PRONONCÉE LE 15 JANVIER 189O DANS LA CHAPELLE DU MONASTÈRE DE PROUILLE
Veni de Libano, sponsa mea.
Venez du Liban, ô ma fiancée.
Ma chère Enfant,
Cette parole de l'Époux divin des Cantiques, que l'Église met sur les lèvres de Notre-Seigneur appelant sa mère à quitter le désert de ce monde, en sa triomphale assomption, pour prendre possession du trône qui lui a été préparé, vous l'avez entendue vous-même. A vous aussi il a été dit: « Venez du Liban », sortez de ce monde, tout entier plongé dans le mal, de ce monde où les âmes même les meilleures sont souvent fascinées, ensorcelées par la bagatelle. Pour vous protéger contre ses dangers, vous aviez, je le sais, l'influence tutélaire de l'ange visible placé à vos côtés par la divine Providence. Il ne m'appartient pas de faire l'éloge de cette mère dévouée que j'aperçois en ce moment près de vous : votre cœur filial s'en réjouirait, mais sa modestie ne me le pardonnerait pas. Je le proclame pourtant sans flatterie, parce que c'est la vérité : je puis lui appliquer la parole que dirait
saint François de Sales de sainte Jeanne de Chantai : « La femme forte que Salomonse plaignait de n'avoir pas trouvée à Jérusalem, je l'ai rencontrée sur mon chemin ».
Il est donc vrai, chère enfant, sous les chaudes effluves d'un amour doublement maternel, avec une jeune sœur gracieuse et aimable, vous illuminiez le foyer d'un doux rayon de soleil, vous étiez heureuse.
Un jour vint pourtant où vous vous sentîtes atteinte et comme blessée par une de ces flèches aiguës dont parle le chantre des vocations religieuses : « Sagittœ tuœ acutœ ». Pleine de dégoût pour tout ce qui passe, qui brille et qui séduit, vous fûtes prise de cet « inexorable ennui » dont parle Bossuet, et tourmentée d'une aspiration profonde, inéluctable vers l'Eternel, vers l'Infini. La mystérieuse voix se fit entendre: « Veni de Libano, sponsa mea ». C'était le Roi du Ciel qui convoitait, même sur cette terre, une alliance mystérieuse avec votre âme, en attendant les noces éternelles ; et à sa voix vous répondîtes , comme cette vierge des premiers âges dont l'Eglise nous a conservé les paroles : « Voici que je viens à vous, Seigneur, que j'ai aimé, que j'ai cherché, que j'ai toujours désiré ».
Les fiançailles vont se célébrer, et je suis là ; diraije pourquoi ? Ne savez-vous pas que j'ai reçu une mission d'outre-tombe ? N'est-ce pas votre vénérée grand'mère, que Dieu vient de rappeler à Lui, qui a demandé ma présence à cette cérémonie ? Elle est là avec nous, car, si l'apôtre saint Pierre a pu dire aux premiers chrétiens qu'il viendrait souvent les voir après la mort : « dabo opérant fréquenter videre vos post obituni meuni», il est permis de pen-
ser qu'elle est près de vous en cette heure si solennelle de votre vie C'est donc pour répondre à son désir que je viens, dans un simple épanchement, vous dire ce qu'est votre fiancé, ce qu'il vous promet, ce qu'il vous demande.
Dans les alliances de la terre, les jeunes âmes se préoccupent vivement de la noblesse du nom et de la suprématie du rang de celui auquel elles doivent unir leur destinée. Mais que d'illusions et que de mécomptes ! Combien de noms, glorieux en apparence, sont vides et sonnent le creux; «nomen inane et vacuum » ! Il n'en est pas ainsi du nom de votre fiancé. Son nom, il est au-dessus de tout nom : « Nomen super omne nomen », et tous les poètes liturgiques ont épuisé les ressources du langage et les rhythmes de l'harmonie pour en chanter les charmes et les grandeurs: «Jésus! nom de douce souvenance, qui donne au cœur les véritables joies ; Jésus, mélodie à l'oreille, miel aux lèvres, jubilation au cœur » ; Jésus, ce nom devrait être gravé dans l'âme si profondément que jamais il n'en puisse être effacé. Oh ! que saint Bernard avait raison de dire que Jésus ne porte pas « l'ombre d'un grand nom, mais bien la vérité : Non est in eo magni nominis timbra sed vcritas » ; et qu'il est facile de comprendre que l'Eglise, pour en célébrer les gloires, ait consacré une de ses touchantes solennités ! Par une coïncicidence mystérieuse, on fête aujourd'hui même, dans la famille dominicaine, cet adorable Nom, et vous constatez avec quelles pompes.
