‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 29 sur 41 · LA PRISE DE POSSESSIONDE LA PAROISSE DE CAUDEBEC-LÈS-ELBEUF · texte numérisé non relu

LA PRISE DE POSSESSIONDE LA PAROISSE DE CAUDEBEC-LÈS-ELBEUF

PRONONCÉE LE 10 AOUT l868

Suivant un beau mot de saint Augustin, le genre humain, par l'effet de sa chute en Adam, était comme un grand malade gisant sur la terre : il portait dans son esprit l'ignorance et l'erreur, dans son cœur les fragilités de la concupiscence, triste fruit du péché; heureusement, continue le même docteur, un médecin puissant est descendu du ciel pour le guérir, c est le Verbe éternel de Dieu, qui s'est révélé au monde, ainsi que nous le dépeint saint Jean, « plein de grâce et de vérité », plein de vérité pour éclairer les intelligences obscurcies, plein de grâce pour fortifier les cœurs. Mais on ne devait pas toujours voir le Sauveur, on ne devait pas toujours l'entendre dans son humanité. Le Soleil de justice devait un jour s'éclipser sur le Calvaire, Jésus-Christ devait remonter au Ciel, d'où il était descendu. Voilà pourquoi, M. F., avant de remonter vers son Père, le Sauveur a voulu laisser auprès des hommes de tous les temps des continuateurs de sa mission, des vicaires de sa charité, des propagateurs de son Evangile ; en un mot, il

a voulu perpétuer dans le monde, à travers les âges, une représentation animée et visible de lui-même, en sorte que toujours, dans tous les siècles, sur tous les points de l'espace, l'humanité pût dire cette parole de l'Apôtre : « Nous l'avons vu, c'était la grâce et la vérité dans iQuriplénitude, plénum grcttiœ etveritatis ». Or, cette personnification toujours vivante de Jésus-Christ sur la terre, la foi vous la découvre dans le prêtre, et c'est pour vous faire bien comprendre ce qu'est le prêtre dans une paroisse que je viens aujourd'hui, M. F., méditer une belle parole du grand Apôtre: « Tout prêtre est pris d'entre les hommes, et est établi pour les hommes , en ce qui concerne le culte de Dieu, afin qu'il offre des dons et des sacrifices pour les péchés, et qu'il puisse être touché de compassion pour ceux qui pèchent par ignorance et par erreur, comme étant lui-même environné de faiblesse ».

Le prêtre, vous l'entendez, M. F., n'a pas été pris parmi les anges; c'est du milieu des hommes qu'il a été tiré: « ex hominïbus assumptus». Tous sont pour lui des frères qu'il doit aimer, des voyageurs qui suivent le même chemin, des amis qu'il a pour mission de soutenir. Il a d'ailleurs lui-même sa part au trésor commun d'infirmités qui pèsent sur toute la descendance d'Adam ; chaque jour, il est condamné à éprouver les misères d'une nature mortelle : « ipse circumdatus est infirmitate ». Mais, à une heure donnée de sa vie, Jésus-Christ l'a pris comme par la main et, après l'avoir purifié dans la prière et la pratique des mâles vertus de l'Evangile, il l'a jeté par terre sur la dalle de son temple, et, en le relevant,

lui a imprimé, avec l'onction sainte, le caractère sacré du sacerdoce. Bien que fragile et mortel, il est devenu le ministre de Jésus-Christ : « sic nos existimet homo ut ministros Christi », l'aide, l'auxiliaire, le coopérateur de Dieu auprès des âmes : « Dei adjutores -swwu/s », mais un ministre tellement attaché à son maître, niais un aide tellement identifié à l'ouvrier souverain qu'il ne fait qu'un avec lui. Aussi les Pères de l'Eglise n'ont-ils pas craint de dire que le prêtre au milieu du monde est le sacrement de Jésus-Christ, c'est-à-dire le signe sensible qui révèle sa présence. et de plus l'instrument qui reproduit son action divine; le prêtre au milieu de son peuple est comme une incarnation perpétuellement vivante de Jésus- Christ : « sacerdos alter Christus ».

