DE LÉON XIII
PRONONCÉE LE 31 DÉCEMBRE l888, DANS L'ÉGLTSE CATHÉDRALE DE CARCASSONNE
NOS TRÈS CHEFS FRÈRES
11 fut donné, un jour, au disciple bien-aimé, à Jean, Fils du Tonnerre, exilé dans l'île dePathmos, de voir se dérouler sous son regard le spectacle intérieur du Ciel. Il vit un trône de gloire, et, au milieu du trône, un Agneau comme égorgé, et vingt-quatre vieillards prosternés devant l'Agneau, qui chantaient en son honneur un cantique nouveau, et des milliers d'anges, qui redisaient à haute voix : « L'Agneau qui a été immolé est digne de recevoir honneur, gloire et bénédiction. Dignas est Agnus, qui occisus est, accipere honorent et gloriam et benedictionem ». Ce spectacle, qu'entrevit autrefois l'apôtre des grandes révélations, nous Lavons vu aujourd'hui se dérouler, dans cette cathédrale, aux yeux de notre foi ; le cantique des cieux a trouvé de l'écho sur cette terre de pèlerinage et d'exil. L'Agneau immolé, c'est l'adorable victime de l'autel, c'est le Dieu Eucharistique ; son trône, vous le voyez, il est là, au-dessus du tabernacle. Les vingt-quatre vieillards, ce sont toutes les âmes de foi qui se sont succédé, pendant toute
cette journée, autour de ce sanctuaire, pour faire monter vers leur Dieu le « cantique nouveau » demandé par le Chef de l'Église, le cantique de l'action de grâces.
Les vTingt-quatre vieillards, c'est vous, fervents associés de l'Apostolat de la Prière, vrais amis du Sacré-Cœur ; c'est vous, membres zélés des conférences de Saint-Vincent de Paul et des Cercles catholiques d'ouvriers ; c'est vous, pieuses corporations chrétiennes, chères congrégations de notre ville; c'est vous tous, hommes de bonne volonté, qui vous êtes fait un bonheur de prélever quelques instants sur votre travail pour le consacrer à adorer, dans l'élan de la reconnaissance, votre Sauveur et votre Maître. Tous, ce soir, vous vous êtes réunis en si grand nombre que cette vaste enceinte peut à peine vous contenir, et, comme les milliers de milliers d'anges du Ciel, vous vous écriez d'une commune voix : «Il est bien digne, l'Agneau immolé, de recevoir honneur, gloire et bénédiction. Dignus est Agnus , quioccisus est, accipere honorent et gloriam et benedictionem ». N. T. CF., j'ai un devoir à remplir envers vous : je n'avais fait que vous transmettre un faible écho de cette grande voix qui suffit au monde entier: « os orbi sufficiens », et, dociles à notre appel, vous êtes venus avec empressement, dans le courant du jour par groupes nombreux, ce soir en masses compactes; comment votre Évêque ne serait-il pas saintement fier? Je vous félicite et vous remercie avec tout mon cœur. L'an dernier, à pareil jour, à pareille heure, j'étais dans cette chaire, bégayant quelques mots en l'honneur du Pontife de Rome, et vous m'écoutiez, il m'en souvient, avec un recueillement
et un silence qui me touchaient profondément. Nous étions au début des grandes fêtes jubilaires de Léon XIII ; mêlant notre voix à celle de toute la catholicité, nous chantions avec enthousiasme l'hymne de l'allégresse et delà jubilation. Déjà, à cette époque, la Ville éternelle avait assisté à d'incomparables manifestations de dévouement et de vénération pour l'auguste captif du Vatican. La grande âme du Pape était inondée d'une joie qui débordait dans ses allocutions publiques comme dans ses entretiens intimes; mais depuis lors, que de consolations nouvelles et vraiment inattendues ! La terre entière s'est mise en mouvement: de toute langue, de toute contrée, de toute nation, de toute tribu, :ont venus, avec les plus riches présents, des princes, des