LES ASSOCIATIONS RELIGIEUSES
5 février 1896.
NOS TRÈS CHERS FrÈRES,
Un moine illustre de l'abbaye du Bec a dit une parole qui, se répétant à travers les âges, est arrivée jusqu'à nous : « Dieu n'aime rien plus au monde que la liberté de son Eglise, nihil magis in hoc mundo diligit Dens quant libertatem Ecclesiœ suce ».
N'en soyons pas surpris : la liberté de l'Eglise, c'est sa nature, c'est la force de sa mission, c'est la vertu de son ministère, c'est l'invincible ascendant de sa parole, c'est sa vie. C est cette liberté sainte qu'ont toujours revendiquée ses Pontifes ; c'est pour elle que sont morts ses martyrs. Quand, à la tin du siècle dernier, l'impiété révolutionnaire fit régner sur notre pa}'s une formidable terreur, l'Eglise de France, plutôt que d'aliéner les droits imprescriptibles de sa liberté, plutôt que de se laisser asservir en subissant un joug sacrilège, sacrifia son antique patrimoine, et inspira à ses évêques et à ses prêtres le courage de descendre dans les catacombes et les cachots, d'affronter les rigueurs de l'exil et de gravir intrépidement les degrés de l'échafaud.
Eh bien! N. T. C. F., voici qu'à l'heure présente les ennemis de la Religion, qui, depuis tantôt vingt ans, assiègent et battent en brèche la Cité sainte, s'apprêtent à lui livrer les derniers assauts. Catholiques, qu'allez-vous faire ? C'est notre devoir de vous prémunir contre la défaillance et la peur. Vous entendez, comme nous, les impies escompter leur succès et chanter victoire par avance, insultant dédaio-neusèment à votre petit nombre, à votre discrédit, à votre impopularité, à la série de vos revers, de vos défaites successives : victimes résignées à un humiliant silence, encouragerez-vous leurs cris de triomphe ? Pour nous, bien que violemment agité dans la barque qui nous porte, nous nous reposons, l'assurance au cœur, sur le pilote qui la dirige. Nous ne sommes plus au temps où la profession de la foi et la défense de la vérité emportaient le danger de la vie : qu'importent les nuages épais qui nous dérobent la vue du rivage? qu'importe le vent déchaîné qui souffle en tempête ? Le calme reviendra, le port nous attend, et aux persécuteurs, si puissants soient -ils, nous osons dire ces fières paroles de Tertullien: « Non terremus, qui non timemus, nous ne sommes pas à craindre, mais nous ne craignons pas non plus » (1).
Et, empruntant le beau langage d'un grand Évêque du plus grand siècle de notre histoire, nous leur crions : « Hommes, qui n'êtes qu'hommes, souvenezvous que Dieu peut tout sur vous et que vous ne pouvez rien contre lui. Troubler l'Église dans ses fonctions, c'est attaquer le Très Haut dans ce qu'il a
(i) Ad Scap., X.
de plus cher, qui est son Epouse; c'est blasphémer contre ses promesses; c'est oser l'impossible; c'est vouloir renverser le règne Eternel » (i).
Le plus grand crime d'un chrétien, ce serait la désespérance : « contra spem, in spem » (2), telle doit être sa devise; son Dieu a droit à une confiance sans limites : quelque faible que soit son Eglise, quel que soit l'orage qui la tourmente, quelque épreuve qu'elle subisse, « que les rois frémissent contre elle ou que les peuples se liguent pour briser son joug », il ne l'abandonne ni aux princes ni aux peuples. Le devoir des vrais catholiques, c'est d'espérer toujours, de cette immuable espérance que les craintes humaines ne sauraient ébranler : « contra spem in spem ».
A.Dieu ne plaise que votre Evêque s'expose à trahir sa mission ! Défenseur de la sainte Cité, « defensor civitatis », nous avons pour consigne de porter nos efforts sur le point où se concentre l'attaque. Les associations religieuses sont menacées: à nous de les défendre. Pour les mettre à l'abri des calomnies colportées par les passions antichrétiennes et antisociales, pour essayer d'éclairer les législateurs loyaux et de bonne foi, nous allons vous montrer l'origine, les variétés, le but, les avantages sociaux des corps religieux, en finissant par un rapide coup d'œil sur l'histoire des moines dans notre pays.
(1) FÉNELON, Discours pour le sacre del' Électeur de Cologne.
(2) S. Paul. Ad Rom., IV, iS.
La législation divine des associations religieuses se trouve dans l'Évangile : c'est PHomme-Dieu luimême qui a implanté dans l'esprit humain l'idée d'une communauté formant une unité morale, une seule et même famille mise en possession d'une merveilleuse fécondité. Un jour, un jeune seigneur se présente devant le Sauveur ; Jésus le regarde avec amour, et le jeune homme, encouragé par ce regard divin, demande au Maître le chemin de l'éternelle vie.' « Une seule chose te manque pour être parfait : va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel, puis viens et suis-moi (i) » . N'est-ce pas encore le Fils de Dieu qui a laissé tomber de ses lèvres ces autres paroles : « Tout homme qui abandonnera, à cause de moi et de mon Évangile, sa maison, ses frères, ses sœurs, son père, sa mère, ses enfants, ses domaines, en sera récompensé au centuple. Il retrouvera cent fois autant de maisons, de frères, de sœurs, de parents, d'enfants, de domaines, avec des persécutions dans ce monde, et dans l'autre il possédera la vie éternelle » (2). << Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce luimême, qu'il porte sa croix chaque jour et qu'il me suive » (3).