C'est le Sauveur, en effet, qui lui confie la mission de le remplacer dans le monde ; c'est Jésus-Christ qui l'investit du noble mandat de continuer son dévouement pour l'humanité : <pro hominibus constitua u r . Il n'est prêtre que pour les hommes : se sacrifier pour leurs intérêts, s'immoler pour leur bonheur, voilà sa vocation, voilà son devoir. C'est pour étendre le règne de Dieu dans leurs âmes, c'est pour les soutenir dans le sentier glissant de la vertu, c'est pour leur procurer la paix, fruit d'une conscience pure, qu'il offre sans cesse des prières et des sacrifices: « lit offerat doua et sacrificiel . Il y en a parmi eux qui, comme d'infortunés vo}-ageurs, s'égarent en ce chemin sombre et plein d'écueils qui s'appelle la vie ; il leur servira de s;uide et de <ruide assuré. Dans ce but, il leur parle de Dieu et de ses commandements, de Jésus-Christ et de ses exemples, de la conscience et de ses devoirs, de l'Église et de son autorité, de

la vie et de son terme, du ciel et des moyens de le conquérir ; et, à rencontre de ces apôtres sans mandat qui sur ces grandes questions viennent exposer leurs opinions, leurs préjugés, leurs conceptions personnelles, et n'ont à offrir qu'une parole humaine qui a nécessairement ses heures de déclin et devient trop souvent la servante de Terreur, lui, il est l'organe même de la vérité, c'est Dieu lui-même qui parle par sa bouche, et sa voix n'est que l'écho de la voix divine : « tanguant Deo exhortante per nos.»

Mais il y a dans l'homme d'autres misères que celle de l'esprit qui se trompe, il y a celles du cœur qui se corrompt et se perd: le prêtre doit compatir à toutes, il doit les guérir toutes. Il n'est pas seulement Jésus- Christ qui éclaire les intelligences en donnant la vérité, il est encore Jésus-Christ qui gagne les cœurs en distribuant la grâce. Voici des âmes exposées au péril, il les en affranchit; voici des cœurs esclaves des passions, il les délivre et les sauve ; voici des consciences enchaînées au péché et souillées par le mal, il brise leurs liens et les purifie. O vous qui êtes défaillants et faibles, venez au prêtre: il va vous ranimer et vous soutenir ; vous qui succombez sous le faix du chagrin et du malheur, venez au prêtre : il va vous relever et vous consoler ; ô vous qui courez dans les sentiers âpres et désolés du mal, 'voici le prêtre sur votre route qui vous tend la main pour vous ramener à Dieu ; ô vous qui gémissez des privations de l'indigence, épanchez votre âme dans le sein du prêtre : il va vous soulager. C'est le prêtre qui bénit l'enfant et crée en lui l'innocence ; c'est le prêtre qui inspire au jeune homme, aux heures même des plus lamentables orages, l'amour de ce qui

conserve et fait resplendir la vie, l'amour de la vertu; c'est le prêtre qui forme, entretient et développe, dans le cœur de tous ceux qui viennent à lui, le courage invincible du devoir et partant l'honneur et la dignité; en un mot, parle prêtre, Jésus-Christ continue cette bienfaisante mission dont parle l'Evangéliste sacré: il redresse toute langueur, il guérit toute infirmité, il agit sur toutes les conditions, sur tous les âges, il se montre visible à tous par l'action puissante de sa grâce: « qui condolere p jssil Us qui ignorant et errant ».

Voilà le prêtre, M. F., aux yeux de la foi ; voilà le prêtre dans une paroisse : c'est Jésus-Christ continué parmi vous, parlant par sa parole et agissant par son action. Et, si en paraissant aujourd'hui pour la première fois au milieu de vous, envoyé par réminent pontife qui est l'Évêque de vos anus (i), je vous expose, dans un rapide tableau, sa glorieuse dignité, sa sublime mission, ce n'est point avec l'intention de vous offrir une apologie, encore moins un éloge, ce n'est point pour vous énumérer nos droits, c'est pour vous faire connaître nos devoirs. Dans les maximes du divin Maître, en effet, le droit est le devoir, la puissance est un service public, l'élévation est un engagement au sacrifice, et la dignité une mission de dévouement. Nous aimons donc à vous le dire tout haut, M. F., nos droits sont des devoirs: c'est le devoir de vous instruire, le devoir de vous purifier du péché, le devoir de consoler vos peines, le devoir de vous sauver et, pour tout résumer en un mot, le devoir d'être le serviteur de vos âmes, à l'exemple du

(i) Le Gard nal de Bonnechose (N. de I'Édit.).