ambassadeui des pèlerins, pour rendre hommage au Père, au Pontife, au Roi. Oh! N. T. C. F., la Papauté a eu ses heures de gloire dans le cours des âges chrétiens ; ses annales contiennent des pages splendides; les Pontifes de Rome ont souvent été salués par des acclamations triomphales et des témoignages exceptionnels de respect et d'admiration, d'amour. Il était réservé à un siècle de défaillances, de trahisons, de félonies, comme le nôtre, à un siècle où les grandes et nobles causes qui excitaient l'enthousiasme de nos pères ne rencontrent que des indifférents, quand elles ne trouvent pas des apostats, il était réservé à notre siècle, en son déclin, d'écrire la plus belle page en l'honneur de la Papauté, de ménager au Pape régnant l'heure de gloire la plus éclatante. Le Jubilé de Léon XIII a été vraiment une glorification sans exemple , on serait tenté de dire, si le mot convenait à la chaire, une sorte d'apothéose du souverain Pon-
tificat. Pour le chef de la grande famille catholique et pour tous ses fils dévoués, quel dédommagement aux tristesses présentes ! Quelle dette de reconnaissance à payer à l'auteur de tout bien ! C'est pour la payer, cette dette, que notre bien-aimé Père commun a voulu placer ce dernier jour de son année Jubilaire sous les auspices du Cœur sacré de Jésus, et nous a tous convoqués aux pieds de l'autel ; c'est pour la payer que vous chantiez tout à l'heure, avec tant d'ardeur et de piété, l'hymne ambroisienne, le Te Denm, cet admirable cri des cœurs reconnaissants.
Mais à ces solennelles actions de grâces nous devons mêler des accents de détresse, d'ardentes supplications. Dans les desseins mystérieux de la Providence, les Papes semblent appelés à reproduire, à travers les temps, la vie publique du Dieu dont ils sont la personnification. Pour jésus-Christ, votre Sauveur et le mien, aux ovations du dimanche des Rameaux succédèrent les cris de rage du Vendredi- Saint. Le dimanche, l'Homme-Dieu entrait triomphalement dans Jérusalem: jonchées de feuillage étaient les rues qu'il traversait ; sous ses pieds, les habitants jetaient leurs vêtements, en signe d'honneur; tout le peuple criait avec enthousiasme : « Hosanna, liosanna filio David; benedictus qui venit in nomine Domini. Hosanna au fils de David ; béni soit Celui qui vient au nom du Seigneur». Quelques jours s'étaient à peine écoulés, dans la sombre nuit du jeudi au vendredi de la même semaine, le même peuple criait avec fureur et délire, en parlant de ce même Jésus : «Nous ne voulons pas qu'il règne sur nous; nolumus hune regnare super nos. Qu'il soit crucifié, crucifigatur ! »
Ainsi en est-il à l'heure présente du Vicaire de l'Homme-Dieu. L'enfer n'a puassisteravecindifférence à son triomphe jubilaire : en face des gloires de l'Église de Jésus-Christ, l'Église de Satan, jalouse, n'est pas restée inactive. On a vu se réaliser l'oracle du royal Prophète : « Les ennemis de Dieu et de son Christ ont frémi de haine et de rage : f remuer unt. Ils ont organisé de ténébreux conciliabules et ont tramé de noirs complots: convenerunt in unum. Ils ont juré de briser tous les liens qui rattachent le monde au Christ et à son représentant visible : dirumpamus vincula eorum ». Ils ont juré d'étouffer et de détruire la Papauté.
Le Pontife de Rome a beau être confiné, comme un prisonnier, dans son palais, on dirait que l'auréole qui resplendit à son front transperce les murs du Vatican et offusque leurs yeux ; et, pour mieux abattre sa puissance, ils préparent l'heure où ils pourront se ruer sur l'auguste vieillard : « projiciamus ex nobis jiiguni ipsorum ».
