LA LOI DU DIMANCHE
19 Février 1884.
NOS TRÈS CHERS FRÈRES
L'Église Catholique, depuis son berceau, a eu bien des chocs à soutenir, bien des combats à livrer. Mais peut-être à aucune époque, dans le cours de son histoire, n'a-t-elle subi une crise plus grave, plus redoutable, que celle qu'elle traverse en ce moment. Avec une audace qui n'a d'égale que leur haine, les ennemis de Dieu ont juré d'en finir avec son règne, et, comptant sur l'opinion qu'ils ont égarée, sur la fausse science qu'ils exploitent, sur les combinaisons d'une méthode stratégique plus savamment élaborée, sur la force brutale qu'à un jour marqué ils appelleront à leur service, ils poussent par avance des cris de victoire. Que notre foi ne s'ébranle pas, N. T. C. F.: si violent que soit l'assaut, si vaste le front de bataille sur lequel s'allume le feu, nous ne pouvons douter de l'issue de la lutte. Impérissables sont les destinées de l'Église, et, pas plus que leurs devanciers d'hier, les sectaires d'aujourd'hui ne prévaudront contre elle. Avec cette
miraculeuse jeunesse que Bossuet appelle son « éternelle nouveauté », elle survivra et ils passeront.
Toutefois, en attendant que la paix succède à l'orage et que la société ébranlée retrouve, avec le respect de l'autorité divine, l'ordre et la sécurité, à quelles épreuves ne serons-nous pas condamnés ! Quoi de plus lamentable que les désastreux ravages exercés déjà, dans les rangs de la grande famille chétienne, par les menées souterraines ou les attaques ouvertes de la ligue antireligieuse ! Les timides prennent peur, les lâches désertent, les faux frères trahissent, et la phalange ennemie va se grossissant chaque jour des transfuges de l'Église. Combien de paroisses où la Religion avait été jusqu'alors en honneur, et où le flambeau de la foi ne jette plus que de pâles et mourantes lueurs ! Combien d'hommes nous avions rencontrés jusqu'à ce jour dans nos temples sacrés, et qui maintenant s'en tiennent systématiquement éloignés comme d'une atmosphère malsaine, meurtrière ! Sous prétexte de liberté, ils se sont émancipés du joug de l'Église leur mère, et leur affiliation à des sectes ténébreuses en a fait des serfs. Oublieux de leur baptême, sans souci du drapeau à l'ombre duquel ils ont vécu, ils prêtent serment de vivre et de mourir sans évangile, sans sacrements, sans prière, sans religion. Ainsi que le disait récemment, dans un énergique langage, notre grand Pape Léon XIII, « tout ce qui rappelle le nom et le culte de Dieu » leur inspire la rage (i). Leur cri de guerre, c'est l'ancienne et sacrilège menace :
(i) Nimis oderunt omne quod dicitur aut colitur Deus (Bref du 24 décembre 1883).
« Faisons cesser ici-bas les jours de fête consacrés à Dieu » (i) ; et le but de leur sinistre propagande, c'est de faire déserter le temple saint, c'est d'organiser la profanation du dimanche. Pendant longtemps, les sociétés secrètes ne s'établissaient que dans les villes ; à l'heure présente, elles travaillent, avec une recrudescence de zèle satanique, à enrôler des adeptes jusque dans nos campagnes, et trop souvent leur succès arrache aux pasteurs les accents plaintifs du prophète des Lamentations : « Les voies de Sion respirent la tristesse, parce que personne ne vient plus à ses solennités » (2).
En face de cette conjuration des uns et de cette défection des autres, pourrions-nous garder le silence, N. T. C. F. ? « C'est Dieu même qui est en cause, dirons - nous avec saint Basile, et son culte est en péril » (3). A nous, sous peine d'abdication du plus sacré des devoirs, d'opposer aux efforts des sectaires une courageuse résistance; à nous de démasquer leurs plans, de repousser leurs attaques ; à nous de répondre à leur mot de ralliement par le cri d'un éloquent apologiste de notre siècle : « Sauvons le Dimanche, et le Dimanche nous sauvera» (4). Puisset-il, ce noble cri, s'échapper de vos cœurs, quand vous aurez médité avec nous les enseignements de la foi et de la raison sur le grand précepte dominical !
(r) Quiescere faciamus omnes dies festos Dei a terra (Ps., LXXIII, 8).
(2) Viae Sion lugent eo quod non sint qui veniant ad solemnitates ejus (Thren., I, 4).
(3) Deus nobis periclitatur ac proponitur nequaquam. . . .
impiae doctrinas assentiamus ( Apud s. Greg. Naz., in laudem Basil ii).
(4) R. P. Caussette.
Pour trouver l'origine de la loi du septième jour, il faut remonter à la naissance des siècles, au berceau même du monde. Oui de vous n'a présentes à la pensée les premières pages de notre vieille et sainte Bible? L'écrivain sacré nous montre Dieu sortant de son repos éternel, et, d'une parole de commandement, faisant jaillir du néant l'univers visible : (, dixit et fada sunt (i). A ce magnifique palais il faut un maître. L'architecte divin se recueille, la Trinité tout entière se consulte et délibère. On dirait qu'elle ramasse toute sa sagesse et toute son énergie pour une création suprême: Faciamus hominem», et c'est quand l'homme — ressemblance créée du Créateur, image finie de l'infini — est sorti de ses mains, que Dieu lui confère, par une donation solennelle, la jouissance de son immense domaine.
