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BIEN FAIRE TOUTES CHOSES

POUR LE XIe DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

(5 août 1866)

A qui parcourt, M. F., avec sincérité les pages évangéliques, à qui consent, voyageur attentif et religieux, à suivre le Sauveur Jésus de l'étable de Bethléem à l'humble demeure de Nazareth, de la barque des pêcheurs de Galilée au sommet du Calvaire, une pensée jaillit spontanément de l'âme, et la parole qui la traduit tombe des lèvres comme d'ellemême : « Bene omnia fecit, il a bien fait toutes choses ». Oui, M. F., dans sa vie obscure et privée, aussi bien que dans sa carrière publique, quand il travaille à la sueur de son front dans l'atelier de Joseph, comme quand sa main divine, par un miracle éclatant, guérit une infirmité ou console une souffrance, sans cesse et partout, on peut dire de lui, en toute vérité, ce qu'allait répétant, lors de la guérison du sourd-muet, une multitude ravie d'admiration : « Bene omnia fecit, il a bien fait toutes choses ». Eloge admirable, M. F., qui résume en trois mots l'idéale perfection de l'Homme-Dieu, en rendant

hommage et à sa sagesse infinie toujours attentive à procurer la gloire de son Père, et à sa sainteté sans mélange, à l'abri de toute imperfection, et à son immense bonté toujours préoccupée du bonheur de ses frères: « Bene omnia fecit ». Si la fragilité de notre nature ne nous permet pas de nous élever à la hauteur d'un témoignage aussi glorieux, nous pouvons au moins, par l'imitation de Notre-Seigneur, en mériter une partie ; nous n'avons pour cela qu'à remplir deux conditions : bien faire ce que Dieu veut, et le faire comme il veut, en d'autres termes, accomplir nos devoirs et les accomplir parfaitement : «Juste quod justum est-». Telles sont les deux pensées dont le développement va faire l'objet de notre entretien. Si elles sont simples, elles sont fécondes. Puissions-nous, avec la grâce divine, en faire sortir des enseignements salutaires !

Qu'on ne s'imagine pas, M. F., que, pour avoir part à l'éloge rendu par la foule au Sauveur et relaté dans notre texte, il nous faille, comme le divin Maître, opérer des œuvres extraordinaires, semer sur notre passage en ce monde des miracles et des prophéties: rien de semblable ne nous est demandé. Notre-Seigneur a pris soin lui-même de donner en deux mots la formule simple, précise et lumineuse de la vie chrétienne ici-bas. Au riche de l'Évangile, qui lui demandait quel bien il faut accomplir pour arriver au Ciel, il fait cette nette et catégorique réponse : « Si vous voulez entrer dans la vie, gardez les commandements, serva mandata ». Vous le voyez, M. F., le but de notre existence, le moyen infaillible de parvenir à nos immortelles destinées, c'est l'obser-

vation des préceptes divins, c'est la fidélité aux obligations que la Providence nous impose, suivant la condition spéciale où elle nous a placés : « Unusquisque in qna vocatione vocatus est » ; c'est l'accomplissement de nos devoirs généraux et particuliers tels que Jésus-Christ, notre divin Maître, nous les a

révélés, tels que l'Église, interprète infaillible de ses •

divins enseignements, nous les apprend et nous les explique. Le vrai chrétien, M. F., c'est celui qui, respectant partout l'autorité du Père qu'il a dans les Cieux, ne cesse de lui offrir, dans une adhésion libre et réfléchie à son commandement, le noble et précieux hommage qu'il daigne lui-même solliciter, l'hommage d'un cœur maître de ses mouvements et qui se donne entièrement parce qu'il le veut; c'est celui qui, tout fier de la noble dépendance qu'il accepte et de la glorieuse servitude qu'il s'est choisie, ne met sa grandeur et sa félicité que dans l'accomplissement de son devoir. Le vrai chrétien, c'est celui qui, de quelque côté qu'on l'envisage, quelque carrière qu'il occupe, quelques fonctions qu'il exerce, à quelque instant qu'on le surprenne, en secret comme au grand jour, ne se hasarde jamais à résister au bon plaisir de Dieu : l'œil toujours fixé sur ses adorables préceptes, il se fait constamment une loi de s'y soumettre : « Quœ placita sunt eifacio semper » . Le vrai chrétien, c'est celui qui, au terme de sa carrière, empruntant les paroles de Jésus-Christ, son maître, peut répondre au Dieu qui l'appelle : « Mon Père, j'ai achevé l'œuvre dont vous m'aviez chargé, j'ai rempli ma tâche ; op-us consummavi quod dedisti fitihi ». Voilà, M. F., le vrai chrétien; suivant le mot d'un docteur, si souvent cité, jamais assez médité,

