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LES LIVRES DANGEREUX ET L'ENFANCE CHRÉTIENNE

22 Janvier 1883.

NOS TRÈS CHERS FRÈRES

L'année dernière, dans notre Instruction Pastorale, au début de la Sainte Quarantaine, nous avons rappelé aux parents l'indispensable devoir de donner à leurs enfants une éducation chrétienne. La conspiration savante de la Ligue de l'enseignement sans Dieu nous avait vivement ému ; c'était pour nous une profonde tristesse de voir les efforts des sectaires s'acharnant à arracher l'enfance à Jésus-Christ, et de notre cœur brisé s'échappa un cri d'alarme.

Plus amère encore fut notre douleur , lorsque , quelques semaines plus tard, une loi vint sanctionner par ses prescriptions les prétentions de la secte. Quelles furent alors les préoccupations de notre sollicitude, les ardeurs de notre zèle pour prémunir et sauvegarder la pureté des croyances du jeune âge, vous le savez, N. T. C. F.; il ne s'est pas effacé de votre mémoire le souvenir des exhortations émues, des conseils paternels que nous vous avons adressés dans le cours de nos visites pastorales. On l'a dit, et nous acceptons le mot, c'est une véritable croisade que nous avons prêchée en faveur de l'enseignement religieux. Avec toute l'énergie de notre

conviction, avec toute la puissance que Dieu a bien voulu donner à notre parole, si infirme par ellemême, avec toute l'autorité qui appartient à un successeur des Apôtres, fût-il, comme nous, le plus petit et le dernier, « minimus Apostolorum » (i), avec toute la liberté du ministère évangélique, plus désireux de servir que de plaire, plus jaloux de sauver l'enfance en parlant que de la perdre en nous taisant, nous avons signalé l'extrême péril que court une société qui fait la nuit religieuse dans les jeunes âmes.

C'est pour obéir au même devoir que nous venons élever la voix encore aujourd'hui ; nous ne voudrions pas tomber sous le coup du stigmate infligé par Jérémie aux prophètes qui sacrifient les causes dont ils sont les défenseurs (2). A Dieu ne plaise que jamais nous nous rendions indigne, en trahissant vos intérêts éternels, de votre fidèle confiance et de votre filiale affection !

Nous avons entendu un grave avertissement : « Gardien, que se passe-t-il dans la nuit? Custos quid de nocte » (3)? Le Pilote du vaisseau de l'Église vient de sonner l'alarme, en signalant le péril ; à nous, si nous ne voulons pas encourir la responsa-

(1) I. S. Paul. Ad Cor., XV, 9.

(2) Curabant contritionem filias populi mei cum ignominia dicentes«: pax, pax; et non erat pax (Jerem., VI, 14).

(3) Is., XXI, 11.

bilité d'un naufrage, à nous, sous ses ordres, de vous indiquer la route et de diriger la manœuvre.

Vous avez appris, comme nous, par les feuilles publiques, que le Saint-Siège a porté récemment une sentence de condamnation contre des livres d'instruction civique élémentaire ; or nous savons que, dans un grand nombre de paroisses de notre diocèse, quelques-uns de ces livres ont été mis entre les mains des enfants. Comment ces manuels dangereux ont-ils obtenu droit de cité dans les écoles publiques ? Est-ce grâce à une approbation officielle ? Est-ce par le choix inconscient ou le calcul intentionnel du maître? Est-ce sous la pression autoritaire d'une volonté étrangère ? Nous n'avons pas à le rechercher. Nous constatons ce fait : des livres viennent d'être condamnés par l'Église, et ces livres mêmes sont placés entre les mains déjeunes enfants catholiques, et peuvent leur faire perdre la foi de leur baptême. Dénoncer le danger est notre mission ; en fut-il jamais de plus impérieuse ?

Ne se prévaudrait-on pas de notre silence pour persuader au peuple qu'après tout il n'y a aucun péril pour la conscience à conserver ces livres dans les écoles? Aussi, N.T. C. F., si ami que nous soyons de la prudence et de la modération, nous ne saurions consentir àêfre pris en flagrant délit d'accommodante tolérance du mal. Depuis Jésus-Christ jusqu'à nous, les Apôtres, les Papes, les Conciles, les Docteurs de TÉo-lise, les Évêques n'ont cessée dans le cours des âges, de dénoncer les apologistes des fausses doctrines comme des séducteurs publics, travaillant à renverser le règne de Dieu. L'esprit de nos pères est encore le nôtre, et « la parole de Dieu ne peut être

