SUR LA PÉNITENCE POUR LE MERCREDI DES CENDRES
(14 février 1866)
Dens nuiic annuntîat liominibus ut omnes iibique pœnitentiam agant.
A cette heure même, Dieu annonce à tous les hommes qu'ils aient en tous lieux à faire pénitence.
Act., XVII, 30.
Mes Frères,
Il est une loi vénérable entre toutes par son antiquité, puisqu'elle remonte au berceau même du genre humain ; une loi qui, portée par la justice d'un Dieu plein de miséricorde, tout à la fois et contre la faute et en faveur du coupable, a suivi le premier homme et toute sa race à travers les âges, depuis le jardin des délices jusqu'à l'avènement du Rédempteur; une loi qui, sans cesse proclamée par les prophètes de l'antique alliance, rappelée solennellement et dans les termes les plus énergiques par le saint Précurseur du Testament nouveau, a reçu et des oracles et des exemples du Sauveur Jésus la consécration la plus
haute et la plus vigoureuse sanction, une loi que l'Église, fidèle à garder inaltérable la doctrine de son divin fondateur, a prêchée et prêchera jusqu'à la fin des temps, dans toutes les contrées, à tous les peuples, sans avoir plus égard à la diversité des climats qu'à la différence des siècles; une loi qui forme le principal caractère, la baseTondamentale de la in orale chrétienne ; c'est celle que rappelait en ces termes l'apôtre saint Paul au milieu de l'Aréopage : « Deus nunc annuntiat hominibus ut omnes iibique pœniteutiam agant » ; c'est la loi de la pénitence.
La pénitence ! ah ! M. F., ne vous semble-t-il pas qu'il faut un certain courage pour oser encore de nos jours laisser tomber du haut de la chaire évangélique un mot aussi malsonnant? Sans parler de ces sophistes qui, érigeant en doctrine la pratique de la jouissance, et posant en système la recherche du plaisir, se sont nattés d'effacer toute peine, toute souffrance, tout sacrifice des réalités humaines, et de faire oublier les enseignements du Calvaire dans l'ivresse d'un sensualisme sans frein, combien d'âmes, même parmi nous, M. F., qui, s'afhliant, dans une certaine mesure, à ce culte avilissant des sens, s'affranchissent avec calcul de tout ce qui ne cadre pas avec leur amour du bien-être, et repoussent avec obstination tout ce qui gêne les instincts, tout ce qui contrarie les tendances de la nature !
Se faire une existence molle et joyeuse, se reposer du plaisir de la veille par la préoccupation du plaisir du lendemain, avoir recours à mille industries pour contenter les goûts d'un cœur énervé, telles sont les aspirations de ces prétendus chrétiens, et, quand une voix malencontreuse vient leur rappeler,
avec l'Evangile, qu'il n'y a de salut possible que dans les salutaires expiations de la pénitence, s'ils ont encore assez de foi pour ne pas l'accueillir par un dédaigneux sourire, on les voit s'armer de toutes sortes de prétextes et de subterfuges pour échappera cette austère doctrine. On les entend répondre que la pénitence, avec ses rabeurs, ses privations, ses sacrifices, a pu être prescrite à d'autres époques, à d'autres peuples, mais que les temps sont changés, et que de nos jours il faut en laisser la pratique, toute surérogatoire et de pur conseil, à ces pieux asiles, où des âmes d'élite, des âmes innocentes veulent bien expier pour les coupables. Or, M. F., quels que puissent être sous ce rapport les préventions, les préjugés, les répugnances, il faut bien le dire, car c'est la vérité, la pénitence est de la plus stricte, de la plus impérieuse nécessité pour tous, sans distinction de temps ou de mœurs, de rang ou de condition ; c'est ce thème que nous allons essayer de développer ce soir.
Daigne l'esprit de Dieu me mettre sur les lèvres des paroles qui puissent vous convaincre et vous toucher : nous allons le lui demander par Marie.
Ave Maria.