(0 S. Luc, XVII, 18. - S. Marc., X, 21.
(2) S. Marc, X, 29 et 30.
(3) S. Matth, XVI, 24. - S. Luc, IX, 23.
A peine la parole divine eut-elle retenti ici-bas qu'on vit circuler un tressaillement mystérieux à travers le monde; il se trouva des hommes qui, loin d'être rebutés par la dureté de ce langage ou attristés comme celui qui l'entendit le premier, sentirent un germe de vie nouvelle, une inclination vers le renoncement et Pabnégation, une douceur dans le combat contre eux-mêmes et un attrait invincible à suivre Jésus-Christ, le type et le modèle. Ils se précipitèrent en foule vers la voie étroite, et démontrèrent, par leurs exemples, qu'il n'y avait dans les conseils de la perfection évangélique rien d'impraticable à la fragilité humaine. Telle est la genèse des associations religieuses. Elles ont résolu, sous sa forme la plus sublime, le problème de la fraternité entre les hommes : dans le langage chrétien, il n'y a plus de distinction entre le solitaire, Termite, le moine et le cénobite ; par la communauté des sentiments et de la prière, l'isolement est transformé en une grande et intime solidarité.
Depuis l'apparition de ce spectacle nouveau des premiers chrétiens n'ayant qu'un cœur et qu'une âme, unis par les mêmes croyances, les mêmes vertus, les mêmes intérêts, les aspirations à la même immortalité, la vie religieuse s'est perpétuée à travers les âges; et, aujourd'hui même, en cette fin d'un siècle si tourmenté, malgré les répugnances, les calomnies, les menaces et les attaques de la haine et de la fausse sagesse, nous en avons sous les yeux la plus splendide efflorescence, le plus magnifique épanouissement. C'est la communauté des premiers croyants qui a servi de type à toutes ces associations qui devaient, dans la suite des temps, faire l'orne-
ment, la gloire de l'Église et le bonheur de la société.
Saint Jérôme n'est-il pas là pour établir que les premiers religieux connus ne furent autres que les premiers disciples de Jésus-Christ. Vive et sereine était leur foi, ardent leur enthousiasme, mais austère et rigoureux leur genre de vie : semblables aux rayons du soleil qui traversent des flots de fange sans en être altérés, ils demeuraient purs dans l'universelle corruption du paganisme.
« Voués à la pratique des conseils du Maître divin, dit Bossuet, renonçant au mariage et à la propriété, ils changeaient les villes en désert, soit qu'ils restassent au sein de la grande communauté chrétienne, soit qu'ils abandonnassent le bruit des cités, le commerce des hommes préoccupés du lucre et des affaires publiques, pour se rapprocher de Dieu et du Médiateur divin qui avait si récemment encore versé son sang au Calvaire ».
Cet exemple fut toujours saintement contagieux et la tradition n'en fut point interrompue même pendant les persécutions. Nous voyons chaque génération de chrétiens fournir des recrues à ces associations religieuses qui formaient une profession admise dans l'Eglise. Des vierges, des veuves, embrasées de l'amour divin, rivalisaient pieusement avec les hommes de courage et de sacrifice qui allaient au désert ou aux cloîtres s'ensevelir dans des sépulcres anticipés, où ils mouraient au monde.
Qui de vous, N. T. C. F., n'a pas lu le soir, en famille, la vie des Pères du désert? qui de vous n'a dévoré avec émotion ces pages touchantes, ces récits merveilleux de vie religieuse à son berceau? qui ne
s'est arrêté à contempler, en les admirant, les luttes de ces athlètes de la pénitence ? et qui n'a été tenté de s'écrier avec un honnête littérateur : « C'est un charme de se transporter sur cette terre des anges, d'où on ne voudrait plus sortir » ? C'est une vraie prairie spirituelle, émaillée des rieurs les plus fraîches, les plus embaumées, c'est un paradis nouveau : « Pratum spirituelle, Paradisus no eus » (i).