La o-rande œuvre de la création a été terminée en six jours ; le septième, lisons-nous dans le texte inspiré, le Tout-Puissant se reposa, et ce jour de son repos, il le bénit et le sanctifia. « Et benedixit diei septimo et sanctificavit illum (2). Telle est, N. T. G. F., l'origine de la loi du repos: c'est Dieu qui par son autorité souveraine l'institua, en mémoire de la création de l'univers, et, en même temps, la sanctionna par son exemple.
Assistons par la pensée à la célébration du premier
(1) Ps.} XXXII. ■ 2 G IL 2 et 5.
Sabbat sous les ombrages de l'Eden. Prince de la création, «abrégé et représentant sublime du monde des esprits et du monde des corps (i), ange céleste et terrestre à la fois » (2), Adam est aux pieds de Dieu, son suzerain, pour lui rendre l'hommage de vassalité inscrit au contrat de la prise de possession de son domaine. Dans son âme intelligente et pure se concentrent les cantiques de tous les êtres, et de son cœur virginal s'élève, par de saints tressaillements, jusqu'à ses lèvres émues un hymne d'adoration , d'amour et de reconnaissance. Quel spectacle touchant !
Hélas ! pourquoi faut-il qu'aux protestations de soumission, aux accents de la piété filiale aient succédé sitôt l'ingratitude et la rébellion ! Vous connaissez, N. T. C. F., l'anathème porté contre le chef de la race humaine après sa prévarication: « La terre sera maudite dans ton crime; ce n'est qu'à force de travail que tu obtiendras ses fruits, tous les jours de ta vie, et tu mangeras ton pain à la sueur de ton front » (3). Sentence terrible, qui ira s'exécutant d'âge en âge sur toute génération, « depuis le monarque assis dans la pourpre jusqu'au pauvre qui rampe dans la poussière » (4).
A lire les termes du décret, comme l'observe Bos-
(i) Mundi summa et compendium (S. Thom. Aquin.).
(2) Angélus alter terrenus pariter ac cœlestis (S. Greg. Naz.).
(3) Maledicta terra in opère tuo : in laboribus comedes ex ea cunctis diebus vitae tuse : in sudore vultus tui vesceris pane [Gen., III, 17 et 19).
(4) Jugum grave super rilios Adam a résidente saper
sedem gloriosam usque ad hun.iliatum in terra et cinere ( Eccli., XL, 1 et s).
suet, l'homme était condamné à un travail incessant et perpétuel ; mais, par une merveilleuse dispensation de l'infinie miséricorde, la rigueur en fut atténuée. La loi du repos, qu'il avait établie, dans le principe, pour sa propre gloire, au jardin de l'innocence, Dieu la maintint, après la chute, pour la consolation d'Adam et de sa postérité, dans la vallée du châtiment (i). Implantée dans le cœur de l'homme à l'aurore des temps, la notion de cette loi se transmit héréditairement et se perpétua dans la grande famille humaine ; et, si parfois les traditions primitives furent altérées ou défigurées, jamais elles ne disparurent, nulle part elles ne furent détruites. A tout observateur attentif qui consulte l'histoire du monde sans parti pris il est facile de retrouver, non seulement sous la tente des patriarches, au sein de la nation juive, mais encore chez tous les peuples, sous toutes les latitudes, des traces non douteuses du grand précepte du repos. Partout on constate l'existence de la période septénaire ou de la semaine, partout un jour sur sept est réservé au culte de la Divinité.
Le jour est venu où Dieu donne à son peuple un code complet de législation, et c'est en ces termes
(I) Après le péché il ne devait plus y avoir de Sabbat ni de jour de repos pour l'homme. Nuit et jour, hiver et été, dans la semaille et dans la moisson, dans le chaud et dans le froid, l'homme devait être incessamment accablé de travail. (Bossuet. Élévations sur les Mystères, vme semaine, XIIe élévation).
qu'il renouvelle le commandement ancien, l'institution primitive : « Souvenez-vous, dit le Seigneur à Moïse à travers les jets de feu du Sinaï, souvenezvous de sanctifier le jour du Sabbat : mémento ut dieni sabbati sanctifiées . Vous travaillerez six jours, et vaquerez à tous vos ouvrages; mais le septième jour est le repos du Seigneur votre Dieu. Ce jour-là vous ne ferez aucune œuvre, ni vous, ni votre fils, ni votre fille, ni votre serviteur, ni votre servante, ni vos animaux de service, ni les étrangers admis à votre foyer. Car, en six jours, le Seigneur a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qu'ils contiennent, et il s'est reposé le septième jour. Voilà pourquoi le Seigneur a béni le jour du Sabbat et l'a sanctifié » (i).
Quelle précision, quelle clarté, quelle insistance dans la rédaction du précepte ! Quelle solennité, quel éclat dans sa promulgation ! Mais Dieu connaît le cœur de l'homme, avec ses pentes mauvaises, ses fragilités, ses désirs d'indépendance; aussi, pour déterminer son peuple au respect de son commandement, en sanctionne-t-il l'observation et par d'effrayantes menaces et par d'encourageantes promesses.
« Observez mon Sabbat
« Si vous profanez le jour que je me suis réservé, si vous méprisez le signe de mon alliance, voici comment je vous châtierai: je vous livrerai en proie à toutes les horreurs de l'indigence ; vous sèmerez, mais vous ne récolterez point ; vos ennemis ravageront vos campagnes ; le ciel sera pour vous d'airain et vous arroserez en vain la terre de vos sueurs » (2).