Sauveur, qui n'a pas craint de dire qu'il venait non pour être servi, mais pour servir : « Non veni ministrari sed ministrare ». Et, si les devoirs sont de notre côté, les droits sont pour vous: vous avez le droit de nous demander la vérité, le droit de nous demander le pardon, le droit de nous demander l'espérance et la consolation, le droit de nous demander Dieu, le droit de nous demander tout ce qui peut vous faire du bien, et cela, remarquez-le bien, au prix de nos veilles, de notre repos, de notre vie, et cela sans autre récompense que celle que chercha Jésus-Christ, notre Maître icibas : le double bonheur de faire du bien et de souffrir pour vous et pour Dieu : « Tmpendar et super impendar pro animabus vestris ».

N'était-ce pas, M. F., l'unique ambition du prêtre vénérable que la mort vient de vous enlever (i) ? Je ne voudrais pas rouvrir vos plaies encore à peine cicatrisées ; pourtant puis-je oublier qu'il y a quelques jours vous étiez réunis en foule, silencieux et attristés, dans cette église ? Paroissiens pleins de foi, vous veniez rendre à un Pasteur estimé les derniers devoirs ; enfants dévoués, vous veniez payer à un père un douloureux témoignage de votre reconnaissance. Quatorze années durant, il vous prodigua les soins de son ministère, et toujours vous vous rappellerez avec gratitude les fruits de salut qu'il a produits au milieu de vous. Le considériez-vous montant à l'autel ou priant le Dieu Eucharistique au pied du tabernacle, où il aimait à passer de longues heures ; recueilliezvous sa parole tombant du haut de la chaire sacrée,

(1) M. l'abbé Philippe (N de l'EDlT.).

ou étiez-vous l'objet de son infatigable dévouement au tribunal de la paix et de la réconciliation; le suiviez-vous au chevet des malades ou dans les autres œuvres extérieures de sa mission pastorale, toujours vous trouviez en lui l'homme de bien qui se consacrait avec abnégation au service de ses frères, le prêtre de devoir qui travaillait à être à la hauteur de sa noble mission, le pasteur zélé qui portait son troupeau dans son cœur ; toujours vous aimiez à reconnaître en lui le représentant de Jésus-Christ près de vous.

En vous rappelant, M. F., celui que vous avez perdu, n'avons-nous pas à craindre, nous qui devons le remplacer, de souffrir quelque désavantage de la comparaison? Certes, M. F., si nous n'envisageons que l'absence des vertus qui nous manquent, le défaut des talents que nous ne pouvons vous offrir, nous serons effrayés de la tâche laborieuse qui nous est imposée. Mais nous avons confiance en Dieu qui nous envoie; il sait, lui, que nous ne nous sommes point appelé nous-même, et il nous est permis de répéter avec saint Léon : * Celui de qui vient le fardeau sera mon soutien et mon assistance, et, pour qu'un homme aussi faible ne succombe pas sous le poids d'une si grande charge, celui qui m'a conféré la dignité, me conférera la force: « dabit ipse virtutem qui contulii dignitatem » . Nous comptons sur les sages conseils du vénérable chef de ce canton ecclésiastique(l), qui a bien voulu nous présenter à vous et qui nous soutiendra, au milieu des difficultés de notre

(1) M. l'abbé Buisson, curé -doyen de Saint -Jean d'Elbeuf .(N. de I'Édit.).

tâche, de la triple autorité de sa science, de sa vertu et de son expérience. Un inappréciable secours nous est offert dans le zèle de ces deux bons prêtres, nos deux collaborateurs, si justement chers à toute la paroisse, eux dont )e mérite et le dévouement ont déjà fait tant de bien parmi vous, et que, pour notre part, nous avons appris à aimer du jour où nous les avons connus. Nous serons secondés, c'est notre confiance, par le premier magistrat qui préside, entouré de l'estime universelle, à l'administration de cette commune, ainsi que parles hommes honorables qui partagent avec lui le fardeau des affaires et des intérêts de tous. Ils comprennent, comme nous, qu'il n'y a pas de progrès réel, et partant de vrai bonheur sans la religion. Ils n'ont, comme nous, qu'un même but : vous rendre plus heureux en vous rendant meilleurs ; voilà pourquoi nous aimerons à nous aider mutuellement dans la poursuite de l'objet commun de nos désirs. Nous aurons encore pour nous le précieux concours des membres si religieux et si dévoués de notre Conseil de Fabrique : leurs dispositions bienveillantes nous offrent un doux encouragement, et il nous sera consolant de nous concerter et de nous entendre avec eux sur l'ornementation, la décoration et, au besoin, l'agrandissement de la maison de Dieu et sur la pompe du culte sacré. Enfin, M. F., notre cœur veut vous le dire, nous sentons le besoin de compter sur votre confiance et votre attachement à tous. Mais est-ce illusion de notre part? Il nous semble que votre sympathie nous est déjà acquise. Comment ne serais-je pas touché des empressements de votre foi et de votre piété, et de ce mouvement religieux et spontané qui vous porte, avec un concours