Voilà les prémices des associations religieuses; telle est la vie cénobitique à son berceau. Personne ne l'a dépeinte avec des transports de plus vive admiration que le théologien-poète, Grégoire de Nazianze. Prêtons un instant l'oreille aux accents de son Premier discours contre V Empereur Julien: apostrophant cet hypocrite ennemi de l'Église, il lui oppose « ces hommes errants, sans abri, dont les os n'ont plus de chair et les veines plus de sang, et qui, par là même,
s'élèvent plus près de Dieu qui sont sur la terre et
au-dessus de la terre, parmi les hommes et au-dessus des hommes, à la fois enchaînés et libres, domptés et indomptables; qui ont deux vies: une qu'ils méprisent et une autre qui remplit seule toutes leurs pensées;... devenus immortels par la mortification, et attachés à Dieu par la dissolution de tous les liens, étrangers à tout désir et pleins du calme du divin amour; qui s'abreuvent à la source de la lumière et en réfléchissent déjà les rayons ; dont les psalmodies angéliques remplissent toutes les veilles de la nuit, et dont l'âme transportée émigré vers le ciel.... qui sont dans la bassesse et sur le trône, nus et revêtus d'incorruptibilité, solitaires et mêlés
(i) Montalembert. Les Moines d'Occident, t. I., passim.
aux concerts d'une autre vie, châtiant toute volupté, mais plongés dans des délices ineffables ; dont les larmes noient le péché et purifient le monde; dont les mains étendues étreignent les flammes, domptent les bêtes, émoussent les glaives, ébranlent les bataillons, et vont aujourd'hui, sache-le bien, terrasser ton impiété.... Voilà ceux qu'il te faut craindre, ô homme très audacieux, et qui cours à ta perte » (i)!
Qu'il avait raison, N. T. C. F., ce grand docteur saint Jean-Chrysostôme, le Cicéron chrétien, dans ses trois livres Contre les adversaires de la vie monastique, de venger contre le persécuteur Valens l'innocence et la justice, avec cette parole incomparable dont l'éloquence est symbolisée par le nom ! Terribles sont les châtiments qu'il fait entrevoir à ceux qui persécutent les religieux, les moines, les amis de Dieu .
C'est en contemplant, du regard de la foi du solitaire et avec une imagination pleine des plus riches souvenirs littéraires, cette famille privilégiée du Ciel que saint Jérôme s'écrie : « Toute profession a ses modèles : que les généraux romains sachent imiter Régulus et Scipion, que les philosophes suivent Pythagore et Socrate, les poètes Homère et Virgile, les orateurs Lysias et les Gracques. Mais, pour nous, que nos modèles et nos chefs soient les Paul et les Antoine, les Hilarion et les Macaire ». Puis, faisant un noble retour sur lui-même, il termine par cet élan d'humilité : « Je t'en conjure, qui que tu sois qui lis ces lignes, souviens-toi du pécheur Jérôme, qui choisirait bien plutôt, si Dieu lui donnait option,
( [) De Broglie. L'Église et l'Empire Romain au IVme siècle, IV, p. 449 et ss.
la tunique de Paul avec ses mérites que la pourpre et les empires des rois avec leurs ennuis et leurs supplices » (i).
C'est ainsi, N. T. C. F., que prit naissance la vie religieuse au berceau même de l'Eglise. Au sein de la vaste confraternité chrétienne, on vit se former des groupes plus restreints, marchant, à l'appel dejésus- Christ et sous son étendard, vers un but commun, le perfectionnement moral, par la mise en pratique des conseils évangéliques. Dans la Religion, qui est le dévouement à Dieu, les plus vaillants voulaient courir, au lieu de marcher. Introduite dans le monde par le Sauveur lui-même, cette vraie philosophie (2), née avec la société chrétienne, n'a jamais cessé de coexister avec elle (3). Le témoignage de Suarez est là pour confirmer cette doctrine : « L'état religieux en luimême et quant à sa substance nous vient immédiatement de Jésus-Christ; il a été fondé par lui et on peut dire qu'il est de droit divin, non à titre de précepte, mais à titre de conseil» (4).
C'est briser la loi catholique de l'unité que de porter atteinte au magnifique ensemble des associa-
(1) Vitœ Patrum.
(2) Philosophiam a Christo introductam.
(3) Cœnobitarum disciplina a tempore praedicationis apostolicas sumpsit exordium (S. Joan. Chrys., In Matth.).
(4) Status religiosus secundum se et quoad suam substantiam ab ipso Christo immédiate traditus et institutus fuit, atque ità dici potest esse de jure divino non prœcipiente sed ccnsulente fSUArez, t. VIT, lib. III, c. 2 .
tions approuvées par l'Église. Variées dans leurs formes, homogènes dans leur esprit, que nous ayons en face de nous des Congrégations ou des Ordres, des vœux perpétuels ou temporaires, solennels ou simples, des corporations dont le siège est en France ou de vastes associations dont le chef général est à Rome, l'Église est glorieuse de les porter toutes en son sein. Elles sont incontestablement conformes à ses enseignements. Malgré la diversité de leurs règles, elles offrent cette variété dans l'unité qui constitue la beauté majestueuse et féconde du royaume de Dieu. Cette société universelle des âmes, le Prophète royal l'a entrevue, chantée, exaltée sous les traits d'une Reine, au manteau d'or tout constellé de pierrereries (i).