(1) Exod., XX, 8à 11.
{2)Levit., XXVI, 2, I.J, 16 et 19.
ÔO MONSEIGNEUR BILLARD
« Si, au contraire, vous respectez le Sabbat et marchez dans la voie de mes commandements, je fertiliserai vos champs et je leur ferai rendre au centuple ce que vous aurez semé ; je vous donnerai les pluies propres à chaque saison; la terre produira des récoltes en abondance et les arbres se chargeront de fruits » (i).
Telles sont, N. T. C. F., entre tant d'autres consignées dans les saints livres, les menaces ou les promesses dont l'histoire du peuple juif nous montre tour à tour la réalisation frappante. Suivant que ce peuple observe ou quil enfreint la loi de la sanctification du septième jour, des châtiments publics ou des récompenses nationales sont là pour attester la sanction donnée à sa soumission ou à sa révolte. Rien de plus émouvant que les cris d'indignation de Néhémie, quand, au retour de la captivité, il constate de nouvelles violations : « Ne voyez-vous pas, s'écrie le saint restaurateur de la nation, qu'en profanant le jour du Sabbat vous vous abandonnez aux désordres qui ont perdu vos pères ? L'incendie est à peine éteint et vous recommencez à provoquer la colère du Seigneur » (2). Et le peuple, touché de ces patriotiques reproches, revient au respect de la loi, et l'observe avec un excès de scrupule que le Sauveur lui-même devra plus tard condamner.
Lorsqu'en effet les ombres et les ligures prirent fin, lorsqu'à la loi de crainte succéda la loi de grâce
(1) Levtt., XXVI, 3 et 6.
(2) Il Esdr., XXII, 17 et 18.
LETTRES PASTORALES 6l
et d'amour, — le Sabbat de la création, le Sabbat du mont Sinaï fit place au Dimanche des chrétiens. Remarquez-le bien toutefois, N. T. C. F.: s'il y eut modification dans la lettre et l'application du précepte, lasubstance n'en fut pas altérée. Est-ce que le Sauveur n'a pas affirmé qu'il était venu « pour accomplir et perfectionner laloi, et non pour la détruire » (i)PN'a-t-ilpas, en même temps, proclamé qu'il est maître de tout et même du Sabbat (2) ? C'est de lui qu'émane la transposition du jour de repos. En substituant le Dimanche au Sabbat des Hébreux, le Collège apostolique n'a fait que suivre ses divines instructions ; l'Église n'a fait qu'user de l'autorité souveraine de son divin Fondateur.
Quoi déplus juste d'ailleurs que cette substitution? Le Dimanc' e n'est-il pas par excellence « le jour que le Seigneur a fait », son jour à lui « dies Dominica » ? Tous les Pères et tous les Docteurs ont rivalisé d'enthousiasme pour chanter les grandeurs de ce jour nouveau, incomparablement supérieur au Sabbat primitif.
Ecoutons, entre tous, le pape saint Léon; son magnifique langage est comme un chant lyrique :
« Le Dimanche, c'est le jour où Dieu le Père préluda à la manifestation de sa puissance et de sa gloire par la création de la lumière. C'est le jour où Dieu le Fils, sortant glorieux de sa tombe, a détruit la mort par sa résurrection et versé sur le vieux monde des flots de grâce et de vie. C'est le jour où le Sauveur mit aux mains de ses apôtres la trompette
(1) S. Matth., V, 17.
(2) S. Luc, VI, 5.
évangélique, en leur donnant la mission d'enseigner et de baptiser les nations. C'est le jour où cet adorable Maître, par une mystérieuse insufflation, transmit à ces mêmes disciples le pouvoir de lier et de délier les consciences. C'est le jour enfin où l'Esprit sanctificateur, en descendant au Cénacle, communiqua à quelques pauvres bateliers la force de conquérir le monde et de le faire tomber à genoux aux pieds d'un Dieu crucifié » (i).
Est-il besoin, après cela, N. T. C. F., de recourir aux Écritures sacrées et à la Tradition pour vous démontrer que l'institution du Dimanche chrétien remonte aux Apôtres eux-mêmes ? Au livre des Actes, saint Luc dit que, le premier jour de la semaine, les disciples s'assemblaient pour prier et rompre le pain (2); et, dans son Apocalypse, saint Jean appelle le Dimanche par son propre nom, « in Dominica die » (3). Les plus anciens apologistes de la foi se plaisent à retracer la beauté des réunions dominicales avec leurs religieux exercices et leurs pratiques liturgiques, et vous nous permettrez de faire passer sous vos yeux la fraîche peinture de saint Justin :
(1) In hac die mundiis sumpsit exordium : in hac per resurrectionem Christi et mors interitum et vita accepit initium : in hac apostoli a Domino prœdicandi omnibus gentibus Evangelii tubam sumunt, et inferendum uni verso mundo sacramentum regenerationis accipiunt : in hac, congregatis in unjim discipulis, januis clausis, cum ad eos Dominus introisset, insurrlavit et dixit: Accipite spiritum sanctum: quorum remiseritis peccata remittuntur eis, et quorum detinueritis detenta erunt : in hac denique promissus a Domino apostolis Spiritus sanctus advenit. 'S. Léon. Eft/st. XI. ad Diosc. Alex., c. I.).
(2) Act., II. 43.