La persécution dirigée contre le Vicaire de Jésus- Christ a un caractère de violence que notre génération ne lui avait pas encore connu. Lamentable était la situation de l'illustre Pie IX au lendemain de l'invasion de Rome, il y a dix-huit ans ; plus lamentable encore est la situation de Léon XIII, en face de ses ennemis impatients et éhontés. Le jour n'est pas loin, peutêtre, où le Saint-Père sera contraint de quitter cette ville de Rome qui lui appartient. Il l'a reçue desonprédécesseur, qui la tenait de ses devanciers, à qui Pierre l'avait transmise après y avoir été établi par Dieu lui-même. Rome est la ville des Papes, ils ont le devoir d'y rester ; mais, plus que personne en ce monde, ils
sont fidèles à la vieille devise : « Potins mort quant fœdari » ; plutôt la mort, plutôt l'exil que le déshonneur! Ah ! N. T. C. F., si nous devions avoir la douleur de voir Léon XIII s'exiler de la Ville éternelle, ne perdons pas courage ; aimons à nous rappeler les promesses divines. N'avons-nous pas appris d'ailleurs, le flambeau de l'histoire à la main, que, si les Papes connaissent la route du départ pour l'exil, ils ne connaissent pas moins le chemin triomphal du retour. Soyons donc pleins de confiance dans le dénouement final de la lutte.
Il y en a quelques-uns parmi vous qui, en cette année jubilaire du Souverain-Pontife, ont eu le bonheur de faire avec nous le pèlerinage de Rome : ils n'ont pas oublié qu'en sortant de Saint-Pierre, sous le péristyle, on rencontre sous son regard une mosaïque de Giotto ; c'est une barque, et cette barque est l'image de la Papauté. A cette heure, le ciel est noir, l'éclair sillonne la nue, le tonnerre gronde, le vent souffle en tempête, la mer est furieuse et agitée ; mais qu'importe ? Le Pilote n'est-il pas là, au gouvernail, avec son habileté et son sang-froid? L'orage se déchaînerait-il encore avec plus de violence, verrions-nous les voiles se déchirer, les mâts s'abattre, le navire menacé de s'abîmer dans les flots, qu'importerait même alors ? Celui qui commanda jadis aux flots et à la tempête sur le lac de Génézareth n'est-il pas toujours là ? A vous, passagers sur sa barque, de tomber à genoux devant Lui et de lui crier avec l'équipage, avec le Pilote : « Domine y salva nos, perimns ; Maître, au secours, nous allons périr »... et nous le verrons se lever, réparer les voiles, redresser les mâts, écarter les orages, imposer silence aux vents, calmer les flots
44r) MONSEIGNEUR BILLARD
et imprimer à la barque une direction sûre et pros père. Voilà la Papauté : elle a pour elle les promesses de Dieu même.
Hélas ! nous ne pouvons vous donner les mêmes garanties, la même sécurité pour notre cher pays, notre pauvre France. Encore quelques heures, N. T. CF., et l'année 1889 va s'ouvrir. En nous reportant cent ans en arrière, nous arrivons à cette année si tristement célèbre dans nos fastes, et que je ne crains pas d'appeler l'année fatale, puisqu'elle a vu la fille aînée de l'Église, gâtée par un philosophisme impie, abjurer officiellement le baptême qu'elle avait reçu à Reims avec Clovis, pour inaugurer ce droit nouveau qu'a si éloquemment stigmatisé notre grand Pape. A qui conserve au fond de Tâme au moins une étincelle de ce feu sacré qui s'appelle le patriotisme, il est impossible de ne pas gémir en vo}Tant la France, cette nation très noble, qui avait mérité dans le cours des âges passés le glorieux titre de soldat du Christ, abdiquer sa mission et renier les droits de Dieu, en proclamant les droits de l'homme. Pour moi, je sens les larmes me monter aux }"eux, en songeant aux calamités affreuses dans lesquelles mon pays a été condamné à expier son apostasie. Or, le croirait-on? voici que le souvenir des sanglantes leçons infligées à nos pères s'est oblitéré. En dépit des châtiments providentiels qu'elle a subis, malgré ses épreuves et ses malheurs, la France s'apprête, avec une sorte d'ivresse, à célébrer le centenaire de son insurrection contre Dieu. Dignes héritiers de ces coryphées de l'impiété qui poussaient, il y a cent ans, ce cri blasphémateur : «Écrasons l'infâme! », nos sectaires d'aujourd'hui travaillent à creuser la tombe où ils ont la prétention
d'ensevelir la religion du Christ, et complotent de marquer le centième anniversaire de notre apostasie nationale, en scellant définitivement et à jamais la pierre qui couvrira cette tombe.