Bataillons pacifiques d'avant-garde ou de réserve dans la grande armée chrétienne, les corps religieux n'ont cessé d'offrir au monde le plus magnifique des spectacles, enmontrant à quels sommets peuvents'élever lésâmes sur les ailes de l'amour et de l'enthousiasme surnaturels. Lesunes, formant ici-bas, en cette terre -d'agitations et de troubles, un chœur harmonieux, rivalisent par une prière perpétuelle, par des louanges incessantes avec les esprits célestes : l'œil fixé sur l'éternelle beauté, elles la contemplent à travers les voiles, avant de jouir des splendeurs de l'intuition face à face; les autres par un amour de Dieu poussé jusqu'à l'héroïsme, remède souverain contre toute affection désordonnée de la créature, se sentent éprises d'un culte invincible pour la virginité, condition essentielle de la vie claustrale. Ici, c'est la sauvegarde
(4)Ps. XLIV.
contre les écueils que recèle l'océan du monde, c'est le combat spirituel contre une nature assujettie aux suites de sa primitive déchéance, par la pauvreté? l'obéissance, la chasteté, l'abnégation, la pénitence et l'humilité ; là, c'est le dévouement inépuisable à toutes les misères de l'humanité. Partout, dans tout monastère, dans toute communauté, c'est une ardeur constante pour sa propre sanctification, pour son éternel salut. Que font tous ces hommes, toutes ces femmes, en se retrempant en commun dans les rudes *abeurs de la discipline religieuse ? Occupées à s'ouvrir le chemin du ciel, leurs âmes, dans un effort victorieux, prennent leur vol et s'enfuient à tire-d'aile vers les régions élevées où se trouve leur immortelle grandeur.
Loin de nous. la témérité de déclarer qu'on ne peut se sauver que dans les solitudes, les cloîtres, les monastères, les trappes et les chartreuses ! La voie des préceptes a toujours été la voie commune, mais l'histoire est là pour nous apprendre que la grandeur et la prospérité de l'Eglise ont toujours été proportionnées au nombre et à la sainteté des associations religieuses qu'elle renfermait dans son sein; partout et toujours elle a été d'autant plus florissante que les congrégations ont été plus nombreuses, plus ferventes et plus libres. Ils le savent, ces impies sectaires, qui travaillent à déchristianiser la France. Quand on veut frapper la Religion au cœur, c'est toujours aux ordres religieux qu'on porte les premiers coups. L'Église, certes, peut à la rigueur subsister sans ces institutions, saintes et salutaires, bien que sujettes à toutes les infirmités humaines ; mais les annales du passé témoignent que jusqu'ici il y a eu une glorieuse
solidarité entre leur liberté et celle de l'Epouse de Jésus-Christ.
Que les ennemis des associations religieuses prêtent l'oreille au témoignage non suspect de celui qu'on a appelé le Tertullien du dix-neuvième siècle : « La vie du cloître, régulière, calme et, pour ainsi dire, toute retirée en soi, tient une sorte de milieu entre la vie purement terrestre et cette vie future que la foi nous montre encore dans l'ombre, et dont nous avons en nous-mêmes l'irrésistible pressentiment ; espèce d'initiation à la tombe et à ses secrets, elle a pour les âmes contemplatives une douceur qu'on soupçonne peu. Il se trouve aussi dans les monastères de remarquables intelligences, qui comprennent d'autant mieux le monde qu'elles l'observent de plus loin et ne sont offusquées ni par ses passions ni par ses intérêts : par le même motif, c'est là que se développent les plus nobles instincts de l'humanité et les sympathies qui la consolent » (i). Le témoignage de Lamennais est confirmé par la déposition d'un des plus acharnés et hypocrites adversaires de nos croyances en ces derniers temps: «En perdant les institutions de la vie monastique, l'esprit humain aura perdu une grande école d'originalité. Tout ce qui contribue à maintenir dans l'homme un sentiment de noblesse morale, est digne de respect et, en ce sens, de regret, lors même que ce résultat aura dû être acheté par beaucoup d'abus et de préjugés» (2).
(1) Lamennais, Correspondance.
(2) Ernest Renan, dans \q Journal des Débats, i6janvieri855.
3l6 MONSEIGNFATR BILLARD
C'est une erreur de quelques apologistes de la religion de présenter, en thèse générale, les associations religieuses comme des refuges pour les âmes meurtries et découragées par les mécomptes et les épreuves de la vie. Oui ne connaît les paroles de l'auteur du Génie du Christianisme : « S'il est des lieux pour la santé des corps, permettez à la Religion d'en avoir aussi pour la santé de l'âme, dont les infirmités sont plus douloureuses, plus longues, plus difficiles à guérir » ? Il y a plus de poésie que de vérité dans le langage de Chateaubriand.
Par exception, les cloîtres ont pu recueillir des âmes tristes, brisées par un écrasant malheur ; mais, souvent et presque toujours, ils ont été le rendezvous des âmes vaillantes et vigoureuses. « La solitude, comme le disait, il y a cinquante ans, un de nos plus illustres religieux français, c'est la patrie des forts ». Les monastères sont des écoles d'application, où se maintiennent et se développent les germes de cette force morale, de cette énergie intime, de cette virilité d'âme, toujours prêtes à protester contre la bassesse et l'injustice. Nulle part ailleurs plus que dans les monastères ne se trouvent les courageux défenseurs du droit, les intrépides champions de l'honneur ; il semble que les moines ont pris pour devise ces fières paroles de Pierre de Blois, consignées dans son beau livre De l'Institution des Evêques: « Il y a deux choses pour lesquelles tout
fidèle doit résister jusqu'au sang : la justice et la liberté » (i).