c'est un « autre Jésus-Christ ». Du berceau à la tombe, il sait se courber sous l'empire du devoir. Aussi, après une vie ainsi fidèle à la règle divine, ainsi soumise à la volonté de son Dieu, méritera-t-il qu'on puisse écrire sur la pierre qui couvrira ses restes: « Bene omniafecit, il a bien fait toutes choses ». En est-il ainsi de nous, M. F. ? Hélas! combien rare est de nos jours cette fidélité de plénitude, cette soumission sans limite qui caractérisait nos pères ! Pas plus pour eux que pour nous, M. F., remarquezle bien, le devoir n'était exempt de fatigue et de douleur. Il entre, vous le savez, dans les desseins d'une miséricordieuse Providence de ne point ôter à l'homme, durant la vie, les reste d'une nature déchue: elle en laisse, au fond de son être, dans des penchants déréglés, le germe vivant, pour servir d'exercice à son humilité et de matière à ses combats. Or ces penchants, soit dans ses exigences du moment, soit dans sa continuité, le devoir les contrariait en eux aussi bien qu'en nous. Le devoir, c'est la règle, c'est le joug, c'est la dépendance, et toujours l'orgueil a réclamé. Le devoir, c'est le travail, c'est la lutte, c'est la peine, et toujours la sensualité s'est plainte. Le devoir, c'est l'abnégation, c'est l'oubli de soi, c'est le sacrifice, et toujours l'égoïsme s'est révolté. Nos pères, eux, étaient des hommes d'énergie et de courage, et, fallût-il déchirer leur cœur dans la lutte, ensanglanter leurs pieds dans la route, ils savaient soumettre leur nature rebelle, ils savaient faire triompher la loi de leurs répugnances instinctives, ils ne reculaient devant aucun sacrifice pour rester fidèles au devoir. Mais nous, chrétiens amoindris et dégénérés, caractères débiles et sans portée,

il suffit que la fatigue ou la lutte s'attache à une obligation pour que nous désertions ; il suffit qu'un devoir exige de l'énergie soit vis-à-vis de nous-mêmes, soit vis-à-vis des autres pour que nous l'abandonnions.

Hélas ! combien d'âmes parmi nous, M. F. , s'arrogent le droit de faire des discernements arbitraires dans leurs devoirs de religion, retranchant ceux qui semblent trop pénibles, ne retenant que ceux qui offrent quelque attrait îCombiende chrétiens qui, fidèles àpeu près à leurs obligations religieuses, semblent étrangers aux premiers éléments de la charité fraternelle et, oubliant que nous sommes tous frères d'origine, de nature et de destinée, ne connaissent dans leurs relations de famille ou de société que dissentiments, froideurs, antipathies et haines ! Combien qui détournent leurs regards du Calvaire ! La vue du Dieu qui souffre et qui meurt leur est importune: elle leur rappellerait qu'il n'}^ a qu'une seule route qui mène au Ciel, la route de la privation, de la pénitence, des humiliations et des larmes ; et ils veulent se soustraire à toute souffrance, à toute gêne et à tout sacrifice, et ils n'aspirent qu'après le bien-être, la jouissance et le plaisir! Combien d'autres âmes, enfin, qui, exactes dans l'accomplissement de leurs devoirs généraux, secouent le joug de leurs obligations d'état, qu'elles trouvent trop obscures, trop méprisées deshommes, et, si j'ose ainsi parler, trop terre à terre, pour leur substituer des œuvres de surérogation et d'éclat qui puissent leur donner du relief et les mettre en évidence ! Oh! M. F., rappelons-nous qu'il y a un tel enchaînement entre tous les préceptes qui nous lient que, par la violation d'un seul point, la loi tout

entière est violée. Apportons désormais à l'accomplissement de toutes nos obligations sans distinction un courage que rien n'effraye, une générosité que rien n'entrave. Que le sang de nos pères, un moment appauvri, coule de nouveau dans nos veines, et, quels que soient pour chacun de nous, dans notre sphère d'action, les difficultés et les obstacles, soyons tou. jours et partout, dans la large acception du mot, des hommes de devoir, accomplissant ce devoir exactement et parfaitement.

