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SUR L'UNITÉ DE L'ÉGLISE

2 février 1897.

NOS TRÈS CHERS FRÈRES

A aucune époque de l'histoire du monde ne s'applique mieux qu'à la nôtre le tableau du grand poète florentin : Dante, dans son épopée théologique, cette mystérieuse et sublime trilogie à la science si profonde, aux vues si élevées, nous représente l'humanité plongée dans une forêt obscure et cherchant sa route. Oui la guidera? affamée de lumière, où en rencontrera-t-elle assez pour échapper à la nuit dans laquelle elle s'égare, et trouver, grâce à cette lumière, la paix et le salut ? Elle ne peut être sauvée que par l'unité religieuse (1).

C'est ce qu'a compris notre grand pape Léon XIII ; voici tantôt vingt ans que resplendit sur les hauteurs du Vatican un phare éclatant qui projette des flots de clarté sur le monde entier. Réunies en faisceau, ses immortelles Encycliques apparaissent comme un vaste monument, immense foyer de lumière, d'où se détache comme un fil magique qui a la vertu de conduire l'esprit humain à travers le labyrinthe de

(1) Theologus Dantes, nullius dogmatis expers.

ses destinées. La magnifique parole du Pape s'adresse tantôt aux enfants fidèles de la famille pour les confirmer dans la foi, tantôt aux fils égarés pour les ramener au bercail de Jésus-Christ, le souverain Pasteur des âmes. Comment ne pas admirer cet ardent amour de l'humanité qui porte le Chef de l'Eglise à dispenser à chaque peuple les enseignements qui conviennent à sa situation providentielle ? comment ne pas être ému en le voyant souffler au cœur des missionnaires et des zélés pionniers de l'Évangile ce feu de l'apostolat qui prépare les conquêtes de la vérité et de la civilisation jusque sur les plages les plus reculées du globe? Saint Jean-Chrysostôme, dans son religieux enthousiasme pour saint Paul, s'écriait un jour : « Je voudrais voir le cœur de Paul, Vider e vellem cor Pauli ». Eh bien ! le Père commun de la famille catholique peut dire à l'humanité, comme autrefois le grand Apôtre : « Caritas Christi urget nos (1), la charité de Jésus-Christ nous presse ».

Sa constante préoccupation, sa pensée principale, c'est de faire rentrer sous sa houlette les nations qui vivent dans l'erreur. Qui n'a lu ses paternelles exhortations adressées successivement soit aux chrétientés dissidentes de l'Orient, soit aux peuples de la Grande-Bretagne ? Naguère, en la solennité dernière du Prince des Apôtres, il concentrait son appel, en faisant passer sous les yeux de tous la sublime image de TÉglise du Sauveur, et, dessinant ses traits pleins d'une beauté qui ravit et subjugue, il mettait principalement en relief son admirable unité. Nous croyons entrer dans les vues du Pontife de Rome

(1) II S. Paul. Ad Cor., V, 14.

tout à la fois en vous communiquant le document pontifical (i), et en essayant de modeler nos enseignements sur ceux qui tombent de la Chaire éternelle.

Jésus-Christ, notre Sauveur, en fondant son Église, a laissé sur son œuvre l'empreinte de sa main. Il a fait resplendir au front de cette société des âmes des marques éclatantes que ne puisse revendiquer aucune religion de création humaine, des signes célestes qui soient la démonstration authentique de sa divine origine, des caractères visibles et faciles à connaître qui défient infailliblement toute contrefaçon. Une de ces marques, la première, c'est un attribut incommunicable de Dieu, c'est l'unité, qui n'est que « la forme essentielle du Vrai et du Beau », suivant le mot de saint Augustin. Rien n'est plus beau que la nature divine, et, si l'Eglise est invulnérable, le mystère de sa force invincible est dans l'unité qui relie tous les membres au Chef visible et relie ce chef lui-même au chef éternel, Jésus-Christ, fils de Dieu.

