DISCOURS POUR UNE PRISE D'HABIT
PRONONCÉ LE 25 NOVEMBRE l8Ô2 DANS LA CHAPELLE DES DAMES DE L'ASSOMPTION A PARIS
Audi, filiciy et vide et inclina anrem tuam. Ecoutez, ma fille, prêtez l'oreille et comprenez les desseins de Dieu (Ps. CXLiv).
Le voici donc arrivé, ma chère enfant, ce jour par vous, nous le savons, si impatiemment attendu ; voici le terme d'une première épreuve. Il va vous être enfin donné, suivant vos désirs, en vous prosternant au pied des autels, d'échanger les profanes parures de ce monde contre les mystérieux vêtements de la religion. Toutefois, laissez-nous vous le dire, ce n'est point seulement en rejetant extérieurement loin de vous les ornements fastueux et superflus de la vanité
du siècle, ce n'est point seulement en vous couvrant d'un voile sacré et d'un habit religieux que vous pourrez vous flatter d'être revêtue des « ornements de salut et de justice », dont, suivant le beau langage du prophète Isaïe, le céleste Epoux aime à parer ses épouses : il faut surtout que vous soyez docile à la voix divine qui vous appelle au sacrifice, au dépouillement intérieur, dont cette touchante cérémonie n'est que le symbole. Les princes de la terre, eux, en recherchant la main d'une épouse royale, cherchent en même temps à placer sur leur tête une nouvelle couronne ou, du moins, à raffermir la leur. Mais il en est bien autrement de l'Époux céleste : il ne reconnaît pour biens véritables que ceux qu'il a légués à ses disciples par son testament de mort: l'abnégation, le renoncement, les croix. Pour que l'épouse trouve grâce devant ses yeux, il exige qu'elle ne lui apporte en dot rien autre chose que le parfait dénûment, le sacrifice entier de tout, et jusqu'à la désappropriation d'elle-même : il est assez puissant pour enrichir sa pauvreté. Écoutez doncT ma bien chère enfant ; ce n'est qu'à cette condition que le vêtement nouveau dont elle se couvre, devient pour elle une robe nuptiale et un manteau de gloire. Ecoutez la voix qu'il fait entendre Lui-même à l'oreille de votre cœur, en ce jour d'initiation à sa mystérieuse alliance : « Audi, filia, et inclina au rem tuam ». N'hésitez pas à vous séparer de ce peuple qui vous a vue naître et croître dans son sein : « obliviscere populum tu uni ». Oubliez même la maison de votre père, brisez les plus doux liens du sang et de la nature : « obliviscere donium patris fui ». Portez au-dedans de vous-même un esprit de véritable abné-
gation, un cœur circoncis et crucifié ; et, quand votre âme sera dégagée de toute affection terrestre, le Dieu du Ciel sera épris de votre beauté, le grand Roi, celui que les anges et les hommes adorent comme leur souverain maître, deviendra votre époux ; et, reçue dans sa maison, admise à sa familiarité la plus intime, vous contracterez avec lui une indissoluble et perpétuelle union : « et concupiscet rex décorent tuant ».
C'est cette voix d'en-haut, c'est cette invitation divine que je viens en ce moment méditer avec vous. Puissé-je, dans cet entretien simple et qui part du cœur, vous révéler le mystère renfermé dans cette touchante cérémonie ! Vous y verrez ce que vous devez sacrifier à Jésus-Christ, en vous dépouillant des livrées du monde, et ce que Jésus-Christ vous promet dans sa libéralité, en vous revêtant de l'habit de ses épouses.
O Marie, vous la protectrice de cette maison bénie, vous la patronne spéciale de cette sainte Congrégation, qui porte votre nom et s'applique à propager votre culte, daignez, en ce jour, m'obtenir de l'esprit divin des paroles embrasées, qui animent et pénètrent le cœur de cette jeune victime, dont vous allez prendre vous-même l'immolation sous vos maternels auspices. Ave Maria.
Dans le dépouillement des vêtements du monde, je trouve, ma chère enfant, la figure de trois grands
sacrifices auxquels vous convie aujourd'hui le Seigneur : renoncement au monde, renoncement à la famille, renoncement à vous-même.