Saint Paulin félicitait un jour saint Jérôme d'habiter les lieux que le Sauveur avait, pendant sa vie mortelle, sanctifiés de sa présence. « Ce qui est digne d'éloges, répondait le saint Docteur, ce n'est pas d'habiter Jérusalem, c'est d'y bien vivre ». M. F., laissez-moi emprunter le mot de saint Jérôme: ce qui est vraiment digne de louange, ce n'est pas d'accomplir le devoir, mais de le bien accomplir. Or, c'est une vérité élémentaire que deux conditions sont indispensables pour rendre l'accomplissement du devoir agréable à Dieu et méritoire devant lui: l'état de grâce et la pureté d'intention.

Vous le savez, M. F., il y a ici-bas un lien mystérieux qui rattache à l'Éternité cette étroite et misérable sphère du temps, pour ainsi parler, un canal de transition par où les œuvres de la vie présente arrivent à la vie de la gloire. C'est la grâce sanctifiante, ce principe surhumain, qui assure à nos actes le mérite et la récompense. Oui ne connaît la touchante promesse du Sauveur : « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons en lui, et nous y ferons notre demeure » ? La grâce, M. F., c'est vraiment Dieu dans une âme ;

il y vit, il y agit, il est, en quelque sorte, la lumière de sa pensée, le mouvement de son cœur, le ressort de son action, la sève divine de sa vie. Aussi comme, suivant le mot de l'Esprit-Saint, elle est « disposée à toute bonne œuvre », comme, par chacune de ses actions, elle va, « de vertu en vertu », réalisant ce progrès dans la sainteté qui est la loi de son être, et amassant un trésor de mérites pour le grand jour de la rétribution finale! Sans la grâce, au contraire, ce lien tout céleste une fois brisé, l'âme n'est plus, suivant le mot de l'Evangile, qu'un rameau détaché du tronc, où la sève ne monte plus, qui ne porte aucun fruit, qui se sèche et qui meurt. Voilà pourquoi saint Paul disait que, « quand il parlerait le langage des anges, quand il aurait une foi assez vive pour transporter les montagnes, un cœur assez généreux pour donner tout son bien aux pauvres, un courage assez grand pour livrer tout son corps aux flammes et aux tourments, s'il n'avait pas la charité, c'est-à-dire la grâce, tout cela ne lui servirait de rien ». M. F. , laissez-moi vous le dire en passant, ce qui fait souvent gémir le cœur d'un prêtre zélé pour le salut des âmes, c'est de voir sous ses yeux, dans le cercle de ses relations de ministère ou d'amitié, des hommes à l'âme noble, au cœur généreux, qui commandent l'estime et qui attirent la sympathie. Ces hommes, on les trouve toujours où ils doivent être, faisant ce qu'ils ont à faire. Ils ne voudraient pas passer une seule journée sans rendre à Dieu leurs hommages par une prière attentive et recueillie ; au saint jour du Dimanche, on les voit assister aux offices avec une contenance pleine de foi et d'édification ; les jours d'abstinence, ils les respectent scrupuleuse-

ment ; jamais on ne fait vainement appel à leur cœur en faveur des misères d'autrui. Toujours ardents à remplir les devoirs de leur condition, on les donnerait volontiers pour modèles, leur éloge est dans toutes les bouches; et, si aujourd'hui la mort venait les surprendre, le monde, qui n'a connu de leur vie que l'extérieur et l'apparence, ne manquerait pas de dire de chacun d'eux : « Bene omnia fecit, il a bien fait toutes choses ». M. F., à ces vies si laborieuses, si exemplaires au dehors, il manque une chose, ce qui manque à un corps parfaitement organisé quand l'âme n'y est plus, il leur manque la grâce ; ils ont refusé d'aller la puiser à sa source dans le sacrement réconciliateur, et toutes leurs œuvres sont frappées de stérilité, pas une ligne, pas un mot de ce qu'elles font ne sera écrit par les anges au livre des récompenses : « Labores sine fructu, opéra inidilia ». M. F., est-il un sort plus triste et plus digne de considération ?

