‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 26 sur 41 · EN FAVEUR DES CHRÉTIENS D'ARMÉNIE · texte numérisé non relu

EN FAVEUR DES CHRÉTIENS D'ARMÉNIE

17 février 1896.

NOS TRÈS CHERS FRÈRES

Nous avons reçu du R. P. Charmetant, Directeur général des Écoles d'Orient, le dernier Bulletin de l'Œuvre, consacré exclusivement au récit des douloureuxévénementsdel'Arménie. Nous nous sommeshâté d'en parcourir les pages, et si vive est notre émotion que nous sentons le besoin de vous en faire parvevir un écho. Vous avez pu lire, dans les feuilles publiques, des télégrammes plus ou moins exacts, des correspondances plus ou moins intéressées sur les massacres des chrétiens d'Arménie ; mais nous ne craignons pas d'affirmer que la vérité, la navrante vérité, a été amoindrie, voilée, quand elle n'a pas été dénaturée et faussée.

Ce ne sont pas quelques massacres clairsemés, quelques scènes isolées de vengeance ou de barbarie qu'il nous faut enregistrer. C'est un désastre immense, épouvantable, ce sont des atrocités sauvages, qui rappellent et dépassent de beaucoup les massacres des chrétiens du Liban qui jetèrent un voile de deuil sur l'année 1860. Hommes, femmes, enfants ont péri par milliers , victimes du fanatisme barbare des Turcs. O emportement de la haine du nom chrétien chez les disciples de Mahomet ! les uns

égorgent, les autres insultent ; ceux-ci se donnent la joie féroce d'incendier, ceux-là se livrent au pillage le plus inhumain. Prêtres et fidèles, catholiques ou protestants, religieux paisibles et vierges dévouées, tous ont été égorgés pêle-mêle, tous sont tombés sous le fer des assassins. Les églises ont été brûlées, les couvents dévastés, les autels profanés, une foule de villages rasés et réduits en cendres. Nous ne vous donnerons pas de détails sur toutes les scènes du carnage ; mais nous ne pouvons résister à vous raconter l'hypocrite barbarie avec laquelle le P. Salvator, fils de saint François, a été immolé parles Musulmans. Ici laissons parler l'Évêque de Jéricho, représentant en France des Missions françaises : « Saisi à son poste, c'est-à-dire dans sa paroisse, avec onze catholiques, et remis par ordre du Colonel entre les mains d'une escorte de soldats turcs, il devait être conduit à Marach avec ses paroissiens; à moitié chemin, les disciples de Mahomet, désirant les conquérir à la loi de leur prophète, les sommèrent de renier Jésus-Christ, ce que tous refusèrent, grâce aux exhortations du P. Salvator. Les Musulmans, voyant qu'ils ne pouvaient arriver à leur fin et constatant leur fermeté dans la foi chrétienne, se jetèrent sur eux, les massacrèrent et, pour se venger de leur insuccès, percèrent le pauvre religieux d'un grand nombre de coups de baïonnettes ; puis ils brûlèrent tous les cadavres ».

C'est ainsi que meurent les martyrs : le P. Salvator vient grossir la phalange de ces fils de François d'Assise qui ont arrosé de leur sang les terres soumises à l'Islam, pour les convertir à la foi chrétienne. Or, sous une forme ou sous une autre, en mille

endroits divers, les catholiques d'Arménie ont été égorgés par la haine sauvage du Turc pour le chrétien.

Vous nous demanderez sans doute quel a été le nombre des victimes : écoutez, N. T. C. F., et, si le frisson parcourt vos membres, si vos cheveux se dressent sur vos têtes, ne vous en prenez qu'à l'affreuse réalité. Les informations les plus authentiques ont été recueillies, collationnées, les chiffres les plus exacts ont été mathématiquement supputés, et nous avons la désolante certitude qu'il y a eu au moins soixante mille, entendez-vous, soixante mille Arméniens massacrés .

Qu'ont fait les grandes nations de l'Europe ? Ne le nions pas, les chancelleries se sont concertées ; avec sa lenteur traditionnelle, la diplomatie a échangé ses notes officielles, et, en vertu d'une coopération commune, plus ou moins sincère, plus ou moins franche, il a été décidé que les États européens enverraient des vaisseaux pour surveiller les côtes de la région persécutée, décimée. A l'heure présente, le mot d'ordre officiellement donné est de nous tranquilliser par cette formule banale ; «La paix règne en Arménie». Hélas! sur quoi règne-t-elle, cette paix ? elle règne sur des tombeaux, des décombres et des ruines, « Ubi solitiidiiiem faciunt pacem appellant », disait, dans son énergique langage, un général de la Rome antique (i).

La plus morne consternation s'est assise sur une vaste étendue de ces contrées. Les familles des Arméniens catholiques échappées à regorgement, on les

(i) Tac, Vit a Agricolœ.

a vues, sans pain, sans vêtements, sans asile, errer, comme des troupeaux perdus, à travers les plaines dévastées, et se réfugier sur le plateau des montagnes, avec l'espoir d'y trouver un refuge, dans des cavernes ou les crevasses des rochers, contre le fer des persécuteurs. Déjà leur route était jalonnée par une masse de cadavres ; eh bien ! faut-il le dire ? la famine et le froid exercent à l'heure présente, parmi ces infortunés, de non moins désastreux ravages. Ils meurent d'inanition ou ils succombent sous l'inclémence d'une température de 18 à 20 degrés de glace.