Considérée non pas comme sacrement de la loi nouvelle mais comme vertu, « la pénitence , dit saint Augustin, c'est la juste indignation de l'homme contre le péché » qu'il pleure et dont il se punit ; comme la volonté est la source de l'activité morale,
comme elle est le principe du péché : « Voluntas facti origo», dit un Docteur, le principe, le fondement essentiel de la véritable pénitence est dans le cœur. Mais, comme la chair ne forme avec l'esprit qu'une seule et même personne, comme nous ne pouvons agir sans qu'il y ait nécessairement solidarité intime entre les deux substances qui composent notre être ; comme souvent le corps, instrument au service de l'âme, exécute ce que la volonté a conçu, le corps, responsable lui aussi, doit aussi subir sa part du châtiment. Voilà pourquoi, M. F., la pénitence a deux éléments constitutifs essentiels : la contrition du cœur et la mortification du corps. Cette notion claire et précise de la pénitence préalablement posée, il nous sera facile de montrer sa nécessité.
La pénitence est une expiation du péché. Au paradis des délices, alors qu'il était encore tout resplendissant de la sainteté originelle, l'homme n'était pas soumis à la pénitence. « Ce mot importun, dit Bossuet, n'était pas en usage au séjour de l'innocence et de la félicité » . Mais, sitôt que par sa désobéissance, il eut mérité d'être chassé de l'heureuse demeure, alors même que Dieu releva son espérance par la promesse d'un Rédempteur, un irrévocable arrêt pesa sur sa tête, et cette loi pénale, qu'il s'était attirée par sa faute, il fut obligé de l'exécuter personnellement contre lui-même : il fut condamné, s'il voulait obtenir son pardon, aux pleurs, aux gémissements, aux douloureux sacrifices de la pénitence. O infortuné pécheur, ne te plains pas de cet arrêt : cet arrêt de clémence plus encore que de rigueur, il te révèle admirablement comment se concilient, dans le cœur de Dieu, que tu as outragé, les droits de sa justice
et de sa bonté. Telle est, en effet, M. F., l'économie mystérieuse de la pénitence : l'infinie bonté a ses amoureuses exigences: elle veut pardonner ; la souveraine justice a ses droits imprescriptibles : elle ne peut accorder l'impunité. Mais voici que se passe entre ces deux perfections un merveilleux et touchant compromis. La justice offensée réclame ses droits, elle exige une victime ; la bonté la lui présente : c'est une victime d'un prix infini qui se dévoue pour le coupable. Il faut à la justice une réparation, elle a besoin d'exercer sa vengeance contre le pécheur : la bonté s'interpose : elle permet au coupable de se soustraire à l'indignation divine, en subissant volontairement les souffrances expiatrices de l'a pénitence. Cette loi de justice et de miséricorde une fois portée, Celui qui s'appelle luimême dans les saints Livres « le Dieu du salut », ne la laissera pas s'oblitérer dans le monde. Il suffit, M. F., de parcourir les pages du livre inspiré, pour le voir rappeler souvent aux hommes, dans le cours des siècles, qu'êtres déchus, rois tombés, ils ne peuvent être réintégrés que par la salutaire réparation de la souffrance volontaire ; que, marqués, dès leur entrée dans la vie, du sceau de la réprobation, et coupables eux-mêmes de tant d'autres fautes ajoutées au péché héréditaire, ils ne peuvent échapper aux vengeances du Ciel qu'en se châtiant eux-mêmes ; qu'ils ne peuvent être sauvés qu'en mêlant leur propre sang au sang divin, qui doit un jour couler pour leur rachat. Qui d'entre nous, M. F., n'a présents à la mémoire les mâles accents des prophètes envoyés d'en-haut pour rappeler au peuple choisi cette indispensable obligation ? Tantôt le Dieu dont ils sont les oro-anes