Ah ! c'est que Jésus veut dire sauveur, et un sauveur, c'est celui qui nous a aimés plus que son repos,
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son honneur, son sang, sa vie, lui-même ; c'est plus que l'ami, qui reste quand tous les autres nous ont délaissés ; c'est plus que l'époux, qui se dévoue avec une inépuisable affection ; c'est plus que la mère, qui se sacrifie pour un fils tendrement aimé. Le sauveury c'est celui qui a un baume pour toutes les blessures,, une consolation pour toutes les douleurs, un remède pour tous les maux.
Que vous dirai-je de son cœur ?
Un grand artiste de votre famille dominicaine, celui qu'on appelait le bienheureux, il beato, frère Ange de Fiesole, quand il avait à peindre la tête de JésusT tombait à genoux, se livrait longuement à l'oraison, et, quand il lui semblait l'avoir aperçue, à travers les larmes, dans une vision, il prenait le pinceau. Ah ! si Fra Angelico sentait le besoin de s'agenouiller et de prier pour reproduire seulement la tête du Sauveur, moi aussi, plus que lui, je sens que, pour vous parler de son cœur, je devrais tomber à genoux. Le cœur de Jésus, c'est ce cœur brûlant d'une charité infinie pour son Père, dont il voulait réhabiliter la gloire, et pour les hommes, dont il voulait réparer la chute; le cœur de Jésus, c'est cette fournaise ardente qui a surpassé les élans des cœurs qui ont le plus aimé dans le passé, et qui aimeront le plus à l'avenir, et dont les flammes font pâlir toutes les ardeurs des séraphins ; le cœur de Jésus, c'est ce cœur qui, non content d'aimer, a voulu se dévouer, se livrer, se sacrifier jusqu'à la croix, et que pourtant l'immolation du Calvaire n'a pas encore contenté. Il a voulu continuer de s'immoler et de se donner dans le Sacrement de son autel. Il a été percé, ce cœur, après la mort, par la lance du soldat, et, par sa blessure, il a
laissé s'échapper sur le monde ces étincelles qui l'ont embrasé et ont produit, dans un incendie mystérieux, ces flammes merveilleuses qui s'appellent la virginité, l'apostolat, le martyre.
Voilà le cœur qui va se donner à vous. C'est bien le lieu maintenant de vous dire ce qu'il promet.
Il vous promet une union sans désenchantement, sans lassitude ni dégoût, sans déception. Hélas ! appelé souvent par mon ministère, soit par l'affection, soit par la paternité spirituelle, à prémunir les jeunes âmes contre les enthousiasmes factices et les ravissements d'un jour, j'ai dû leur faire entrevoir et les tourments d'un cœur trop souvent condamné à donner sans recevoir, et la nécessité de l'abnégation et du renoncement pour supporter ou des indifférences inexplicables ou des froideurs inattendues ; j'ai dû leur rappeler le mot de l'aimable et doux évêque de Genève, disant que, si le mariage avait un noviciat, il aurait beaucoup moins de profès. Ne craignez pas, vous, ma chère enfant, qui entrez aujourd'hui au noviciat de la vie religieuse, que vous ayez jamais le regret d'avoir accepté la main dud:vin Fiancé. Votre joie ira s'accroissant dans le calme. A la sérénité du matin succédera un soir plus radieux encore : pour l'épouse de Jésus-Christ, de toutes les heures de la vie, la plus consolante et la plus consolée, c'est la dernière, puisqu'elle couronne et consacre pour les siècles sans fin la félicité de l'union commencée icibas.