Depuis le jour où la divine Providence nous a appelé, N. T. C. F., à porter parmi vous et à votre service le lourd fardeau de l'épiscopat, elle nous a ménagé la grâce de rencontrer sur notre chemin quelques moines, quelques religieux ; et, au contact de leur âme vaillante, nous pouvons le dire sans présomption et en faisant remonter vers le ciel dans l'accent de notre reconnaissance le don qui en est descendu, nous avons puisé cette force morale qui nous donne le droit de dire avec le poète :
Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.
Hélas ! que ne comprend-elle son triste état social, notre pauvre France, aujourd'hui si abaissée, si avilie, si dégénérée ! Elle serait glorieuse de posséder dans son sein cette famille d'âmes élevées, fermes et vaillantes, qui sont souvent l'espérance et le salut des peuples en décadence. Aujourd'hui comme hier, le cloître est l'école permanente des grands caractères, de ce qui manque le plus aux générations contemporaines.
A ce premier avantage que peut recueillir une société de la rayonnante influence des associations religieuses, s'ajoute la prière. Nous le reconnaissons, notre pays ne l'apprécie plus, ce service social ; nos libres-penseurs — et ils sont nombreux — croient
(1) Duo sunt, justitia et libertas, pro quibus quisque fidelis usque ad mortem stare debeat (Petr. Blés., De Institutione Episcoporum).
3l8 • MONSEIGNEUR BILLARD
avoir fait justice des ordres priants, des congrégations qui se livrent à la contemplation, quand ils se sont écriés avec mépris : A quoi servent ces fainéants, ces rêveuses, ces oisives? Infortunés! ils ne savent pas que la prière, en cette vallée de nos maux, est pour l'homme une irrésistible puissance, un instrument de salut; elle lui sert à triompher de la volonté, de la justice même de Dieu. Les monastères, d'où la prière s'élève perpétuellement vers le ciel, comme un nuage d'encens, remplissent le rôle de ces appareils qui dominent nos grands édifices et qui ont la vertu de neutraliser la foudre. Saint Bernard nous apprend que moins un religieux travaille à autre chose qu'àla prière, plus il est secourable au monde (i). Et ceux qui sont familiarisés avec la littérature du moyen âge n'ont pas oublié le touchant tableau que nous trace, de l'influence nationale des moines qui prient, Guillaume le Breton, conseiller de Philippe- Auguste. Le roi vogue vers la Terre-Sainte, quand il est assailli par une violente tempête ; l'équipage découragé frissonne de peur, et Philippe ranime la confiance dans le cœur des matelots, en leur rappelant quels intercesseurs ils ont laissés sur le sol de la patrie: « Il est minuit, leur dit-il ; c'est l'heure où se lève la communauté de Clairvaux pour chanter matines, ces saints moines ne nous oublient jamais : ils vont apaiser le Christ, ils vont prier pour nous, et leurs prières vont nous arracher au péril » (i). Le
(i) Otiosum non est vacare Deo, sed negotium negotiorum omnium (S. Bernard.).
(i) Jam matutinas Clara vallensis ad horas Concio surrexit, jam sancta oracula sancti
ciel sourit à la terre, et c'est le cas de rappeler le mot de saint Jean-Chrysostôme: « la prière apaise les tempêtes ».
Nous n'osons espérer, N. T. C. F., faire comprendre aux sectaires l'utilité des ordres contemplatifs : il entre dans leur système de protester sans pitié contre tout phénomène de l'ordre surnaturel. Au moins les associations vouées à l'exercice de la charité trouveront-elles grâce devant eux? Partout où se fait entendre une plainte, un gémissement, un sanglot, un cri de détresse, que l'homme souffre dans son corps, dans .son esprit ou dans son cœur, l'Eglise est là, présentant des corporations religieuses qui ont pour mission de travailler au soulagement de la misère et de l'infortune : il y a entre leurs membres une noble émulation de charité, une sainte rivalité de dévouement pour le malheureux.
Suivez l'homme, de la naissance au tombeau, non dans les lambris dorés d'un palais, mais sur le grabat de la misère, entouré de l'affreux cortège de maux qui pèsent sur la pauvre humanité ; et ditesmoi s'il est un moment où la sollicitude des associations permet au désespoir d'arriver jusqu'à son âme. Est-il abandonné à sa naissance ? les Sœurs de Charité le recueillent et deviennent pour lui comme des mères adoptives. A-t-il besoin du pain de l'intel-
Haud immemores in Christi laude resolvunt. Quorum pacificat nobis oratio Christum, Quorum nos tanto prece libérât ecce periclo. Vix bene fmierat et jam fragor omnis et asstus, Ventorumque cadit rabies, pulsisque tenebris Splendidius radiant et lima et sidéra luce .
