‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 33 sur 41 · PRONONCÉE LE 0. NOVEMBRE · texte numérisé non relu

PRONONCÉE LE 0. NOVEMBRE

Domine, post lacrymationem et fletum, exaltât ionon infundis: sit nomen tuum benedictiim insœcula.

Seigneur, après les larmes et les sanglots, vous répandez la joie :

que votre nom soit à jamais béni.

(Tob, III, 22).

Tel est le cri du cœur que je sens le besoin d'emprunter au jeune Tobie et de faire monter vers le Ciel, à la vue de ce concours empressé, de cette imposante manifestation de sympathie pour les Frères. Il y a quelques mois, un nuage sombre vint planer sur une maison de cette cité, et, en tombant, la foudre qu'il recelait dans ses flancs, jeta, par contre-coup, l'alarme et l'émoi à tous vos foyers. Parlons sans figure. Une parole menaçante et inattendue retentit à travers la ville, comme un coup de tonnerre. A cette parole vint bientôt faire écho une délibération municipale et, presque en aussi peu de temps qu'il m'en faut pour vous redire cette triste histoire, un arrêté fut pris, et signification fut faite aux bons Frères des Écoles chrétiennes d'avoir à

sortir au plus vite de leur maison. Pour employer le barbarisme usité, leur école était laïcisée.

Vous peindrai-je, N. T. C. F., la tristesse des maîtres, les larmes des enfants, la consternation des pères de famille ? A quoi bon ? Remercions plutôt la divine Providence, qui voulut bien, en cette heure douloureuse, ménager aux Frères et à leurs chers élèves une fraternelle hospitalité dans l'Orphelinat agricole. Remercions la Providence, qui inspira au Clergé et aux fidèles de cette ville un zèle, une générosité à la hauteur de l'épreuve. Je puis dire, en effet, de vous tous, N. T. C. F., ce que saint Paul disait des fidèles de Corinthe : « Vous n'avez pas su seulement vous attrister, vous avez su vous indigner, vous défendre, vous venger » (i); oui, vous venger, comme il convient à des chrétiens, en opposant la charité et ses fécondes inspirations à l'acharnement de la persécution. Si j'oubliais, en effet, l'éloquent appel que fit entendre, du haut de la chaire de Saint- Martin, M. l'Archiprêtre, au lendemain de l'arrêté municipal, si j'oubliais la noble réponse que vous lui avez faite, N. T. C. F., par vos souscriptions pleines d'élan, ces pierres elles-mêmes, cette magnifique école se chargeraient de parler en ma place : « lapides clamabunt ». Mais, dans le concert qu'elles font entendre en redisant votre profond attachement aux Frères des Écoles chrétiennes, ne vous semble-t-il pas qu'il y a une note qui domine ? L'expression de reconnaissance qui vous est due, et que je suis venu vous offrir à tous aujourd'hui — à vous spécialement, messieurs les Membres du Comité, — ne doit-elle pas

(\) II S. Paul. Ad Cor., VII, u.

revêtir un accent à part pour célébrer la libéralité du propriétaire, si heureux et si fier d'offrir un terrain pour les classes et une demeure pour les Frères? Répétons donc ensemble le cri du jeune Tobie: « Seigneur, après les larmes et les sanglots, vous répandez la joie: que votre nom soit à jamais béni. Domine, post lacrymationem et fletnm exultationem inf midis : sit nomen tuant benedictum in sœcula». Mai?, avant de bénir ce nouvel établissement, laissez-moi essayer de répondre en quelques mots à cette question : Qu'est-ce que les Frères des Écoles chrétiennes ?

Un écrivain, peu sympathique ou plutôt notoirement hostile à l'Institut des Frères et à ses membres, disait un jour, le sourire aux lèvres : « A qui fera-ton comprendre qu'il suffit de jeter quelques mètres de drap sur le dos d'un homme, pour lui inoculer le savoir et le don d'enseigner » ? et on raconte que, le soir du jour où il prononça cette parole, il s'arrêta à la porte d'une école d'adultes, dirigée par un Frère, et où Ton avait peine à pénétrer, tant elle était remplie. S'adressant alors à un ouvrier qui se trouvait près de lui: « Pourquoi, lui dit-il, n'allez-vous pas à la classe voisine, où vous trouverez largement place? » - — « Ah ! Monsieur, lui répondit l'ouvrier, c'est que, voyez-vous, les Frères sont des ouvriers comme nous: ils ont, eux aussi, une blouse; elle est noire, elle est un peu plus longue ; voilà tout ».

