PRONONCÉE LE II DÉCEMBRE 187I DANS L'ÉGLISE SAINT-ROMAIN DE ROUEN
Époux Chrétiens, Parmi les heures qui se partagent la vie humaine, en ce pèlerinage de la terre, il en est de solennelles, qui ont le privilège de faire naître au fond des cœurs les plus pures, les plus douces émotions. Telle est celle qui vient de sonner pour vous en ce moment où vous vous présentez à l'autel pour demander humblement à votre Dieu, dans une bénédiction qui découle de son cœur, la consécration de votre alliance. Inspirés par un sentiment qui me touche et dont je vous remercie, autorisés par la bienveillance marquée du digne et vénéré pasteur de cette paroisse, vous m'avez appelé à l'honneur de recevoir vos serments ; c'est donc pour moi un devoir de vous rappeler les enseignements de notre foi sur la dignité du mariage, et c'est ce que je vais essayer en quelques mots, non sans trembler pour l'infirmité de ma parole en face d'une assistance si imposante, si honorable, où mon œil découvre de si nobles illustrations.
C'est Dieu lui-même, vous le savez, qui, aux premiers jours du monde, institua de sa parole souveraine et créatrice l'union des époux : n'avez-vous pas, comme moi, présente à la pensée cette première page de nos saints livres, où l'écrivain inspiré nous représente Adam seul, au jardin des délices, sous l'œil du Père de tous les êtres ? Mais, comme si un nuage de tristesse eût pu, en ce lieu de bonheur, assombrir la sérénité de son front, le Seigneur prend en commisération son isolement et, creusant son flanc dans les régions voisines de son cœur, en détache un ossement superflu, et lui crée, lui façonne, dirai-je le mot du texte divin? lui «édifie» une compagne, qui puisse être son soutien et sa joie. Eh bien! votre présence ici me rappelle l'action divine, ou plutôt, sous l'écorce du fait biblique, je découvre l'annonce prophétique de la cérémonie qui vous amène en ce sanctuaire. Le Dieu de bonté n'a pas voulu, Monsieur le Comte, que vous portiez seul jusqu'au bout de la carrière le fardeau de l'existence, et il vous offre une compagne fidèle et dévouée qui puisse charmervotre vie, et être pourvous une aide, un soutien, un secours, « adjittorium». Vous connaissez mieux que moi les industrieux ressorts mis en jeu par la suprême Sagesse, qui dirige tout, pour vous faire rencontrer la jeune personne qu'elle vous réservait dans les trésors de sa libéralité. Vous avez déjà, j'en suis sûr, remercié la Providence. Eh bien ! voici la consécration de l'œuvre divine. Voici que ce même Dieu va lui-même intervenir tout à l'heure comme le témoin, comme le garant de votre union. Oui, c'est lui, ce Dieu qui, aux jours d'innocence, donna dans l'Eden la première bénédiction nuptiale, c'est lui qui
vous a convoqués au pied de son autel; c'est lui qui va cimenter votre alliance, en vous bénissant par les mains de son ministre ; c'est lui qui va, pour ainsi dire, détacher de son trône un reflet de sa propre gloire pour en couronner vos fronts.
Noble déjà dans son institution primitive au berceau même du monde, le mariage l'est plus encore depuis Jésus-Christ, qui l'a ratifié et transformé en un sacrement. Par la consécration qu'elle reçoit dans l'enceinte du temple sacré, par l'intervention de la religion divine, sous le patronage de laquelle elle se forme, l'alliance nuptiale est le signe d'un grand mystère, c'est la représentation vivante, l'image fidèle de l'union la plus auguste qui ait honoré ce monde, de l'union de Jésus-Christ avec son Église. Tel est l'enseignement des saintes Lettres. Encore quelques instants, jeunes époux, vous allez vous donner l'un à l'autre ; en vous jurant une foi que rien ne viendra altérer ni trahir, vous représentez le Christ sauveur se penchant vers la race humaine avec le dévouement d'un époux et se donnant pour toujours à l'Église, à la grande société des âmes, son immortelle épouse. Vous allez vous promettre mutuellement, au nom du ciel, un amour dévoué, qui de deux noms ne fasse qu'un seul nom, de deux âmes qu'une seule âme, de deux vies qu'une seule vie ; vous retracez l'amour de l'Homme-Dieu pour son Église, amour qu'il a scellé de son sang dans le plus grand des sacrifices, celui du Calvaire, amour qui l'identiiie à cette Église, dans laquelle il vit incarné et perpétué visiblement à travers les âges.