Ne les entendez-vous pas, N. T. C. F., s'écrier, comme autrefois les Juifs déicides : «Nous ne voulons pas que le Christ règne sur nous : noliimiis hune regnare super nos » ? nous ne voulons plus de Dieu, et ce nom adorable, ils le biffent dans leurs livres ; nous ne voulons plus de Dieu à la naissance, et ils refusent de présenter leurs enfants au baptême ; nous ne voulons plus de Dieu dans l'éducation, et ils suppriment dans l'école l'enseignement religieux ; nous ne voulons plus de Dieu dans le travail, et ils violent par système la loi du Dimanche ; nous ne voulons plus de Dieu dans la famille, et ils croiraient se déshonorer en demandant pour le mariage la bénédiction de l'Église ; nous ne voulons plus de Dieu à la mort, et ils chassent de leur chevet d'agonie le ministre du pardon, et ils organisent ces enterrements civils, ou plutôt païens, dont notre ville voit trop souvent se renouveler le scandale. Que peut devenir un peuple qui s'acharne à anéantir le règne du Dieu de qui relèvent les États? N. T. C. F., en compulsant l'histoire, en étudiant le gouvernement divin dans le monde, je vois des peuples disparaître sous l'action de la justice souveraine, je vois des Etats, jadis florissants, rayés de la liste des nations par la main vengeresse de Dieu. Si nous ne voulons pas mériter cet irrémédiable malheur, prosternons-nous aux pieds de l'autel, faisons arriver le cri de notre détresse au coeur miséricordieux de Jésus. Ne croyons pas toutefois avoir fait l'acquit de notre conscience chrétienne
et suffisamment rempli nos devoirs patriotiques, en versant de notre cœur quelques supplications : à la prière il faut joindre l'action ; nous devons nous dévouer sans défaillance aux œuvres de réhabilitation sociale.
Que notre devise soit le noble refrain de ce cantique si souvent chanté par les vrais enfants de l'Église : « Nous voulons Dieu ». Oui, nous voulons Dieu, malgré les athées qui le chassent de partout ; nous voulons Dieu à l'entrée de la vie par le Sacrement régénérateur; nous voulons Dieu pour l'enfance, par la fondation d'écoles catholiques, par la diffusion de l'enseignement religieux, par la première communion ; nous voulons Dieu au foyer, par le mariage religieux ; nous voulons Dieu par le travail, par la sanctification du Dimanche, par l'établissement des corporations chrétiennes; nous voulons Dieu dans la vie pour l'accomplissement de sa loi sainte; nous voulons Dieu à la mort, par les derniers sacrements et par la sépulture ecclésiastique. Est-ce une illusion de mon âme épiscopale et française? Il me semble que, si tous les catholiques de France persévéraient avec ardeur à prier pour leur pays; si à la prière ils unissaient un dévouement actif, généreux, infatigable ; s'ils s'imposaient des sacrifices pour toutes les œuvres d'éducation et d'apostolat, tout espoir ne serait pas perdu. C'est cet espoir que je m'obstine à conserver au fond de mon cœur. Que Dieu donc nous défende, nous protège et nous sauve : tel est le vœu dont votre Évêque vous offre l'expression du fond de son âme en ce renouvellement do l'année. Ainsi soit-il.
ALLOCUTION