« O Roi des nations, Dieu d'Israël et son Sauveur, pierre angulaire, qui des deux peuples n'en fait qu'un, venez nous instruire vous-même des merveilles et des vertus de l'unité, venez en mettre l'amour dans nos cœurs » (2).

Il y a dans l'Eglise unité de foi, unité doctrinale :

(1) L'Encyclique Satis Cogn/'finn (X. de l'Édit.).

(2) V]> des Grandes Antiennes de L'Avent.

tous les membres de l'Église ont le même symbole ; il y a dans l'Église unité de gouvernement, unité de communion : tous les fidèles sont soumis au même chef.

Vous connaissez, N. T. C. F., les paroles qui furent adressées à Moïse, lorqu'il reçut l'ordre de construire le tabernacle : « Regarde et fais selon le modèle qui t'a été montré sur la montagne » (1). Or, selon la magnifique pensée de Bossuet, dans son immortel Discours sur l'Unité de l'Eglise, « ce n'est point le tabernacle bâti de main d'homme qui doit être travaillé avec tant de soin et formé sur ce beau modèle, .c'est le vrai tabernacle de Dieu et des hommes, c'est l'Église catholique, où Dieu habite et dont le plan est fait dans le Ciel ». C'est cette Église que les prophètes nous dépeignent comme une épouse unique, et à laquelle Dieu s'unit pour l'éternité (2) ; c'est Sion que le royal Prophète contemple dans la lumière de l'intuition, rassemblant, à travers les siècles, dans son unité, les peuples et les rois, afin qu'ils adorent le Seigneur (3).

Mais pourquoi parler de Moïse et des prophètes ? écoutons Notre-Seigneur lui-même. Il nous dit « qu'il ne fait rien que ce qu'il voit faire à son Père » (4). Qu'a-t-il donc vu, le Verbe divin, dans l'éternelle clarté, « dans les splendeurs des saints où il a été engendré avant l'aurore »? Prêtons une oreille atten-

(1) Inspice et fac secundum exemplum quod tibi in monte monstratum est [ExocL, XXV, 10).

(2) Os., II, 19.

(3) Ps. CI, 23.

(4) Amen dico vobis : non potest Filius a se facere, nisi quod viderit Patrem facientem (S. JOAN, V, 19).

tive à ses épanchements suprêmes : « Père saint, je vous recommande ceux que vous m'ave^ donnés. Gardez-les en votre nom, afin qu'ils soient un, comme vous et moi ne sommes qu'un. Comme vous êtes en moi et moi en vous, qu'ils soient un en nous, qu'ils soient un comme nous »(i).

Magnifique prière, qui, en nous dévoilant les desseins du Fils de Dieu sur la société des âmes, nous montre que c'est sur l'éternel exemplaire de l'unité divine qu'il l'a modelée ! Remettons-nous en mémoire les touchantes paraboles sous la figure desquelles le Maître aime à représenter son Eglise. N'est-elle pas la maison du Père de famille ? n'est-elle pas ce grain de sénevé , d'abord la plus petite de toutes les semences, et bientôt le plus grand des arbres ? n'est-elle pas un festin nuptial, auquel refusent de prendre part les premiers invités , qui représentent les Juifs cédant aux Gentils l'honneur de connaître et d'adorer le Christ ? n'est-elle pas cette vigne à laquelle le Maître envoie à toute heure les ouvriers pour y travailler ? n'est-elle pas un filet, qui, jeté dans la mer, prend et saisit une foule de poissons de toutes sortes? n'est-elle pas un champ, dans lequel l'ennemi s'efforce de jeter de l'ivraie, et qui est gardé par la vigilance du père de famille et des bons ouvriers ? n'est-elle pas un bercail, en dehors duquel sont errantes encore beaucoup de brebis? le pasteur les amènera dans la bergerie, et il n'y aura plus qu'un bercail et un pasteur ; « unumovile et unus pastor ».