Touchant symbole d'un grand mystère, le mariage est aussi une force qui opère la grâce, et la verse à
flots, pour toute la durée de la vie, dans les cœurs des époux bien disposés. L'alliance nuptiale a pour base l'union des cœurs. Eh bien ! c'est l'effet et l'honneur du mariage béni par la religion d'ennoblir, d'élever, de transfigurer cette union, en mêlant à l'amour un sentiment sacré de respect et de vénération réciproque. C'est l'effet du mariage chrétien de rendre ceux qui le reçoivent avec un cœur purifié capables de vivre l'un pour l'autre, mais toujours sous l'œil de Dieu; de se dévouer l'un à l'autre, mais toujours dans la dépendance de la volonté de Dieu ; de s'aimer l'un l'autre plus et mieux que tout au monde, mais toujours moins que Dieu. C'est l'effet et l'honneur du mariage chrétien d'imprimer à l'attachement mutuel des époux une onction de force et un caractère de stabilité, en le basant non point sur des attraits éphémères, sur des charmes que les années amoindrissent ou emportent, sur la jeunesse qui passe, sur la beauté extérieure qui s'altère ou se fane, mais sur la première des beautés, sur la beauté qui ne vieillit point, sur la beauté qui est comme l'ombre, comme le reflet de Dieu en l'homme, sur la beauté morale, sur la vertu.
Oh! heureux êtes-vous, jeunes époux, qui aujour. d'hui, au sacre de vos noces, prenez Jésus-Christ pour ciment de vos cœurs. Votre union, selon le mot de saint Pierre, « est pleine d'honneur». Réalisant l'admirable définition d'un grand chrétien de nos jours, votre mariage est un double sacrifice ; vous êtes deux sacrificateurs, et vous avez dans les mains chacun une coupe : dans l'une, la grâce, la modestie, la bonté ; dans l'autre, la force, l'autorité, le dévouement. Et, comme, j'aime à le penser, vos coupes sont
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également pleines, il y a la perfection de l'alliance, et Dieu va vous combler de ses grâces les plus fécondes. Graves pourront être les responsabilités de votre vocation nouvelle, il y aura toujours entre vous une noble émulation de générosité, une solidarité intime d'efforts pour le bien, une communauté parfaite de vie morale et religieuse.
Vous, Monsieur le Comte, appelé à représenter Jésus-Christ suivant le mot de saint Paul, qui nous dit que « le mari est le chef de la femme, comme Jésus-Christ est le chef de l'Église », vous voudrez vous modeler sur le Maître divin pour l'exercice de l'autorité. Ce sera le pouvoir aux mains de l'amour, qui tient le sceptre, et au service de l'amour, qui se soumet ; vous pourrez commander, mais par dessus tout vous aimerez. C'est une compagne qui se donne à vous pour le voyage de la vie : vous lui servirez de guide et de conseil, vous serez sa force et son appui, vous l'assisterez d'un dévouement qui ne s'épuise jamais dans les jours sombres ou sereins, heureux ou malheureux; car, en ce monde, cù est le ciel si pur qui n'ait pas de nuages ? où est la vie, même la plus enviée, qui n'ait ses tristesses et ses peines ? En un mot vous ne vivrez que pour elle, comme elle ne vivra que pour vous.
Tels sont vos sentiments, Monsieur le Comte, nous n'en doutons pas. Membre d'une famille où la foi, la vertu et l'honneur se transmettent des deux côtés comme patrimoine héréditaire, avec la noblesse du rang et l'illustration du nom, vous aimez à vous montrer digne du sang dont vous êtes sorti. A l'école d'un père dont toute la vie n'a été que la continuation de la tradition de ses aïeux, sur les genoux
d'une mère, sa digne émule, dont le cœur renferme, avec une source intarissable de tendresse, des trésors d'énergie morale, vous avez appris ce qu'il y a de vraie grandeur dans la pratique constante de la religion et dans le dévouement à la famille, au pays, à l'Église. Hélas ! pourquoi faut-il que la mort soit venue, en vous l'enlevant si tôt, ce père tant aimé le priver de la joie qui aurait aujourd'hui fait battre son cœur ? Ne le plaignons pas pourtant, il nous le défend : n'est-ce pas lui qui, père héroïque d'un héroïque fils, laissait tomber ces mots de son grand cœur, en apprenant la mort glorieuse du jeune défenseur de la plus sainte des causes, que vous appeliez du doux nom de frère (i) : « Quand Dieu fait l'honneur à un père de lui donner un martyr, ce père serait indigne de cet honneur, si par sa soumission il n'entrait pas dans le sacrifice : aussi, plus détaché que jamais de la terre, je prie Dieu qu'il me rende digne d'aller rejoindre mon fils au Ciel, qu'il a conquis par son sang » ? Ce sang est le vôtre, Monsieur le Comte, et voilà pour quoi je ne m'étonne pas qu'à cet âge de la vie où tant d'autres font naufrage dans la foi et dans la vertu, vous puissiez présenter cette vitalité de christianisme qui fait la force du jeune homme, et cet amour inébranlable du devoir qui est son auréole, sa couronne. Aussi est-ce pour vous récompenser que Dieu vous présente cette jeune compagne, en vous confiant sa destinée et son bonheur: « millier bona dabitîir viro pro factis bonis ».