est un père plein de bonté, qui invite, qui conjure, qui sollicite avec instance : « Convertissez-vous, enfants d'Israël, convertissez-vous : déchirez vos coeurs dans les gémissements du repentir, mais aussi affligez vos corps par le jeûne et les privations. Par là vous échapperez aux rigueurs de ma justice ; faites pénitence et je vous sauverai ». Tantôt c'est un juge sévère qui, se montrant avec tout l'appareil de sa puissance, avec toutes les terreurs de son courroux, les presse par les plus effrayantes menaces : « Si vous ne faites pénitence, vous tomberez entre les bras d'un Dieu irrité » . Heureux les pécheurs qui, comme David, heureux les peuples criminels qui, comme les Ninivites, se rendent à l'invitation ou cèdent à la menace! « En s'indignant contre eux-mêmes, dit saint Augustin, ils échappent à la vengeance du Très Haut » ; en brisant leur cœur par la componction, en macérant leur corps par le jeûne et par l'abstinence, en s'infligeant une peine passagère dans le temps, ils s'affranchissent des supplices rigoureux de l'éternité. Mais malheur à ceux qui, indociles et rebelles à la voix divine, refusent obstinément de se soumettre à la loi de l'expiation ! Voici que le bras d'un Dieu irrité s'appesantit sur leurs têtes, et les châtiments épouvantables que les saints Livres ont enregistrés sont un éclatant témoignage des vengeances que la justice divine exerce, dès ici-bas, contre les pécheurs impénitents, avant de les livrer à ses éternelles rigueurs. Il ne pouvait en être autrement, M. F., le Dieu du Ciel, le vrai Dieu, n'est pas ce Dieu commode et facile, un Dieu de fantaisie, indulgent jusqu'à la faiblesse, qu'inventent à leur usage certains esprits de notre temps; un Dieu qui ne s'offense pas, qui ne sait
pas punir, qui ne se venge jamais ; un Dieu qui défend d'agir, mais qui tolère le fait accompli ; un Dieu, disons le mot de Bossuet commentant Tertullien, « sous lequel les péchés sont à leur aise et dont on peut se moquer impunément, sub quo delicta gauderent » ; un Dieu dont la législation n'est qu'un fantôme et les préceptes une lettre morte. Non, non, tel n'est pas le Dieu que nous adorons : c'est un Dieu, continue le prêtre de Carthage, « qui exerce l'amour qu'il a pour le bien par la haine qu'il a pour le mal ». Il est bon pour le pécheur pénitent, mais le pécheur impénitent qui abuse de sa bonté, ne peut qu'éprouver les sévérités de sa justice.
Gardez-vous de penser, M. F., que le Sauveur Jésus, en se montrant à la terre, soit venu abolir ou du moins alléger l'obligation primitive de la pénitence : il l'a rendue plus étroite, plus impérieuse encore, en l'appuyant de tout le poids de ses exemples, de l'autorité de ses leçons. Ecoutez, M. F., les paroles tombées des lèvres divines deNotre-Seigneur: « Faites pénitence, nous dit-il en commençant sa prédication; si vous ne faites pénitence, vous périrez tous de la même sorte ». Il faut bien en convenir, M. F., de telles paroles s'imposent à tout espritimpartial dans leur lumineuse clarté, et il ne faut rien moins qu'un aveuglement systématique et de partipris pour en méconnaître le sens et la vérité. Oh! M. F., s'il se trouvait encore ici quelque chrétien assez rebelle, assez indocile pour oser attaquer la loi de la pénitence, je le conduirais à Bethléem, et, lui montrant l'Enfant-Dieu, cette innocente victime qui se substitue à l'homme pécheur, couché dansl'étable, sur la paille d'une crèche, en butte à l'inclémence
du froid et aux privations de l'indigence, je lui dirais : C'est ainsi que s'expie le péché ; je le conduirais à Nazareth, et, lui montrant le Fils même de Dieu se condamnant aux fatigues, aux sueurs, au rude travail de l'atelier, je lui dirais : C'est ainsi que s'expie le péché ; je l'engagerais à suivre Jésus-Christ au désert, et, lui rappelant le jeûne de quarante jours avec les tourments de la faim qui suivirent, je lui dirais : C'est ainsi que s'expie le péché ; je ferais surtout passer sucessivement sous ses yeux Gethsémani, le Prétoire, le Calvaire, et, lui montrant le Sauveur, « chargé, suivant le mot du Prophète, des iniquités du monde, » tour à tour abreuvé du calice de l'amertume au jardin de l'agonie, attaché au poteau devant Pilate, la tête couronnée d'épines, et le corps tout écorché, tout meurtri sous les coups de fouet des bourreaux, enfin cloué, pâle, sanglant, sur sa croix au sommet du Golgotha, je m'écrierais : O homme, ô homme quand donc apprendras-tu comment s'expie le péché ? Regarde, regarde : voilà ton modèle, le type parfait de la pénitence.