« Interroga majores tnos et dicent tibi » ; interrogez vos sœurs aînées, qui sont derrière les grilles de ce cloître, interrogez la digne et vénérée Mère de
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toute la pieuse famille dominicaine qui vous ouvre ses rangs, et toutes unanimement vous diront que, depuis le jour de leurs fiançailles avec le Sauveur, leur joie n'a fait que suivre une marche ascensionnelle, parcourant ces degrés mystérieux dont parle le Prophète royal : « ascensiones in corde suo disposait», et montant successivement du don de soi à l'union intime, de l'union intime à l'identification, de l'identification à la perte du cœur dans le cœur de l'Époux divin.
« Interroga majores tuos et dicent tibi ». Interrogez vos sœurs aînées, elles vous répondront ... Mais il faut que je vous dise toute la vérité, ma chère enfant, elles vous répondront que, contrairement à ce que je viens de vous annoncer, elles ont connu certaines déceptions. Oui, à certaines heures de leur vie monastique, elles ont été en droit d'emprunter le langage de ce saint religieux des premiers siècles qui avait passé cinquante ans dans l'union intime avec son Dieu, et de s'écrier comme lui : « Vous m'avez trompé, Seigneur, vous m'avez trompé. Vous m'aviez annoncé que votre croix était un accablant fardeau, et je l'ai trouvée douce et légère ; vous m'aviez dit que la montée de votre Calvaire était âpre et escarpée, et j'ai pu la gravir facilement et avec élan; vous m'aviez prédit des larmes et des amertumes dans le sacrifice et l'immolation, et je n'y ai trouvé que douceur. Encore une fois, Seigneur, vous m'avez trompé, vous m'avez trompé ».
Retenez-le donc bien, ma chère enfant, si vous avez à craindre une déception, ce sera celle de trouver, dans l'union à laquelle vous êtes appelée, plus de bonheur que vous n'en attendez.
Mais, en échange de cet avenir que Jésus vous prépare, que vous demande-t-il?
Il vous demande un amour virginal, un amour contemplatif, un amour crucifié.
Un amour virginal. Le Dieu qui voulut naître d'une Mère vierge et qui réserva ses prédilections au disciple vierge, ne veut que des vierges pour épouses. Il ne s'unit qu'aux âmes qui vivent dans un corps comme si elles n'avaient pas de corps, et qui s'essayent, même sur cette terre , à reproduire par la vertu et par le mérite la vie même des anges. Libres de toute affection sensible, les vierges peuvent se donner pleinement à Jésus, et réaliser le mot de saint Paul que nous lisons dans l'office même de ce jour : « Qui adhœret Domino, unies spiritus est ; s'attacher sans réserve au Seigneur, c'est ne faire avec lui qu'un même esprit ».
Un amour contemplatif. Vous aurez souvent, ma chère enfant , à remplir dans votre nouvelle vie le rôle de la grande sainte si pieusement honorée ici, Madeleine. Il faudra vous tenir de longues heures agenouillée aux pieds de votre Sauveur, lui parlant et l'écoutant. Ah! comme elle, n'est-ce pas, vous briserez entièrement le vase d'albâtre, et vous donnerez sans mesure les parfums d'amour qu'il aura mis Lui-même dans votre cœur. Par la prière et par l'oraison, vous connaîtrez mieux ses charmes et ses amabilités et ses perfections, et vous savourerez avec délices le pain de ses entretiens et de ses communications, qui deviendra l'aliment même de votre vie.
Un amour crucifié. Comment ces paroles peuventelles s'allier avec les joies que j'ai essayé de vous faire entrevoir? L'amour véritable tend à l'imitation,
et, comme l'Epoux que vous acceptez est le Dieu crucifié, vous sentirez le besoin de vous écrier souvent, comme autrefois saint Paul : « Christo confixus siiiu cruelle suis cloué à la croix avec Jésus-Christ » ; ou, comme ce grand martyr, saint Ignace d'Antiojhe : « Amor meus crucifixus est , mon amour est crucifié ».