Cette doctrine d'unité parfaite dans l'Eglise de

(i) S. Joan., XVII, ii, 21 et 22.

l'Homme-Dieu, saint Paul la proclame à toutes les pages de ses Epîtres : c'est le trait principal de sa sublime théologie. Aux Corinthiens il enseigne que « l'Église est le corps mystique de Jésus-Christ. Le Sauveur est la tête, et tous les fidèles sont les membres, ne formant qu'un seul et même corps. Si l'un souffre, tous souffrent ; si l'un est glorifié, tous participent à sa gloire » (i).

Aux Ephésiens il montre l'Église « comme une épouse que Jésus-Christ a acquise au prix de son sang. L'homme est le chef de la femme, comme le Christ est le chef de l'Église ; à l'époux d'aimer son épouse, comme le Christ aime son Église jusqu'à se livrer pour elle » (2).

D'autres fois, le grand Apôtre représente la société des élus comme un seul homme, dont le Christ est le développement parfait : « Dieu a fait des apôtres, des prophètes, des évangélistes, des pasteurs, des docteurs, pour consommer les saints dans le même ouvrage du ministère et élever le corps du Christ, jusqu'au jour où tous nous nous rencontrerons dans l'unité de la foi et la connaissance du Fils de Dieu, dans le développement de l'homme parfait, dans l'âge accompli du Christ » (3).

Cette doctrine, saint Paul la résume dans sa lettre

aux fidèles d'Éphèse, en trois mots, qui sont comme

la devise qu'il a gravée au frontispice de l'Église :

«Un Dieu, une foi, un baptême, unus Devis, una

ftdes, uniim baptisma».

(1) I S. Paul. Ad Cor., XI, 3.

(2) S. Paul. Ad Eph., V, 25.

(3) Ibid., IV, 12 et 13.

Tous les apôtres tiennent le même langage, et leur parole va se répercutant sur les lèvres des Pèresapostoliques. Ce que réclame avant tout le grand martyr d'Antioche, saint Ignace, c'est l'unité : «S'attacher à ceux qui font schisme, c'est s'exclure de l'héritage de Dieu».

Saint Clément pape, successeur de Pierre, se plaint que « l'on essaye de diviser les membres de Jésus- Christ ».

Saint Irénée de Lyon est plus explicite encore : « Née de l'unité de la foi, qu'elle a reçue des Apôtres et qu'elle garde fidèlement, l'Église, quoique répandue dans le monde, où les langues sont diversesT habite une seule maison, dans laquelle elle n'a qu'une même âme , un même cœur , une même parole » (i).

Non moins formel est le témoignage de saint Clément d'Alexandrie : « C'est de l'unité de la doctrine que résulte toute la grandeur de l'Église ; c'est contre cette unité si puissante que conspirent les hérétiques, mais leur travail de division ne peut réussir à la briser » (2).

Telle est aussi l'affirmation d'Origène : «Le point contre lequel les ennemis de Dieu concentrent avec acharnement leurs attaques, c'est l'unité de l'Église » (3).

Tous les Docteurs, dans leur enseignement, s'accordent sur ce point, et, dans l'impossibilité où nous sommes de réunir tous leurs témoignages, qu'il

(1) S. Iren., Adversas Hœreses, I.

(2) S. Clem. Alex., Strom., XII.

(3) ORIG., In Job., lib. I.

nous suffise de vous faire entendre saint Cyprien et saint Hilaire.

Le grand évêque de Poitiers s'écrie que, « si tous les hérétiques s'unissent contre l'Église, ils se combattent entre eux, et, pendant qu'ils se réfutent et se combattent, c'est notre foi qu'ils affirment » (i) ; et à cette grave déposition, le savant prêtre de Carthage ajoute la sienne, non moins énergique : « Comme les innombrables rayons du soleil n'empêchent point l'unité de l'astre, comme les innombrables rameaux de l'arbre n'empêchent point l'unité du tronc, comme les ruisseaux multiples n'empêchent pas l'unité de la source, l'Église est une dans ses membres. Essayez de séparer de l'astre le rayon lumineux, l'unité de la lumière ne souffrira pas cette division. Brisez le rameau et arrachez-le de l'arbre, il ne portera ni fleurs ni fruits. Séparez le ruisseau de sa source, il n'y a plus que sécheresse et aridité. Ainsi l'Église de Dieu : c'est un seul flambeau partout rayonnant, une seule source, un seul tronc, un seul chef, une seule mère des nations. Celui-là ne peut avoir Dieu pour père, qui n'a pas l'Église pour mère. Il n'y a qu'un Dieu, il n'y a qu'un Christ, il n'y a qu'une Église, il n'y a qu'une foi, il n'y a qu'un seul peuple amené à l'unité d'un seul corps » (2).

