PRONONCÉE LE 2 FÉVRIER 1889 DANS LA BASILIQUE DE SAINT-JUST A NARBONNE
Exaltavit humiles Dieu se plaît à exalter les humbles.
NOS TRÈS CHERS FRÈRES
Quand on étudie attentivement l'action de la Providence sur la marche des événements de ce bas monde, on voit que souvent elle se plait à glorifier et à mettre en lumière ceux qui aiment l'obscurité. Il semble entrer dans l'économie du plan divin « d'élever sur le chandelier », suivant le langage évangélique, ceux qui voudraient demeurer « sous le boisseau ».
Vive et profonde était la répugnance du R. P.Marie- Jean pour l'élévation : nous n'essayerons pas de vous dépeindre les sentiments de tristesse et de peine qui envahirent son âme quand il reçut de Rome, avec le rescrit du Souverain Pontife, les lettres-patentes du vénérable Abbé de Sainte-Croix de Jérusalem, maîtregénéral de l'Ordre, qui lui conféraient le titre et les privilèges d'abbé de Fontfroide ; qu'il nous suffise de vous dire qu'en recueillant un écho de ses sentiments,
nous nous sommes reporté à une circonstance de la vie de saint Bernard. Le grand abbé de Clairvaux, se trouvant un jour en face des pieuses résistances d'un de ses chers moines, nouvellement élu abbé, ne parvint à en triompher qu'en donnant à sa parole l'accent formel du commandement : « Prœcipio tibi, frater Henrice, ut non réfutes, sed obedias in charitate ; je vous enjoins, mon frère Henri, de ne pas refuser, mais d'accepter dans l'élan de la charité ». En face d'une injonction formelle, à l'exemple de son pieux devancier, le P. Jean ne pouvait que courber la tête et obéir.
Aussi, N. T. C. F., en nous voyant, il n'y a qu'un instant, descendre de cet autel, nous avancer vers le nouvel abbé, et, le prenant par la main, au nom même de Dieu, le faire asseoir sur ce siège, ou plutôt sur ce trône, avec .les insignes de sa dignité, n'avezvous pas tous senti instinctivement vous monter du cœur aux lèvres ces paroles du cantique d'action de grâces de l'auguste Vierge Marie, choisie pour être la mère du Rédempteur : « Respexit liumïlitatem ancillœ suce... exaltavit Inimités ? » Dieu a jeté un regard de complaisance et d'amour sur son humble serviteur; il a tenu à l'élever, à l'exalter, à le glorifier.
Ne croyez pastoutefois que, dansles conseils divins, l'élévation présente du R. P. Jean doive être considérée uniquement comme la récompense de son renoncement et de son humilité ; elle est encore une grâce, et une grâce signalée, pour vous, dignes et bons moines des divers monastères de la congrégation de Senanque, pour vous aussi, prêtres et fidèles, nombreux amis, qui connaissez si bien le chemin de Fontfroide.
Le nouvel abbé sait que le Sauveur, son Maître, est venu en ce monde non pour être servi, mais pour être le serviteur de tous : « Non veni ministrari sed ministrare ». Il n'a pas oublié la recommandation qu'adressait au pape Eugène son illustre et bienheureux père en Dieu, saint Bernard, et il veut, dès aujourd'hui, nous prouver à tous que, s'il accepte l'honneur, la supériorité, c'est pour les mettre au service de tous ses frères ; telle est sa devise, nous pouvons la lire au bas de ses armes : « prodesse magis quant prœcsse, servir plutôt que dominer».
Un lien mystérieux l'attachait déjà à vos âmes, à des titres divers. La paternité spirituelle, cette paternité dont peuvent rire les impies, qui blasphèment ce qu'ils ignorent, et qui n'est rien moins que le dévouement avec lequel Dieu forme le cœur des anges qu'il nous donne ici-bas pour gardiens et pour guides, cette paternité, le P. Jean l'exerçait déjà depuis de longues années, à l'intérieur de Fontfroide, dans un doux rayonnement de bonté sereine, de fermeté pleine de tendresse. Désormais, elle ne sera plus confinée et circonscrite dans les murailles étroites d'un seul monastère : les secrets de son action salutaire et fructifiante devront être connus de toute la famille religieuse de Senanque. Réjouis-toi donc, vénérable et sainte Congrégation ; voici que le Père d'en-haut, Celui qui est la source de toute paternité au ciel et sur la terre, « ex quo omnis palemitas in cœlo et in terra nominatur », voici que Dieu, par sa bénédiction, comme par une parole créatrice, vient d'insuffler dans l'âme de ton nouveau Supérieur un sentiment mystérieux, que ne connaît même pas la paternité du .sang la plus dévouée, un sentiment qui est comme
un écoulement de son propre cœur. Sous la bénigne influence de cette paternité toute céleste, tu sentiras grandir en tous tes fils l'amour de leur noble vocation, l'ardeur pour les vertus monastiques, une fidélité inviolable à tes chères Constitutions. Tout à l'heure, mes bons Pères, vous m'avez vu remettre votre sainte règle entre les mains du nouvel Abbé. Que n'avezvous pu, comme moi, lire dans la douce et vive expression de son regard, comme à travers un cristal limpide et transparent, le fond même de son âme ! Son àme, ah! je le proclame tout haut, elle est comme identifiée à ce code vénérable, sur lequel doit être calquée votre vie. Aussi, vous communiquer à tous son attachement, disons mieux son culte pour la règle ; vous rappeler souvent ces belles paroles du grand Apôtre aux Galates : « Quicumque liane régulant secuti fuerint, pax super illos et miscricordia, paix et miséricorde, mes enfants, à tous ceux qui suivront cette règle » ; vous guider, par la docilité parfaite à toutes ses prescriptions, vers les célestes pâturages de l'héritage éternel : telle sera l'ambition de sa spirituelle paternité, je le dis en son nom, en empruntant les paroles de la Liturgie : « D-ux ad cœlestis hœreditatis pascua » .