(3) Apoc, I, 10.
« Le jour qu'on est convenu d'appeler le jour du soleil, les chrétiens des villes et des campagnes, quittant leurs travaux ordinaires, se réunissent dans un même lieu : là on lit, autant que le temps le permet, les écrits des Apôtres ou les livres des Prophètes. Ouand le lecteur a terminé, le prêtre qui préside adresse aux assistants une exhortation, pour les porter à mettre en pratique les nobles doctrines qu'ils ont entendues. Puis tout le monde se lève pour prier ; après quoi, le pain et le vin mêlé d'eau sont offerts à Dieu. Le célébrant continue de toute l'ardeur de son âme la prière et l'action de grâces, et le peuple répond avec élan : Ainsi soit-il. Ensuite on fait à tous les assistants la distribution et le partage de ce qui a été consacré, et le diacre porte aux absents une part du Don céleste » (i).
Ce tableau du dimanche des premiers jours du christianisme, tracé par le savant apologiste, ne répond-il pas exactement et trait pour trait à la sanctification de ce même jour, telle que l'Eglise l'observe aujourd'hui; et, dans la description de saint Justin, ne reconnaissez-vous pas le récit circonstancié des
(1) Solis, ut dicitur, die omnium sive urb'es sive agros ineolentium in eumdem locum conventus fit et commentaria apostolorum aut scripta prophetarum, quod tempus fert, leguntur : deinde lectore quiescente prœsidens orationem, qua populum instruit et ad imitationem tam pulchrarum rerum exhortatur, habet. Sub hœc, consurgimus pariter omnes et precationes profundimus. Precibus peractis, panis offertur et vinum et aqua, et praspositus itidem quantum pro viiili sua potest preces et gratiarum actiones fundit et populus fauste acclamât dicens : amen : et distributio communicatioque fit eorum in quibus gratias sunt actœ cuique praesenti, absentibus autem per diaconum mittitur. (S. Justin., Apolog., II, 86).
offices religieux des paroisses? Quand vos pasteurs lisent l'Évangile du jour et tirent de cette lecture une instruction pratique, quand ils célèbrent la sainte messe avec offertoire, consécration et communion, ils ne font que continuer les traditions des premiers temps de l'ère chrétienne.
Pendant les jours de sanglante persécution, « en cet âge d'or » où les enfants de l'Eglise, pleins de ferveur, aimaient à donner à leur foi, par le sacrifice de leur vie, ce témoignage « qu'on ne saurait récuser »(i), la loi du dimanche était observée avec une inébranlable fidélité. Qu'il est touchant d'entendre un saint martyr particulièrement cher à notre diocèse — Saturnin — répondre fièrement au juge qui lui reprochait les réunions dominicales : « Négliger de célébrer le Dimanche serait pour nous un crime. Nous remplissons ce devoir le mieux qu'il nous est possible : jamais les chrétiens ne manquent à l'assemblée. Nous obéissons à Dieu, notre soumission dûtelle nous coûter notre sang » (2).
Vigilante et infatigable a été, à toute époque, la sollicitude de lÉglise pour sauvegarder le respect du Dimanche. Tantôt, par les enseignements de ses docteurs, elle exhorte les fidèles à la sanctification du jour de Dieu. Tantôt, par les canons de ses conciles, elle sévit contre les profanateurs. Toujours elle pousse des cris d'alarme, quand elle voit ses temples abandonnés ou ses fêtes tombées en discrédit.
Le pouvoir civil lui-même — qui ne le sait ? — s'entend avec l'autorité religieuse pour assurer le
(1) Pascal.
(2) Acta primorum martyrum.
repos hebdomadaire : l'empereur Constantin et, après lui, tous les princes chrétiens, au grand scandale de « certains esprits qui se croient profonds, parce qu'ils ont quelque étendue » (i), insérèrent dans leurs Codes des dispositions législatives consacrant le précepte divin.
Aveugles et mal inspirés, N. T. C. F., sont ceux qui reprochent à cette intervention de porter atteinte à la liberté de la conecience et la qualifient d'empiétement abusif, de despotique ingérence. Les gouvernements humains n'ont-ils pas pour devoir de maintenir les droits de Dieu, le respect de la religion, le règne de la vertu et des bonnes mœurs, conditions essentielles, garanties fondamentales de l'ordre public et du salut social ? Il comprenait cette obligation, cet honnête fondateur de l'indépendance américaine, l'illustre Washington, qui, bien que protestant, adressait à son armée cet ordre du jour que l'histoire nous a conservé : « A l'avenir, le général dispense les troupes du service pour chaque dimanche, afin qu'elles puissent observer leurs devoirs religieux et prendre quelque repos, après les grandes fatigues qu'elles ont essuyées » (2).
Nous oserons donc, avec toute la liberté de notre ministère, adjurer les dépositaires de l'autorité de veiller au maintien officiel et public de la grande loi dominicale, sous peine de voir la société courir aux abîmes; et, si notre voix, comme il est à craindre, se perd étouffée sous les clameurs et les protestations
(1) Mgr Fayet, t. II.
(2) Cornelis DE WlTT, Histoire de Washington et de la
fondation de la République des Etats-Unis. — Appendice.
de l'impiété, nous aurons au moins le droit de nous écrier avec un vaillant Pontife du moyen âge, qui venait de plaider pour l'honneur de l'Église et la prospérité de son pays : « Ego libcravi animam meam, j'ai délivré mon âme » (i).