Suivons l'Église, à partir du Calvaire où, Épouse du nouvel Adam, elle sort du côté de l'Homme-Dieu avec

(1) S. Hilar., De Trinit., lib. VII, II, 4.

(2) S. Cypk., De Unit cite Ecclesiœ.

l'eau et le sang de la divine Victime, suivons-la dans sa marche à travers les âges : la foi prêchée par les Apôtres et tous les Pères apostoliques est enseignée par les premiers Papes dans les catacombes etscellée de leur sang par les martyrs dans les arènes ; c'est celle que professent Constantin sur le trône, Athanase au concile de Nicée, saint Basile et saint Grégoire de Nazianze devant Julien l'Apostat et les philosophes ; c'est celle qu'annoncent à Constantinople le Docteur à la bouche d'or, Chrysostôme, comme à Bethléem et dans les déserts de la Palestine lu vigoureux athlète de la pénitence, Jérôme; c'est celle queprêchent à l'Italie l'archevêque de Milan, Ambroise, à l'Afrique l'immortel évêque d'Hippone, Augustin, et au monde entier, du haut de la chaire de Pierre, saint Léon. Oui, N. T. C. F., apôtres, papes, évêques, martyrs, tous, portant des chaînes dans les prisons de Rome ou des provinces, peuvent être suivis, à travers le monde, à la trace de leurs sueurs et de leur sang, parce que tous donnent à leurs enseignements et à leurs croyances la consécration de leur vie ou de leur mort.

L'histoire est là pour attester que cette foi de l'Église, la force matérielle et brutale a cherché à l'éteindre, en l'épuisant de sang; la science s'est appliquée à la trouver en défaut, en la combattant de toutes parts; le scandale s'est acharné à la ronger jusque dans ses entrailles : tout a tourné à sa gloire, et le sang des martyrs, et les attaques des faux savants, et les scandales même de ses enfants.

Qu'il est beau, N. T. C. F., de la considérer, dans la série des siècles, la sainte Église! Elle porte au front l'auréole de Limité ainsi glorieusement con-

quise, et elle s'avance au-devant des barbares, arrêtant le Fléau de Dieu et le saisissant d'une émotion mystérieuse et inconnue.

Qu'il est beau de le suivre, ce mystérieux royaume du Christ, en parcourant les pages de son histoire ! Parle cri puissant : Dieu le veut /il oppose une digue solide au torrent de l'Islamisme, le plus dangereux des ennemis de la foi et de la civilisation ; il organise et soutient, au souffle vigoureux d'Urbain II et de saint Bernard, les Croisades, ces manifestations éloquentes de l'unité catholique.

Et, dans cette sombre époque, quand les grands, les seigneurs, les potentats, rois ou empereurs, — de quelque nom qu'ils se décorent — veulent s'adjuger, comme les plus forts, la domination et le gouvernement du monde, l'Eglise est là, avec l'ascendant de l'unité de sa foi, se déclarant la protectrice des faibles dans la famille et dans l'Etat : dans la famille, elle défend avec une inaltérable énergie les droits de la femme et de l'enfant ; dans l'Etat, elle impose la trêve de Dieu et elle parle haut et ferme, au point de faire dire de la papauté qu'elle est l'arbitre des nations.