Guillelm. Breton., Philippidos, IV, 44.
ligence, est-il, comme les petits infortunés de notre génération actuelle, affamé de Dieu et de sa religion ? voici que se présentent à lui les fils du Bienheureux de La Salle et toutes les Congrégations enseignantes, Frères et Sœurs de mille appellations diverses. Faut-il orner son esprit, à l'heure de la jeunesse, des sciences divines et humaines ? les corporations religieuses sont là, ouvrant des collèges, des écoles, où se distribuent les meilleures leçons des lettres et des sciences, en môme temps que les règles et les conseils de la vertu. Les maladies les plus repoussantes, les plus contagieuses : la lèpre, la folie, la vieillesse, ont leurs asiles et leurs hôpitaux, où elles trouvent des âmes généreuses pour les soigner avec toutes les délicatesses du dévouement. Notre époque n'a-t-elle pas vu sortir d'une congrégation de Paris un h» mime héroïque qui s'est fait le serviteur et l'ami des lépreux ? et, si toutes les nations civilisées de l'Europe ont acclamé le P. Damien, ses frères en religion n'ont-ils pas reçu, de la vie et de la mort du martyr de la charité, un rejaillissement d'honneur?
Ajouterons-nous à tous ces Instituts les Congrégations où se forment, dans de précieux noviciats, les conscrits de cette armée de l'apostolat, de ces phalanges de missionnaires qui vont, au péril de leur vie, porter chez les nations barbares, avec les lumières de l'Évangile, les bienfaits de la civilisation, les germes de la vraie liberté et l'extension de la prépondérante influence de la France ? Ne saluerons-nous pas enfin ces associations où se recrutent et se succèdent ces pléiades d'hommes non moins habiles à creuser les sillons de la pensée qu'à défricher le sol,
et dont les recherches infatigables ont produit tant de découvertes, tant de conquêtes dans l'érudition, la critique et l'histoire ?
Qu'il avait raison ce judicieux jurisconsulte, Portalis, reconnaissant solennellement, au commencement de ce siècle, l'importance, l'utilité de ces institutions bienfaisantes qui ont fait la gloire de l'Église catholique, déclarant qu'il ne s'agissait pas de répudier le passé de notre pays, de renier et de maudire les fondateurs d'un grand nombre de villes, ceux qui rallumèrent, dans les contrées désolées par l'invasion des barbares à la chute du monde romain, le flambeau de la civilisation et constituèrent la société nouvelle, à l'aide de la discipline chrétienne. Un Evêque éprouve une légitime fierté en entendant cet éminent homme d'Etat rendre un religieux hommage « aux Congrégations d'hommes ou de femmes, soit à celles qu'on rencontre partout où se trouve une douleur à soulager, une œuvre de miséricorde à accomplir, et qui remplissent et desservent nos hôpitaux, nos prisons et nos écoles , soit aux Filles de saint Vincent de Paul, assistées dans leur sainte vocation par la Congrégation d'hommes instituée pour les seconder dans leurs angéliques travaux , soit aux Confréries des Ecoles Chrétiennes, donnant l'instruction primaire à un grand nombre de jeunes enfants, et ne pouvant suffire à fournir des sujets aux villes qui en réclament , soit enfin à d'autres associations prêtes à se former, et qui promettent aux infortunés privés de l'exercice de leur raison, aux condamnés qui subissent la peine due à leurs crimes, dés serviteurs désintéressés et compatissants, des gardiens pieux et consolateurs ».
Après ce témoignage profane, ne convient-il pas d'invoquer l'autorité suprême du Catholicisme ? En entrant dans Saint-Pierre de Rome, le voyageur chrétien, à mesure qu'il s'avance dans la nef principale de cette immense basilique, voit s'élever de chaque côté des statues colossales en marbre blanc. Quels sont les héros du Christianisme auxquels l'Église a accordé cette place d'honneur? Ce ne sont ni les martyrs, qui ont scellé de leur sang la confession de la foi, ni les Évêques illustres ni les grands Docteurs : ce sont les fondateurs des ordres religieux. « Transportons-nous un moment au milieu de cette étonnante assemblée, vous dirons-nous avec un défenseur éloquent des associations religieuses, élevons nos regards vers ces types de l'humilité glorifiée, interrogeons l'un après l'autre chacun de ces colosses. D'où venezvous, soldats de Jésus-Christ ? qui vous a donné votre mandat? qui a suscité le dévouement dans vos âmes ? Tous répondront, tous, sans en excepter un seul : Dieu et la liberté » (i).