Notre sainte liturgie nous montre la jeune vierge Agnès courant au martyre avec plus d'élan et de joie que l'épouse au festin de noces. Où a-t-elle puisé cet enthousiasme surnaturel ? Elle nous l'apprend elle-même : « Sanguis ejus omavit gênas meas »; elle a reçu Jésus au sacrement de l'amour et le sang eucharistique colore ses joues. Ce sang, vous l'aurez vous-même dans la coupe de l'autel, et il sera pour vous une source de grâces fortifiantes, qui, en vous faisant aimer les renoncements, les immolations, les sacrifices, vous feront trouver la joie dans le crucifiement, la vie dans la mort.
Je finis, ma chère enfant, en réveillant dans votre âme un dernier souvenir du monde. Dans la grande ville que vous avez quittée, il vous est arrivé, sans doute, de visiter au Louvre les merveilles d'art qui l'enrichissent. Or, parmi ces merveilles, il est un tableau peint par un grand artiste, dominicain lui aussi, Fra Bartolomeo : il représente le mariage mystique de Notre-Seigneur avec votre illustre sœur, Catherine de Sienne.
Au centre du tableau, on voit la Vierge Marie, assise sur un trône; elle tient l'Enfant Jésus, qui met un anneau au doigt de la vierge de Sienne, agenouillée devant lui. Une foule d'anges et de saints
sont là, et, dans le lointain, on aperçoit saint Dominique embrassant avec joie saint François d'Assise. Le roi David y est aussi représenté tenant en ses mains une harpe d'or, sur laquelle il chante les joies des noces virginales. Enfin on aperçoit saint Pierre qui fait un signe à Catherine, l'invitant à se lever pour courir au secours de l'Eglise et de la Papauté.
Me trompé-je ? Cette scène, nous l'avons sous les yeux. Est-ce que l'auguste Marie, la Reine du Rosaire, n'est pas là, enveloppant de son manteau royal le vénérable monastère de Prouille ? C'est elle qui vous présente son Fils, son Jésus, résidant personnellement au Tabernacle et vous tendant la main, en signe d'union et de fidélité, à vous agenouillée ici même à .ses pieds.
La foule d'anges, ce sont ces pieux «assistants qui ont voulu, aujourd'hui même, s'associer à vos joies; -c'est surtout votre tendre mère, qui, appréciant par la foi la grandeur à laquelle vous préludez, s'écrie aujourd'hui comme le père de Catherine de Sienne: « Qu'avons-nous à regretter ? N'est-ce pas un Dieu qui consent à entrer dans notre famille, n'est-ce pas Jésus qui se fait notre gendre ? »
Saint Dominique, du haut du Ciel, applaudit et sourit, en félicitant l'âme d'une de ses filles, aujourd'hui avec lui dans le sein de Dieu, de votre entrée dans sa famille religieuse. Saint Dominique, il est encore représenté par toutes les vierges de ce monastère, par celui de ses fils qui est le père spirituel de votre âme, par cet autre fils, chef vénéré de la Province qu'il gouverne avec tant de sagesse et de dévouement, enfin par son pieux représentant et successeur, le Maître-général de l'Ordre, présent de
cœur à cette fête, comme il vous l'écrivait ce matin, David, c'est votre Evêque qui a eu la mission de célébrer vos fiançailles. Hélas ! il le dit en rougissant: il n'avait pas la harpe d'or du Psalmiste, il n'a su que balbutier.
Saint Pierre, lui aussi, il est là, en la personne de Léon XIII, vous envoyant, ce matin même, sa bénédiction apostolique, pour vous, pour les membres de votre famille, pour le monastère et pour toute l'assistance. Pierre, il fait plus que vous bénir : il vous montre la sainte Eglise, subissant en ce moment la plus douloureuse des épreuves, et il vous invite à prier et à expier peur obtenir son triomphe. 11 vous montre la France, cette nation chère à son cœur, cette fille aînée de son royaume spirituel, si malheureuse depuis qu'elle a divorcé avec son Dieu, et il vous engage à prier et à expier, à vous faire victime pour sa régénération et son salut.