Plus tard, aux heures douloureuses de l'invasion du protestantisme, lorsque de fougueux sectaires mettaient l'Europe à feu et à sang en Allemagne, en Angleterre, dans le Nord, et travaillaient à propager les mêmes désastres dans notre chère France et chez d'autres peuples, ou vit l'Eglise, toujours intacte dans sa doctrine, se montrer, au concile de Trente, inflexible pour l'erreur, réformatrice sévère contre les abus, puis s'en aller aux Indes trouver consolation et dédommagement dans l'héroïque rachat d'un nouveau monde.

Au siècle dernier, quand une philosophie insolente, une incrédulité libertine s'emparèrent des autels, elle fit voir au monde étonné que, si parfois les abus et la dépravation envahissent les membres de l'Église, jamais les sources de la vie n'en sont atteintes. La société des fidèles n'a-t-elle pas toujours des saints dans tous les rangs, depuis la mansarde du pauvre jusqu'au trône du prince ? La grâce du martyre lui appartient partout et dans tous les temps.

A l'heure présente, quels sont les hommes qui vont souffrir la persécution pour la foi de Jésus- Christ dans l'Extrême-Orient ou chez les nations centrales de l'Afrique, sous la violence des tyrannies et. des sectes? Ne sont-ce pas les fils de l'Église, intrépides champions de l'unité de sa foi, de son culte et de sa hiérarchie ? Oui,N. T. C. F., la foi est dans nos cœurs la même qu'aux siècles des Catacombes : ce que nos pères ont cru, nous le croyons; le dépôt qu'ils nous ont légué, empourpré de leur sang, nous le gardons toujours intact, toujours pury toujours inaltéré ; nous le transmettrons à ceux qui viendront après nous, et eux-mêmes le transmettront à leurs fils. Voilà l'unité de la doctrine.

Rien n'ébranle l'Église dans cette effroyable persistance ; rien ne saurait l'amener à sacrifier le moindre de ses dogmes. Elle aime les hommes, oui, mais c'est pour les sanctifier dans la vérité, et non pour les consoler dans l'erreur. Ne lui parlez pas de compromis avec le blasphème, ni de transactions avec l'hérésie ou le schisme. Fallût-il perdre l'Allemagne plutôt que de transiger sur la question du célibat religieux et de la confession, fallût-il, pour maintenir

l'indissolubilité dumariage, sacrifier l'Angleterre, elle aime mieux abandonner des provinces et des royaumes plutôt que de déchirer un article de son Symbole. Entre la défection d'un pays et le sacrifice d'un principe, elle n'hésite pas : périsse la nation, et que l'unité doctrinale soit invariablement sauvegardée !

Contemplons une colonne qui s'élève sur les rives d'un grand fleuve : chaque flot vient se heurter, se briser à sa base : chaque vague vient y jeter son écume et se perdre en déferlant avec violence. Ainsi s'élève au milieu des peuples la colonne immortelle de l'unité doctrinale de l'Église. Chaque erreur vient mugir à ses pieds et retombe dans le silence ; chaque système vient se heurter contre elle et y échouer. Le monument séculaire n'est pas même ébranlé. Il se dresse sur sa base immobile, et, au sommet, on voit briller le phare divin qui s'allume aux cieux et qui éclaire ici-bas l'humanité : « Veritas Domini manet in œternum ».

L'Église, en tant que réunion des fidèles, requiert l'unité de foi : en tant que société divinement constituée, elle doit avoir l'unité de gouvernement, l'unité de communion. On ne se sépare pas moins de l'unité de l'Église par le schisme que par l'hérésie : saint Jean-Chrysostôme a pu dire : « Diviser l'Église n'est pas un moindre mal que tomber dans l'hérésie » ; et saint Augustin a ajouté ce mot : « Rien de plus grave que le sacrilège du schisme ».

Reconnaissons-le avec saint Paul, N. T. C. F., le

Christ Jésus est « la base fondamentale, hors de laquelle on ne peut rien bâtir » (i). Tant que l'Homme-Dieu habita la terre, il fut lui-même le Chef visible de la société religieuse par lui fondée; mais, depuis sa triomphale Ascension, tout en restant invisiblement la pierre angulaire, il a désigné quelqu'un, il s'est substitué un chef, pour maintenir en sa place, par une glorieuse suppléance, la société des âmes sous une même autorité.