Vous devez, en effet, ma chère enfant, pour répondre à l'appel de votre Dieu, vous séparer du monde : il ne vous suffit plus, comme au jour de votre régénération baptismale, de renoncer à ses maximes mensongères, à ses vanités séductrices ; mais il vous faut, par une sorte de séquestration, briser tout commerce, toute occasion de contact avec lui. Sachant qu'il est impossible, comme l'a déclaré le Sauveur, de «servir deux maîtres», vous ne voudrez pas, comme tant d'autres, encourir le reproche du Prophète, en balançant entre deux partis incompatibles. Le Seigneur est véritablement votre Dieu, vous voudrez être uniquement à lui. Tel est d'ailleurs le généreux désir que vous nourrissez en votre cœur depuis vos plus tendres années. Qu'était-ce, en effet, ma chère enfant, que ce souverain mépris que vous avez toujours éprouvé pour les vanités du siècle ? qu'étaitce que ce dégoût profond, ce mortel ennui qui saisissait votre âme chaque fois qu'une nécessité de famille ou de bienséance vous contraignait à mettre le pied dans les fêtes du monde ? qu'était-ce que ce paisible et constant attrait, cette inclination suave et forte qui vous attirait en ce saint asile? Ah! nous aimons à le dire : c'était le Seigneur votre Dieu qui, dans les vues d'une tendresse et d'une bonté toute de privilège, voulait vous préserver de la dégradation presque inévitable dans le siècle et vous offrait dans ce sanctuaire un refuge et un abri ; c'était le Seigneur qui se rendait maître de toutes vos affections, avant que vous pussiez connaître d'autres chaînes que
celles de son amour; oui, c'était le Seigneur qui vous disait dès lors ces paroles qu'il adresse à l'épouse mystique des saintes Lettres : « Ma fille, prêtez l'oreille, oubliez votre peuple, et sortez de la terre de votre naissance: « Obliviscere popitlum tuiim » .Et vous, désireuse d'être l'épouse de Jésus-Christ, sachant que, suivant la belle parole d'un saint docteur, «Jésus-Christ n'est pas du monde, Christnsnon est circumforaneus » , vous n'avez pas voulu chercher votre Epoux où il n'est pas.
L'époux que vous cherchez, c'est Jésus pauvre et dépouillé, c'est le Jésus de la crèche, c'est le Jésus qui« n'a pas où reposer sa tête »,et, dans le monde, la pauvreté est un opprobre, dont on rougit comme d'un crime , l'amour des richesses une véritable idolâtrie, et l'or une divinité, qui a son temple et ses autels dans tous les cœurs. L'époux que vous cherchez, c'est Jésus humble et caché, c'est le Jésus de Nazareth, c'est le Jésus retiré dans le désert, c'est le Jésus « obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix » ; et, dans le monde, régnent l'ambition, la briguera faim des honneurs et des distinctions, et, dans le monde, l'orgueil est mis au nombre des vertus, Tamour-propre sur la ligne des devoirs. L'époux que vous cherchez, c'est le Jésus pénitent et crucifié, c'est le Jésus de Gethsémani, c'est le Jésus du Prétoire, c'est le Jésus du Calvaire ; et, dans le monde, on ne court qu'après les plaisirs, on ne recherche que les jouissances, on ne respire que pour les satisfactions des sens, et, dans le monde, de quelque côté qu'on porte ses regards, on ne voit que des ennemis de la Croix.
Non, Jésus-Christ n'est pas du monde : « CJiristiis
non est circiunforaneus ». Voilà pourquoi vous l'avez quitté, ce monde, en vous retirant dans cette solitude. Le monde, il est tout entier « plongé dans le mal », suivant l'expression de l'apôtre saint Jean : il semble prendre plaisir à insulter la vertu, à persécuter la piété, à mépriser la religion, à s'inscrire en faux
contre l'Evangile et à se railler même de son Dieu. Aussi, pour vivre dans ce monde, faut-il y être attaché par des nœuds légitimes formés par la Providence elle-même, ou du moins y être appelé par des marques décisives de vocation; mais vous, ma chère enfant, prédestinée à marcher plus étroitement à la suite du Sauveur, vous n'auriez pu y vivre. Voilà pourquoi, timide colombe, à peine aviez-vous effleuré d'un vol rapide la surface d'une terre couverte d'un déluge d'iniquités, que, de peur de contracter quelque souillure, vous vous êtes hâtée de rentrer dans l'arche, ne faisant d'ailleurs qu'obéira la parole de Dieu, qui vous criait : Fuyez, fuyez du milieu de Babylone ; « obliviscere populum iuum. »
Toutefois, ma chère enfant, la séquestration extérieure du monde ne suffit pas, il faut surtout en être séparé de cœur. Vous devrez donc, dans cette retraite paisible, fermer les yeux à l'enchantement de ses spectacles, au prestige de son luxe, au faux éclat de ses honneurs ; vous devrez fermer les oreilles à l'écho de ses joies frivoles, au bruit de ses fêtes, au tumulle de ses divertissements ; vous devrez fermer votre cœur à l'enivrement de ses plaisirs, à ses projets d'ambition, à ses intrigues, à ses espérances illusoires ; vous devrez renoncer à ses richesses, à ses biens périssables, «dont la possession nous charge, suivant l'admirable lan^a^e Je saint Bernard, dont l'amour
nous corrompt et dont la perte nous tourmente». L'époux céleste, continue le grand moine de Clairvaux, ne veut pas de ces trésors éphémères, de ces biens fragiles; la seule beauté de l'âme a droit de plaire à ses yeux : « Non petit dignitatern, non petit hœreditatem, sed oscirfiuu ».