Toutefois, sachons-le bien, l'état de grâce ne suffit pas pour la sanctification de nos œuvres, il faut qu'elles soient inspirées par une intention surnaturelle. Nous le disions tout à l'heure, M. F., la grâce est à nos œuvres ce que l'âme est au corps. Or, vous le savez, il y a des causes qui viennent suspendre l'action de l'âme sur le corps. Que sommes-nous pendant le sommeil? Toutes nos puissances intérieures sont liées; la réflexion nous est ôtée et, avec elle, la liberté. M. F., ii y a des âmes où la grâce demeure, en quelque sorte, inerte et oisive : c'est la nature seule qui agit en vue de la terre et du temps, et les actes restent sous le domaine de la nature. C'est la pensée d'un Docteur : « Quod est corpus sine motu,

hoc opus sine intentione bona ». « L'intention, dit saint Ambroise, est le juge de toutes nos œuvres, c'est elle qui applique à chacune son vrai sceau, son véritable cachet ». Aussi, M. F., ne devons-nous pas nous étonner d'entendre le grand Apôtre nous adresser à tous cette pressante exhortation : « Tout ce que vous faites, tout, sans en rien excepter, pas une action, si commune, si petite paraisse-t-elle, faites tout pour la gloire de Dieu. Omnia in gloriam Dei facite ». Ah! M. F., c'est que dans une âme vivifiée par la grâce, l'intention surnaturelle a une efficacité merveilleuse pour la sanctification et le mérite de nos œuvres. Si vulgaires, si peu importantes, si mesquines soient-elles aux yeux du monde, elle les transforme, elle les transfigure, et, si j'ose ainsi parler, elle les divinise. Aussi les saints l'ont-ils comparée à cette pierre philosophale à la recherche de laquelle couraient les alchimistes du moyen âge : elle a la vertu de changer en or nos actions les plus communes. Sainte Thérèse nous raconte qu'elle eut un jour une vision dont elle ne pouvait comprendre le sens : elle voyait une magnifique grappe de raisins qui avait quelques grains dignes d'être servis • sur la table des princes, tandis qu'un grand nombre d'autres étaient tout à fait gâtés. Comme elle cherchait à pénétrer la signification de ce symbole, elle entendit une voix qui lui disait que cette grappe lui représentait les œuvres des âmes : les unes, inspirées par une intention surnaturelle, étaient agréées de Dieu ; les autres étaient corrompues par des motifs humains, souvent même coupables. Hélas ! M. F., combien de bonnes actions dont nous perdons le fruit par nos pensées de vanité, de complaisance en nous-mêmes,

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de recherche d'estime, d'amour-propre caché! Oh î heureuses les âmes qui portent toujours dans toute leur conduite, dans l'accomplissement des devoirs communs et ordinaires de la vie, une intention pure et droite, qui agissent constamment en vue de Dieu, et qui rapportent à sa gloire et à la sanctification de leurs frères toute l'activité de leur être ! Leurs actions participent et de la nature de l'Esprit-divin qui les inspire et de la bonne intention qui les guide : tout ce qu'elles font, est grand, parce qu'elles font tout pour Dieu ; tout est fécond, parce qu'elles font tout pour l'éternité. Leurs jours sont pleins, leur vie méritoire, tous leurs pas, toutes leurs démarches, toutes leurs pensées, tous leurs soupirs, toutes leurs paroles, tous leurs actes sont comptés : rien ne sera oublié au grand jour de la rémunération.

L'histoire nous apprend, M. F., qu'un saint roi de Pologne, Venceslas, sortait souvent de son palais pendant la nuit et se rendait, pieds nus, à différentes églises de sa capitale, quelque rude que fût la saison. Il n'était accompagné dans ses pieuses excursions que d'un officier de confiance, dont la discrétion lui était connue et qui avait lui-même beaucoup de vertu. Dans un de ces pèlerinages nocturnes, le temps était extrêmement rigoureux et la terre couverte de neige. Cet officier, quoique bien chaussé, se sentit les pieds tellement engourdis par le froid qu'il ne pouvait plus avancer. Il en avertit le saint roi, et lui représenta humblement l'impuissance où il se trouvait d'aller plus loin. Le prince, que sa ferveur rendait, pour ainsi dire, insensible à la rigueur du froid, lui dit : « Suivez-moi pas à pas, et mettez vos

pieds dans les traces que je laisse sur la neige ». L'officier obéit, et, chose admirable ! une douce chaleur se répandit dans ses pieds, et il continua sans peine d'accompagner son maître partout où la dévotion de celui-ci le conduisit.