Et qu'on ne vienne pas nous dire, M. F., que Notre-Seigneur Jésus-Christ, ayant « consommé, suivant le mot de saint Paul, par le grand sacrifice du Calvaire, la rédemption du genre humain », il ne doit plus nous rester aucun souci d'expiation. Certes, la foi nous l'enseigne, abondantes et surabondantes ont été les satisfactions offertes par l'Homme-Dieu à la justice de son Père en réparation du péché ; certes, en raison de sa valeur infinie, une seule goutte du sang de Jésus-Christ, que dis-je ? un seul pleur de ses yeux, un soupir de son cœur, eût suffi à laver nos fautes et à nous rouvrir le Ciel. Toutefois, il est vrai
de le dire, si la tâche du Sauveur est achevée, la nôtre reste à faire ; si l'œuvre de notre rédemption est accomplie, c'est à nous de nous en appliquer les fruits précieux. Or, une condition indispensable nous est imposée: « Sine sanguinis effusione non fit remis sio, dit le grand Apôtre ; il n'y a point de rémission de péché sans effusion de sang». Il est vrai que le sang de notre Dieu, en coulant dans nos âmes à notre entrée dans la vie, a effacé totalement la souillure de notre origine ; il est vrai qu'il nous a exonérés de toute redevance envers la justice divine. Mais quel est celui d'entre nous qui peut se flatter d'avoir, depuis son baptême, servi son Dieu dans une inaltérable innocence ? Où est-il, l'enfant d'Adam qui n'a jamais payé le tribut à la fragilité de sa nature, et peut se considérer libre de toute dette nouvelle envers le suprême Créancier ? Que ferons-nous donc, M. F., pour réparer, pour expier nos fautes personnelles? « Sine sanguinis effusio non fit remissiez. Certes, le sang infiniment précieux qu'il a versé sur la Croix, le Sauveur veut bien l'appliquer à nos âmes dans le sacrement de la réconciliation ; mais, sachons-le bien, ce sang de Jésus-Christ, il ne peut avoir sa vertu purificatrice qu'autant que nous 3' mêlerons le nôtre, sinon le sang de nos veines, au moins le sang de notre âme, ce sang dont parle le grand Évêque pénitent d'Hippone, ce sang que l'âme épanche par la pénitence : « Sanguinis animœ per lacrymas profiuit». Oui, M. F., pécheurs que nous sommes, ce n'est qu'en versant ce sang mystérieux, ce n'est que par le brisement de notre cœur, ce n'est que par les sanglots de notre âme bro}'ée par le repentir, ce n'est qu'en poussant du fond de notre
poitrine déchirée le cri de la pénitence, que nous pourrons nous réconcilier avec Dieu ; ce n'est qu'en nous punissant nous-mêmes, ce n'est qu'« en exécutant dès à présent contre nous, dit saint Augiutin, ce que Dieu nous menace d'exécuter un jour»; ce n'est qu'en « complétant », par des souffrances et des sacrifices volontaires, « ce qui manque à la passion de Jésus-Christ», pour la rendre efficace et vivifiante ; ce n'est qu'en offrant à Dieu, dans l'immolation des sens, dans les amertumes et les difficultés des œuvres pénitentielles et satisfactoires, une juste compensation de nos offenses, que nous pourrons expier nos fautes et racheter notre passé : « Sine sanguinis effusion e non fit rémission. Proclamons-le donc avec Tertullien, M. F., la «pénitence est la condition native du pécheur, parce qu'elle est le moyen d'expier ses fautes». Oh! qu'ils sont à plaindre, M. F., ceux qui, par une coupable indulgence envers eux-mêmes, ménagent leur propre sang et refusent de donner à celui du Sauveur le complément qu'il exige pour faire éclater sa vertu ! Qu'ils sont à plaindre les pécheurs qui refusent de se soumettre à la loi de la pénitence ! Ils rejettent la planche qui seule peut les sauver du naufrage.