Mais qu'ai-je besoin de vous exhorter à ce renoncement, ma chère enfant ? En jetant un regard, des hauteurs de ce saint asile, sur les vanités du siècle, en contemplant l'Egypte, des profondeurs de ce désert, ou plutôt du sein de cette vraie terre de promission, ne sentez-vous pas votre cœur détaché du monde. et de toutes les choses qui sont dans le monde ? et, aujourd'hui plus que jamais, n'êtes-vous pas décidée à vous écrier du plus intime de votre âme : « O monde, à qui mon Maître n'a pu plaire et qui n'a pu plaire à mon Maître ; ô monde, dont il a triomphé dans les ignominies de sa mort ; ô monde, théâtre de déception et de mensonges, je te quitte etje te renonce. Et vous, richesses du monde, dignités et honneurs du monde, piaisirs du monde, je vous ai pesés dans la balance de la foi, et votre pesanteur m'effraye : allez donc, fardeau de mon âme, allez dans le fond de l'abîme ; abite inprofundum, malœ cupiditates . J' aime mieux vous y voir engloutis que de m'exposer à m'y voir engloutir moi-même pour vous : ego vos mergant, ne ipse mergar a vobis » ?. ..
Cependant, ma chère enfant, vous dirai-je comme autrefois le bienheureux Antoine à ses disciples, ne vous imaginez pas avoir sacrifié beaucoup à Dieu en quittant le monde : « Nemo, cum dereliqnerit man~ dum, glorietur qnasi magna dimiserit ». Vous ne faites que renoncer à de véritables maux déguisés
sous une vaine apparence de bien. - Est-ce perdre un appui, dit le doux et pieux Fénelon, que de jeter un roseau frêle, qui, loin de nous soutenir, nous percerait la main, si nous voulions nous y appuyer ? t Faut-il bien du courage pour s'enfuir d'une maison qui tombe en ruines, et qui nous écraserait dans sa chute ? Et la raison ne nous crie-t-elle pas, par l'organe de saint Bernard, qu'il vaut mieux quitter le monde et ses biens que d'attendre qu'ils nous quittent : « Plane ergo relinquere Ma melius est quant ab eis relinqui » .
Mais il ne s'agit pas seulement pour vous de vous éloigner du monde : le Seigneur exige de vous une séparation bien plus sensible, une séparation bien plus douloureuse, une séparation qui touche aux penchants les plus doux et les plus légitimes que la nature ait mis au fond des cœurs. Oui ne sait combien sont étroits les liens qui vous unissent à une famille chérie ? qui ne sait quelle lutte terrible il faut livrer à la nature pour se séparer de ce qu'on a de plus cher au monde ? Il suffit d'avoir un cœur pour mesurer la plaie saignante qui se fait au plus intime de l'âme, quand il faut quitter le toit paternel, berceau de ses jeunes années, et renoncer aux charmes de la société d'un père, aux douceurs des caresses d'une mère, en s'arrachant de leurs bras ? Combien de vocations surnaturelles ont été étouffées dans des cœurs trop sensibles par le cri de la chair et du sang ? L'Ange du Carmel, l'héroïque Thérèse, nous raconte, dans sa Vie, qu'au sortir de la maison de son père, son âme éprouva les douleurs convulsives d'une mystérieuse agonie, et toute l'énergie de Jeanne de Chantai suffit à peine pour la soutenir dans une si déchirante épreuve.
