LETTRE POUR LA PRISE DE POSSESSION DU SIÈGE DE CARCASSONNE
2 Juillet 1 88 1.
NOS TRÈS CHERS FRÈRES
S'il est dans la vie d'un prêtre une heure solennelle entre toutes, c'est celle où la divine Providence le tire de l'obscurité, et, en quelque sorte, de la poussière, pour Télever au rang des princes de son peuple. Qui pourrait dire les luttes, les appréhensions, les angoisses qui agitent son âme ? Un grand Pontife des premiers âges chrétiens nous en a tracé le tableau, dans un magnifique discours où il expose aux fidèles de son Eglise les fra}reurs que lui fait éprouver le fardeau de l'épiscopat; et, dans des temps plus rapprochés, l'histoire a enregistré avec admiration les vaillantes résistances de saint Anselme pour se sous-
traire à cette redoutable charge. Ah! N. T. C. F., si l'illustre moine du Bec qui fut regardé, pendant sa vie, comme la fleur des hommes de bien et le héros de la cause de Dieu(i), ne céda que de guerre lasse aux ordres du vénérable Métropolitain de Rouen lui parlant au nom du Vicaire de Jésus-Christ, s'il nous avoue lui-même avoir tant pleuré le jour et la nuit, après sa prise de possession du siège de Cantorbéry , que ses yeux affaiblis pouvaient à peine lire les lettres de ses frères bien-aimés de Normandie (2), ne nous pardonnerez-vous pas nos terreurs et nos larmes ? Dès le jour où nous avons entendu pour la première fois la voix qui nous appelait vers vous, en nous redisant la parole évangélique: « Duc in altum^), avancez en pleine mer », nous nous sommes écrié, en empruntant les accents de saint Grégoire de Nazianze : « Qu'un autre aille lutter contre les flots et les tempêtes; aux pilotes exercés l'honneur des périls : mieux vaut à notre faiblesse et à noire inexpérience le calme du rivage » (4).
Dieu seul sait combien de fois, dans le secret du cœur, dans le recueillement de la prière, nous lui avons dit, comme autrefois Moïse sur la montagne de la vision : « Oui sommes -nous, Seigneur, pour porter le salut aux enfants d'Israël ? Qui s s uni ego ut vadam et educam filios Israël! » (5). Oui
(1) Flos bonorum et héros sacer. (Ord. Vit., Lib. XI.)
(2) Non nimis gracilis sit scriptura... multae diurnœ et nocturnie lacrymas... (Epist., III, 15.)
(3) S. Luc, V, 4.
(4) Orat. II.
(5) Exod., III, 11.
sommes - nous pour remplir la mission dont vous daio-nez nous investir ?
Confident de nos alarmes, l'illustre Cardinal dont les décisions ont toujours été pour nous une règle si sûre, voulut bien nous encourager en nous montrant les signes certains de l'appel divin ; puis celui qui a le droit et le pouvoir de parler au nom de Jésus-Christ lui-même en donnant les missions, le successeur de Pierre, nous a redit avec l'accent du •commandement : « Allez avec confiance , duc in altum, avancez en haute mer, ne craignez pas ». Qu'avions-nous donc à faire, ô mon Dieu, sinon à •obéir avec docilité, en vous répétant le cri de votre .apôtre : « Sur votre parole, je jetterai le filet ; inverbo .tuo laxabo rete » (i).
Oui, N. T. C. F., c'est sur la parole de l'auguste Pontife qui fait à l'heure présente la gloire de l'Église et l'admiration du monde, que nous venons à vous ; c'est la parole entendue de cette bouche souveraine qui est le titre de notre mission et la source de notre autorité. « De même qu'il n'y a qu'un seul Dieu, un seul Christ, une seule Église, dit saint Cyprien, il n'y a qu'une seule chaire fondée sur la pierre ; et cette chaire, selon le langage imagé du même docteur, c'est le soleil d'où partent et où vont converger tous les rayons, c'est la source d'où découlent et où refluent tous les ruisseaux qui arrosent le champ de l'agriculteur divin» (2). Vous pouvez donc, N.T.C.F., nous demander d'où nous venons, qui nous envoie: 4! Vos autem qui estis ?» (3). Voici notre réponse : Nous
(1) S. Luc, V, 4 et 5.
(2) S. Cypr., Epist. XL ad Plebem.
