‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 32 sur 41 · PRONONCÉE LE II DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

PRONONCÉE LE II DÉCEMBRE

Éminence (i), Messieurs,

Si jamais j'ai compris la vérité de l'adage, souvent cité, honor omis, c'est surtout aujourd'hui que j'ai pour devoir de prendre la parole, après les maîtres dans l'art du bien penser et du bien dire^ que nous venons d'entendre. Je consens pourtant à oublier le côté redoutable de ma mission pour ne songer qu'aux douces jouissances éveillées en mon âme, en cette fête de l'intelligence, au souffle d'un langage si lumineux, si élevé, si plein de distinction, si éloquent. Je consens à me livrer tout entier à la noble satisfaction de pouvoir donner un témoignage de ma religieuse estime," de mon profond dévouement à cet Institut, à son sympathique et si distingué Recteur (2), à ses savants et dévoués professeurs, ainsi qu'à sa studieuse jeunesse. Ce témoignage de dévouement, je le donne avec d'autant plus d'empressement et

(1) Le cardinal Desprez, archevêque de Toulouse. (N.dePÉDiT.).

(2) Mgr Lamothe -Tenet (N. de l'Édit.).

d'élan que je viens de recueillir sur vos lèvres, Messieurs, des accents de tristesse et des cris de défaillance: grâce à Dieu, je ne suis pas de ceux qui vont aux causes qui triomphent. Les causes qui sont en souffrance, les causes persécutées m'ont toujours attiré, et volontiers, si vous me le permettez, je dirai avec le poète :

Victrix causa Diis placuit, sed vida Catoni.

Je parlerai donc. Pourrais-je, d'ailleurs, résister au gracieux appel de réminent Cardinal dont cette ville, ce diocèse, cette région connait si bien la piété douce, la paternelle bonté, les vertus aimables, ainsi que l'inépuisable sollicitude pour le maintien, la prospérité, le développement de nos Facultés libres ? Je parlerai, non toutefois sans mettre à profit un conseil de nos vieux maîtres de rhétorique : votre indulgence pourrait-elle ne m'être pas acquise, quand vous m'aurez entendu vous dire par avance qu'à défaut d'autre mérite, j'aurai celui qu'en ce moment vous êtes disposés à apprécier avant tous les autres ? Je serai court.

Messieurs, un certain nombre d'entre vous, sans doute, ont visité l'Italie, ce sol natal des arts ; or, ne vous souvenez-vous pas d'avoir aperçu, en entrant dans l'église Sainte-Catherine de Pise, sur la muraille, à gauche, du côté de l'évangile, un tableau, vrai chef-d'œuvre' de la peinture religieuse au moyen âge? Au sommet du tableau apparaît Notre-Seigneur. Sur un fond -d'or éblouissant, de clarté, Jésus-Christ, soleil de vérité, envoie ses rayons aux quatre Evan-

gélistes, et eux-mêmes, à leur tour, communiquent la lumière divine à la noble phalange des Pères et des Docteurs, placés au-dessous d'eux. Mais les rayons de la clarté d'en-haut ne doivent pas rester dispersés. Au milieu du tableau est un homme, sur la tête duquel ils viennent tous se concentrer. C'est saint Thomas d'Aquin, dont je ne puis ici prononcer le nom sans m'incliner avec une vénération émue, saint Thomas d'Aquin, condensant dans un ouvrage prodigieux, la Somme théologique, toute la science éparse dans les œuvres des Docteurs qui l'ont précédé, science toute divine, puisqu'elle découle, par les Évangélistes, de Celui qui est la science incréée, la clarté sans ombre, la lumière sans nuage.

Ainsi illuminé d'en-haut, saint Thomas d'Aquin rayonne lui-même sur l'assemblée des enfants de l'Église: Évêques, prêtres, fidèles. Au-dessous de la foule des fidèles, tout au bas du tableau, se trouvent représentés les docteurs de toute science humaine, qui reçoivent, eux aussi, un rayon de la lumière dont l'Ange de l'École est le foyer. La science de saint Thomas éclaire toute autre science d'un jour nouveau. •

Me trompé-je, Messieurs? Il me semble qu'il y a, dans ce tableau de l'artiste chrétien, une frappante image de l'enseignement que vous dispensez avec tant de zèle et de lumière dans notre Institut résrional. La grande figure de saint Thomas d'Aquin domine et éclaire ce sanctuaire de la science. La lumière du Docteur angélique se reflète sur toutes les chaires, sa doctrine sert de règle ou d'inspiration à toutes les leçons : il est vraiment ici le Grand Maître. C'est dès aujourd'hui votre gloire, et demain ce

sera le principe de votre puissance de rayonnement, de votre fécondité d'action.