Si vous n'avez pas oublié notre Instruction pastorale sur la Papauté, si vous vous souvenez de sa solennelle institution, vous savez que le premier des Papes choisi par Jésus-Christ pour être son représentant, appelé à maintenir en son nom la cohésion indestructible de l'Église, c'est Pierre, qui reçut de son Maître non seulement une primauté d honneur, non seulement un pouvoir de direction, mais une autorité pleine et indépendante, un pouvoir absolu de juridiction. C'est en présence de tous ses frères que le premier des apôtres a reçu son investiture et qu'il a été constitué le pasteur suprême, le pasteur des agneaux et des brebis, des fils et des pères spirituels; il est le pasteur universel des fidèles, des prêtres et des évêques, le dispensateur souverain des trésors célestes, le Prince du Collège apostolique, le Pilote de la barque, le Chef suprême de l'Église; investi de l'autorité de Jésus-Christ lui-même, Pierre est, pour toute la durée des âges, le substitut visible, le vicaire de PHomme-Dieu en ce monde. Sa suprématie sera perpétuelle comme l'Église.

(i) Fundamentum aliud nemo potest ponere , prœter iJ quod positum est, Christus Jésus (I S. Paul. Ad Cor., III, il).

Avec une vigueur de logique qui défie toute contradiction, avec une rare richesse de témoignages de l'Écriture et des plus savants commentateurs, Léon XIII établit une thèse tout à la fois solide comme un roc, éclatante comme le soleil.

Qu'il nous suffise à Nous de nous tourner vers Rome et de la saluer, avec saint Prosper et saint Léon, comme « le siège de Pierre, comme la tête et la capitale du monde, reculant par sa pacifique autorité les limites que lui avaient assurées ses belliqueuses conquêtes ».

Qu'il nous suffise de proclamer la capitale du monde romain, avec la tradition catholique, dont Bossuet a recueilli les échos, « la Chaire éternelle, la Principauté principale, l'Église-mère qui tient en sa main la conduite de toutes les autres Eglises, le Chef de l'épiscopat, d'où part le rayon du gouvernement » (i).

Qu'il nous suffise de nous incliner avec vénération devant le Vicaire de Jésus-Christ, qui se cache ici, comme au tabernacle sous le voile eucharistique, pour atténuer les rayons de sa divinité ! Il porte au front une triple couronne : Docteur infaillible, Pontife suprême, Roi des nations, il est le centre de l'unité catholique, il est la pierre qui porte l'édifice éternel, bâti par la main de Dieu même. C'est de lui et de lui seul que descend la hiérarchie, c'est par lui qu'elle prolonge ses impérissables destinées : immortel dans ses successeurs est le pontificat de Pierre, le batelier de Galilée.

Interrogez l'histoire, N. T. C. F., collationnez

(i) Bossuet, Sermon sur l'Unité de l'Église.

tous les jugements, tous les décrets émanés de la Chaire de Pierre, il n'y en a pas un seul qui proclame un article, un dogme différents de la foi et du symbole catholiques. Etudiez le bullaire pontifical dans la série des âges, depuis le berceau de l'Église, n'importe à quelle époque,. quel que soit le sucesseur de Pierre, vous ne trouverez pas la moindre altération dans les croyances. Jamais une parole d'erreur n'est tombée de la bouche des Pontifes romains, quand elle s'est ouverte pour parler à l'Église.

Les institutions et les lois humaines passent, parce qu'elles sont humaines : les États qui ne veulent pas périr, doivent parfois faire céder leurs constitutions aux nécessités des temps. L'Église n'a jamais laissé toucher à sa constitution appuyée sur l'unité du siège de Pierre ; jamais elle n'a fait fléchir la vérité devant les flatteries et les menaces des puissants de la terre, têtes couronnées ou nations en révolte ; jamais elle n'a cédé aux exigences des génies égarés, plus puissants quelquefois que les peuples et les rois.

