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DES FRÈRES DES ÉCOLES CHRÉTIENNES

DE CARCASSONNE

PRONONCÉE LE 6 DÉCEMBRE l886 EN LA FÊTE DE SAINT NICOLAS

Mes chers Enfants,

Quand je vous contemple, en cette fête de saint Nicolas, patron de vos écoles, accourus si nombreux, aux pieds de cet autel, que la vaste et belle église de Saint-Vincent suffit à peine à vous contenir, je ne puis m'empêcher de reporter ma pensée au jour où vos maîtres dévoués, les Frères des Écoles chrétiennes, firent leur première entrée dans la ville de Carcassonne. C'était en 1738; le siège épiscopal était alors occupé par Mgr Armand de Besons, et c'était lui qui, ayant appris de son oncle, métropolitain de Rouen, les fruits précieux que produisait, pour l'éducation des enfants du peuple, l'Institut du Vénérable de la Salle, les avait appelés dans sa ville épiscopale. Le frère Timothée, alors supérieur général, pour condescendre au désir de notre vénérable Prédécesseur, envoya trois de ses Frères. Je soupçonne, mes chers enfants, que l'esprit de curiosité, si naturel à votre âge, vous porte à me «demander quel fut le Frère

Jovien (i) de ce temps-là. Je puis vous satisfaire : c'était le Frère Machaire; les Annales de l'Institut (2) nous ont conservé son nom, ainsi que celui d'un de ses compagnons, qui portait le nom de Frère Siste.

A peine arrivés à Carcassonne, l'Evêque plein de joie, les installa lui-même dans le local de YOfficialité, situé sur la place qu'occupent aujourd'hui la Halle au Blé et le Marché. Cent enfants accoururent immédiatement se mettre sous la direction des bons Frères, et le peuple apprécia si vite leur dévouement à la jeunesse qu'au bout de trois ans, Mgr de Besons, protecteur du jeune âge, dut songer à leur procurer des écoles plus vastes. Une maison achetée par le Prélat, et promptement appropriée à sa destination, ouvrit ses portes à plus de deux cents enfants.

La municipalité de ce temps-là, appréciant l'immense service rendu par l'Evêque aux enfants de la ville, lui vota des remerciements officiels et publics. Avez-vous entendu, mes enfants ? La municipalité de Carcassonne remercia l'Evêque d'avoir appelé les Frères pour diriger les écoles. Que les temps sont changés! On était alors sous cet ancien régime dont on dit tant de mal aujourd'hui, et dont les détracteurs systématiques contribuent, sans s'en douter, à nous inspirer l'estime et le regret. En ce siècle, appelé, sans doute par antiphrase, le siècle du progrès et des lumières, la municipalité de notre ville,

(1) Directeur des Frères des Écoles chrétiennes de Carcassonne, mort en 1897 (N. de I'Édit.).

(2) Voir le savant ouvrage : Ami al es de V Institut des Frères des Écoles chrétiennes, tom. II.

devançant les dispositions de la loi de laïcisation, a proscrit les Frères et leur a enlevé le ministère officiel de l'éducation des enfants. Je n'ai pas à raconter qu'heureusement, à l'heure de l'arrêté municipal, il se trouva ici un successeur dévoué de Mgr de Besons, qui, avec le concours des quatre Curés de la ville et d'un Comité de catholiques généreux, recueillit les bons Frères chassés de leurs écoles, et leur ouvrit un asile, où ils pussent continuer leur mission dévouée d'éducateurs chrétiens de l'enfance.

Telle est l'origine, chers enfants, de ces Écoles que nous persisterons à appeler catholiques libres, ne comprenant pas la dénomination d'instituteurs privés, donnée à des maîtres qui ont la charge d'instruire dans notre ville plus de sept cents enfants.

L'année dernière, à pareil jour, vous étiez réunis dans notre Cathédrale, et j'avais la consolation de vous adresser la parole. Vous en souvient-il ? Je vous montrais le Roi-Prophète traçant, dans le premier de ses Psaumes, par un éloquent contraste, le prix de l'éducation donnée par les Frères et les désolants résultats de l'enseignement sans Dieu. Aujourd'hui, j'éprouve le désir de faire encore appel aux accents inspirés de David et de vous montrer, en paraphrasant le psaume XXIIe, tous les fruits que vouspouvez recueillir de l'instruction qui vous est donnée par les fils du Vénérable de la Salle.

