PRONONCÉE LE 7 DÉCEMBRE 1885 EN LA FÊTE DE SAINT NICOLAS
Chers Enfants,
Quelle ravissante et délicieuse fête nous a été préparée, ainsi qu'à vous ! Tout à l'heure, nous vous considérions parcourant nos rues, dirons-nous en bataillons serrés ? non ( vous devinez pourquoi nous n'aimons pas ce mot) mais en essaims nombreux, au vol léger plutôt qu'au pas alerte. La sérénité était sur vos fronts, le sourire sur vos lèvres, et nous nous rappelions une gracieuse peinture des enfants par le grand poète américain : « Les enfants ! le soleil se lève radieux dans leur cœur, les fleurs s'épanouissent dans leurs pensées, et dans leurs âmes coulent les clairs ruisseaux. Dans la nôtre souffle le vent d'automne et tombe la première neige » (i).
En ce moment, en vous contemplant aux pieds de cet autel, accompagnés de vos maîtres vénérés, ces bons Frères des Écoles chrétiennes, vrais amis de l'enfance ; en voyant, comme une couronne autour de
(1) Henry Longfellow.
vous, et les membres du Vénérable Chapitre de cette Cathédrale, que nous sommes toujours fier d'avoir à nos côtés, et vos Pasteurs aimés, qui n'ont pas hésité à faire trêve un instant à leur laborieux ministère pour vous donner un nouveau témoignage de dévouement , et les généreux fondateurs de vos écoles, avec vos bienfaiteurs et bienfaitrices, que nous rencontrons toujours sur le chemin de la charité, nous sentons le besoin d'emprunter non les accents d'un poète profane, mais bien plutôt la lyre du royal Prophète, et nous disons avec David, traduisant largement sa pensée plutôt que ses paroles: « Bienheureux l'enfant qui n'écoute pas le conseil des impies, qui ne va pas aux écoles sans religion, qui ne s'arrête pas sur le chemin des pécheurs, et ne s'assied pas près de la chaire d'où tombe un enseignement malsain, mais qui, plutôt, médite jour et nuit la loi du Seigneur et se plaît à y conformer sa volonté! 11 ressemble à l'arbre planté auprès du courant des eaux, et qui donne ses fruits en son temps. Ses feuilles ne tombent point, et sa végétation est toujours en pleine prospérité. Il n'en est pas ainsi de l'enfant sans Dieu : il ressemble à la poussière que le vent balaye à la surface du sol » (i).
Nous n'avons pas la témérité de dire que le Roi- Prophète, dans son psaume, voulait établir un contraste entre les écoles catholiques et les écoles sans relio-ion. Nous savons qu'il voulait peindre le bonheur du juste et le malheur de l'impie. Il représentait ce que saint Augustin nous a si merveilleusement décrit, deux amours bâtissant deux cités : la cité du
(i) Ps. L, i à 4.
bien, bâtie par l'amour de Dieu poussé jusqu'à l'oubli de soi; la cité du mal, élevée par l'amour de soi
poussé jusqu'à l'oubli de Dieu Mais suivons le
texte inspiré, et nous trouverons que les paroles du Psalmiste s'adaptent parfaitement aux deux sortes d'écoles que nous voyons notre société ouvrir pourles enfants.
« Beatus vir qui non abiit in consilio itnpiorum » : bienheureux l'enfant qui ne va pas dans les écoles sans Dieu, sans religion, sans croyances, traduisons rigoureusement le mot: « sans piété », sans piété filiale, sans piété patriotique, sans piété religieuse ! «Et in via peccatorum non stetit » : bienheureux l'enfant qui ne s'enrôle pas dans les phalanges auxquelles n'est enseigné qu'une morale sans dogme, une règle de devoirs sans croyances, et qui sont, par là même, si tristement exposés à ne plus distinguer le bien d'avec le mal, et à confondre le vice avec la vertu! « Et in cathedra pestilentiœ non sedit » : bienheureux l'enfant qui ne va pas s'asseoir près d'une chaire dangereuse pour son âme, et recueillir l'enseignement officiel de l'école neutre ! Combien de maîtres, hélas ! sous prétexte de respecter la neutralité, ont la prétention d'expliquer la création sans Créateur, et, trop souvent, flétrissent ce que notre religion a de plus consolant, ce que nos gloires patriotiques ont de plus pur !
« Sed in lege Domini voluntas ejus, et in lege ejus meditabitur die ac nocte » : bienheureux l'enfant qui, au contraire, va dans l'école dont le livre principal est la loi de Dieu , et choisit pour maîtres des
hommes qui ont fait vœu de consacrer leur vie à faire connaître, aimer et servir Dieu, notre Père à tous!