Eh bien ! je ne veux pas vous le dissimuler, ma chère enfant : si, dans cette séparation, il faut toujours force et courage, oh oui ! vous en avez besoin plus que tout autre, vous qui concentrez sur votre tête toute la tendresse incomparable, tous les trésors d'affection que Dieu a mis au cœur du père le plus dévoué, de la mère la plus aimante ! Mais vous vous souviendrez de cette parole du Sauveur : « Si quelqu'un aime son père ou sa mère plus que moi, il n'est pas digne de moi. » Vous vous souviendrez que vous n'êtes née ni pour vos parents ni pour vous, mais pour ce Dieu à qui vous avez commencé d'appartenir avant même que vous eussiez commencé d'être, et vous ne résisterez pas à la voix secrète du bon Maître qui vous appelle ; vous sortirez du sein de votre famille et oublierez la maison même de votre père : « obliviscere domam patris lui ».
Une consolation viendra, d'ailleurs, alléger les angoisses du sacrifice : il ne me sied pas, ma chère enfant, de faire du pied de cet autel l'éloge de vos parents bien-aimés ; votre cœur filial pourrait s'en réjouir et m'en remercier, mais leur modestie s'en offenserait et me le reprocherait hautement. Je dois pourtant à la vérité de proclamer que vous avez eu le bonheur incomparable, le privilège si rare en ce siècle de naître de parents tout à fait selon le cœur de Dieu, vrais modèles de foi et de piété chrétienne. Aussi, vous le savez comme moi, comprenant qu'il est moins glorieux de donner une reine à un royaume que de donner une vierge à l'Église et une épouse à Jésus-Christ, ils se courbent devant les décrets du Dieu qui vous appelle, ils [se soumettent à sa sainte volonté. Certes, pour eux, je le dis en leur nom et
j'en atteste leurs larmes brûlantes, bien cruelle est la séparation, bien déchirante est la rupture, bien profond est le vide qui se fait autour d'eux. En vous voyant croître sous leurs yeux, ils s'étaient presque identifiés à vous ; vous étiez leur joie, la douceur de leur vie, et ils espéraient que vous seriez plus tard la consolation et le ferme appui de leur vieillesse. Oui, encore une fois, bien plus profond est le vide qui se fait autour d'eux, mais ils ne partagent pas, eux, les préjugés du monde : ils ne se laissent pas influencer par les fausses déclamations qui ont cours dans le siècle sur la nouvelle vie que vous embrassez ; ils ne regardent pas cette maison comme un tombeau, où vous allez mourir, ni cette solitude comme un affreux exil, d'où sont bannies la joie et la paix. Ils savent très bien, d'ailleurs, qu'il ne s'agit pas de mettre entre eux et vous un espace immense et infranchissable : vous ne deviendrez ni invisible ni étrangère pour eux ; loin de cesser de les aimer, vous sentirez votre tendresse filiale se changer pour eux en une charité divine, plus active et surtout plus efficace et plus utile.
N'est-ce pas vrai, parents aimés de cette jeune épouse du Seigneur ? Si vos entrailles s'émeuvent, si vous versez des larmes, c'est parce que vous aimez, et non pas parce que vous regardez comme perdue pour vous celle qui aujourd'hui se sépare de vous. Une voix intérieure vous dit, comme autrefois le Sauveur Jésus à un père désolé : « Votre enfant n'est pas morte, non est mortua pnella ». Un patriarche de l'antique alliance, Jacob, pleura autrefois comme mort son fils Joseph qui avait disparu à ses yeux; et, inconsolable de cette perte, il s'écriait que ses che-
veux blancs descendraient avec douleur dans la tombe. Cependant Joseph était vivant, et le Seigneur ne l'avait enlevé à l'amour d'un père si tendre que pour en faire, à l'heure de la détresse, le sauveur de la famille et de tout son peuple. Tels sont aujourd'hui à votre égard les desseins miséricordieux du Seigneur : en vous enlevant la société d'une fille chérie, il veut vous préparer sans doute, en elle et par elle, jusqu'à votre sortie de ce monde et jusque dans l'éternité, les grâces les plus abondantes, les fruits de salut les plus précieux.
Mais nous n'avons pas encore mesuré, ma chère enfant, dans toute son étendue, le sacrifice que vous demande le Seigneur. Il ne suffit pas à l'âme religieuse de fuir le monde et de briser les liens de la nature : si, pour un époux mortel, on est obligé de quitter son père et sa mère, pour contracter alliance avec l'Epoux des cieux, il faut se quitter soi-même. Celui qui nous a tout donné, dit saint Bernard, veut que nous lui fassions hommage de tout : « totum exigit qui totum dédit ». Le Seigneur demande de vous, ma chère enfant, une générosité sans réserve; prenez donc garde d'user, dans votre oblation, d'une circonspection calculée. La meilleure partie de l'holocauste, celle dont il est le plus jaloux, c'est vousmême, et il vous veut tout entière, il vous le déclare expressément dans son Evangile ; écoutez sa parole, je vous la traduis toute pure et sans exagération : « Que celui qui veut être mon disciple se renonce lui-même, abneget semetipsum ».
