‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 35 sur 41 · PRONONCÉE LE 14 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

PRONONCÉE LE 14 DÉCEMBRE

NOS BIEN-AIMÉS CoOPÉRATEURS, NOS TRÈS CHERS FRÈRES,

Votre présence en ce sanctuaire, à cette heure, nous rappelle un mot de nos saints Livres : « Mementote prœpositorum vestrorum (i), gardez au fond du cœur, toujours vivant, le souvenir de ceux que Dieu a mis à votre tête pour vous diriger dans les voies du salut. »

C'est ce culte du souvenir qui vous a portés tous à assister à cette cérémonie funèbre, et c'est ce même culte qui Nous a imposé, à Nous, le devoir de la préparer, de l'organiser Nous-même.

Vous savez dans quelles circonstances les restes mortels de Mgr de la Porte et de Mgr de Saint-Rome Gualy avaient été arrachés à leur lieu de repos... N'était-ce pas une obligation sacrée pour nous de leur disposer un tombeau digne de leurs mérites et

(1) S. Paul Ad Hebr., XIII, 7.

de leurs vertus, dans le chœur même de cette Cathédrale, sous les dalles de ce sanctuaire, près de cet autel, où, pendant près d'un quart de siècle chacun, ils avaient édifié les prêtres et les fidèles, en offrant la Victime sainte avec toute la pompe, toute la majesté des cérémonies pontificales ? Ce sont eux qui, suivant le mot des saintes Lettres, ont creusé le siLon et jeté la semence dans ce diocèse pendant ce siècle, ainsi que le grand Cardinal de Bonnechose, l'illustre et inoubliable Mgr de la Bouillerie, le pieux et vénéré Mgr Leuillieux. Nous n'avons, nous, qu'à recueillir la moisson que, sous le soleil de la grâce, ils nous ont préparée. Honneur et reconnaissance à eux tous.

Nous n'avons pas l'intention, N. T. C. F., de vous offrir un discours méthodique, une oraison funèbre selon les règles de l'art oratoire. C'est un cri du cœur, c'est un écho de vos âmes que nous voudrions faire entendre en traduisant vos sentiments. Qu'il nous suffise donc de vous tracer une seule ligne, mais une grande ligne de la vie des deux Pontifes dont vous avez devant vous la dépouille mortelle.

C'est en 1802 que la divine Providence envoya dans ce diocèse Mgr de la Porte, avec mission de restaurer les ruines amoncelées dans l'Eglise par l'ouragan de la Révolution. A qui mieux le comparer qu'à cet homme de Dieu dont les Ecritures sacrées nous font l'éloge, Néhémias ? L'histoire n'est-elle pas là pour nous le montrer, comme autrefois le grand restaurateur de la ville sainte, « tenant d'une main le glaive et de l'autre travaillant à la construction de l'édifice : Una manu faciebat optis, et altéra tenebat gladium » (1) ?

(1) II Esdr., IV, 17.

Le zèle de la maison de Dieu le dévorait, et il travaillait à la rebâtir avec une énergie que rien ne venait abattre, avec une fermeté que rien ne savait déconcerter. C'est bien à lui qu'on peut appliquer une magnifique parole du Docteur à la bouche d'or : « L'Evêque, dit saint Jean-Chrysostôme dans son livre Du Sacerdoce, l'Évêque ne doit avoir qu'une seule chose devant les yeux, la structure de l'Église. Unum débet tantum ante oculos habere, nempe structurant Ecclesiœ » (i). Avec quelle ardeur il s'appliqua à rassembler les pierres du sanctuaire ! avec quelle sollicitude il pourvut de pasteurs selon le cœur de Dieu les paroisses qui avaient souffert d'un long veuvage, ou qui avaient été déchirées par le schisme ! C'est lui qui fonda dans le diocèse le Petit- Séminaire, ce Petit-Séminaire qui, depuis lors, je suis heureux de le proclamer, a recueilli tant de gloire et fait tant de bien. C'est lui qui institua, dans sa ville épiscopale et dans les autres villes du diocèse, ces maisons d'éducation où la jeunesse trouve, avec une instruction cultivée, une initiation solide à la vie chrétienne. C'est lui qui, comme le soldat toujours sur la brèche, défendit constamment avec intrépidité son cher troupeau contre les attaques des ennemis de la Religion : « Pro grege adversus lupos pugnantem » (2).

Il n'est pas étonnant que sa mort ait été universellement pleurée. Heureusement on put lui appliquer ces belles paroles de l'écrivain inspiré, au livre de YEcclésiastique : « Mortuus est Pater et quasi non est

[ï) De Sacerdotio, lib. II.

[2) S. GREG. Naz., Orat , XVIII.

mortuus : similem enim sibi reliquit post se » (i). Il laissa, à sa mort, un successeur digne de recueillir son héritage et de marcher glorieusement sur ses traces.