Cette réponse d'un ouvrier de Paris nous montre clairement l'estime du peuple pour les Frères. Comment d'ailleurs pourrait-il en être autrement ? Où le peuple trouvera-t-il des hommes qui, pour ses enfants,

se dévouent avec plus de zèle, se dépensent avec un plus noble désintéressement?

Les Frères sont en réalité des hommes de labeur et de peine, au service des enfants du peuple.

O vous donc, pères de famille, qui êtes condamnés à vous courber péniblement sur des instruments de travail, vous pouvez, en toute rigueur, leur donner le doux nom de Frères : ils sont presque tous sortis de vos rangs. Regardez leur uniforme grossier : ils sont pauvres comme vous. Visitez leur demeure : plus dure que la vôtre est la couche à laquelle ils demandent quelques heures de repos, et le pain qu'ils mangent n'est pas moins que le vôtre détrempé de sueurs. Disciples de cet homme de bien qui vendit son patrimoine et renonça à tous les honneurs, à toutes les dignités, pour se consacrer à l'éducation du pauvre et de l'orphelin, c'est pour vos enfants, bons ouvriers, qu'à l'exemple de leur pieux Fondateur, ils se sont arrachés de bonne heure à toutes les douceurs de la famille et ont renoncé à toutes les joies du monde ; c'est pour vos enfants que, sous l'empire d'une règle austère, ils se dépensent, se dévouent, se sacrifient. Par engagement solennel, par vœu, ils sont vos suppléants pour leur éducation. Vous pouvez donc, à l'abri de toute inquiétude, pour votre travail quotidien, quitter votre maison dès le matin et n'y rentrer qu'à la nuit close : les Frères sont là pour surveiller et favoriser le développement des forces physiques de ces chers enfants ; ils sont là, travaillant à la culture de leurs jeunes intelligences ; ils sont là, pour leur ouvrir plus tard, par une instruction solide et pratique, les portes des meilleurs ateliers ; ils sont là, pour en faire des

ouvriers honnêtes et habiles, des contre-maîtres bienveillants, des chefs d'atelier remarquables, capables, en ce siècle de concurrence fiévreuse, de soutenir la rivalité de leurs compatriotes et des étrangers.

Il faut bien le reconnaître, en effet, N. T. C. F., et c'est le moment de le proclamer : les Frères sont des instituteurs d'une capacité éprouvée, ou plutôt « ce sont les premiers éducateurs du globe » . Je n'oserais pas leur décerner ce titre, — qui doit porter ombrage à ceux qui les expulsent, et même leur blesser les oreilles <tt leur meurtrir le cœur, — s'il ne leur avait été solennellement décerné, chez une nation voisine, à Londres, à la suite d'un vaste Congrès pédagogique, d'un pacifique tournoi scolaire. Telle fut, en effet, la consolation que Dieu ménagea récemment à nos bons Frères. Au moment où ils furent ici expulsés de leurs écoles, s'ouvrait à Londres une grande exposition internationale d'éducation. L'Institut des Frères y fut convoqué, et, sur la recommandation du digne Supérieur général, — le très regretté Frère Irlide, dont la mort laisserait inconsolables les vrais amis des Disciples du Vénérable de La Salle, s'il ne survivait dans le Très-honoré Frère Joseph — les principaux établissements de la Corporation, répandus dans les diverses parties du monde, prirent part à ce Congrès.

Honneur aux Frères des Écoles chrétiennes ! un nouveau rayon de gloire est venu s'ajouter à l'auréole de leur Institut. Les professeurs les plus en renom, les savants les plus distingués de l'Angleterre, le Comité d'organisation formé des hommes les plus éminents et présidé par le Prince de Galles, le jury, le public, la presse, par l'organe de toutes ses revues,

de tous ses journaux, protestants et catholiques, tous, à l'envi et d'une commune voix, ont exalté la science de ces maîtres vénérés de la jeunesse, la supériorité de leurs méthodes, l'excellence de leurs livres, la perfection de leur enseignement dans les diverses branches ; tous ont proclamé les Frères « les premiers éducateurs du globe » ; tous ont constaté « par les faits, que la croyance religieuse, loin de nuire au progrès de l'art, de la science, de l'industrie ou de l'enseignement à tous les degrés, est, au contraire, un mobile puissant pour les élever aux plus sublimes hauteurs » (1).