Or comment arriverez-vous, ma chère enfant, à ce but sublime de la vie des vraies épouses du Sauveur ? comment pourrez-vous vivre détachée non seule-
ment de ce qui est à vous, de ce qui est en vous, mais de ce qui fait le fond intime de votre être, de vous-même? comment parviendrez-vous à cet état intérieur qui vous permette de dire à Dieu sans présomption : Ou'ai-je pu vous donner, Seigneur, que je ne vous aie point donné? qu'ai-je pu quitter pour vous que je n'aie pas quitté? qu'ai-je pu faire pour m'offrir à vous, comme une hostie vivante, que je n'aie pas fait ?
Vous consacrerez au Seigneur tout votre être en vous désappropriant totalement de vous-même ; vous lui immolerez, dans un holocauste parfait, votre corps et tous ses membres, votre âme et toutes ses puissances, votre cœur et tous ses mouvements. Vous renoncerez à vos sens, en leur refusant l'usage des plaisirs et des jouissances même légitimes, en les dévouant aux sages rigueurs d'une salutaire pénitence et d'une mortification qui, suivant le beau mot de Tertullien, fera votre félicité : « Pœnitentia Jiominis rei félicitas »; et c'est à l'aide de ce renoncement que, comme l'enseigne excellemment saint Bernard, vous arriverez à « être par vertu ce que l'ange est par nature ». Vous renoncerez à votre jugement personnel pour suivre les lumières d'autrui, n'ayant point d'autre ambition que de n'en point avoir, d'autre prétention que de ne prétendre à rien. Vous renoncerez à votre volonté propre, en la soumettant à celle de vos supérieures, que la foi vous fera envisager comme dépositaires de l'autorité même de Dieu. Vous renoncerez à votre liberté, en la captivant sous le précieux joug d'une règle qui sera toujours pour vous l'expression du bon plaisir divin. Oh ! qu'elle sera féconde pour vous, ma chère enfant, cette immo-
lation spirituelle de tout votre être, par laquelle vous frapperez du glaive la nature déchue, en la rejetant loin de vous avec ce poids d'iniquité qui l'entoure et l'appesantit : « Circumstans peccatunt. » ! Qu'il sera précieux, cet absolu détachement de votre propre volonté par l'obéissance ! Si c'est une vraie sépulture, comme l'a dit un saint docteur, ce sera vraiment une sépulture glorieuse. Vous mourrez, il est vrai, chaque jour, comme autrefois l'apôtre saint Paul ; vous ferez tomber à chaque instant un lambeau du vieil homme, pour faire germer sur ses ruines la vie de l'homme nouveau; vous apprendrez même par expérience, comme autrefois Augustin, que cette formation du nouvel homme ne se fait pas sans des douleurs extrêmes : Turbidus parturitione novœ vitœ » ; mais vous aussi, comme ce grand chrétien, vous sentirez la grâce divine, le secours de Celui qui vous a appelée à ce travail marcher à chaque pas devant vous, et votre volonté n'aura qu'à suivre : « Pedissequa non prœvia volontate » ; et, sous l'influence vivifiante de cette grâce, votre âme, à l'exemple de cet arbre mystérieux dont parle quelque part saint Grégoire de Nazianze, qui verdit où on le coupe, et qui semble insulter le fer qui le blesse, parce que ses pertes le fécondent, votre âme, en se nourrissant d'abnégation et de crucifiement, trouvera la vie dans la mort. Plus vous sacrifierez, plus vous compléterez ; plus vous vous dépouillerez, plus vous vous enrichirez; plus vous mourrez , plus vous vivrez , car c'est par le sacrifice absolu, par un dénûment total, par une désappropriation sans restriction ni partage que, vous perdant vous-même, vous vous retrouverez en Dieu. C'est ce que je vais vous prouver rapidement
dans une seconde partie, en vous montrant, ainsi que je vous l'ai promis, les récompenses que Jésus- Christ vous promet en retour de votre sacrifice.