M. F., voulons-nous marcher avec courage et avec joie dans le chemin du devoir, les yeux fixés sur Jésus-Christ, « l'auteur et le consommateur de notre foi », qui nous précède? Suivons-le pas à pas, mettons nos pieds dans les traces des siens : « Sequamini vestigia ejus ». Soutenus par sa grâce, encouragés par ses exemples, nous oublierons la fatigue, nous ne reculerons devant aucun obstacle, et, devenus, autant que le permet une nature fragile, les imitateurs du divin modèle, après avoir ici-bas, comme lui, « bien fait toutes choses », par l'accomplissement parfait de nos devoirs, nous mériterons ■d'être associés dans les Cieux à son triomphe. Ainsi soit-il !

PRÔNE

SUR LA MORT POUR LE XVe DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

(2 septembre 1866)

Quel spectacle touchant ! quel abîme de douleurs dans cette scène évangélique ! que de causes de larmes dans ces simples paroles : une mère, une mère veuve, qui accompagne au tombeau les restes inanimés d'un fils, d'un fils unique ! Oh ! sans doute, dans cette vallée de nos maux, que le royal Prophète appelle quelque part la « vallée des pleurs », dans ce torrent de Cédron, où nous passons, comme autrefois le Sauveur, en buvant chaque jour l'eau amère et troublée de la vie, il y a bien des douleurs qui assaillent notre pauvre humanité ; elle est lourde et bien lourde la chaîne d'infortunes que nous traînons après nous du berceau à la tombe. Mais la mort, M. F., la mort, comme on l'a dit si justement,

a des rigueurs à nulle autre pareilles.

Quand elle vient frapper à nos côtés ceux que nous aimons et que nous portons dans notre cœur, quand elle vient enlever à notre amour ceux qui faisaient le charme de notre existence, le bonheur de notre vie,

oh! c'est alors que; n'ayant plus autour de nous que le vide, l'isolement, la solitude, nous sentons tout le poids de la destinée humaine et que notre poitrine oppressée s'élève vers le Ciel avec cet accent plaintif, ce cri déchirant : « Siccine séparât amara mors, c'est ainsi qu'une mort amère sépare ceux qui s'aiment icibas?» Cependant, M. F., les larmes qu'arrache la mort ne doivent pas être de ces « larmes sans remède » dont parle l'Écriture. Devant le cercueil de ce jeune mort que l'on porte en terre et qui, à la parole du divin Maître, ressuscite plein de vie, près de cette mère affligée dont l'abattement fait place aux transports de la joie la plus vive, je veux essayer de vous montrer comment, aux yeux de la foi, suivant saint Augustin, la mort a deux faces toutes différentes : Tune sombre et triste, l'autre aimable et pleine de douceurs. C'est un châtiment, mais Jésus-Christ l'a transformé pour nous en récompense ; c'est un mal redoutable, mais, par la grâce de Jésus-Christ, il se transforme en un bien vraiment digne d'envie.

Ce n'est pas à un préjugé puéril, dit saint Augustin, mais aux instincts de la nature qu'il faut imputer la répulsion profonde que nous avons pour la mort : « Mortem horret naturel, non opinio ». Vous connaissez les plaintes et les accents de tristesse, pour ne pas dire de révolte, que recueillait autrefois un prophète sur les lèvres d'un roi qui pressentait sa fin : « Seigneur, au milieu de mes jours, je tombe aux portes de la mort, ma vie est emportée loin de moi, comme on replie la tente du berger... Dieu tranche mon existence, comme un tisserand coupe sa toile, et la trame que j'ourdissais encore, Dieu la déchire. Je