Ici, N. T. C. F., je me sens plus à l'aise pour vous parler de Mgr de Saint-Rome Gualy ; un grand nombre d'entre vous l'ont connu ; il y a dans cet auditoire plusieurs personnes qui ont reçu de ses mains le sacrement des forts, plusieurs prêtres qui lui doivent l'honneur de la consécration sacerdotale. Me trompé-je en affirmant que la grande ligne de la physionomie de Mgr de Gualy était la bonté ? J'ai sous mes yeux, à l'Évêché, un portrait de ce pieux Pontife : la douceur de son regard, le sourire de ses lèvres, la sérénité de son front révèlent la bonté de son âme.

Pendant son épiscopat de vingt-deux ans, il vit se réaliser pour lui cette parole de saint Ambroise : « Popularis et grata omnibus bonitas » (2); c'est la bonté, agréable à tous, qui nous rend populaires. Le plus grand moine de notre temps, Lacordaire, a dit que « la bonté est en nous ce qui ressemble le plus à Dieu, ce qui désarme le mieux les hommes ». Par l'aménité de sa parole, par la facilité de son accueil, par sa bienveillance toute paternelle, Mgr de Gualy sut attirer à lui tous les cœurs : les âmes pieuses avaient pour lui une vénération toute filiale; les indifférents étaient séduits; les ennemis de la Religion sentaient leur haine s'amortir ; le clergé tout entier l'entourait d'une affection qui allait jusqu'au

(1) Eccl., XXX, 4.

(2) S. Ambr., De Offic, lib. IL

culte. Aussi, quand Dieu le rappela pour le récompenser de son dévouement pastoral et de ses vertus, ce fut ici, ce fut dans le diocèse tout entier une immense douleur. On vit se reproduire la scène que nous a dépeinte saint Bernard avec sa riche imagination : « Commune damnum, communis desolatio. La perte était pour tous et tous étaient en deuil ». Prêtres et fidèles pouvaient s'écrier que la Religion tout entière pleurait avec eux leur Évêque, leur Pasteur, leur Père : « Mecum omnis Religio plorat » (i).

Nous sommes ici, N. T. G. F., pour rendre dans la prière à ces deux Pontifes vénérés le tribut de notre reconnaissance. Ce n'est pas moi, pauvre Évêque, qui aurais la prétention de connaître les secrets du monde des âmes. Mais, vraiment, est-il téméraire de penser qu'après tant de services rendus, tant de mérites acquis, tant de prières, tant d'oblations de la divine Victime, Mgr de la Porte et Mgr de Gualy sont entrés en possession de la couronne de justice promise aux âmes qui combattent le bon combat ? Je me plais donc à les considérer, en ce moment, dans l'assemblée des élus, au milieu de la phalange des saints Pontifes, et je sens le besoin de leur adresser la prière qui tombait autrefois du cœur d'un ancien prophète : « Obsecro fiât in me duplex spiritus » (2) .

O Mgr de Gualy, obtenez-moi de Dieu cette suavité qui, en gagnant les cœurs, réussit si bien à convertir les âmes ; obtenez-moi un écoulement de cette éternelle bonté qui aime à se donner, à s'immoler pour faire du bien à tous.

(1) S. Bernard., Ep. CLXIII Ad Pap. Innoc. 12) IV Reg., U, 9.

Si je ne m'abuse, N. T. C. F., il me semble, en auscultant les battements de mon cœur, que, ce don de Dieu, je l'ai reçu du ciel pour vous. Arrivé dans ce diocèse il y a quatre ans et demi, je me suis senti, dès le début de mon ministère, lié à vos âmes par une irrésistible affection. En retour de tous les témoignages de sympathie et de dévouement que je n'ai cessé de recevoir, mon âme s'est de plus en plus identifiée à la vôtre, à la vôtre, fidèles, à la vôtre surtout, prêtres bien-aimés. On a dit avec raison, que « le meilleur ciment de l'affection, ce sont les larmes que l'on verse ensemble.» En ces heures si pleines d'angoisses pour le Clergé, nous sommes, bien-aimés Coopérateurs, sous l'action de ce ciment mystérieux, et, nous aimons à le proclamer ici, aux pieds de cet autel, décidé au jour de notre sacre à nous dévouer pour vous, nous sommes aujourd'hui plus que jamais résolu à nous immoler, à nous sacrifier sans restriction, sans mesure.

Et vous, Mgr de la Porte, demandez à Dieu pour celui qui, malgré son indignité, occupe en ce moment votre siège, cette énergie, cette fermeté qui a été pour vous le meilleur instrument de succès pastoral. En ces jours de désolation, où l'Église est attaquée, persécutée avec tant d'acharnement, l'Évêque ne peut oublier qu'il porte le titre de défenseur de la Cité de Dieu: « Defensor Civitatis ». Qu'il me soit donné, comme à vous, de repousser les assauts des ennemis qui la battent en brèche et de mériter, comme vous, l'éloge qu'a fait de saint Grégoire l'Ancien Grégoire de Nazianze, son successeur et son fils, en travaillant, avec une fermeté sans défaillance, avec une constance intrépide, à repousser du troupeau

les attaques des loups : « Pro grege adversus lupos pugnantem»\ Bonté et fermeté, N. T. CF.: unissez vos prières aux miennes pour m'obtenir du Ciel ces deux vertus, aujourd'hui plus nécessaires qu'à toute autre époque de l'histoire de l'Église. Ainsi soit-il.

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