enchaînée, verbum Dei non est alligatum » (i). Quel compte rigoureux n'aurions-nous pas à rendre au tribunal des suprêmes justices, si, par notre silence, la « science orgueilleuse qui s'élève contre la science de Dieu » (2) venait à prévaloir contre la doctrine que nous avons mandat de vous annoncer, et « si, séduits par des discours vains et captieux, vous ne saviez vous tenir fermes et stables dans la vieille foi de nos aïeux » (3). A ceux donc qui voudraient nous fermer la bouche nous opposerions le cri apostolique : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes » (4) ; ou nous répondrions, comme un intrépide champion de la liberté de l'Église au moyen âge: « Mieux vaut se brouiller avec les hommes que de se brouiller avec Dieu, en transigeant sur le terrain de la conscience. Malo hominibns non concordare quant Mis concordando a Deo discordare » (5). Nous parlerons donc, N. T. C. F., puisque Dieu le veut, et qu'il y va de notre honneur d'Évêque. Comme autrefois saint Bernard, s'élevant contre les désordres de son siècle, nous parlerons avec toute la liberté des Apôtres de l'Eglise : « Nude nuda loquor» . Nous ne craindrons pas de démasquer les pièges tendus à l'enfance, dans leurs manuels d'enseignement civique, par les nouveaux éducateurs du peuple.

(1) Eumdem enim cam patribus nostris spiritum habentes .credimus : propter quod et loquimur, et verbum Dei non est alligatum (S. Anselm., Epist., III, 44).

(2) Omnem altitudinem extollentem se adversus scientiam Dei. V(II S. Paul., Ad Cor., X, 5). II. Cor. x, 5.

(3) Id., Ad Coloss., II, 7 et 8.

(4) Act., V, 29.

{5) S. Anselm., Epist., III, 44.

L'Esprit-Saint nous dépeint un serpent caché sous le gazon, qui apprête en secret son venin et cherche à mordre en silence : « Si mordeat serpens in silentio»(i). A part le persécuteur athée, qui ne recule devant aucun blasphème, devant aucune audace, les autres écrivains visés par la décision pontificale peuvent être représentés sous ces couleurs. C'est en secret et dans des leçons d'une habileté toute perfide qu'ils distillent le poison de leurs doctrines malsaines. Ne cherchez pas dans leurs ouvrages une déclaration patente d'athéisme, une insulte brutale à nos dogmes et à nos autels ; on dirait qu'ils se sont évertués à imaginer des formules qui ne révoltent pas ouvertement la raison et ne soulèvent pas à première vue les indignations de la conscience. Avec des divero-ences d'accent dans le langage, avec des nuances variées de cynisme ou de faux respect pour la vérité, ils travaillent à étouffer dans les jeunes cœurs toute aspiration vers le ciel et vers Dieu. Que les formes de la pensée soient plus ou moins obscures, plus ou moins indécises, c'est toujours le même esprit de dénigrement contre la Religion et l'ancienne société, qui la tenait en honneur; c'est toujours le même souffle de haine entre les citoyens d'une même patrie, toujours les mêmes tendances positivistes. Ils ont la prétention de détruire le règne de Dieu et de ruiner le Catholicisme avec ses plus augustes insti-

(i) Eccl., X, ii.

tutions. On serait tenté de croire que ces prétendus régénérateurs de l'éducation publique ont fait comme un pacte avec le prince de l'abîme. « Le père du mensonge »(i) leur prête son esprit pour haïr toute vérité et tout bien, et ils méritent qu'on leur applique ce mot du Prophète : « Omnia quœ loquitur populus iste conjuratio est. Chacune de leurs paroles renferme une conspiration » (2).

Que dis-je,N. T. C. F.? le silence lui-même, savamment calculé, entre dans les combinaisons de leur .stratégie. Qu'est-ce, en effet, que la suppression systématique de la notion de Dieu, dans le plus tristement célèbre de ces livres, sinon une profession implicite, un enseignement déguisé d'athéisme (3) ? Qu'est-ce que cette allusion ironique à la «patrie céleste» sinon une raillerie voilée contre les croyants qui l'attendent (4) ? Où trouver un langage plus tristement impie que dans cette prétention « de former des hommes et des femmes dont l'âme fortement trempée ne subordonne pas l'idée de la morale aux croyances religieuses, et qui puissent être moraux sans avoir été ou après avoir cessé d'être croyants » (5) ? Ici c'est l'indifférence absolue, ou plutôt le dénigrement -et le mépris ouvertement affiché contre toute reli-

(1) S.Joan., VIII, 44.

(2) Is„ VIII, 12.

(3) Paul Bert, Instruction civique à l'école.