(3) Act., XIX, 15.
venons au nom de Jésus-Christ lui-même ; et, en nous députant vers vous, le Prince des pasteurs nous a mis en main nos lettres de créance. Contrôlez-les : sous le sceau de son auguste Vicaire et représentant en ce monde, vous reconnaîtrez sa propre signature. Notre mandat est donc le même que celui de saint Hilaire, saint Gimer, saint Stapin, de tous les saints Pontifes qui ont illustré votre Église ; la foi que nous avons mission d'entretenir et de développer parmi vous, c'est celle que vint apporter dans votre contrée, dès l'origine du christianisme, le fondateur du siège glorieux de Narbonne, saint Paul Serge, et que propagèrent après lui saint Etienne, saint Rustique, et tant d'autres saints dont le culte vous est cher.
Qu'importe, après cela, que nous n'ayons à vous offrir aucun de ces titres qui dans le monde donnent du relief et font naître la célébrité ! Qu'importent l'obscurité de notre naissance, l'insuffisance de notre talent, la médiocrité de nos mérites personnels l Celui qui nous envoie a un système de gouvernement qui n'est qu'à lui : c'est de choisir pour les plus grandes œuvres les instruments les plus faibles. Nous sommes le dernier et le moindre de nos frèresdans l'apostolat, et cependant nous ne nous effrayons plus de notre faiblesse. Mandataire de Dieu, nous l'entendons nous dire comme autrefois à un de ses serviteurs : « Je vous ai choisi, ne craignez point, je suis avec vous ; elegi te: ne timeas, quia ego tecuni sum» (i).
Ne croyez pas toutefois, N. T. C. F., que nous nous
(i) Is., XLI, 9 et 10.
dissimulions à nous-même les devoirs et les responsabilités de notre charge. N'avons-nous pas appris de saint Augustin que « rien n'est plus difficile, plus laborieux, plus périlleux que la tâche de l'Évêque » (i) ? Aux Evêques il est dit, comme autrefois aux Apôtres: « Allez et enseignez, euntes docete » (2). Combattre l'ignorance, dénoncer l'erreur, venger la foi des .attaques de ses ennemis, faire tomber les calomnies inventées chaque jour contre la vérité évangélique, prémunir les fidèles contre le danger des capitulations dans les croyances, faire comprendre aux familles et aux sociétés que, sous peine de périr, elles doivent accepter le règne de Jésus-Christ, soustraire les âmes aux préoccupations exclusives des intérêts de ce bas monde, rappeler aux hommes que, pèlerins d'un jour sur cette terre de passage, ils doivent avoir les yeux constamment fixés sur la demeure d'en haut, et, pour les conduire à leurs hautes destinées, leur parler de Dieu et de ses préceptes, de Jésus-Christ et de ses exemples, de l'Église et de son autorité, de la conscience et de ses devoirs, du ciel et de sa félicité : être ici-bas, en un mot, l'apôtre et le défenseur de la vérité, quelle noble mais redoutable mission, surtout en ces jours !
Que voyons-nous, en effet, autour de nous, N. T. C. F. ? Des hommes qui, comme ces docteurs de mensonge dont l'apôtre saint Pierre a esquissé le portrait en termes si énergiques, blasphèment l'Évangile et cherchent à lui substituer les rêves de leur imagination, « erunt magistri mendaces »; des hommes qui
(1) Nihil in haevita difficilius, laboriosius, periculosius episcopi .officio. (Epist. ad Valeriitm, 148.)
(2) S.Matth., XXVIII, 19.
travaillent à détruire la grande œuvre de l'Homme- Dieu, l'Église, et, se présentant comme les précepteurs de l'humanité en progrès, enseignent à vivre sans croyances et sans Dieu, « qui introducent sectatr perditionis » ; des hommes, enfin, assez ingrats pour renier le Dieu qui les a rachetés, Jésus- Christ, ou altérer sa divine figure, « et eum qui émit eos, Dominum negant » (l). Au milieu des ténèbres projetées sur ce monde par ces doctrines perverses, il faut un flambeau toujours allumé : c'est le chef de l'Égliser c'est le Pontife infaillible ; mais, sous l'autorité du Vicaire de Jésus-Christ, l'Évêque est sur son siège juge, interprète et gardien de la doctrine. Le Seigneur lui dit, comme autrefois à son prophète : « Je te place comme une sentinelle à la porte de la maison d'Israël » (2). C'est donc à l'Évêque qu'il appartient de signaler à son troupeau la présence de l'ennemi ; à lui, de sauver la sainte cité d'une surprise dangereuse. Malheur à qui déserte son poste et oublie sa consigne ! La devise du pasteur selon le cœur de Dieu doit être celle de saint Anselme, ce valeureux champion des intérêts de l'Église : « J'aime mieux mourir, et, tant que je vivrai, languir dans l'exil et la misère, plutôt que de voir violer l'honneur de l'Église à cause de moi, plutôt que de laisser entamer la foi par une lâche concession arrachée à ma conscience » (3).
Avec la mission d'enseigner, l'Évêque a encore
(1) IL S.Petr., II, 1.