suis né ce matin, le soir vient, et je vais mourir. J'espérais pourtant revoir un second matin. Seigneur, est-ce donc là la vie ? Est-ce pour cela que je suis né ? » Ne croyez-vous pas entendre les cris qui s'échappent de notre cœur à tous, M. F., à la seule pensée de l'heure suprême qui clora notre vie, au seul pressentiment de cette mort qui doit, en brisant nos liens, nous séparer de tant d'êtres qui nous sont chers et en qui nous vivons comme en nous-mêmes ? Etrange destinée que la nôtre, vraiment, ici-bas ! Nous tenons à l'existence par le fond le plus intime de notre être; nous nous agitons sur toutes les voies de ce monde, nous avons recours à mille industries pour retenir ce souffle de vie qui nous anime, et il n'est pas un sentier où nous ne nous trouvions en face de la mort, qui nous harcèle et nous poursuit. Chaque pas que nous faisons pour fuir nous rapproche de ce terme que nous ne pouvons éviter. Evidemment, M. F., il y a là un mystère ; qui nous en donnera la solution ? Si vous interrogez ces faux savants qui semblent tenir à honneur de rester étrangers aux enseignements de la foi, vous les entendrez vous répondre par un de ces mots sonores, par une de ces phrases prétentieuses au moyen desquels ils croient éclaircir toute question, élucider tout problème. La mort, disent-ils, mais qu'a-t-elle de surprenant ? C'est la loi commune et naturelle de la création, c'est la fin de tout être, c'est l'invincible passage du flot des générations. A les entendre, la mort est l'œuvre de Dieu, comme si, M. F., le toutpuissant auteur de l'espace infini était embarrassé du trop-plein de ses œuvres, comme si sa fécondité à créer réduisait le maître de la vie à la nécessité de

détruire ! M. F., ne soyons pas surpris de les voir s'évanouir dans leurs propres pensées, ces hommes qui prétendent se passer de Jésus-Christ et résoudre par leur seule raison le grand mystère de la destinée. Pour nous, enfants de la foi, élevés à l'école de Jésus-Christ, nous le savons, Dieu n'avait point fait la mort : il avait créé l'homme immortel, « inexterminable » comme s'exprime l'auteur de la Sagesse, et c'est par la jalouse intervention du démon que la mort est entrée dans le monde. Qui de vous, M. F., n'a présent à la mémoire ce touchant récit des Livres saints qui nous fait assister à l'entrée de l'esprit mauvais venant répandre les premières ombres sur l'aurore encore paisible de la création naissante ? Dieu avait fait une œuvre sans tache, et c'est sa créature qui, abusant de sa liberté, en a troublé l'harmonie; par le choix libre de sa volonté, elle a, en désobéissant, rompu l'équilibre de l'œuvre divine. Or, vous le savez, M. F., il avait été dit au premier homme : Le jour où tu transgresseras la loi qui t'est imposée, tu mourras, toi et ta postérité : « Morte morieris » . Puis, quand la désobéissance eut fait suivre la menace de son effet, Dieu prononça la sentence définitive: « Tu es poussière, et tu retourneras à la poussière, d'où tu es sorti ». A partir de ce moment, M. F., conséquence et salaire du péché: « Stipendium peccati », la mort est passée dans tous les hommes par leur premier aïeul, en qui tous ont failli ; et, depuis l'origine du monde, pas un instant dans la durée des âges, pas un coin sur la surface du globe où l'arrêt fatal n'ait reçu son exécution. Car, de quelque côté que nous regardions dans le passé, nous voyons la mort, exécutrice de la justice suprême, courber dans son inflexi-