En ces jours tourmentés, et, suivant l'énergique expression d'un jeune professeur de la Sorbonne (i), pour qui « la gloire n'avait pas attendu le nombre des années » (M. le Rapporteur de la Faculté de Théologie (2) me permettra cet emprunt), en « cette heure douteuse et lourde de malentendus », les convictions religieuses se sont éteintes dans l'esprit des demi-savants sous l'influence d'un préjugé qui circule partout comme monnaie courante. A les entendre, la philosophie et la raison sont contraires à la foi, et il y a entre la Religion et la science un antagonisme implacable. Il faut bien le reconnaître, Messieurs, ce n'est plus à la philosophie seulement, comme au dixhuitième siècle, c'est surtout à la science que nos adversaires vont demander des armes.

Plus que jamais donc notre époque, suivant la réflexion si juste d'un philosophe chrétien à qui ses intuitions ont mérité le surnom de demi-prophète, plus que jamais notre époque attend que « l'affinité naturelle de la Religion et de la science se réunisse dans la tête d'un seul homme de génie ». Messieurs, vous le savez aussi bien que moi, cet homme de génie, dont M. de Maistre, dans une noble illusion, se plaisait à saluer comme prochaine la future apparition, — cet homme de génie, capable de réussir seul dans l'immense tâche de restaurer parmi nous la raison publique, — cet homme de génien'a pas paru, et voilà pourquoi notre grand Pape Léon XIII, qui

(1) L'abbé Henry Perre}rve,

(2) M. le chanoine Duilhé de Saint-Projet.

l'a trouvé dans le passé de l'Église, travaille à le réveiller de sa tombe.

Ah ! qu'il se réjouisse, cet auguste et bien-aimé Pontife, qui poursuit, avec une sagesse qu'admirent ses ennemis eux-mêmes, sa sublime mission de conserver et de défendre dans le monde la vérité et la foi ! qu'il se réjouisse : son appel a été entendu et, suivant son désir, c'est la science de saint Thomas d'Aquin que l'on enseigne ici. Oui, n'est-ce pas, Messieurs ? A ce maître, qui, suivant le mot de Léon XIII, a plus éclairé la société chrétienne que tous les docteurs ensemble, s'applique rigoureusement la parole de nos saints Livres: « defunctiis adhuc loquitur». Il •est mort ; depuis six siècles, il dort dans sa tombe ; et pourtant il est là, il parle, il enseigne ; par sa vaste et puissante doctrine, il continue de triompher de l'erreur et de gagner des batailles à la vérité.

Aussi, Messieurs, si l'on a dit avec raison que toute doctrine qui s'isole est condamnée à la stérilité, quels résultats consolants n*est-il pas permis d'attendre d'un enseignement dans lequel toutes les sciences, par ce merveilleux « groupement », qu'on vous exposait tout à l'heure (i), se rattachent à la science même de Dieu ? Comme autrefois la Minerve de Phidias, qui ne parut dans toute sa beauté que lorsqu'on l'eut placée dans le temple, ici, dans chaque Faculté, l'enseignement ne se transmet dans toute sa lumière que parce qu'il s'harmonise avec la vérité religieuse. Qu'il est touchant de voir la vérité et la foi s'inviter mutuellement à se donner la main comme des sœurs : « Jun~ garnies dexteras » ! Qu'il est fortifiant pour l'âme loyale,

(1) M. le chanoine Duilhé de Saint-Projet.

sincèrement éprise de l'amour du vrai, du beau et du bien, de constater qu'à côté des foyers scientifiques qui ont fait systématiquement divorce avec Dieu et sa révélation, il y a des sanctuaires où l'étude de la Religion se développe dans un noble parallélisme et, je ne crains pas de le dire, dans un parfait équilibre avec les autres sciences !

