PRONONCÉE LE 21 NOVEMBRE
NOS TRÈS CHERS FRÈRES
Il y a quatre ans, à pareil jour, en cette fête de la Présentation de la Très Sainte Vierge, le mouvement et la vie s'éveillaient dans cette maison auparavant inhabitée. Une colonie d'humbles vierges, connues sous le nom de Petites-Sœurs des Pauvres, venait de faire son apparition dans cette cité, et l'autorité diocésaine, qui, toujours préoccupée du soulagement de la misère et de la pauvreté, avait appelé ces anges visibles de la charité, les installait en cet asile. Le digne collaborateur (i) que vous voyez à mes côtés était là, leur souhaitant la bienvenue, avec une pieuse joie et dans un élan de dévouement qui ne devait pas connaître les défaillances; il était là, bénissant ce sanctuaire et faisant descendre sur cet autel ce Dieu Emmanuel qui fait ses délices de fixer sa résidence au milieu des enfants des hommes : « Deliciœ mecz esse cum filiis hominum », ce Jésus Eucharistique
(t) M. le vicaire général Fournier (N. de I'Édit.).
dont la présence est pour l'âme, en cette vallée de nos maux, un doux paradis, c'est le pieux auteur de Y Imitation qui l'affirme : « Esse cnm Jesit dalcis paradisus ».
Aussi est-il vrai de dire, n'est-ce pas, mes chères Petites-Sœurs? bien que vous fussiez venues d'une province fort éloignée, bien que tout ici vous fût .inconnu, bien que cette région fût pour vous comme une région étrangère, une terre d'exil, vous étiez saintement heureuses. La sérénité de votre âme se reflétait dans la lumière de votre front, la joie intime de votre cœur se trahissait par le doux sourire de vos lèvres ; « Quando Jésus adest, totum bonum est, quand Jésus est présent tout est bon ».
On a recueilli, N. T. C. F., sur les lèvres d'un homme tristement célèbre ces accents douloureux : « J'ai passé à travers les peuples : je les ai regardés, ils m'ont regardé ; nous ne nous sommes pas reconnus : l'exilé partout est seul ». 11 n'en pouvait être ainsi de ces jeunes vierges à leur arrivée parmi vous : la sympathie des âmes nobles et élevées leur fut acquise dès le premier jour. Ne sont-elles pas à nos yeux comme une gracieuse et touchante image de notre sainte Religion? Ne portent-elles pas un des noms qui résonnent le plus doucement à nos oreilles, un des noms les plus aimables, les plus chers, les plus sacrés à nos cœurs?
Vous savez, d'ailleurs, pourquoi les Petites-Sœurs ont renoncé à toutes les jouissances, même les plus légitimes, de ce monde, vous savez pourquoi elles ont embrassé la pauvreté, la pénitence, 'le sacrifice : c'est pour se consacrer sans réserve, sans partage au soulagement d'une portion souffrante de l'humanité;
c'est pour consoler les derniers jours, sur cette terre, des vieillards pauvres, infirmes, délaissés. Le monde les plaint d'avoir abandonné, aux meilleures heures de la vie, et leur foyer et leur famille, avec toute la douceur des affections ; elles ont su se créer une famille d'adoption qui a hérité de tous les trésors de sensibilité et de piété filiale que recèle leur cœur.
Vous seuls pourriez nous apprendre, vous, bons vieillards, qu'elles ont recueillis ici sous leur toit, et l'exquise tendresse de leur dévouement et la délicatesse de leur compatissante bonté. Hier encore, vous étiez pour elles des étrangers; aujourd'hui, elles vous aiment comme des sœurs, elles vous soignent comme des mères. Que de larmes elles ont essuyées dans vos yeux! que de plaintes et de murmures elles ont comprimés sur vos lèvres, et même convertis en accents de joie et de reconnaissance! à combien de vos besoins n'ont-elles pas subvenu ! quels services de toute sorte ne vous rendent-elles pas incessamment, à chaque heure du jour et de la nuit !
Qui ne le sait, N. T. C. F. ? Pour leurs bons vieux, pour leurs bonnes vieilles, les Petites-Sœurs se font mendiantes, servantes, infirmières.
Où vont-elles, quand vous les voyez passer, avec leurs robes grossières et leurs pesantes mantilles, dans vos rues, dans vos marchés, au milieu de vos places, peu soucieuses de l'indifférence des cœurs secs et égoïstes et des rebuts quelquefois insolents des ennemis de la Religion? Vous ne l'ignorez pas, vous qui leur ouvrez toujours votre porte avec empressement et bonheur, vous qu'elles se plaisent à saluer du beau nom de bienfaiteurs et de bienfaitrices: elles vont solliciter les miettes qui tombent de la
table des riches ; croûtes de pain aussi bien que restes de viande et débris de légumes, modeste obole aussi bien que riche pièce de monnaie, tout leur est bon; elles reçoivent tout, même l'insulte, avec le sourire gracieux de la reconnaissance; et, quand elles rentrent dans leur demeure, leur charité a des secrets industrieux pour préparer les repas de leurs chers .hôtes.