(4) A part quelques banalités littéraires sur la grandeur de la France et l'amour de la Patrie, et tempérées dans les écoles congréganistes par des déclamations sur la dureté des temps, sur les fautes de la France et sur la Patrie céleste, près de laquelle la patrie terrestre n'est rien, l'enfant n'entend jamais parler de son pays (Id., ibid., Avant-propos, p. 5).

(5) Id., ibid.

gion (i) ; là c'est, dans des sous-entendus et entre les lignes, la prédication d'une morale à bases nouvelles, indépendante des dogmes (2). Si on parle de miracle, c'est pour affirmer qu'il disparaît devant l'enseignement scientifique (3), et, s'il est vaguement question d'un précepte du Décalogue, c'est pour s'inscrire en faux contre son autorité et en prêcher la violation (4). Le coup-d'œil jeté par intervalles sur les siècles passés de notre histoire n'est qu'un prétexte pour flétrir nos plus belles gloires nationales et attaquer effrontément l'Église, le clergé, les ordres religieux, la noblesse. Vos cœurs patriotiques, N. T. C. F., se soulèveraient de dégoût, si nous osions consigner ici quelques-uns des grossiers mensonges dont fourmille ce manuel, disons mieux, ce pamphlet. La France, la France chrétienne, avec ses preux chevaliers, avec ses guerriers vaillants, avec ses incorruptibles magistrats, avec son brillant cortège d'orateurs et de poètes incomparables, avec l'illustre lignée de ses rois, avec la resplendissante couronne de ses saints, la France, avec toutes ses gloires, objet d'admiration et d'envie pour tous les autres peuples, excite la rage du pamphlétaire et provoque ses insultes. Faire table rase de tous les titres d'honneur, tant de fois séculaires, de notre bien-aimée patrie, — « la plus belle de la terre après celle du Ciel », — ne coûte pas à cet ardent patriote. Écoutons son aveu:

(1) « Vous pourrez aller ou ne pas aller à l'église, changer de religion, si vous le voulez, ou même n'en avoir aucune (Paul Bert. Instruction civique à l'école, p. 116).

(2) Id., ïbid., p. 8.

(3) Id., ibid., pp. 8 et 9.

(4) Vous pourrez travailler ou non le dimanche [ÏD.,ibid., p. 116)^

« L'idée de la patrie date de la Révolution » (i). « Omnia quœ loquitur popuhis iste conjaratio est ».

Le sectaire a ses émules, N. T. C. F. A la vérité, moins violent est leur langage, plus cauteleuses sont leurs leçons, mais leurs livres ne sont pas moins dangereux (2). Pour être mieux caché, recueil n'en est que plus à craindre. Certes, ce n'est pas nous qui, à cette heure où l'athéisme a tous les honneurs, refuserions de savoir gré à un écrivain de sa profession de foi à l'existence de Dieu et à l'immortalité de l'âme.

Mais est-il téméraire de penser que ce vague spiritualisme n'est qu'un faux mirage propre à séduire la bonne foi des maîtres consciencieux ? Si pâles, si vaporeuses sont ses affirmations ! Pourquoi montrer Dieu comme auteur et ordonnateur du monde matériel, et verser habilement le mépris sur l'histoire sainte, sur l'histoire de la création du monde (3) ? Pourquoi l'offrir, ce même Dieu , comme le législateur du monde moral, et enseigner que « la morale est le résumé de toutes les réflexions , de toutes les expériences que les hommes ont faites sur les meilleurs moyens de se servir de leur corps et de cultiver leur

(1) Paul Bert, Instruction civique à l'école, p. 153. — On lit encore (pp. 154 et 156) : « A dire vrai, il n'y avait pas de justice du tout ... Et pouvait-il y avoir justice, quand il n'y avait pas de lois ? On en avait barbouillé beaucoup, et de quoi ruiner les plaideurs. Mais à quoi cela servait-il? »

(2) Gabriel Compayré, député, Éléments d'instruction morale et civique. — Jules Steeg, député, Instruction morale et civique. — Mma Henry GrévILLE, Instruction morale et civique des jeunes filles.

(3) Compayré, Eléments d'instruction morale et civique, pp. 139 et 43.

égne»(i)? Et cette âme, pourquoi la déclarer immortelle, et faire entendre que la vie future sera le partage exclusif de l'honnête homme qui n'aura pas reçu sa récompense ici-bas (2) ? N'est-ce pas blesser au vif les croyances catholiques que d'enseigner que, pour le mariage, on peut se passer de la cérémonie religieuse et qu'il n'y a de nécessaire que la cérémonie civile(3)? Nous le disons, l'âme meurtrie, les larmes dans les yeux «flens dico », il y a un mot d'ordre, parmi les éducateurs civiques, pour présenter la bénédiction nuptiale aux pieds de l'autel du Dieu vivant comme une supernuité,une superfétation(4); de cet enseignement lamentable découle facilement la conclusion qu'à la naissance et à la mort on peut se passer de la Religion comme à l'heure solennelle du mariage. «Ornnia qnce loquitur populus iste conjurât io est .