On a vu ses plus grands défenseurs, ses enfants les plus illustres, les uns de bonne foi, les autres trompés par l'esprit d'orgueil, les Origène, les Tertullien, les Lamennais infliger à la vérité de douloureuses blessures. Qu'ont fait les Papes ? Leur longanimité n'a jamais été une capitulation ; ils ont averti, prié, menacé le génie qui s'égarait, et la lumière de la vérité a servi à faire éclater aux générations les taches et les défaillances que le repentir n'a point effacées.

Quel spectacle que celui d'une succession de Pontifes ne laissant entendre à l'Église dispersée aux quatre vents que les paroles déposées sur leurs lèvres par

le Verbe éternel ! Les Papes tiennent la place du « Roi immortel des siècles », et pour eux, comme pour leur Maître, les siècles conspirent à leur gloire.

Les Évêques sont les successeurs des Apôtres, ils sont héritiers de leur pouvoir ordinaire, ils gouvernent les églises particulières ainsi que les fidèles qui leur sont confiés, ils les conduisent au salut par la foi et la grâce ; mais c'est parce qu'ils restent invariablement unis à Pierre, parce qu'ils demeurent pleinement soumis à son autorité, parce qu'ils reconnaissent Rome comme la mère et la maîtresse de toutes les Églises. Nul autre siège que la Ville Éternelle n'a gardé, de Jésus-Christ à nous, une génération indéfectible de Pontifes, et tous les peuples, civilisés ou barbares, s'inclinent devant les Évêques envoyés par eux.

O puissance bénie de notre Chef et de notre Père ! On vous accuse de décliner en cette fin de siècle ; eh bien ! quand tout le reste tombe, déclinez en durant ; et, quand tout le reste meurt, déclinez en vivant. Comme Jésus-Christ , ô Pontife de Rome, « vous étiez hier, vous êtes aujourd'hui, vous serez toujours : Jésus Christ us heri , hodie , ipse et in sœcula » (i).

Dans un de nos pèlerinages à la Ville Éternelle, nous eûmes un jour la consolation de rencontrer, sous le portique de la Basilique de Saint-Pierre , un homme qui avait été longtemps séparé de Punité divine, un ministre anglican converti. Il descendait du Vatican ; ses yeux étaient inondés de larmes, mais ces larmes douces à couler étaient le signe du

(i) S. Paul. Ad Hebr., XIII, 8.

bonheur dont débordait son cœur. Ah ! c'est qu'il venait d'avoir le privilège de s'agenouiller sous la main du Vicaire de Jésus-Christ : la bénédiction du successeur de Pierre avait scellé la réconciliation de son âme avec celui qui est ici-bas la plus haute personnification vivante de la paternité divine.

Pauvre Église d'Angleterre , vrai troupeau sans pasteur, remplie pourtant de belles et nobles âmes qui ont soif de la vérité , qui te rendra la place que tu as quittée ? Peuples dissidents , chrétientés d'Orient, que de gloires vous sont communes avec l'Eglise de Rome ! que d'illustres Docteurs vous avez donnés, dans les siècles passés, à la Chaire de Pierre ! Le Pontife immortel, le Chef suprême de l'Eglise de Jésus-Christ vous tend affectueusement la main : répondez à son tendre et paternel appel, n'hésitez plus à vous procurer les consolations du retour à la maison de la famille, et jurez à Jésus- Christ, votre Dieu, que vous voulez vivre et mourir dans l'unité de la sainte Eglise, pour vous assurer les joies sans déclin de la vie à venir.

Et vous, enfants de l'Eglise catholique, attachezvous à l'enseignement de la vérité éternelle qui est en Jésus-Christ; honorez-le par les œuvres d'une vie vraiment chrétienne ; soyez heureux et fiers de vous appuyer sur l'autorité tutélaire et paternelle de Rome : elle sera toujours pour vous un abri assuré contre l'erreur et le mensonge, elle sera votre sauvegarde dans toute la traversée de cette existence et, vous préservant des écueils, vous conduira au port de la félicité sans mélange et sans terme.

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