Avez-vous quelquefois assisté à un des repas de la famille des Petites-Sœurs des Pauvres ? Pour moi je n'ai jamais mieux compris qu'en cette circonstance la parole des Lettres sacrées : « Honora personam senis, honorezla personne du vieillard ». Quelle déférence, quelle sollicitude, quelles prévenances, quel empressement maternel de la part des Petites-Sœurs pour servir leurs vieux enfants ! A l'exemple de leur doux Sauveur et Maître, qui s'est fait le serviteur de tous, elles peuvent dire et répéter sans cesse : « Nous ne sommes pas ici pour être servies, mais pour servir, non veni nrinistrari, sed ministrare , » . Pour les vieillards donc la meilleure part ; les restes, ramassés avec une prévoyante économie, sont la nourriture des Petites-Sœurs.
Quand de pénibles et humiliantes infirmités, cortège souvent ordinaire de la vie à son déclin, viennent aggraver l'épreuve des vieillards, les servantes se transforment en infirmières. Ah ! c'est alors, surtout alors, que se révèlent la foi vive et la tendresse de cœur des Petites-Sœurs. P our elles ces infortu nés sont, suivant le mot d'un saint docteur, la personnification vivante et comme le sacrement du Dieu de la Passion ; ce sont, à la lettre, les frères de Jésus- Christ souffrant. Aussi avec quelle abnégation mêlée
de respect, elles les assistent, les soignent et veillent à leur chevet ! avec quelle inépuisable et toute maternelle bonté elles leur donnent leur temps, leur cœur, leurs larmes, leur vie ! Voilà la Petite-Sœur. Sa charité se mesure, toutes proportions gardées, aux dimensions de la charité du divin Crucifié. C'est l'amour jusqu'à la désappropriation totale, jusqu'à l'oubli complet de soi-même.
Je ne sais, N. T. C. F., si je me fais illusion, il me semble que, plus d'une fois, les bons vieillards adoptés par les Petites-Sœurs ont adressé, sous une forme ou sous une autre, à ces anges qui les gardent, ces paroles touchantes : « Soror nostra es : crescas in mille niillia ; vous êtes notre sœur, croissez en mille et. mille générations». Nous nous croyions prédestinés à finir dans de sombres angoisses notre pèlerinage en ce monde ; vous avez illuminé d'un doux rayon de soleil le terme de notre course. Vous avez été pour nous, dans le temps de l'épreuve, une aimable apparition de la bonne Providence : « Soror nostra es, vous êtes notre sœur». C'est vous qui, en nous recueillant sous un toit où habite le Dieu qui relève et qui console, nous avez appris à le connaître et à l'aimer, et, par cette connaissance et cet amour, à trouver doux et léger le pesant fardeau de la misère et de l'infirmité : « Soror nostra es, vous êtes notre sœur ». C'est qu'en ces jours désolants, où tant d'autres vieillards, nos contemporains, pauvres comme nous, malheureux comme nous, meurent sans prêtre, sans religion, sans Dieu, vous nous ménagez, grâce au ministère du bon aumônier dont le désintéressement éo-ale le zèle, l'inappréciable bienfait de quitter la terre avec l'espérance et la sécurité dans l'âme : « Soror nostra
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es, vous êtes notre sœur ». Mais, puisque vous savez le secret de faire tant de bien, multipliez-vous; que votre nombre s'accroisse, que votre rayonnement s'étende, que votre sphère d'action s'élargisse ; « croissez en mille et mille générations, crescas in mille mil lia. »
J'unis ma voix à celle des hôtes privilégiés de cet asile et, moi aussi, je dis aux Petites-Sœurs: Voici que la libre-pensée crée ses hospices pour la vieillesse, pour la pauvreté et la maladie, et, par avance, il est stipulé, décrété que le crucifix n'y paraîtra pas, que le prêtre en sera banni, que le Jésus de l'Eucharistie n'y trouvera pas sa place, que le nom même de Dieu n'y sera pas prononcé. C'est donc l'heure plus quejamais de vousmultiplier, ô bonnes Petites-Sœurs, en offrant à un plus grand nombre de vieillards délaissés, avec une place sous votre toit, le crucifix qui console, le prêtre qui pardonne, le Dieu qui sauve et récompense.
Pourquoi notre prière ne serait-elle pas entendue ? Nous désirons l'agrandissement de cet asile hospitalier, parce que c'est le besoin impérieux de cet asile et de ce diocèse, et les Petites-Sœurs, elles, ambitionnent, avec une sainte passion, le bonheur de voir se développer leur famille adoptive. Déjà elles ont fait appel à la science d'un architecte non moins habile que dévoué et au zèle d'un entrepreneur plein d'activité. Les travaux sont commencés, vous venez de le constater. Nous sommes venus ici bénir la construction et poser la première pierre de l'angle ; mais, vous le pressentez, les Petites-Sœurs comptent sur vous, et c'est en leur nom que nous venons faire un appel pressant à votre charité. Il ne sera pas dit que
les enfants de ténèbres sont plus généreux et plus pressants que les enfants de lumière. Celui qui a pitié du pauvre, prête au Seigneur à intérêt : « fœneratur Domino qui miseretur pauperis ». Donnez donc, donnez largement aux Petites-Sœurs: leur maison est vraiment une succursale de la grande banque du Ciel. Du capital que vous verserez entre leurs mains, Dieu, n'en doutez pas, vous servira exactement les dividendes à vous-mêmes et à tous ceux qui vous sont chers, en attendant le jour où vous recevrez, en remboursement, plus que le centuple, vous recevrez le trésor de l'éternelle béatitude. Ainsi soit-il.
ALLOCUTION