Maintenant, N. T. C. F., verrons-nous encore des hommes qui se vantentavec ostentation d'être les amis du peuple, pour mieux courtiser ses faveurs et briguer ses suffrages, continuer de s'acharner avec une lamentable intolérance contre les associations religieuses ? La masse des déshérités de ce monde, les ouvriers, les malheureux, les pauvres ne finiront-ils pas par ouvrir les yeux ? Vous ne vous crovez pas visés, bons pères de famille, honnêtes travailleurs, qui gagnez péniblement le pain du jour, et vous seriez atteints par la persécution des associa-
(0 Ch. LenÔrmant, Associations religieuses.
tions religieuses : elles seraient éloignées de vous, les mains charitables qui se font honneur de vous servir, quand le chômage vous condamne aux privations les plus rudes, quand la maladie vous cloue sur un lit de douleur. Enfants du peuple, à quelque rang de la hiérarchie sociale que vous soyez placés, la Religion, qui, comme le Christ son maître, ne fait aucune acception de personnes, s'offre à vous avec ses asiles, ses écoles, ses établissements, où vous rencontrez plutôt des amis que des maîtres ; n'est-ce pas vous qui seriez les victimes des oppresseurs des Frères et des Sœurs ? Infortunées recrues de l'armée de l'indigence des villes et des campagnes, où recevriez-vous le secours qui peut vous protéger contre les tortures de la famine et les rigueurs du froid, si les portes des couvents de charité sont fermées ? Le conventionnel Barrère disait jadis : « L'aumône est une invention de la vanité sacerdotale ». Le président du Tribunal révolutionnaire serait-il destiné à trouver des descendants et des héritiers, en cette fin d'un siècle qui s'est proclamé le siècle de la liberté ?
Donnons à notre patriotisme, en même temps qu'à notre foi chrétienne, la satisfaction de jeter très rapidement un coup d'œil sommaire sur l'influence glorieuse des associations religieuses dans l'histoire de notre pays.
La grandeur de la France chrétienne a tiré son origine du baptistère de Reims, vers la fin du
Ve siècle. Toutefois, il faut bien l'avouer, malgré la grâce sacramentelle, Clovis, en sortant de la Basilique, n'avait pas vu disparaître le germe de ses habitudes barbares : il fallut les exemples des moines et leur prédication pour déterminer la vraie conversion de nos aïeux, la germination et l'épanouissement de l'Évangile dans leur vie. Rien n'est saisissant comme la peinture des cénobites de cette époque, que nous trace le beau livre de la France chrétienne dans l'histoire, qui sert de prélude et en quelque sorte de préface à la célébration du centenaire du baptême de Clovis : Qu'il est touchant de voir les moines s'installer dans les cavernes ou les trous de rochers qui couvraient notre sol, s'enfoncer dans les profondeurs des forêts et s'y dresser des huttes de feuillages! Après avoir réservé de longues heures à la prière, ils défrichaient les terres incultes et ensemençaient les sillons qu'ils avaient creusés, en même temps qu'ils jetaient la bonne nouvelle dans l'âme des populations agricoles. Pendant trois siècles ce sont les moines, fils de saint Benoît, qui éveillent la voix de la conscience et du devoir dans les rudes natures des puissants rois, maires du palais, leudes; ils ont été leurs plus précieux auxiliaires dans les nobles conquêtes de la civilisation chrétienne. Collaborateurs zélés et intrépides des Pontifes de Rome, dont quelques-uns, et non les moins illustres, étaient sortis de leurs rangs, ils luttèrent avec eux contre les abus du régime féodal, et les aidèrent à sauver l'indépendance de l'Église, en restaurant parmi les clercs l'austérité des mœurs, et parmi les laïques la dignité du mariage chrétien. Au début du moyen âge, pendant les Xe et XIe siècles, c'est la forte direc-
tion des moines de Cluny qui a déterminé, avec le concours de la chevalerie, l'action religieuse si féconde qui s'impose à notre admiration.
Au XIIe siècle, c'est l'ordre de Cîteaux qui tire son éclat de la splendeur incomparable du plus grand moine français du moyen âge. Saint Bernard, par l'ascendant merveilleux de son génie, décide les pieux chrétiens de son temps à mettre l'honneur à un plus haut prix que les biens de ce monde, et à se précipiter, avec une intrépidité chevaleresque, sur la route frayée par Urbain II, à la délivrance du tombeau du Christ. Riche est le nobiliaire de la famille cistercienne, qui a fourni à l'Eglise les plus fermes champions de sa liberté.
Vers la même époque, le prêtre Bruno, saisi du dégoût des biens de la terre, va, sous les auspices de l'Évêque de Grenoble, se cacher dans les forêts voisines et y fonder cette merveilleuse institution de la Grande-Chartreuse, dont la gloire séculaire est de n'avoir pas dégénéré : elle n'a jamais dévié de sa primitive ferveur. « Ces religieux, a dit le cardinal Bona, sont les miracles du monde : ils vivent dans la chair comme n'en ayant pas, ce sont des anges sur la terre, des aigles qui prennent leur essor vers le ciel ».
Au XIIIe siècle, les ordres nouveaux institués par saint Dominique et saint François sont adoptés avec enthousiasme par tous les peuples de l'Europe. La France leur fit un accueil empressé et, si le moine séraphique se survit dans saint Bonaventure et saint Antoine de Padoue, le moine apostolique a la gloire de compter parmi ses fils Albert le Grand et Thomas d'Aquin, l'Ange de l'École : on l'a dit avec raison,
« les deux ordres se donnaient une main fraternelle, et les deux bannières cheminaient du même pas ».