Le Seigneur ne se laisse jamais vaincre en générosité par sa créature ; il se plaît à rendre avec usure ce qu'on lui a donné. Pour lui, vous quittez le monde, et il vous ouvre un asile dans sa sainte demeure, il vous recueille à l'ombre de ses ailes dans le secret de son sanctuaire. Pour mieux vous faire apprécier les délices et les fruits qu'on goûte dans la maison du Seigneur, j'aurais peut-être besoin de vous peindre les misères du monde au sein de toutes les conditions, et les déboires incessants de ceux qui l'habitent. Je devrais vous redire quels troubles les agitent, quels chagrins les accablent, quelles passions les déchirent, quelles jalousies les rongent, quelles disgrâces les désolent, quelles injustices les désespèrent, quels dégoûts ils ont à essuyer et quels rebuts à supporter. Mais à quoi bon ? n'avez-vous pas déjà assez goûté les douceurs de ce pieux asile pour trouver le parallèle que je vous offrirais trop faible, et l'esquisse que je ferais passer sous vos yeux trop imparfaite ?
Depuis le jour où vous êtes entrée dans cette sainte retraite, que je ne puis mieux comparer qu'au jardin fermé dont il est parlé au Livre des Cantiques, n'avez-vous pas déjà sufhsrmment bu, à longs traits, au sein du calme de l'âme et de la quiétude du
cœur, à la source des meilleures bénédictions d enhaut pour vous sentir pénétrée d'une vive et intime reconnaissance envers le Dieu qui vous y a conduite, et vous écrier dans un saint ravissement : « Oh ! Seigneur qu'il fait bon ici » ?
Je le comprends, dans le monde que vous quittez, on ne voit que des spectacles faits pour attrister les regards et déchirer le cœur ; on n'entend que des discours capables de navrer l'âme ; on n'est exposé qu'à des déceptions, à des mécomptes perpétuels, à des agitations sans fin ; on n'est assujetti qu'à des soucis amers, à d'éternelles alarmes, et la solitude où le Seigneur vous reçoit est un lieu béni et sacré, où tout ce que vous voyez vous édifie et vous encourage, où tout ce que vous entendez vous porte à la vertu et vous sollicite à la piété. Vous y goûtez une paix douce et constante, qu'aucun nuage n'altère, qu'aucune crainte n'alarme, qu'aucun désir ne trouble, et que nulle inquiétude ne vient empoisonner. Oui, vous avez « choisi la meilleure part » : quitter le monde et trouver la retraite, c'est fouler aux pieds des biens fragiles et passagers pour conquérir des biens solides et durables ; c'est fuir les ténèbres pour jouir de la lumière; c'est briser les chaînes de la servitude pour respirer en liberté ; c'est sortir d'une mer orageuse pour entrer dans un port tranquille ; c'est trouver un ciel nouveau sur une nouvelle terre. Ah ! je ne m'étonne plus de voir le royal Prophète trouver tant de charmes dans la retraite où il se cachait, loin des regards des hommes et du bruit de sa cour, demeurant en silence avec son Dieu, comme le passereau solitaire sur un toit abandonné. Je ne m'étonne plus d'entendre ce même roi s'écrier que la solitude est une
terre riche et féconde, où croissent les plus belles fleurs et les fruits les plus exquis: « pinguescent spe~ ciosa deserti ». Je ne m'étonne plus d'apprendre que saint Jean-Chrysostôme comparait aux demeures célestes les cellules des âmes retirées du monde, puisqu'elles sont embellies par la visite des anges et du Roi même des anges. Je ne m'étonne plus d'entendre un religieux austère, saint Pierre Damien, appeler une maison religieuse un vrai paradis de délices. Et moi-même, à la vue de tant de biens préparés par le Seigneur dans sa maison aux âmes qui le choisissent pour époux, ayant pour mission de les peindre et ne sachant que balbutier, je n'ai plus que la ressource de m'écrier avec saint Bernard: « Bon Dieu, que de joies tu procures à tes pauvres enfants ; Boue Dens, quanta pauperibus procuras solatia /»
Maislàne se bornent pas les récompenses que J ^sus- Christ vous réserve : pour lui, vous avez non seulement quitté le monde, mais encore vous avez brisé les liens les plus doux, vous avez imposé à la nature le sacrifice le plus sanglant, vous êtes sortie du sein de votre famille ; et voici que, dans ce saint asile, vous devenez membre d'une famille nouvelle, d'une famille toute spirituelle qui vous adopte au nombre de ses enfants. Ce n'est point la chair et le sang qui forment cette nouvelle alliance, mais la grâce et la charité, et les nœuds n'en sont que plus étroits et plus sacrés. Vous entrez dans une famille de vierges, c'est-à-dire d'iimes bénies qui, détachées de leur corps et insensibles à toutes les choses périssables, n'ambitionnent d'autre trésor que celui de la pauvreté, et ne cherchent d'autre consolation que celle de plaire à leur Dieu ; âmes élues qui, absolument mortes à elles-mêmes,