Et vous, bons et vénérés prêtres de tout rang de ce diocèse ou des régions voisines, pieux fidèles de tout âge et de toute condition, vous tous qui, à une heure de votre vie, vous êtes agenouillés aux pieds du P. fean, en lui disant ces paroles : « Bénissez-moi, mon Père, parce que j'ai péché », vous tous, quelle ne doit pas être votre joie, en voyant admettre, en votre faveur, ce Père bien-aimé de votre âme à une participation plus large de sa paternité! Jusqu'à présent, en
gravissant la colline de Fontfroide, quel que fût le fardeau qui accablât votre cœur ou votre conscience, fardeau de tribulations et de peines, ou fardeau de fragilité et de péchés, vous vous disiez à vous-mêmes, comme autrefois la masse des affligés qui couraient vers le Sauveur Jésus : « Eamus ad suavitatem, allons à la bonté », et vous montiez d'un pas alerte et plein de confiance, et vous versiez votre âme, avec un filial abandon, dans celle du bon Père, que vous saviez avoir pour mission de la guérir et de la soulager, et vous redescendiez, pleins de résignation, d'innocence et de paix. Laissez-moi vous parler avec ma connaissance du cœur humain : à quelque étape de ce voyage de la vie qu'eût lieu cette rencontre entre le P. Jean, qui a reçu vos confidences sacrées, et vous, qui lui avez ouvert votre âme brisée ou flétrie, n'est-ce pas qu'une sorte de tressaillement mutuel a fait battre vos cœurs? Un sentiment, un lien, ou paternel ou filial, a été créé entre vous et lui par Dieu même, sentiment qui ne ressemble pas aux sentiments passagers, éphémères, de ce monde, lesquels s'en vont avec les années, mais sentiment qui ne meurt pas, mais lien qui ne saurait être brisé. Ne craignez donc pas, fils ou filles spirituelles du P. Jean, que son élévation le rende pour vous moins accessible : « la bonté fait le fond de son cœur, vous dirai-je avec Bossuet, et la grandeur qui vient par dessus, loin d'affaiblir la bonté, n'est faite que pour se communiquer davantage, comme une fontaine publique qu'on élève pour la répandre ». Soyez tous reconnaissants envers Dieu : sa bonne Providence a voulu, dans un dessein d'amour pour nous, que le nouveau Vicaire-Général de la Congrégation de Senanque fût abbé de Font-
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froide et non abbé de Lérins, afin que, restant air milieu de nous, il continue de vous éclairer, de vous consoler, de vous sanctifier, de vous sauver. Le P. Jean était à vous hier, il Test aujourd'hui, il le sera encore demain : oui, tout à vous, tout à vos âmes, jusqu'à son dernier soupir.
Mon bien vénéré Père, je sens le besoin, en finissant, de me tourner vers vous : encore quelques heures, et vous allez reprendre la route de ce bienaimé monastère de Fontfroide, dont vous êtes l'honneur et la joie, parce que vous en êtes le guide et le père. Que de fois, dans le secret de l'âme, avez-vous dit à Dieu, sous forme de prière, ces paroles de nos saints Livres : « in nidulo meo moriar ; Seigneur, qu'il me soit donné de mourir dans mon petit nid » ! Vous avez été exaucé. Mais, ô profondeur de la sagesse de Dieu, m'écrierai-je avec saint Paul: « O altitudo divitiarum sapientiœ etscientiœ Dei » ! Voici que c'est en l'année 1889, — en cette année où l'on s'apprête à célébrer le centenaire d'une Révolution qui a détruit les monastères, abattu les cloîtres, expulsé les moines — c'est en l'année 1889 que vient s'attacher à votre monastère un éclat, une grandeur qui fait revivre les splendeurs du passé ; en vous voyant entrer dans son enceinte avec la mitre que j'ai placée sur votre tête et le sceptrequej'aimis entre vos mains, lavieille abbaye de Fontfroide, suivant un beau mot de saint Jérôme, parlant de l'accueil fait par l'Église des Gaules à saint Hilaire, au retour de l'exil, « vous tendra les bras pour vous embrasser, comme l'épouse embrasse un époux qui revient au foyer, chargé d'honneur, couvert de gloire : Hilarium a prœlio revertenicmEcclesia Galliarum complexa est ». Amen.