« Dominus régit me et nihil mih i deerit » . Notre-Seigneur aimait à comparer son Eglise à une bergerie. Vous, chers enfants, vous êtes les petits agneaux de cette bergerie. Mais, malgré votre faiblesse, malgré l'acharnement des loups, qui vous poursuivent,

vous n'avez rien à craindre et vous pouvez dire: Le Seigneur est mon pasteur et je ne manquerai de rien. Il m'a conduit dans de gras pâturages et m'a élevé sur le bord d'une eau fraîche et réconfortante. « In loco pascuœ ibi me collocavit ; super aqiiam refectionis educavit me» . L'âme, comme le corps, a besoin, elle aussi, de sa nourriture ; cette nourriture, c'est la vérité, et cette vérité a été incarnée dans la personne de notre adorable Sauveur, qui nous a dit : « Ego sum punis z'itœ : qui mânducat me non esuriet, et qui venit ad me non sitiet in œternum ».

Ce pain mystérieux, cette eau qui a la vertu, en désaltérant, d'éloigner la soif, c'est la doctrine chrétienne, cette doctrine incomparable que vous enseignent vos bons maîtres, en vous développant, en vous commentant, dans des entretiens familiers , élémentaires, proportionnés à vos jeunes intelligences, cet inimitable petit livre qui s'appelle le Catéchisme .

Grâce à ces enseignements religieux , votre âme, comme la fleur qui, au lever du jour, se tourne vers le soleil, apprend, dès l'aurore de la vie , à aimer Dieu, soleil de la vérité: «Animant lueam convertit » .

« Deduxit me super semitas justitiœ » . Il }T a dans le monde des chemins bordés de précipices et pleins d'ennemis; c'est là que les agneaux rencontrent les loups affamés, qui se jettent sur eux pour les dévorer. Plus heureux que ces pauvres petite, vos compagnons d'âj,e , qui sont condamnés à ne recevoir

que des enseignements séparés de la Religion, pour ne pas dire hostiles à la Religion, vous, le Seigneur vous a pris, comme par la main, pour vous guider dans les sentiers du devoir et de la justice. N'est-ce pas le Père d'en-haut, qui vous dispense la lumière pour connaître ses commandements, et qui vous donne en même temps la force de les pratiquer, en sorte que vous pouvez déjà contribuer à la gloire de son nom et lui offrir, par votre fidélité et votre amour précoce, un dédommagement des blasphèmes que font, trop souvent, hélas ! monter vers lui les élèves des écoles sans Dieu: «propter nomen suiim ».

« Nam etsi ambulavero in medio umbrœ mortis, non timebomala, quoniam tu mecum £s».Vous êtes entrés dans la vie, chers enfants, à une époque lamentable, où il fait bien nuit dans la société. L'enseignement sans religion, officiellement prescrit, a déjà produit ses fruits. Ne voyons-nous pas chaque jour des enfants encore tout jeunes et, pour employer le mot de saint Augustin, de tout petits hommes, « tantillus homo », commettre des crimes qui font frissonner sur leurs sièges d'impassibles magistrats, « et tant us peccator »? Pour vous, soutenus par Dieu, enveloppés de sa paternelle protection, qu'on vous a appris à aimer, vous passerez au milieu d'un monde pervers, sans avoir à redouter l'influence malsaine, meurtrière, de .ses leçons et de ses exemples.

« Virga tua et baculus tuus ipsa me consolata sunt» . Cette fixité dans le bien, cette persévérance dans le devoir, vous les devrez à cette éducation morale, à •cette discipline bienfaisante, tout à la fois austère et

paternelle, dont vous recueillez les fruits à l'école des Frères. « Virga», la verge, est le symbole de cette correction sage et mesurée prescrite par l'Esprit-Saint pour la saine formation des âmes. Ne lisons-nous pas au livre des Proverbes qu'il n'aime pas son fils, le père qui ne sait pas le corriger « Qui parcit virgœ, odit filium »? Le bâton, qui sert d'appui à la faiblesse, est l'image des conseils inspirés par la sagesse et le dévouement. Ce sont ces conseils de vos maîtres, en même temps que leurs opportunes réprimandes, qui seront pour vous, dans le cours de la vie, la source des meilleures consolations. Que de fois, en reportant vos souvenirs aux heures précieuses que vous passez en ce moment sous la direction des bons Frères, vous aurez à remercier Dieu de vous avoir ménagé par eux la science de cette doctrine qui fortifie Pâme dans les saintes luttes de la vertu, et la console dans les épreuves et les peines inhérentes à toute existence humaine !

« Parasti in conspectu meo mensam adversus eos qui tribulant me ». Le Saint-Esprit se plaît, dans les saintes Écritures, à symboliser le bonheur de l'âme juste et vertueuse sous la figure d'un festin : Secura mens, juge convivium». Votre âme, jeunes enfants, si vous restez fidèles à la vertu, ainsi que nous le promet votre éducation, sera comme dans un banquet perpétuel. Tel est le sens du texte sacré ; mais j'outrepasse cette interprétation, qui est la vraie, et je crois pouvoir montrer Dieu préparant lui-même à votre jeune âge, de ses mains paternelles, cette table eucharistique où il se fait lui-même votre nourriture et votre force. Cette table, je le sais, elle est ouverte

à tous ; mais, tandis qu'elle peut servir de point de départ de la condamnation des enfants qui n'ont pas appris à discerner la nourriture divine qui leur est servie, vous, soigneusement instruits, vous puiserez au céleste Banquet la force de lutter contre ceux qui vous persécutent.