Né avec l'humanité, promulgué par Moïse, renouvelé par le Sauveur, le précepte sabbatique a été imposé successivement à l'homme innocent , à l'homme déchu, à l'homme racheté : nous vous l'avons démontré. Ajoutons maintenant que, — le Maître souverain des temps n'eût-il pas prélevé lui-même sa part dans la distribution des jours, pour les intérêts de sa gloire, — ne fût-elle pas d'institution divine, la loi du septième jour n'en devrait pas moins être inscrite en lettres d'or, en tête de tous les codes humains, au frontispice de toutes les législations civiles, comme la meilleure sauvegarde des intérêts individuels et sociaux.
La nécessité d'un repos périodique s'impose impérieusement à notre nature. Sous peine d'attenter à une loi de sa conservation, l'homme ne peut se livrer à un travail perpétuel et ininterrompu. Les observateurs les plus clairvoyants ont constaté qu'il y a, entre notre organisme plrysique et le repos hebdomadaire, une mystérieuse harmonie. « L'observation
(i) Quidquid autem vos faciatis, ego liberavi animam meam (Yvo Carn., Epist. LY).
du dimanche, déclarait un jour au Parlement anglais un savant docteur, dans un rapport demeuré célèbre .et souvent invoqué, à juste titre, par les défenseurs de cette loi, — l'observation du Dimanche doit être acceptée non-seulement parmi les devoirs religieux, mais parmi les devoirs naturels ; je ne parle ici que comme médecin. L'homme a besoin que son corps ait du repos un jour sur sept. Le travail continu altère nos organes et détruit l'équilibre de notre constitution. Les populations qui n'observent pas le dimanche dépérissent; les hommes s'y courbent sous le poids d'infirmités venues avant le temps. Mais, dans les pays religieux qui respectent le jour du Seigneur, on voit les pères de famille, le front haut et couronné de cheveux blancs, conduire au travail leurs enfants et leurs petits enfants » (i).
Bénissez donc votre Dieu, ouvriers et travailleurs de nos cités et de nos champs : dans votre carrière de labeurs pénibles, le Père d'en haut ne veut pas que vous succombiez de défaillance ; il vous ménage, par son précepte, une halte bienfaisante, un temps d'arrêt salutaire. Sur son appel, échangez les miasmes de vos usines insalubres, les chaînes qui vous rivent à vos sombres ateliers, les sueurs et les fatigues d'un travail accablant contre les brises d'un air rafraîchissant et pur, contre les douceurs d'une saine liberté, contre les joies du repos au foyer. Répondez à l'invitation de l'Eglise, votre Mère, et venez, après avoir mangé pendant six jours le pain de la douleur, goûter dans le temple saint , au pied de l'autel ,
(1) Dr Farr, Archives dit Christianisme 1S33. — Voir aussi Chateaubriand, Génie du Christianisme, IVe partie.
sous le regard de votre Dieu, une paix qui réjouit, un bonheur qui délasse et fortifie.
Mais, aux yeux de notre siècle de spéculations et de convoitises, pour nos économistes en vogue,, qu'est-ce que le repos, la santé, la vie de l'homme ? L'intérêt capital qui doit primer tous les autres, c'est la production, c'est le salaire. Or, ne suffit-il pas d'un peu de réflexion pour comprendre que si, par l'effet du travail du Dimanche, la production suit une marche ascendante d'augmentation, l'heure de l'encombrement arrivera, avec le repos forcé comme conséquence et, par suite, la ruine des tiavailleurs et le péril social? N'est-ce pas là, en partie, le secret delà crise qui fait trembler en ce moment la société? Le remède au mal, comme le disait, il y a quelques jours, avec de magnifiques développements oratoires, du haut de la tribune du Corps législatif, un de nos plus éloquents Évoques, le remède au mal, il faut le demander à la Religion. Il est dans l'observation de la loi dominicale. Écoutons sur ce point le témoignage peu suspect tombé des lèvres d'un des principaux docteurs du socialisme contemporain, dans un instant d'impartialité et de bonne foi :
« Il y a un moyen de défendre le travailleur dans son existence ou dans son salaire, ce qui est tout un, qui a été enseigné par toutes les grandes législations : ce moyen, c'est la consécration du principe du repos obligé, qui fait le fond de la législation de Moïse, qui se pratique encore aujourd'hui partout où la Religion chrétienne a force et autorité, et qui est consi. déré, à juste titre, par tous les penseurs comme le plus puissant des freins que la Religion puisse opposer
à l'envahissement toujours croissant de la misère du peuple » (1).
Nécessaire au corps, le repos dominical l'est plus encore à l'âme. On l'a dit avec raison, l'âme a sa respiration, elle aussi. Il y a des heures où, comme la poitrine qui manque d'air, elle étouffe dans sa prison : c'est quand, restant enchaînée aux vallées sombres et malsaines de cette terre, elle perd de vue les horizons célestes et ne sait plus gravir les saintes montagnes ; c'est quand, plongée dans les intérêts matériels du temps, absorbée par les affaires de Ce monde, elle interrompt tout rapport direct, toute communication intime avec le ciel ; c'est quand elle ne prie plus. Vienne donc le Dimanche pour faire trêve à ses préoccupations terrestres : au pied des saints autels, elle se dégagera de la matière et des sens; par une mystérieuse ascension, elle prendra son vol vers Dieu ; elle ira demander au Père d'en haut, distributeur de tout bien, avec la lumière qui éclaire, la force qui soutient, avec la foi qui montre le terme du voyage, l'onction qui console dans la route.