« n'ont de conversation que dans le ciel ; » âmes privilégiées, qu'on peut vraiment nommer, avec saint Paul, « les concitoyennes des saints et les vraies servantes du Seigneur, cives sanctorum et domestici Dei » , et que saint Cyprien appelle « les fleurs du jardin de l'Église et la plus illustre portion du troupeau de Jésus- Christ ». Ces âmes, vous les connaissez, vous les avez vues de près, ma chère enfant, et, plus d'une fois, je vous en atteste, en les contemplant dans le calme du cœur, vous avez été tentée de vous écrier, comme autrefois Antoine, quand il eut vu le grand anachorète du désert, saint Paul, et qu'il eut été témoin de la vie admirable de cet homme de Dieu : « Malheur à moi, qui porte si indignement le nom de solitaire ; j'ai vu un autre Élie, j'ai vu un autre Jean-Baptiste et, pour parler sans figure, j'ai vu Paul, non pas dans une habitation terrestre, mais dans un paradis ». Oui, voici ce que plus d'une fois, vous aussi, n'est-ce pas, ma chère enfant, vous vous êtes dit à vous-même : J'ai vu des anges dans des corps mortels; j'ai vu des vierges dont les vêtements, blanchis dans le sang de Y Agneau, n'ont jamais été souillés d'aucune tache ; j'ai vu des âmes dont le monde n'était pas digne, et qui, renonçant au monde, se sont rendues dignes de Dieu. Eh bien! ma chère enfant, c'est dans cette famille toute céleste que le Seigneur vous introduit, en vous donnant un nDuvei habit avec: « un nom nouveau ».
Vous y trouverez une seconde mère , qui vous adoptera et vous placera au nombre de ses filles bienaimées en Jésus-Christ. Oui, une seconde mère : elle en a, qui le sait mieux que vous? les entrailles et les sentiments. Oh! quel bonheur pour vous de vivre au
sein de cette famille dont tous les cœurs sont confondus dans une union vraiment céleste, parce qu'elle se contracte au cœurmêmede Dieu, dit saint Augustin : « in unam coitur conspiraturque charitatem » ! quelle consolation pour vous de vivre parmi c âmes, mères vénérées, pieuses sœurs, vos compagnes et vos aînées en religion, qui vous soutiendront dans vos faiblesses, vous ranimeront dans vos défaillances momentanées et, portant le joug avec vous, en adouciront les rigueurs ! quelle consolation pour vous de vousdévouer, commesœur,commemère selonlagrâce, à cette candide enfance qui, cultivée par vos soins dévoués, donnera plus tard des exemples au monde, des consolations à la religion, des épouses à Jésus- Christ et au ciel des élus ! Telle est la famille qui vous admet parmi ses membres, telle est la vie dont vous allez jouir. Oh ! qu'elle est précieuse et vraiment digne d'envie !
Enfin, ma chère enfant, pour Jésus-Christ vous vous renoncerez vous-même, mais, en retour, vous trouverez Dieu, qui deviendra « la part de votre héritage et la portion de votre calice». Oh! que n'ai-je le temps, ma chère enfant, de vous montrer tout ce que vous gagnerez dans ce trop heureux échange, dans ce mystérieux contrat, tout à votre profit! Dieu votre héritage : que ce partage est glorieux ! Dieu la portion de votre calice : que cette coupe est enivrante ! Que n'ai-je le temps de vous peindre les communications intimes et délicieuses que vous recevrez dans ce don de Dieu ! Je voudrais vous montrer « ce fleuve de paix » qui, suivant l'expression du Prophète, « viendra inonder votre âme % illuminant vos traits de la plus douce sérénité, remplissant votre intclli-