« Impinguasti in oleo caput meum ». Chez les anciens, il était d'usage, dans les festins solennels, de répandre sur la tête des convives une huile embaumée; le Prophète royal ne veut pas que sa comparaison, empruntée au festin, pour figurer le bonheur, manque du moindre détail, et il nous représente l'âme juste recevant l'onction de ce parfum. Mais, encore ici, je me plais à outrepasser le vrai sens du texte, et j'aime à voir, dans cette huile mystérieuse dont parle le Prophète inspiré, l'image de ce Sacrement des forts, de cette onction qui sacre vos jeunes âmes pour les combats du devoir, aux heures difficiles où s'éveillent les passions.

« Et calix meus inebrians quant prœclarus est » ! Qu'il est admirable le calice enivrant que vous m'avez réservé ! Tous ceux qui sont familiarisés avec les saintes Ecritures savent que le mot calice a la signification de sort, partage. Tel est le dernier trait que met le peintre à la description du bonheur de l'enfant élevé chrétiennement. Inébranlablement attaché à son Dieu, il reçoit de ce « Père d'en-haut, de qui découle tout don parfait », une pleine et toute surnaturelle félicité. Il peut alors entreprendre le voyage de la vie. Tous les jours et surtout à l'heure inévitable de l'épreuve réservée à tous les enfants d'Adam en cette vallée de nos maux, il se sent enveloppé

comme d'un manteau protecteur par la miséricorde divine. Loin de succomber à la défaillance et au découragement, l'œil toujours fixé sur le Dieu qui doit un jour le récompenser, il continue vaillamment sa marche : « et misericordia tua subsequetur nie omnibus diebus vitœ meœ » .

Elle peut arriver pour lui cette heure décisive qui doit clore la série de celles qu'il a à passer ici- bas. Elle le trouvera toujours calme, toujours confiant, parce qu'il sait qu'en laissant cette demeure périssable, il sera introduit dans cette maison de son Dieu, dans cette cité permanente, où il s'abreuvera, pendant les longs jours de l'éternité, à la source intarissable d'une félicité sans mesure et sans mélange. « Et ut inhabitem in donw Domini in longitudinem dierum >

Je ne puis descendre de cette chaire sans vous adresser un mot particulier, à vous, âmes chrétiennes qui avez voulu prendre part à la fête de ces enfants et leur servir de cortège. Ces fruits de l'éducation chrétienne recueillis dans les écoles des Frères, c'est à vous que ces jeunes âmes les doivent, et, en leur nom, je sens le besoin de vous remercier des sacrifices que vous vous êtes imposés jusqu'ici pour eux. Ces écoles sont florissantes, et à ceux qui seraient tentés, de nier que l'enseignement des Frères a pour lui le suffrage populaire de notre ville, il suffirait de dire: Venez et contemplez cette foule d'enfants, dont les flots remplissent la vaste nef de l'église.

Toutefois, si florissantes qu'elles soient, pouvonsnous envisager l'avenir sans effroi ? Un décret arbitraire du tribunal constitué pour juger les maîtres dévoués de notre jeunesse chrétienne ne peut-il pas

en un jour leur enlever leurs fonctions? Les lois déjà votées et celles qui se préparent ne peuvent-elles pas empêcher le recrutement de l'Institut des bons Frères?... Ah! N. T. C. F., plus les temps sont malheureux, plus doit s'accentuer notre dévouement. Pour moi, je le dis hautement, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour maintenir l'œuvre fondée primitivement par Mgr de Besons et ressuscitée par mon vénéré prédécesseur. Qu'il me soit permis de compter sur votre zélée coopération. Vous pouvez, dès ce moment, donner un témoio-naofe de votre dévouement à nos écoles catholiques. Notre digne Vicaire-Général va parcourir vos rangs, en vous tendant la main, en se faisant mendiant pour cette belle œuvre. Donnez, donnez généreusement.

Aux jours douloureux de la Commune de Paris, il suffit d'un mot tombé des lèvres d'un pieux Dominicain pour enflammer le courage de ses compagnons de captivité : « Mes amis, s'écriait le P. Captier, pour le bon Dieu » ! Et, à ce mot, tous offrirent avec générosité le sacrifice de leur vie en acceptant le martyre.

« Pour le bon Dieu », vous dirai-je, Mesdames; ce n'est pas le sacrifice de la vie qui vous est demandé : c'est le simple sacrifice d'une pièce de monnaie. Donnez donc, donnez avec élan, et vous recevrez le centuple pour récompense.

ALLOCUTION

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