« L'homme ne vit pas seulement de pain » (2). Oui de nous n'a senti parfois quelle profonde connaissance de notre nature accuse cette parole du divin Maître?
(ijPierre Leroux, Discours à l'Assemblée Nationale,?,! août (2) S. Luc, IV, 4.
Sortie de Dieu et faite à son image, l'âme a besoin d'une nourriture qui alimente sa vie, et cette nourriture, c'est la vérité. Or, à quelle école s'adresser, au pied de quelle chaire se rendre , pour trouver la vérité sur Dieu, ses perfections et ses œuvres, sur notre nature et nos devoirs, sur notre origine et nos destinées ? Ne l'oublions pas : nous avons, à nos côtés, une école, où Dieu veut bien se faire lui-même notre Maître ; une tribune, où le Sauveur, par son organe officiel, fait arriver à l'âme une lumière qui est à l'abri des faux mirages. Cette école, c'est le temple saint ; cette tribune, c'est la chaire sacrée. Chaque Dimanche, le Maître y convoque ses disciples ; chaque Dimanche, le ministre des saintes paroles y dispense à tous les âges, à l'enfant comme au jeune homme, au vieillard aussi bien qu'à l'homme mûr, les leçons de la vérité. A quel malheur, à quels égarements s'exposent ceux qui ne répondent pas à l'appel, et se privent volontairement de ce lumineux enseignement, pain des forts, lait des enfants!
Nous reconnaissons qu'à nulle autre époque de notre chère France, on n'a proclamé aussi haut la nécessité de l'instruction ; une loi l'a même rendue obligatoire. Mais, par une lamentable anomalie, la science par excellence, la science dont l'âme est affamée et sans laquelle elle ne peut que périr d'inanition, la science de la vérité religieuse a été supprimée. On lui a substitué, vous le savez, et l'on s'efforce d'acclimater en sa place l'enseignement d'une morale nouvelle, séparée des croyances, indépendante des dogmes. Nous vous avons exposé, N. T. C. F., dans nos instructions précédentes les dangers de cette fausse éducation. Voici qu'aujour-
d'hui le Gardien infaillible de la Foi, le Chef auguste de l'Eglise, de sa parole qui remue le monde, en signale à son tour tous les écueils dans l'admirable Encyclique qu'il vient d'adresser à l'Episcopat français. Prêtons l'oreille à la voix du Père commun des fidèles : « Ceux qui ne reçoivent pas dans le premier âge l'influence de la Religion, grandissent sans avoir aucune notion, des plus hautes vérités, qui peuvent seules entretenir dans l'homme l'amour de la vertu et réprimer les mauvaises passions. Telles sont les notions d'un -Dieu créateur, d'un Dieu juge et vengeur, des récompenses et des peines de l'autre vie, des secours célestes que Jésus-Christ nous offre pour remplir consciencieusement et saintement nos devoirs. Sans cet enseignement, toute culture des intelligences sera malsaine : des jeunes gens affranchis de la crainte de Dieu ne pourront supporter aucune des règles d'où dépend l'honnêteté de la vie ; ne sachant rien refuser à leurs passions, ils seront entraînés à jeter le trouble dans l'État »(i).
Quels graves avertissements ! Quelles solennelles protestations, non moins fermes que modérées ! Tombant du haut de la chaire de Pierre, cette parole ne
(1) Etenim quorum prima getas ad religionem erudita non est, sine ulla cognitione adolescunt rerum maximarum quae in hominibus alere virtutum studia et appetitus regere rationi contrarios solœ possunt. Cujusmodi illas sunt de Deo creatore notiones, de Deo judice et vindice, de prasmiis pœnisque alterius vitas expectandis, de prassidiis caslestibus per Jesum Christum allatis ad illa ipsa officia diligenter sancteque servanda. His non cognitis, maie sana omnis futura est animorum cultura: insueti ad verecundiam Dei adolescentes nullam ferre poterunthoneste vivendi disciplinam suisque cupiditatibus nihil unquam negare ausi, facile ad miscendas civitates pertrahentur (Eiicyc. ad Episc. Galliœ, 8 febr. 1884).
portera-t-elle pas la lumière dans une foule d'esprits, jusqu'alors systématiquement aveugles ? Nefera-t-elle pas comprendre la profondeur de l'abîme qui se creuse, la gravité du péril qui nous menace ?
Ah ! si nous voulons travailler à le conjurer, ce péril, revenons au respect et à l'observation de la loi dominicale. Sans le Dimanche, en effet, sans les instructions catéchistiques de ce saint jour, comment réveiller le souvenir de Dieu, que les programmes scolaires tendent à oblitérer ? Sans le Dimanche, comment sera rétablie la vraie notion du devoir, que l'enseignement de l'école contribue, chaque jour, à fausser et à éteindre ? Sans le dimanche, sans les leçons de la foi que donne le prêtre dans la chaire sacrée, comment se ranimera l'espérance des biens à venir, que ne peut qu'endormir la nouvelle morale officielle ? Victimes de la plus dangereuse illusion seraient ceux qui comptent sur l'efficacité de cette morale tant prônée, pour servir de frein aux passions anarchiques qui menacent la société ! Comme l'a dit un brillant écrivain, en une expression aussi pittoresque que profonde, « que pourrait, dans le naufrage du navire, un frêle et médiocre radeau, que ferait sombrer le moindre coup de mer » (i)?