Et vous, Mademoiselle, dans cette union qui va être scellée, vous représentez l'Église : vous aimerez
(1) M. Alfred de Nanteuil tué à Castelfidardo. (N. de I'Édit.)
à vous former sur ce modèle sacré, et vous serez vis-à-vis de votre époux dans la môme dépendance que l'Église vis-à-vis de Jésus-Christ. Vous lui serez soumise comme à votre chef et à votre soutien ; entre vous et lui il y aura la plus douce harmonie, la plus heureuse égalité ; il aura l'autorité, mais il s'inclinera par l'affection; vous aurez la dépendance, mais vous vous élèverez par la dignité et l'ascendant de la plus aimable vertu. Vous répondrez à son dévouement par vos attentions délicates à lui plaire; vous partagerez ses peines, comme il partagera les vôtres. Par l'aménité du caractère, par une suave bonté, par une attrayante douceur, vous voudrez être la joie, le charme de son existence. Le jour où il pourrait avoir à subir des meurtrissures de cœur, vous serez et la voix qui console et le parfum qui embaume ; en un mot vous réaliserez pleinement la parole du Sage: « Vous serez à son foyer ce que la lumière est au firmament, vous mettrez un trésor de paix dans sa vie » ; et, en entrant dans une famille où le Ciel jaloux est venu enlever prématurément avec le chef et le jeune martyr une fille ou plutôt un ange, qui semblaitn'être pas faite pour ce monde, vous vous appliquerez, avec vos nouvelles sœurs par l'alliance, à cicatriser les plaies non encore fermées de celle qui devient aujourd'hui pour vous une seconde mère.
Comment, d'ailleurs, Mademoiselle, pourrait-il en être autrement ? Oui ne sait, qui ne répète en ce moment tout bas que vous apportez dans votre maturité les fruits de l'éducation la plus cultivée ? Oui ne connaît les sentiments chrétiens et la piété pratique qui n'ont cessé de se développer en vous
jusqu'à ce jour, sous la bénigne influence des exemples les plus éloquents, parce qu'ils étaient les plus irrésistibles et les plus chers, les exemples de la famille ? Qui ne sait que vous tiendrez à honneur d'être l'image d'une mère dont vous connaissez si bien les trésors d'affection et d'intarissable dévouement, qu'elle a puisés comme à leur source au cœur d'un grand-père et d'une grand'mère qui sont pour vous à juste titre l'objet d'un véritable culte et qui, après avoir joui avec prépondérance de l'estime publique, reçoivent, avant de terminer leur carrière, d'un fils (i), éminent entre tous ses concitoyens, la plus noble récompense dans l'illustration, disons mieux, dans l'immortalité de leur nom ?
Et maintenant daigne le Ciel, époux chrétiens, écouter mes vœux, ceux de vos parents, de vos amis, de toute cette honorable assistance ici réunie pour une commune prière. Daigne le Dieu de l'Évangile, le Dieu d'amour, qui tout à l'heure va s'offrir sur l'autel en votre faveur, verser sur vous pour toute la durée de votre vie ses meilleures grâces, ses plus abondantes bénédictions'. Puissiez-vous, toujours unis dans une affection qui ne connaisse ni les nuages, ni les défaillances, couler des jours aussi heureux qu'il est possible de les goûter en ce voyage de la terre, jusqu'à ce qu'il vous soit donné de vous retrouver dans cette union des cieux où l'on peut s'aimer toujours, sans connaître les séparations déchirantes. Ainsi soit-il.
(i) M. Pouyer-Quertier, sénateur (N. de I'Edit.).