Mais la pénitence n'est pas seulement l'expiation du péché ; elle est encore la sauvegarde de l'innocence. M. F., il faut bien le reconnaître, depuis le jour où, suivant le langage du grand Apôtre, l'homme s'est « vendu au péché, venumdatus sub peccato », il a subi
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dans son âme une lamentable déchéance ; il a senti s'allumer au plus intime de son être une guerre irréconciliable, la guerre des sens contre l'esprit. Lui, le roi de la création, il a perdu, avec l'empire sur luimême, le plus beau fleuron de sa couronne, le plus beau titre de sa royauté. A quoi bon chercher à vous peindre, M. F., ce triste résultat de la chute primitive, cette révolte sans fin de nous-mêmes contre nous-mêmes, cette insurrection permanente que chacun porte en son sein et que nous appelons dans le langage chrétien la concupiscence. A qui de nous est étrangère cette lutte malheureuse ? Où sont-ils, ceux qui sont à l'abri de cet attrait des sens, de cette loi des membres qui faisait gémir si profondément le grand Apôtre ? Où sont-ils, ceux qui n'ont jamais senti au fond d'eux-mêmes ces pentes fatales qui font tomber l'âme des hauteurs de sa nature et la précipitent dans la chair, par les attachements, par le plaisir, par les passions, par les plus hideuses convoitises ? Où sont-ils, ceux qui n'ont jamais connu ce feu désolant qui s'allume dans le sang, qui coule dans les veines, et y promène, comme la lave du volcan, le ravage et la mort?... Oh! M. F., laissez-moi le proclamer avec la conviction que votre cœur éclairé par une expérience quotidienne fera tout bas écho à ma parole, oui, sous l'influence de la concupiscence originelle, sous l'action de ce penchant héréditaire que nous avons puisé au sein de nos mères et qu'un éloquent moraliste a appelé si justement le « mal caduc de l'âme », bien laborieuse est la pratique de la vertu, bien difficile est la conservation de l'innocence. Heureusement que le Sauveur Jésus nous a mérité par l'effusion de son sang le pouvoir de triom-
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pher dans la lutte, heureusement qu'il veut bien chaque jour venir à notre aide, en nous communiquant sa grâce, cette force toute surhumaine qui, en descendant sur nous, transforme notre faiblesse et nous pénètre de sa propre vie, de sa vie divine. Toutefois, sachons-le bien, Celui qui consent à se faire notre puissant auxiliaire demande notre coopération personnelle ; il exige de notre part un austère labeur, une lutte généreuse ; il veut que, par la prière, par une réaction vigilante, nous soulevions l'esprit au-dessus des régions terrestres, que nous le dégagions des entraves de la matière par le sacrifice des jouissances corporelles, que nous étouffions les révoltes des sens avec leurs convoitises par les privations du jeûne et de l'abstinence ; et, pour tout résumer en un mot, il veut que nous nous soumettions à la pénitence. C'est elle qui peut affaiblir les prépondérances de la chair ; c'est elle qui brise'les chaînes ignominieuses auxquelles le péché a rivé la partie supérieure de notre être ; c'est elle qui, pour emprunter une belle parole de saint Bonaventure, rétablit l'équilibre moral qui faisait notre grandeur primitive, en redonnant à l'âme sa prééminence, sa suprématie effective sur le corps, en lui restituant son sceptre et la dignité du commandement : « Corporis et spiritus reordinationem ».