gence de clartés toutes divines, et entretenant votre cœur, suivant l'expression des Lettres sacrées, comme dans « un festin perpétuel ». Oui, je voudrais la peindre, cette paix que le Seigneur vous réserve, en échange de votre immolation personnelle, cette paix qui, au témoignage de l'Apôtre, « surpasse tout sentiment » ; je voudrais vous la peindre avec les joies spirituelles et célestes qu'elle apporte, et au prix desquelles, dit saint Ambroise, tout plaisir humain n'est qu'amertume, tout bonheur terrestre n'est qu'affliction : « cui comparata omnis jucunditas mœror, oninis saavitas dolor •» . Je voudrais vous redire surtout les chastes et inénarrables délices qu'éprouvera votre âme, dégagée de tout lien, au sein de l'amour qui consommera son union avec son divin Epoux. C'est alors qu'empruntant à saint Bernard l'éloquence embrasée avec laquelle il célèbre les saintes noces de l'âme avec son Dieu, je vous dépeindrais en traits de flamme « la félicité de cette épouse, qui n'aime que pour aimer et être aimée, qui trouve dans le seul amour tout ce qu'elle cherche, tout ce qu'elle désire, tout ce qu'elle espère, qui n'a plus d'alarmes, plus d'appréhensions et ne doute pas plus de l'amour qu'elle inspire que* de celui qu'elle ressent...» Oh! ma chère enfant, je ne viens pas dire que cette paix, que ■cette joie, que ces délices de l'union divine soient la béatitude parfaite : je sais qu'elle ne se trouve pas sur les rivages de ce bas monde ; mais, si les joies d'en-haut ont ici-bas leur avant-goût, si l'éternelle félicité a, comme les temples, un portique, si ce bien souverain peut avoir en nous son signe précurseur, ah! sans doute la paix, la joie de la pieuse épouse du Seigneur, unie à son divin Epoux, est ce reflet, cj
signe, ce portique, ce quelque chose d'indicible qui n'est pas encore pour elle Dieu possédé face à face dans une immortalité étreinte, mais qui en est sûrement la suave anticipation, le religieux pressentiment, en attendant qu'il lui soit donné d'entrer dans l'éternel sanctuaire, caria promesse du Seigneur doit s'accomplir à la lettre et dans toute son étendue : «En vérité, je vous le dis, toute âme qui aura tout quitté pour me suivre, recevra le centuple dès ici-bas et possédera la vie éternelle».
Écriez-vous donc en ce moment, ma chère enfant, écriez-vous du fond de votre cœur avec le Prophète: Que puis-je désirer ici-bas? Dieu est à moi et Dieu me suffit. Je ne veux plus de terres, d'héritage, de revenus en ce monde: Dieu me suffit. Honneurs, dignités, plaisirs, tout cela n'est point pour moi : Dieu me suffit. D'autres auront les joies de la famille, les douceurs du toit paternel, et moi je n'en jouirai plus ; mais Dieu me suffit. Il ne me reste plus rien, pas même ce moi si cher à la nature, j'ai tout sacrifié: mais Dieu me suffit. Il me suffit maintenant, il me suffira tout le temps de ma vie, il me suffira jusqu'à mon dernier soupir, il me suffira dans l'éternité, car. étant mon Dieu, il est mon tout, et tout ce qui n'est pas mon Dieu ne m'est rien.
Mais il est temps, ma chère enfant, de vous laisser accomplir votre sacrifice. Allez donc, bienheureuse victime de la charité de mon Dieu, allez aux pieds de l'autel vous immoler ; allez mourir au monde et à vous-même, pour ne plus vivre qu'au Seigneur. Oui pourrait vous arrêter ? Le Ciel vous contemple avec ravissement ; vos parents bien-aimés, dont la foi courageuse rappelle les chrétiens des anciens jours, loin
d'entraver votre générosité, loin de s'opposer à votre sacrifice, sont heureux par la grâce de vous offrir eux-mêmes au Seigneur. Votre pieuse aïeule, noble tige d'une famille où la vertu passe des pères aux enfants comme un héritage, comptera parmi les meilleures joies surnaturelles de ses derniers jours, celle d'être venue, malgré son grand âge et ses infirmités, mous accompagner jusqu'au pied même de l'autel. Il est d'autres membres de la famille, bien chers à votre cœur, que vous auriez été heureuse d'avoir aussi aujourd'hui à vos côtés, mais peut-être entre-t-il dans les desseins providentiels que ce soit vous-même qui, par votre immolation, leur obteniez une foi assez vive pour triompher d'une nature trop sensible. Allez donc, ma chère enfant, le feu est allumé, l'encens est prêt, le "glaive est tiré, le ministre zélé qui a dirigé vos jeunes années avec un dévouement si paternel dans les voies de la piété et du sacrifice, vous attend avec le voile mystérieux qui doit vous mettre à couvert des séductions mondaines. Allez donc vous offrir en victime au Seigneur Jésus, c'est lui qui vous a appelée, c'est lui qui va vous recevoir, c'est lui qui vous soutiendra dans toutesles promesses que vous avez à lui faire, c'est lui qui vous couronnera dans la gloire, en vous admettant au privilège de marcher à sa suite parmi les vierges. Voilà ce que nous tous ici présents: parents, amis, étrangers, allons demander pour vous et avec vous. Ainsisoit-il.