Il faut, en effet, le proclamer bien haut : l'Église n'est pas ennemie de la science et ne craint pas la lumière. N'est-ce pas elle qui, par l'organe d'un de ses Pontifes suprêmes, a déclaré que l'ignorance est la source de tous les maux ? « Igrtorantia omnium ovigo malorum », a dit Benoît XIII. N'est-ce pas elle aussi qui criait à ses ennemis, par la bouche de Tertullien, que « la vérité ne demande pas grâce; elle ne réclame qu'une chose, c'est qu'on ne la condamne pas sans la connaître ; « unum gcstit : ne ignorata damnetur » .

Messieurs les professeurs, vous allez, après les jours d'un repos si bien mérité, reprendre le cours de vos brillants travaux. Vos chaires, muettes pendant quelques mois, vont retrouver leurs voix éloquentes. Oh! que nous serions heureux de voir se dresser autour de vous l'élite d'une jeunesse sérieuse, avide de vérité, d'enseignement solide et fort ! Mais hélas ! pourquoi faut-il que, sous l'impression de je ne sais quelle frayeur, ou plutôt par défaut de courage, par amour de l'indépendance, ainsi que vient de le constater, en termes si émus, M. le Doyen de la Faculté de Droit, le cercle des auditeurs se resserre au lieu de s'agrandir? C'est pour vous une peine, une épreuve ; cette peine, cette épreuve, nous les partageons.

Mais, en attendant qu'un grand nombre de familles catholiques comprennent leurs devoirs et leurs responsabilités , nous osons faire appel à votre dévouement, à votre abnégation. Dans les conditions qui vous sont faites , les commencements de votre œuvre ne peuvent être que laborieux ; ne vous laissez pas atteindre par le découragement. L'espérance est vertu divine ; croyez -moi., restez toujours du parti de l'espérance. Que Mgr le Recteur me pardonne donc, si j'ose protester contre les accents de tristesse excessive qu'il nous faisait entendre au début de cette séance. Je m'empare de sa magnifique comparaison et j'ose dire que, si notre Institut , cet arbre jeune encore, n'a pas produit ces rameaux touffus que nous attendions, ses racines pourtant sont assez profondes pour résister aux vents et aux orages, jusqu'à l'heure du « reverdissement » (1). Oui, Messieurs, c'est mon espérance : la tempête passée, nous le verrons, cet arbre, grandir, pousser des rejetons, reverdir pour l'honneur de notre région et la sécurité des familles chrétiennes ; et les jeunes générations, au lieu de s'enivrer des passions du jour, viendront se presser autour de vos chaires , pour y recueillir le culte des vérités éternelles et des mâles vertus.

Pour vous, jeunes gens, qui receviez tout à l'heure, avec les félicitations et les témoignages d'estime de vos maîtres, le prix de votre application et de vos succès, laissez-nous vous le dire, que ces récompenses, méritées par ce que vous avez fait, soient un

(0 Expression empruntée à M. le Rapporteur de la Faculté des Lettres, M. le chanoine Lézat.

encouragement solennel et pressant à ce que vous devez faire encore. Appliquez-vous , par un travail sérieux, assidu, à obtenir les diplômes qui vous ouvriront les carrières auxquelles vous êtes appelés. Et vous, jeunes ecclésiastiques, venusici des divers diocèses de la région, préparez-vous, sous labénédiction de Dieu, par des efforts soutenus et opiniâtres, à conquérir ces grades qui, en dépit des projets de loi qu'on élabore, sauvegarderont l'existence et la prospérité de nos Petits-Séminaires et de nos Collèges libres. Soyez tous dignes de vos maîtres et de cet Institut, dignes de vos pères et de vos mères, dignes de vos Évêques. Servez noblement l'Église et la France, dont vous aurez à défendre les intérêts et l'honneur, — car vous appartenez à l'armée de l'avenir; — et, pour résumer nos exhortations paternelles dans un mot de saint Jérôme: « Vivez comme si vous deviez mourir demain, mais travaillez comme si vous deviez toujours vivre ».

ALLOCUTION

POUR Là BÉNÉDICTION SOLENNELLE

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