Il suffit, M. F., d'en appeler à l'expérience pour en avoir une preuve irrécusable ; elle nous révèle que, de même que l'homme a perdu la dignité de sonâme, et, partant, son innocence, en cédant aveuglément à l'attrait des sens, de même il ne peut sauvegarder sa vertu qu'en se soumettant aux sacrifices, aux privations de la pénitenc e. Voyez ce vaisseau surchargé
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de marchandises, dit saint Basile : ses mouvements sont difficiles, sa marche est lente. Si la tempête se déchaîne, elle l'engloutit dans les abîmes de la mer ; s'il est poursuivi par les pirates, il est pris et conduit en captivité. » « Voyez dit saint Grégoire de Nazianze, cet infortuné nautonier, qui remonte un fleuve rapide : voici que , manquant de courage pour lutter, il abandonne sa barque au courant des eaux; le flot va le briser contre le premier rocher du rivage ». Sous ces figures frappantes, ces deux grands Docteurs n'ont pu crayonner qu'une faible esquisse de l'âme qui ne sait pas se courber sous le joug de la pénitence. Ah ! cette âme malheureuse, je l'ai surprise sur le fait : à force de capituler ignominieusement avec la chair, elle s'abandonne à la merci de ses tyranniques exigences, elle est tellement embarrassée dans les sens qu'il lui devient comme impossible de se séparer de leurs images et de leurs impressions ; je l'ai vue faire du plaisir comme l'hôte nécessaire de son cœur, comme l'aliment indispensable de ses besoins. « Elle a mis tellement sa vie dans le charme de sentir, comme parle Bossuet, qu'elle ne sait plus s'en déprendre». Souvent les plus hideuses, les plus avilissantes passions s'acharnent sur elle, comme des animaux de proie sur la terre, et elle ne se sent plus à l'aise que dans les boues de ce monde. Ne mettez pas la main sur son cœur ; la fièvre des passions y palpite seule, rien n'y bat plus pour les grandes choses. Ne cherchez pas en elle le bien, l'innocence, la vertu : le bien, c'est la résistance aux penchants, et elle ne sait que céder avec lâcheté; l'innocence, c'est l'amour de Dieu et l'obéissance à sa loi, et elle n'aime qu'elle-même, elle ne connaît
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d'autre règle que ses caprices ; la vertu, c'est le sacrifice accepté et accompli, et elle ne se nourrit que de jouissances. Sous prétexte de liberté, elle a subi le joug de la plus honteuse servitude; en cherchant la vie, elle a trouvé la mort : « Si secundùm carnem vixeritis, moriemini ». Qu'il en est bien autrement, M. F., du chrétien dont l'âme se trempe chaque jour dans les rudes exercices de la discipline pénitentielle ! Pour continuer les poétiques images de saint Basile et de saint Grégoire, grâce à ses abstinences, à ses privations, c'est le vaisseau léger qui échappe aux poursuites de l'ennemi, sur qui les orages n'ont de prise que pour accroître sa vitesse et le pousser plus rapidement au terme du voyage ; c'est le rameur courageux qui domine le courant, si rapide, si impétueux soit-il. Pour lui se réalise la parole adressée autrefois par le Seigneur au fils du premier homme : « Sub te erit appetitus ejiis, et tu dominaberis illius » ; il foule aux pieds les penchants qui l'asservissent, il se gouverne dans la pleine liberté de son âme. En vain, la chair, « ce démon domestitique et familier », comme l'appelle saint Jean Chrysostôme, lui fait-elle sentir ses humiliantes révoltes, il sait, par le jeûne, les austérités, les mortifications^ la faire rentrer dans l'esclavage dont elle n'aurait jamais dû sortir et conserver l'innocence et la vie de la grâce : « Si spiritu facta carnis mortificaveritis, vivetis ». En vain le monde multiplie-t-il autour de lui ses séductions et ses promesses, en vain cherchet-il à le gagner par l'appât de ses plaisirs et de ses jouissances : le monde pour lui, c'est une mer féconde en naufrages, il sait les dangers qu'y court la vertu, il sait les écueils qu'y rencontre l'innocence, et voilà
pourquoi, loin, de s'}7 « embarquer trop avant », comme dit Bossuet, à l'exemple des premiers chrétiens dont parle saint Paul, il en use comme n'en usant pas : » Qui utuntur hoc mundo tanquam non ntantur ».En vain des penchants aux mille formes diverses viennent-ils à chaque instant éveiller en son âme de profondes répugnances pour le devoir : la pénitence est comme une sorte de circoncision qui retranche tout désir, toute pensée, tout sentiment dangereux ; elle règle les élans de l'imagination, elle épure les affections du cœur, elle comprime les émotions trop vives de l'âme: « Circumcidimini Domino et auferte prœputia cordinm vestrorum. »