En esquissant le récit de ces affreux attentats, en racontant ces scènes de carnage et de deuil, en faisant passer sous vos yeux le rapide tableau de tant de souffrances, de malheurs, nous pourrions nous écrier, les veux baignés de larmes, avec le poète aimé de nos souvenirs classiques :

talia fando,

Ouis non illacrymet ? (1)

Nous aimons mieux puiser dans le Cœur de Jésus, notre Maître, ce cri de pitié que lui arrachait, aux jours de sa vie mortelle, l'aspect d'une multitude affamée : « Misereor super turbam, j'ai compassion de cette foule ». C'est votre Évêque qui^vient remplir sa mission et faire appel à la charité de la France chrétienne.

Hélas ! il n'est plus là, Clovis, notre premier roi, le glorieux baptisé de Reims, qui, entendant dans le

(1) Virg., Mneid., lib. II.

récit de la Passion que Jésus-Christ avait été souffleté, mit la main sur son épée et s'écria : « Que n'étais-je présent avec mes Francs!» Ils ne sont plus là, ces vaillants chevaliers du moyen-âge, qui puisaient dans l'intrépidité d'une âme profondément religieuse la force de courir au secours du droit outragé, de la faiblesse opprimée. Le moment semble mal choisi pour parler de la mission de la France chrétienne à l'heure où une autre France, la France officielle, la France laïque, met sagloire à étouffer toute croyance et à éteindre tout souffle religieux ; mais, il faut qu'on le sache, nul ne réussira à faire taire le patriotisme qui a son foyer dans notre cœur d'Evêque et de Français, foyer d'autant plus ardent qu'il est alimenté par cette foi chrétienne qui a été le trésor privilégié de nos aïeux, et qui est encore aujourd'hui l'honneur et la consolation delà majorité de nos concitoyens et de nos frères. Eh bien! c'est au nom de la France, au nom de son honneur séculaire, au nom de Jésus- Christ, son premier Maître, au nom de notre Dieu, qui est le Dieu delà charité, que nous venons plaider la cause des malheureux Arméniens. Les ruines ne se relèveront pas, les églises renversées, les monastères rasés ne ressusciteront pas au seul aspect des vaisseaux de l'Europe : on les appelle vaisseaux protecteurs, ils ne protègent rien. Pourquoi même avons-nous la douleur de penser que les massacres continuent et qu'on voit de loin le Turc, un poignard à la main,

Au carnage animer ses barbares soldats 'Et poursuivre le cours de ses assassinats (i).

Mais ce n'est pas l'heure de penser aux reconstruc- (i) Racine, Athalie a. i, s. 2. (N. de l'Édit.).

tions et au relèvement, il s'agit de sauver la vie à des frères, menacés de périr de faim.

« Oui, s'écrie dans son éloquent cri de détresse Mgr Azarian, l'illustre patriarche des Arméniens catholiques, il est urgent de fournir du pain à nos affamés. Oui, du pain seulement, avec quelques lambeaux d'étoffe pour garantir leur nudité contre les atteintes de la bise glaciale. La charité pourrait-elle imaginer un meilleur placement de ses bienfaits et le Ciel, qui ne laisse pas sans récompense un verre d'eau donné en son nom, pourrait-il oublier les secours octroyés aux victimes d'une si épouvantable catastrophe ? Volez donc, au nom de la chrétienté, de l'humanité civilisée, volez au secours de vos malheureux frères ; envoyez-nous ce que vous pouvez : les affamés ne sont jamais exigeants, vos moindres aumônes seront accueillies avec la plus vive reconnaissance ; mais surtout hâtez l'envoi de vos subsides, de peur qu'ils n'arrivent trop tard. Hélas ! l'attente de la faim a ses limites : au delà, c'est l'agonie, c'est la mort ».

Ne soyez pas sourds, N. T. C. F., à ce cri de détresse, ne soyez pas insensibles à ces accents suppliants. Déjà le Saint-Père a envoyé une riche offrande, qui a permis de verser un premier baume sur la large blessure et de soulager les plus poignantes infortunes.

Une souscription s'est organisée à Paris par les soins du Directeur général de l'Œuvre des Ecoles d'Orient, et des expéditions d'aumônes et de secours se font chaque jour sans interruption. Pensons à l'effrayante alternative dans laquelle se trouvent ces malheureux chrétiens : mourir de faim ou aposta-

sier. Arrachons-les, ces infortunés, qui sont les survivants des martyrs, à cette double menace ; que notre charité préserve les catholiques, qu'elle soit fécondée par les retours des dissidents à la lumière de la vérité. Votre aumône, partie du cœur, se transformera vite en œuvre d'apostolat : elle n'est pas loin de la vraie foi, l'âme qui souffre beaucoup et qui est soulagée par un croyant charitable.

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