Cet enfant, il a, lui, dans sa bibliothèque scolairer ce livre incomparable qu'il est de mode de mépriser aujourd'hui, et qui s'appelle le catéchisme. C'est dans ce livre, que commencent à lui expliquer ses maîtres, et dont il recueille le sens profond de la bouche de ses Pasteurs vénérés ; c'est dans ce livre,, qu'il tient le jour dans sa main et qu'il se plaît à placer la nuit sous sa tête, pour se l'identifier plus parfaitement, « die ac nocte » ; c'est dans ce livre que l'on apprend à connaître toute la Loi divine, notre sainte Religion, avec ses dogmes et ses préceptes. Aussi, l'aimant de plus en plus, à mesure qu'il avance en âge, est-il heureux et fier de s'en montrer le disciple dévoué.
« Et erit tanquam lignum quod plantatum est secus decursas aquarum » : il ressemble vraiment à cette jeune plante qui s'élève auprès du courant des eauxy dont la fraîcheur entretient sa sève, et qui va, grandissant, se développant, toujours gracieuse aux yeux qui la contemplent. Ce que sont, chers enfants, ces eaux fraîches pour la plante, les bons Frères des Écoles Chrétiennes, les disciples du Vénérable de la Salle, le sont pour vous. Quel souci de vos progrès, quelle préoccupation de votre avenir, quelle application constante à répondre, par leur dévouement inépuisable, à la confiance de vos parents !
« Fructum suiim dabit in tempore suo » : cette plante qui donne son fruit en son temps, c'est l'en-
tant de nos Écoles catholiques, qui ne cherche pas seulement à acquérir des connaissances profanes, mais qui se forme de bonne heure à la pratique des vertus morales et chrétiennes. Aujourd'hui, il est la consolation de ses maîtres par son amour du travail, par ses progrès dans l'étude; il est l'édification de ses condisciples par sa conduite régulière et pieuse. Plus tard, à son heure, il sera la joie et l'honneur de sa famille, la récompense des sacrifices que s'imposent pour lui ses parents aimés. Au foyer, il donnera toujours l'exemple de la piété filiale ; dans son pays, il se montrera constamment plein du patriotisme le plus pur; dans l'Eglise, il grossira le nombre des chrétiens fidèles et dévoués.
« Etfolium ejus non deflnet » . A l'encontre de tant de plantes qui s'étiolent, se dessèchent et meurent, à l'encontre de tant d'enfants qui font dans la vertu et l'honneur des naufrages précoces, l'élève des Écoles •catholiques, comme l'arbre au feuillage toujours verdoyant, demeure ferme, reste solidement attaché aux principes qui lui ont été inculqués de bonne heure, et s'avance dans la vie, recueillant partout l'estime de ceux qui le connaissent ou le fréquentent.
« Quœcumque faciet prosperabuntur » : comme la plante dont la végétation, au lieu de s'arrêter, est toujours en pleine prospérité, l'élève des Frères (je ne suis pas prophète, chers enfants, mais l'expérience •est là pour me permettre de vous prédire le succès dans l'avenir), l'élève des Frères voit Dieu bénir et couronner ses efforts pour parvenir à se créer une position avantageuse. Regardons, en effet, notre
société, et nous constatons que les enfants formés par les disciples du Vénérable de la Salle réussissent à devenir des ouvriers intelligents, des contremaîtres habiles, des industriels estimés, des négociants heureux. Et permettez-nous d'ouvrir une parenthèse et de vous donner, en preuve de ce que nous avançons, un fait qui nous est arrivé tout récemment dans une de nos visites pastorales. Nous avons rencontré un jeune homme, au front serein, à l'œil limpide, portant à peine les premiers signes de la virilité : un architecte habile et renommé lui donnait la mission de faire exécuter, suivant les règles de l'architecture gothique, un plan savant. Nous nous demandions où ce jeune homme avait pu recueillir d'une manière si précoce des connaissances qui lui méritaient d'être investi de si bonne heure d'une telle mission, et un homme exercé dans l'art de deviner les sources où se puise l'éducation solide et distinguée nous répondit : C'est un élève des Frères. Nous interrogeâmes le jeune homme, et il déclara, non sans une noble fierté, qu'il devait tout à ces pieux Instituteurs.
Parents chrétiens qui êtes ici, j'aime à espérer qu'il en sera ainsi de tous vos chers enfants. En les confiant aux Frères, vous avez cherché avant tout « le royaume de Dieu et sa justice », le reste vous sera donné par surcroît. C'est le divin Maître lui-même qui vous en donne l'assurance.
« Non sic impii, non sic, sed tanquàm pnlvis quem projicit ventus a facie terrœ ». Il n'en saurait être ainsi, il n'en saurait être ainsi des enfants sans religion : ils sont comme la poussière que le vent balaye
à la surface du sol. Il n'y en a pas ici, de ces sortes d'enfants ; laissons-les porter au front, comme un stigmate imprimé par un fer chaud, la parole du Prophète royal.