Si le précepte dominical entretient au fond de l'âme, comme sur un autel, avec la lumière de la
(i) Vit et, Journal des Savants.
vérité, le culte de l'honneur et de la vertu ; si le mépris ou l'oubli de ce précepte expose l'âme à retomber en pleine nuit païenne, qui ne devine sa salutaire influence au foyer domestique, qui n'apprécie les désastreux effets de sa violation dans la famille? Grâce aux enseignements qu'ils reçoivent, le dimanche, sur leurs devoirs respectifs, parents et enfants, tous se forment aux pieuses traditions d'autorité et de respect, d'abnégation et de tendresse, de sollicitude et de piété filiale qui sont la gloire de la famille vertueuse, de la famille chrétienne.
Mais la famille, que devient-elle, parmi nous, depuis quelques années surtout, vous demanderonsnous, en empruntant le riche langage d'une plume éloquente? « La famille! la plus belle, la plus ravissante chose que nos regards rencontrent sur la terre, alors qu'elle se déploie sous le ciel de la patrie, dans toute sa beauté, son harmonie, sa fécondité! Qu'y a-t-il de plus rare aujourd'hui parmi nous dans la famille qu'un père, une mère, des enfants dignes du nom et de la vocation que leur fit la Providence?
« Où est, dans la société contemporaine, le vrai père de famille ? Le père ! cette douce et forte majesté, qui commande par le double ascendant de l'amour et de l'autorité, et, en obéissant à Dieu, se fait obéir sans même avoir besoin de donner aucun ordre ?
« Où est, dans la société contemporaine, la vraie mère de famille ? La mère ! comme le prêtre dans le temple, exerçant son sacerdoce , faisant du fo}Ter comme un sanctuaire, où elle entretient de son souffle le feu du perpétuel sacrifice ; la mère chrétienne, montrant ce que peut une femme, armée de son Christ et de son cœur, pour faire sortir de ses
dévouements l'honneur d'une race généreuse et d'une postérité bénie ?
« Où sont, dans la société contemporaine, les vrais fils de famille, puisant dans l'amour de Dieu le culte deux fois sacré de la paternité et de la maternité, et unissant, dans des âmes pénétrées de l'onction du Christ, ces trois saintes choses, signes authentiques de l'éducation achevée et des races bien élevées : l'amour, le respect et l'obéissance (i) » ?
Pourrions-nous, N. T. C. F., ne pas mêler nos plaintes à celles du saint religieux dont vous venez d'entendre les nobles accents , « à la vue de tant de foyers sans christianisme , habités par l'incrédulité, l'égoïsme et la dépravation »! Combien d'autres désordres nous nous refusons à dépeindre ! Ne cherchons pas loin la cause de ces décadences : elle est tout entière dans la désertion du temple saint, dans la violation habituelle ou calculée de la loi du Dimanche.
Que ce saint jour soit remis en honneur, que les exercices de la Religion reprennent leur place, et nous verrons fleurir, se propager, se multiplier ces familles chrétiennes où, avec la reconnaissance des droits de Dieu, l'amour du devoir, la pratique de la vertu, le culte de l'honneur se transmettent héréditairement comme le patrimoine du foyer.
Oui de vous ne serait ému en contemplant le spectacle des familles qui respectent et sanctifient le Dimanche ? Quand le saint jour est arrivé, tous les travaux interdits par le précepte sont interrompus ;
(i) R. P. Félix, Lettre à M. Ch. de Ribe, à l'occasion de la publication de son beau livre : Une famille au seizième siècle.
aussitôt que les cloches ont fait entendre l'appel de leurs mélodieuses ondulations, tous les membres de la famille, en habits de fête, sortent de leur demeure et s'acheminent vers l'église, la joie et la sérénité sur le front, pour assister pieusement à l'auguste sacrifice de la Messe. Quelles suaves émotions pour les époux ! Ils se trouvent en face de l'autel au pied duquel ils ont échangé leurs serments et reçu, dans la consécration de leur alliance, le ciment d'une affection qui n'a fait que grandir avec les années. Quels doux transports pour les enfants ! Ils s'épanouissent à la vue de cette table sacrée où les aînés sont venus, où les plus jeunes viendront recevoir, avec le Dieu de la première communion, le gage de la félicité la plus pure qu'on puisse goûter ici-bas. Pendant l'immolation de la divine Victime, on peut les voir, tous recueillis, rivaliser de foi et de ferveur pour confondre dans une commune prière leurs pensées, leurs aspirations, leurs désirs. Puis ils rentrent au foyer» où les attend un modeste et joyeux repas. Contemplez-les, ces enfants, qui, comme les jeunes plants d'olivier dont parle le Psalmiste, forment à la table, autour de leur père et de leur mère, une guirlande d'honneur. Après le repas, quels entretiens pleins de charmes ! Quelles récréations innocentes ! Quelles attrayantes excursions ! Quelle cordialité ! Quelle confiance ! Quelle gaîté expansive ! Franchement, le bonheur n'est-il pas là, non pas factice et de convention, mais dans sa vivante réalité ? Tel est le bienfait du Dimanche : en resserrant les liens de la famille, il en maintient l'esprit, il en sauvegarde la vertu, il en assure la félicité.