C'est surtout en France qu'il est bon, en ce moment, de publier ces constatations. C'est surtout à nos novateurs, à nos laïcisateurs à outrance qu'il faut citer ces témoignages. Si, du moins, ils pouvaient comprendre que bannir la religion des livres et des leçons des maîtres, supprimer la prière, le crucifix, l'Évangile et le Catéchisme, proclamer la neutralité de l'école, c'est porter un préjudice grave à l'intelligence et au cœur de l'enfant ! Les disciples du Vénérable de La Salle le comprennent. Fidèles aux traditions de leur Fondateur, ils savent que l'enfant confié à leurs soins n'est pas seulement un être ignorant, c'est aussi un être enclin au mal, et que, pour lutter contre ses penchants, résister aux séductions, éviter lesécueils qu'il rencontrera sur sa route, il a besoin d'être affermi dans la foi. Aussi le préparent-ils par une éducation

(1) EUG. RENDU, Bulletin de la Société Générale d'Éducation et d'Enseign nient, 15 septembre 1884. — CF. A.UDLEY, Les Frères des E ■' s chrétiennes à V Exposition Pédagogique de Londres, dans le Correspondant, 10 juillet 1SS4.

religieuse aux labeurs et aux luttes de l'existence. Aussi se donnent-ils pour mission d'être les auxiliaires du prêtre, afin de former, pour la famille et pour le pays, de solides chrétiens.

Viennent, pour les élèves des Frères, les épreuves inhérentes à la traversée de ce monde, les chômages du travail, les vicissitudes du commerce, les maladies, ils ne s'abattent point : perpétuellement vivantes au fond de leur cœur sont les leçons qu'ils ont recueillies, ■et qui leur redisent qu'il y a un Dieu pour les soutenir, un Ciel, où les attend une récompense, un Jésus- Christ, qui a travaillé et souffert comme eux et pour eux, un Crucifix, qui est leur consolation dans les jours pénibles et qui sera leur espérance à la dernière heure, alors qu'ils le serreront dans leurs mains crispées par la souffrance. Leur cœur peut être, suivant le mot de saint François de Sales, comme une pauvre petite barque jetée en pleine mer et battue par les orages; ils ont toujours en main le gouvernail, pour se préserver du naufrage, c'est-à-dire cette religion divine qui leur a été enseignée par leurs maîtres aimés. Accoutumés de bonne heure à respecter la règle, la loi de Dieu, ils sont les premiers à respecter l'autorité dans la famille : ils sont toujours des fils soumis ; l'autorité civile de leur pays : ils sont d'excellents citoyens ; la discipline dans l'armée : ils sont les meilleurs soldats. Voilà le résultat de l'enseignement des Frères des Écoles chrétiennes.

L'accueil bienveillant, enthousiaste même, que vous venez de faire à ma pauvre parole me prouve que nous sommes tous ici en pleine harmonie de sentiments. Peut-être cependant les bons Frères ne sont-ils pas

contents de moi ? J'ai trop blessé leur modestie, j'en conviens, mais je me charge d'obtenir mon pardon. N'est-il pas naturel qu'un Evêque venu de Rouen professe un culte de vénération profonde pour le pieux Fondateur de leur Institut ? J'ai eu bien des fois la consolation de m'agenouiller devant le corps du V. de La Salle, et j'aime à espérer que le jour n'est pas loin où cet apôtre dévoué de l'instruction du peuple sera placé par l'Église sur les autels. Mais, en attendant, quelle meilleure reconnaissance lui exprimerT pour les services qu'il a rendus à notre chère France, que de dresser au fond de notre cœur, dans une affection qui grandisse en proportion directe de l'ingratitude des persécuteurs, un autel aux disciples qui continuent si fidèlement les traditions du Maître? Honneur aux catholiques de Limoux, qui, comme leur Évêque, ont dressé, dans leur âme, cet autel aux bons Frères des Écoles chrétiennes !

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