Dans le cours des siècles, N. T. C. F., la conscience humaine a subi bien des persécutions ; en fut -il jamais de plus désolante et de plus désastreuse ? A

(1) Compayré, Éléments d'instruction morale et civique, pp. 139 et 108. — On lit aussi, p. 14 : < Si la théorie de la morale repose sur la raison, la pratique de la morale repose sur la sensibilité ».

(2) Id., ibiil., pp. nyet^o. — Voir Jules Steeg, loc. cit.,]). 36.

(3) Id., ibid., p. 152. — Voir aussi, dans le Degré élémentaire, la même doctrine exposée en termes plus outrageants pour la Religion.

(4) Jules Steeg, loc. cit., pp. 172 et 173, et Mme Henry Gréville, loc. cit., p. 166.

qui s'adressent, en effet, ces leçons ? A l'enfance, à cet âge où le cœur, comme une cire molle, reçoit toutes les empreintes, l'empreinte du mal plus facilement encore que celle du bien; à cet âge si inexpérimenté, si accessible aux maximes qui activent, au lieu de le neutraliser, le mauvais levain qui fermente dans tout cœur d'homme. L'enfance, c'est cette fragile fleur qui vient d'ouvrir son calice au lever du jour qui se nomme la vie, et que le souffle délétère d'un enseignement dangereux vient dessécher sur sa tige ; c'est le cristal d'un ruisseau limpide et transparent, que l'eau fangeuse d'une doctrine malsaine va troubler à sa source.

O enfance chrétienne, je te saluais hier comme une espérance, qui, en consolant le présent, nous annonçait pour l'avenir une riche moisson d'honneur et de prospérité: « Spes niessis in semine » ! O âmes innocentes, marquées, au baptême, du sceau de Jésus- Christ, mon Dieu, je m'inclinais devant vous avec vénération, comme devant les Anges du Ciel, dont vous êtes ici-bas la fidèle image (i). Aujourd'hui je tremble; faudra-t-il que demain, témoin des ravages dont vous aurez souffert, je vous applique la parole du prophète des Lamentations : « Quomodo obscuratum est auruiu ? mutatus est color optimtis»?

« Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé » (2) ?

Vous avez bien, pour vous protéger, les prescriptions et, au besoin, les menaces du Maître divin

(O Vultu angelicus, animo magis angelicus (S. Greg. Naz.). (2) Racine, Athalie.

dont vous êtes les amis privilégiés. Hélas! l'autorité du Dieu de l'Évangile est foulée aux pieds. Les recommandations de la sagesse païenne elle-même ne sont pas écoutées. Vainement l'antiquité avait-elle consacré le grand devoir du respect qui est dû à votre âge par une maxime, dont le bon sens des peuples a fait un adage :

« Maxima debetur piiero reverentia » .

Pour les éducateurs de nouvelle méthode, surannée est la pratique de ce devoir. Seront-ils au moins sensibles aux plaintes amères d'un des poètes de ce siècle, victime infortunée de la funeste influence des doctrines antireligieuses : « Quels misérables, s'écrie-t-il dans la Confession d'un enfant du siècle, quels misérables sont les hommes qui ont fait une raillerie de ce qui peut sauver une âme ? Comment ose-t-on toucher à Dieu » ?

Quand nous rencontrons sur notre chemin des hommes assez malheureux pour avoir réussi à arracher de leur cœur l'idée de Dieu et tout germe de foi, s'ils refoulent leur triste secret dans les profondeurs de leur âme, notre conscience émue a pour eux plus de pitié que d'indignation. Mais ceux qui, s'attaquant à l'enfance, cherchent à lui enlever ses croyances, comment les qualifier ? en quels termes caractériser leur entreprise ? Le grand poète théologien de l'Italie, dans son beau poème tout retentissant des frémissements de la terre et du ciel (i), appelle Satan « le père de ceux qui ont perdu le bien de l'âme », et l'apôtre saint Jean, dans son Apocalypse, dépeint

Ci) ..... .Poema sacro — A cui ha posto man cielo e terra.

sa méchanceté par un mot d'une saisissante énergie : « Altitudines Satanœ » (i). Ne sont-ils pas les vrais suppôts du prince de l'abîme et pourraient-ils « s'élever plus haut » dans Part de blesser mortellement les consciences, ceux qui, après avoir perdu eux-mêmes le bien de l'âme, le patrimoine de la foi, cherchent à le ravir aux enfants ?