ble niveau toute la race humaine qui peuple la terre de ses débris et la couvre de ses tombes; nous voyons tous les hommes sans distinction chasser devant eux les hommes, comme on voit dans les fleuves un flot chasser un autre flot vers la mer. Notre tour, à nous, viendra aussi, et bientôt peut-être. Naguère encore, le soleil nous montrait dans la campagne des épis jaunissant au feu de ses rayons; ils sont tombés sous la faux du moissonneur. Eh bien ! M. F., à une heure marquée, quand nous serons mûrs aux yeux de Celui qui a semé les générations humaines dans le champ de ce monde, sa main nous jettera par terre, et la mort fera son œuvre, en nous couchant dans un cercueil et nous ensevelissant dans un sépulcre. Enfants d'Adam, solidaires de la faute primitive, nous aurons notre part à l'expiation, nous payerons notre tribut, nous mourrons: « Stipendiant peccati mors ». Et qu'on ne soit pas étonné que la mort se présente avec un effrayant cortège de défaillances et de déchirements, de souffrances et de luttes, d'humiliations et d'angoisses: l'homme qu'étreint la douleur sur la couche de l'agonie, l'homme qui meurt, c'est l'homme de péché qui solde sa dette à la suprême justice, c'est le coupable devenu victime des légitimes vengeances de son Dieu. Et encore est-il vrai que son châtiment, tout pénible qu'il est, est pour lui infécond et sans profit, puisqu'il ne peut réparer l'offense faite à l'infinie Majesté; son expiation, si dure soit-elle, est impuissante et sans portée, puisqu'elle ne peut satisfaire les droits du Dieu outragé. Il faut donc bien l'avouer, en dehors de Jésus-Christ, sans la réparation de l'Homme-Dieu, la mort est vraiment amère et redoutable : «Amara mors » ; et, comme l'a dit un sage

des anciens temps, « de toutes les choses affreuses d'icibas c'est la plus affreuse, omnium terribilium hujus vitœ terrïbilissimum » ; c'est une peine déchirante, qui est pour le pécheur le prélude, le commencement d'un malheur éternel.

Mais admirez, M. F., les merveilleuses inventions de la miséricorde de Dieu, et écoutez à ce sujet la sublime théologie de saint Paul : voici celui que les prophètes nous montrent, « dans les splendeurs des saints, engendré de toute éternité avant le commencement des jours », voici le Fils même de Dieu qui descend des Cieux en ce monde revêtir une nature composée de chair et de sang, passible et mortelle comme la nôtre, voici que le fils de Dieu se fait homme. Et pour quoi ? Pour souffrir, pour mourir, ou plutôt, suivant l'étrange expression du grand Apôtre, pour goûter la mort, et, en la goûtant, lui ôter toute son amertume : « Ut gratta Dei pro omnibus gustar et tnortem » ; pour détruire, par sa mort, celui qui était le principe même de la mort, le démon ; pour affranchir, pour mettre en liberté ceux que la crainte de la mort tenait toute leur vie dans une continuelle servitude: « Ut liberaret eos qui timoré mortis per totam vitam obnoxii erant servituti ». Je ne crains pas de le proclamer, M. F., car c'est la vérité, grâce à l'héroïque sacrifice du Calvaire, grâce à l'immolationpar laquelle l'Homme- Dieu a consommé notre rédemption, la mort ne doit plus être un objet d'horreur et d'épouvante, un calice plein de fiel et d'absinthe : elle est devenue pour le vrai chrétien, non pas seulement un châtiment fécond et solitaire, une expiation maintenant utile et méritoire, mais, comme dit saint Paul, un « gain », un bienfait, un don de la bonté divine. Oui, je le répète,

M. F. , pour le chrétien sanctifié par la grâce de Jésus- Christ, pour le chrétien qui sait s'appliquer les mérites de la vie et de la passion de son Dieu, la mort n'a plus rien de terrible, c'est plutôt un bien digne d'envie. Que sont les souffrances qui la précèdent, sinon une tribulation toute passagère, qui doit opérer « un poids immense de gloire » ? Que sont les inquiétudes, les appréhensions pour l'avenir qu'elle apporte avec elle ? Elles ont fait place aux plus douces, aux plus consolantes espérances. Oh ! qu'elle vienne, qu'elle vienne maintenant, elle peut bien dissoudre cette enveloppe terrestre, elle peut abattre cette masure d'un corps qui tombe en ruine, elle peut emporter cette poussière qui ne demande qu'à retourner à la poussière, mais son triomphe même est son écueil. Entre ses mains, sous ses coups, l'âme, cette plus noble partie de nous-même, cet esprit fait à l'image de Celui qui vit éternellement, se transforme, se tranfigure. Comme l'insecte qui jette à la terre une enveloppe vide et grossière, elle s'envole dans l'éclat de la jeunesse et de la vie; pour arriver plus promptement à la patrie, elle abandonne le tardif et pesant compagnon de son exil ; elle laisse son vêtement de chair, oui, mais c'est pour aller plus vite à travers les sépulcres, et aller à son Dieu, qui doit la juger et la couronner. Que dis-je, M. F. ? le corps luimême n'est pas délaissé sans retour ; il doit puiser au tombeau une seconde naissance : un jour il se relèvera de ses ruines; à la voix de Celui qui est « la résurrection et la vie », il sortira de la tombe, et, reconstruit par Jésus-Christ lui-même sur le modèle et les splendeurs de son corps glorieux : « Reformata corpus humilitatis nostrœ configuratum corpori clari-

tatis suce», il reprendra, pour des siècles sans fin, sa société avec son ancienne et noble compagne, avec l'âme, et, dans l'éternité d'une même destinée, partagera avec elle les jouissances méritées dans une même épreuve.

