il se consuma dans cette tâche. 11 ne se passaitpasde jour qu'il n'y consacrât quelques heures et, la veille des fêtes, c'est à peine s'il s'accordait le temps nécessaire pour satisfaire au précepte du bréviaire et réparer ses forces épuisées. Rarement direction fut plus appréciée. On disait de lui qu'il soignait les âmes. Aussi lui étaientelles fidèles.
C'est à cette préoccupation toute surnaturelle que nous devons les Méditations qui termineront notre publication. Ecrites pour une femme du monde, au courant de la plume et sans prétention littéraire, elles n'étaient, pas plus que les sermons, destinées à l'impression. On a cru bon cependant d'en faire profiter toutes les personnes qui ont eu l'avantage d'avoir M. l'abbé Billard pour directeur de cons-
cience. Celles qui ne l'ont approché que "depuis son épiscopat, alors qu'il avait renoncé entièrement à une des fondons les plus chères à son cœur d'apôtre, s'applaudiront aussi de de le connaître sous ce nouveau jour et de participer ainsi au bien qu'il a fait à tant d'âmes qui se sont confiées à lui.
Du reste nous n'avons pas d'autre but, en éditant les œuvres de Mgr. Billard, que de perpétuer, s'il est possible, l'action et l'influence qu'il a exercées pendant sa vie.
Avant son épiscopat, il ne lui était jamais venu à la pensée de faire imprimer et , s'il l'a fait depuis, c'a été pour accomplir un devoir de sa charge ou pour répondre aux désirs des personnes qui tenaient à garder et à relire les allocutions qu'elles lui avaient entendu prononcer. Encore le nombre de ces allocutions est-il très restreint, et nesont-cepas les moins belles peut-être qui se sont perdues.
Nul moins que Mgr. Billard n'a connu l'amour-propre d'auteur. D'une intelligence vive, il concevait rapidement. Mais il ne fallait pas lui demander de polir ses phrases. Il n'avait pas ce qu'on appelle aujourd'hui V écriture artiste. Ses mandements étaient composés en quelques heures et livrés aussitôt à l'imprimeur, qui n'avait jamais fini assez vite au gré du prélat. Quant à faire un livre et à le publier, c'est ce dont celui-ci ne se serait pas avisé , quoiqu'il eût été aussi capable que personne d'y réussir.
Il nous pardonnera, — nous en sommes persuadé, — par delà la tombe, d'avoir abordé une entreprise que, dans sa modestie, il n'aurait pas voulu tenter. Puisse-t-elle tourner à sa gloire et au plus grand profit de ses lecteurs!
Dans ces pages relativement nombreuses, les fidèles trouveront une source abondante d'enseignements empreints d'une onction pénétrante, d'une suave piété, d'un amour ardent pour l'Eglise et pour son Chef. Nous avons l'espoir que les prêtres, qui s'adonnent au ministère de la prédication et de la direction, sauront aussi tirer parti de la
somme considérable de travail qu'elles représentent. Les amateurs du beau enfin ne seront pas déçus, en y rencontrant tels développements heureux de pensées ingénieuses et élevées, telles analyses d'une fine psychologie qui révèlent une rare connaissance du cœur humain.
Ce résultat sera pour nous la meilleure récompense de la tâche que nous nous sommes imposée. Sans doute notre rôle d'éditeur est modeste. Il nous vaut cependant l'honneur, dont nous sentons tout le prix, d'unir notre nom à celui d'un Évêque que nous nous plaisions à regarder comme un bienfaiteur et comme un père.
Léon CHARPENTIER,
Chanoine honoraire, Secrétaire Général de l'Évêché de Carcassonne.
Carcassonne, Noël, 1902.