Vous peindrons-nous, après cela, l'influence sociale des doctrines propagées par ces écrivains dans leurs livres? Pour emprunter la parole d'un prophète, le premier fruit de leurs pensées : «fructum cogitationum ejus » (2), c'est d'altérer l'intelligence nationale. Avec un art plus ou moins habile, ces étranges réformateurs de l'éducation se font un jeu d'épancher dans les esprits qui s'éveillent des flots de préjugés et d'erreurs, et de les acclimater dans une atmosphère de paradoxes non moins grotesques qu'audacieux. Ils ont beau heurter le bon sens, qu'importe? A la raison, qui vient d'éclore, ils apprennent à déraisonner ; par leurs insultes quotidiennes à la vérité ils engendrent, propagent et perpétuent le scepticisme. La société, en effet, se renouvelle graduellement ; le temps, en s'écoulant, emporte une génération et amène une autre génération : « Genevatio prœterit, gêner atio advenit » (3). Attendez donc encore quelques années,

(1) Apoc, II, 24.

(2) Jerem., V. 17.

(3) Eccl.,1, 4.

et les enfants qui sont dans nos écoles, arrivés à l'âge d'homme, viendront prendre leur place dans la vie publique. Avec leurs sueurs et leurs travaux, ils apporteront à la société leurs idées préconçues, leurs préjugés, leurs préventions injustes, leurs appréciations paradoxales et, le sens commun s'oblitérant progressivement, « l'audace de tout dire faisant naître la patience de tout supporter » (i), ils ne tarderont pas à consommer la décrépitude de l'esprit national.

O génération de sophistes ! ce ne sont plus des considérations surnaturelles que nous venons vous présenter ; votre conscience cautérisée n'est pas accessible à leur autorité. Par pitié pour une patrie que vous avez la prétention de savoir exclusivement faire aimer, vous qui vous posez comme les émancipateurs de l'esprit humain, consentez pour un instant, dans le silence de la réflexion, à mesurer l'abîme que vous creusez en France à la pensée et à la raison, et arrêtez-vous sur la pente. Ne rougissez- vous pas d'être de la race de ces hommes que proscrivait un sage de la vieille Rome et que, pour toute vengeance, il souhaitait aux ennemis de son pays ? Comme eux, vous préparez, vous hâtez la décadence intellectuelle de la France.

Plus féconde encore en désastres sera pour la conscience publique la propagande des doctrines contenues dans les manuels que l'Église vient de condamner. A entendre ces initiateurs de l'instruction morale et civique, ou Dieu n'existe pas. ou il ne se mêle en rien des actions humaines, il n'a nul souci de punir les coupables. Leurs leçons tendent à prouver

(i) FOISSET.

au jeune citoyen qu'il est le maître absolu de son cœur et l'arbitre souverain de ses destinées; qu'il « peut changer de religion, s'il le veut, ou même n'en avoir aucune » (i). N'enseignent-ils pas que « la pratique de la morale repose sur la sensibilité » (2) ?

Écoutons un judicieux penseur du commencement de ce siècle. C'est aux moralistes de contrebande que sa parole s'adresse : « S'il doit y avoir dans la vie humaine quelque chose d'immuable et d'indépendant de nos goûts, de nos fantaisies, de notre volonté, c'est le devoir; c'est là le terme qu'il ne faut jamais remuer, le rocher où l'on se sauve, et où le flux et le reflux de nos inclinations doit venir se briser, même dans les orages de la fortune et des passions. Il importe d'accoutumer notre esprit à le considérer comme ne devant jamais changer ni de solidité ni de place » (3). Comment ne pas voir le danger qu'il y a à asseoir la morale sur le sable mouvant de la sensibilité ? Quelle naïveté ou plutôt quel aveuglement que de croire , qu'on peut impunément lui arracher ses fermes et immuables assises, les dogmes religieux! Supprimer les croyances et prétendre maintenir la droiture du cœur, le respect de la vertu, l'intégrité de la conscience, c'est ressembler à un homme qui ouvre l'écluse du torrent et qui ne veut pas qu'il déborde.

Faciles et commodes, je l'avoue, sont ces théories pour un cœur où ne cessent de fermenter les passions, tristes suites du péché originel. Mais que ceux qui les exposent s'en déclarent les adeptes, s'ils le

(1) Paul Bert, lue. cit., p. 116.

(2) Coaïpayré, lue. cit., p. 14.

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