La régénération de la famille par le Dimanche a pour corollaire nécessaire le renouvellement de la société. Quel peuple heureux serait celui dont tous les foyers reproduiraient le tableau que nous venons de contempler ! Mais il est un point de vue qui nous semble mériter une attention particulière. A qui consent à ausculter sérieusement notre état social il est évident qu'il y a un profond malaise, résultant de l'inégalité de? conditions. Lapropriété et le travail, le capital et le salaire, la répartition du bien-être dans les diverses classes du peuple ne servent plus seulement de texte à utopies déclamatoires, à récriminations injustes. Par un travail de mine souterraine, les bases de l'ordre public ont été ébranlées, et les oreilles les plus distraites entendent gronder la menace d'un bouleversement, en face duquel tous les désastres antérieurs ne sont que des coups d'essai, des tentatives avortées.
Prenez-y garde, vous qui, sous des apparences de modération, avec une prudence calculée, vous êtes concertés avec les violents pour faire la guerre à la Religion : il y a « certains pans de muraille qui vous semblent d'un utile abri et que vous voudriez conserver » (i). Mais vraiment avez-vous cru, en commençant l'attaque, pouvoir réussir, à votre gré, à enrayer le travail de démolition. Le danger s'accroît ; vous commencez à trembler, vous voudriez compri-
(i) VlTET. Journal des Savants.
mer le mouvement qui précipite la catastrophe, et vous gémissez de vous sentir impuissants. En battant en brèche les croyances, en propageant le mépris du culte de Dieu, « vous avez semé le vent, et vous récoltez la tempête » ; n'en soyez pas surpris, le prophète vous l'avait annoncé à l'avance : « Ventum seminabunt et turbinent metent » (i). Si vos accents de frayeur sont sincères, eh bien! opposez énergiquement avec nous un puissant contrepoids aux théories des professeurs de nivellement et à la propagande des agitateurs égalitaires. Il faut à tout prix, sous peine de périr, réveiller les croyances, rétablir la ferme discipline des mœurs chrétiennes, ranimer les saintes espérances de la vie à venir ; et ce but ne peut être atteint que par le retour public au respect de la loi du Dimanche.
Oui, N. T. C. F., que le peuple vienne, au saint Jour, se grouper autour de la chaire sacrée, et, à la lumière de l'enseignement religieux, il apprendra que les distinctions hiérarchiques entre les divers membres de la société sont providentielles : c'est Dieu luimême qui, en distribuant ses dons, a délimité les rangs ; il apprendra que, l'homme a beau faire, il y aura toujours dans le monde divers degrés d'aptitude, des différences de fortune ou de génie, de caractère ou de vertu, des relations de pouvoir et de soumission, d'autorité et de respect ; il apprendra que l'égalité est une chimère, que le monde physique, avec ses montagnes et ses plaines, est l'image de la société et que, bon gré mal gré, il faut se résigner à l'épreuve de la distinction des classes.
(1) Os., VIII, 7.
Venez donc le Dimanche à l'église, ô vous qui gémissez, qui murmurez peut-être d'être condamnés à porter le poids du travail et de la misère. Regardez autour de vous : Dieu lui-même, en ce jour, rétablit l'équilibre entre tous les membres de la société. Dans la maison d'un même père, tous sont des frères : à tous est commandé le repos, qui doit être pour tous une garantie de dignité et de paix; à tous est imposé le même culte, au pied d'un même autel, dans la communauté d'une même prière et des mêmes droits à l'héritage céleste ; à tous est distribuée une même instruction, inspiratrice des mêmes vertus, source des mêmes sacrifices. Comment ô vous qui souffrez, ne sortiriez-vous pas du temple saint, le Dimanche, le courage et la résignation au cœur ? Le Dieu qui vous a convoqués pour assister à son immolation eucharistique, c'est un Dieu compatissant, qui a des préférences pour les petits, pour les faibles, pour les pauvres, pour ceux qui pleurent.
O mon Dieu! que notre pauvre société serait bien vite guérie, si tous ses membres étaient fidèles à venir, le Dimanche, au pied de vos autels ! Nous n'aurions plus à craindre le naufrage : le pouvoir serait à l'abri des convulsions et des bouleversements, et cette famille aimée, qui s'appelle la patrie, retrouverait sa foi, ses vertus, sa gloire, son antique splendeur.
Sauvons donc le Dimanche, et le Dimanche nous sauvera !
Puisse notre parole concourir à ce but religieux et civilisateur! Et quel meilleur moyen, pour l'atteindre, que d'établir dans notre diocèse une vaste association, à laquelle seraient heureux et fiers de s'agréger tous
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les vrais chrétiens ? Les négociants et les hommes d'affaires, qui ont souci du salut de leur âme et de la société , prendraient l'engagement de fermer , le Dimanche, leurs magasins et leurs comptoirs ; les chefs d'établissements industriels, les riches propriétaires promettraient de suspendre leurs travaux ou constructions, en faveur de l'artisan des villes ou de l'homme des champs ; tous les membres, en un mot, patrons ou ouvriers, maîtres ou serviteurs , prendraient la détermination de ne vendre ni acheter, de ne travailler ni faire travailler au jour réservé par Dieu, sauf les exceptions autorisées par la loi religieuse. Cette association existe, en germe, à notre Cathédrale ; la développer, en sollicitant du Saint- Siège des faveurs spirituelles, lui attirer, des diverses paroisses du diocèse, des affiliations qui jouiront des mêmes privilèges, tel est notre désir. Daigne Notre- Seigneur le bénir et le féconder !