unanime, au devant de celui que le Ciel vous envoie ?

Comment ne serais-je pas touché du consolant et respectueux recueillement avec lequel vous écoutez ma parole, malgré son infirmité ? M. F., je ne crois pas me tromper, j'y vois des témoignages d'affection qui saisissent et pénètrent mon âme, et auxquels je ne puis répondre que par des larmes d'attendrissement.

Pour moi, M. F., je vous le dis sans phrases : je vous connais à peine, je n'ai pu pressentir que de loin les joies surnaturelles que vous promettez à mon ministère, et déjà je sens dans mon cœur pour vous tous un sentiment plus élevé, plus étendu, plus généreux que tous les sentiments de la terre, un sentiment à part, que Dieu crée dans le cœur de ses prêtres quand il les députe vers un peuple, l'amour d'un pasteur dévoué, et il me semble que je puis vous dire avec saint Paul : «Dieu m'est témoin avec quelle ten dresse je vous aime dans les entrailles de Jésus-Christ, testis est milii Deus quomodo cupiam ouuies vos in visceribus Jesu Christi ». Oui, M. F., déjà je me sens tellement identifié avec vos âmes que je veux désormais jouir de votre bonheur et souffrir de vos peines, comme un père vis-à-vis de ses enfants. Vos amis pourront vous trahir, vos protecteurs vous oublier, je prends dès ce jour l'engagement d'être toujours à vous dans la mesure de mes forces et de la volonté ds Dieu. Toujours vous me trouverez près de vous pour recueillir vos larmes, pour consoler vos douleurs, pour subvenir à vos besoins, pour vivre, pour travailler, pour souffrir avec vous.

Jeunes enfants, vous qui trouvez ici des maîtres, des maîtresses dévoués, qui se consacrent à votre

instruction avec un zèle au-dessus de tout élo°-e, nous aimerons à vous initier aux premiers enseignements de la foi et à diriger vos pas encore chancelants dans le sentier du bien. Jeunes gens, jeunes personnes, arrivés à cet âge de l'existence où l'on ne rencontre qu'écueils et précipices, vous nous verrez toujours dévoué à vous guider, à vous soutenir comme un père dans les luttes sanglantes de la vertu. Pères et mères de famille, dont le cœur inquiet et tourmenté semble ne plus connaître que les déceptions et les mécomptes, les lassitudes et les perplexités, nous serons heureux de vous assister de nos conseils. Vieillards penchés déjà sur le bord de la tombe, nous travaillerons à vous adoucir l'amertume des derniers jours et à vous diriger sûrement dans la suprême traversée, vers le port du salut. Riches, vous nous permettrez de vous considérer comme les dispensateurs des biens de laProvidence ici-bas. Pauvres, portion chérie du troupeau de Jésus-Christ, ouvriers, dont la condition pénible a été si ennoblie par l'artisan divin de Nazareth, nous nous appliquerons à alléger vos besoins, et, si la disproportion des ressources aux nécessités ne nous permet pas toujours de les soulager, toujours vous nous trouverez compatissant à vos peines. En un mot, M. F., à partir de ce moment nous voulons être pour vous tous un père, un ami, un pasteur, un sauveur, trop heureux si, au terme de la carrière, après avoir reproduit fidèlement Jésus-Christ, notre maître, parle zèle, comme nous le reproduisons par la puissance, nous pouvons faire dire de nous à cette paroisse régénérée par notre ministère : « Il a passé en faisant le bien, pertransiit benefaciendo ». Ainsi soit-il.

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