Etonnez-vous, après cela, de voir ou d'entendre un saint Paul s'écrier avec une sainte impatience : « Je désire voir mon corps se dissoudre, pour être avec Jésus-Christ » ; un saint Ignace d'Antioche conjurer les chrétiens de ne pas prier pour lui, de peur qu'ils n'obtiennent sa délivrance ou le retard de son martyre ; une sainte Agnès, une enfant, marcher, dit un de ses panégyristes, « plus riante et plus légère au supplice que l'épouse au festin das noces » ; un saint Éphrem, dans l'exaltation de son amour pour la mort, la nommer sa fiancée et l'appeler de tous ses vœux ; un pieux et savant théologien, Suarez, s'écrier sur son lit de mort : «Je ne savais pas qu'il fût si doux de mourir » !

Ah ! M. F., c'est que, suivant le mot en apparence paradoxal de saint Ambroise, pour le chrétien, innocent ou réconcilié par la pénitence, la mort est « un bien par tous les côtés : « Omnifariam mors est bonum » : un bien, parce qu'elle est pour lui la fin des luttes et des angoisses d'ici-bas ; un bien, parce qu'après les agitations et les fatigues, elle lui est un repos, après les tempêtes et les naufrages, un port tranq.uille, un abri assuré ; un bien, parce que, si elle le fait disparaître du foyer de la vie, c'est pour le rendre convive d'une autre table, c'est pour qu'il soit admis au doux et glorieux festin des élus; un bien, parce que, si elle lui ferme les yeux au soleil du temps, c'est pour les lui ouvrir et pour toujours au soleil de l'éternité ; un

bien, parce qu'elle l'introduit au Ciel, et que, le faisant entrer en possession de Dieu, elle lui donne, et pour jamais, une immortelle part à son immortelle béatitude : « Omnifariam mors est bonum.

Mais que fais-je, M. F.? je vous dis que la mort est un bien et un bien désirable et digne d'envie, et j'oublie que, pour un grand nombre d'hommes, le plus grand des malheurs, c'est de mourir. Combien d'hommes, hélas ! qui ne veulent point de Dieu, du devoir, de Jésus-Christ ! Combien qui, en attendant la mort, qu'ils s'efforcent d'envisager comme la fin, la destruction, le néant, font les braves contre Dieu ! M. F., ils ont beau faire, ils ne sauront échappera la souveraine justice : qu'ils le veuillent ou qu'ils ne le veuillent pas, la mort n'aura pas de prise sur leur âme, et, un jour, ils paraîtront devant le Tribunal du grand Juge, escortés de leurs œuvres, et la destinée malheureuse qu'ils auront méritée, restera à jamais ce qu'ils l'auront faite par le choix réfléchi de leur libre volonté. Ah! plaignons-les, M. F., et ne les imitons pas; comprenons le suprême intérêt de nos âmes, et gardons-nous de le trahir. Si nous voulons mourir de la mort des justes, si nous voulons que notre dernier moment ressemble à leur heure dernière, sachons que c'est dans la sanctification du passé que prennent racine et leur tranquillité dans le présent et leur confiance pour l'avenir. Comme eux, faisons le bien, tandis que nous en avons le temps : comme eux, n'accumulons derrière nous que des années riches de mérites et de bonnes oeuvres ; soyons toujours fermes dans le devoir, inébranlables dans les épreuves et les tentations ; rendons notre

vie conforme aux maximes et à l'esprit de l'Evangile ; et, comme eux, après nous être endormis ici-bas dans une sécurité sans mélange, nous irons nous réveiller aux cieux dans une félicité sans mesure. Ainsi soit-il !

PRONE

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