Le flambeau allumé par ces deux fondateurs fut menacé de s'éteindre, pendant le grand schisme, sous le coup de vent des scandales; mais, vers le milieu du XVe siècle, si des hommes d'un précieux mérite : Savonarole, Fra Angelico se rencontrèrent dans la famille Dominicaine, l'ordre de saint François peut citer un moine non moins grand par son caractère que par ses services : saint Jean de Capistran.
Au XVIe siècle, à l'heure des ravages désastreux de la Réforme, nous voyons apparaître la Société de Jésus. Ignace de Loyola réunit avec lui ses compagnons, prononce ses vœux avec eux sur la butte Montmartre à Paris, et fonde cette illustre Compagnie de Jésus. On la voit opposer si victorieusement une digue à l'hérésie qu'on a pu dire en toute vérité : Si l'erreur a ravi des provinces à l'Église de Dieu, les Jésuites lui ont rendu un monde ».
La première partie du XVIIe siècle fut, sur le terrain de la foi religieuse, une réorganisation nationale, ou plutôt, suivant l'expression consacrée, une contrerêformation française ; nous assistons à l'institution des Congrégations séculières, où se groupent des prêtres pour un but commun, sans se lier par des vœux religieux. C'est la fondation de M. de Bérulle, l'Oratoire, qui s'applique principalement à l'apostolat par la direction intérieure et par l'enseignement. Ce sont les créations de Saint Vincent de Paul: les Prêtres de la Mission, les Filles de la Charité, qui se consacrent à l'évangélisation du peuple, à l'éducation des aspirants au sacerdoce, au soulagement des classes déshéritées et pauvres. C'est l'Œu-
vre de M. Olier : Saint-Sulpice, qui a pour mission de travailler à la formation du Clergé français, ce clergé qui, entre tous, se distingue par la dignité de l'attitude, en même temps que par la gravité des mœurs. C'est la Congrégation du Père Eudes, féconde pépinière de missionnaires, concourant, eux aussi, à la régénération de notre pays. C'est le vieil institut monastique lui-même qui se réveille, se ranime, se réforme à la Trappe et dans la Congrégation de Saint-Maur. Comment ne serait-il pas patriotiquement fier, le cœur catholique et français, en se reportant à ces temps où l'éloquence de la parole sacrée aussi bien que les lettres, les sciences et les arts resplendissaient d'une gloire sans rivale, à ces temps où s'épanouissaient la ferveur et la charité chrétienne dans les magnifiques fondations de saint François de Sales et de Vincent de Paul, dans la propagation de ces Carmels, de ces maisons d'Ursulines, de toutes ces Congrégations de femmes dont la plupart, grâce à Dieu, ont survécu sans connaître la torpeur et la décadence?
Hélas ! voici le XVIIIe siècle, avec ses lamentables abus, avec le flot envahissant de la dissolution des mœurs, avec les désastreux ravages d'une philosophie parvenue à être païenne, sans même avoir passé par le protestantisme de l'Angleterre, et aboutissant à une révolution qui engendre les mêmes ruines. Des ministres anglicans de l'Université de Cambridge ont porté un jugement irrécusable sur la destruction des institutions monastiques par Henri VIII: « La suppression des monastères par le Roi, disent ces hommes compétents, qui ne craignent pas de se condamner eux-mêmes, a été un cruel malheur
pour le pays, et les circonstances actuelles exigent impérieusement le rétablissement d'institutions analogues >(i). Faut-il le rappeler, N. T. C. F.? les démolisseurs révolutionnaires renchérirent sur la haine des prétendus réformateurs anglais d'il y a trois siècles : l'art de la destruction reçut alors des perfectionnements inconnus aux plus barbares de leurs devanciers.
Que conclure de ce tableau rapide, sinon que les ennemis de la foi, les oppresseurs de l'Eglise ont toujours détesté les associations religieuses ? Au début de ce siècle, lors de notre résurrection sociale et chrétienne, le pouvoir, au lieu de persévérer dans la proscription des Congrégations, permit à un grand nombre de reprendre vie. Elles ont toujours eu, il est vrai, leurs adversaires et leurs détracteurs ; elles ont, par intervalles, subi toutes sortes de vexations; mais, grâce à la liberté relative dont elles ont joui, elles se sont étendues, développées, multipliées, pour notre prospérité intérieure et notre influence à l'étranger.
La Providence a permis que notre temps vît éclore les Petites-Sœurs des Pauvres, les Sœurs de l'Ouvrier, les Petites-Servantes des pauvres ; par leur ferveur, leur zèle, leur dévouement, elles n'ont cessé, en cette époque démocratique, d'être appréciées, bénies, acclamées des classes populaires. Le peuple se demande ce qui se prépare. On prétend que les démolisseurs de la grande Révolution ont, dans certaines régions du pouvoir, leurs serviles copistes ; Dieu ne permettra pas qu'ils exécutent leurs complots, c'est notre ferme espérance : « Contra spem in spent ».
{V Ami de la Religion, 4 avril 1844.