Ecoutez en quels termes, M. F., saint Augustin fait l'éloge de la pénitence: « Elle met en fuite les vices, dit ce grand docteur, elle embellit les vertus, elle protège, elle fortifie l'âme». Elle met en fuite les vices, « vitia fugat » : en pénétrant dans les replis les plus intimes de l'âme, elle en arrache lambeau par lambeau, elle y fait mourir le vieil homme avec le poids d'iniquité qui l'entoure et l'appesantit. « Virtutes ornât-», elle embellit les vertus : comme l'encens ne donne son parfum que lorsqu'il est consumé par le brasier, et la plante son arôme que sous le fer qui la blesse, ainsi notre âme ne répand la bonne odeur de ses vertus que sous le glaive de la mortification, dans les ardeurs des sacrifices et de la pénitence. « Mentem munit et roborat » : c'est grâce aux privations, aux rigueurs auxquelles elle se condamne que l'âme se trempe dans l'énergie morale et s'initie à la véritable force, non pas à cette force matérielle dont les misérables triomphes ne font souvent qu'attrister, mais à celle qui consiste à se dominer, à se contenir, à
se gouverner, à dompter la nature rebelle. « Celui qui domine son cœur est supérieur à celui qui prend des villes », dit l'Esprit-Saint. Aussi, M. F., est-il vrai de le dire, c'est dans le chrétien formé à la rude école de la pénitence, aguerri par les saintes luttes de la mortification que se trouve le type, le représentant de la virilité sous sa forme la plus pure et la plus noble, de la virilité morale qui consiste à ne faire de ses combats qu'une longue série de triomphes, et on peut vraiment dire de lui comme de Jésus-Christ, son maître: « Vincit, régnât, imperat] il triomphe, il règne, il gouverne ». Il triomphe de ses penchants, il règne sur ses sens, il commande à la nature, il a l'empire sur lui-même ; il retrouve dans la pénitence la souveraineté primitive dont le péché l'avait fait déchoir. « Vincit, régnât, imper at „\ et, pour que vous ne soyez pas tentés de regarder ce tableau comme une pieuse exagération de parole, «venez voir, vous dirai-je avec saint Jean Chrysostôme, venez voir les valeureux soldats du Christ sur le champ même de la bataille » et vous vous convaincrez que le portrait du pénitent que je viens de faire passer sous vos yeux, loin d'être un simple tableau de fantaisie, est un fait authentique qui va se reproduisant à chaque jour de l'histoire du Christianisme. Voyez cet apôtre qui proclame qu'on ne travaille pas en vain: c'est Paul qui « châtie son corps, afin de le réduire en servitude», c'est Paul qui «mortifie ses membres pour remettre la loi des sens sous la loi de l'esprit ». Voyez cet anachorète aux cheveux déjà blanchis qui se voue à des privations continuelles et qui déchire sa poitrine avec le tranchant d'une pierre: c'est Jérôme qui amortit, qui étouffe le feu mal éteint des passions
de ses jeunes années. Voyez cet enfant délicat des derniers patriciens de Rome: il s'est enfui loin du monde, il a choisi pour demeure une caverne sombre sur la crête sauvage d'un mont inaccessible ; ses austérités sont si grandes que le reste du jeûne d'un pauvre moine suffit à le nourrir; il a si peu de ménagement pour son corps qu'il le roule dans un massif de ronces jusqu'à ce qu'il ne soit plus qu'une plaie: c'est Benoît, le bien-aimé de Dieu, qui parvient par la pénitence à éteindre pour jamais les volupteuses ardeurs qui l'embrasent jusque dans sa grotte. Voyez ces nombreuses phalanges de solitaires et de moines, interrogez ces justes et ces saints de tous les âges et de toutes les conditions, qu'ils s'appellent Antoine ou Pacôme, Dominique ou François d'Assise, Ignace ou Jean de la Croix, Catherine de Sienne ou Thérèse, demandez-leur comment ils sont arrivés à échapper aux périls de la tentation, comment ils ont triomphé de leurs penchants, comment ils ont pu mettre leur vertu à l'abri de tout naufrage et parvenir à une sainteté qui les faisait regarder comme des anges vivant dans des corps mortels ; et tous vous répondront d'une voix unanime que ce n'est qu'en s'arrachant à tous les plaisirs des sens, en se sevrant de toutes les jouissances, en se livrant aux jeûnes, aux privations, aux macérations les plus rudes, aux mortifications les plus rigoureuses. Et vous-même personnellement, M. F., si vous consentez à suivre, religieux pèlerins, les traces du passage de ces saints sur la terre, vous les trouverez encore, pour ainsi dire, tout imprégnées de leur sang, et, en plus d'un endroit, il vous sera donné d'apposer vos lèvres avec émotion sur les
instruments de pénitence qui leur servaient à macérer leur corps. Sans avoir besoin d'ailleurs de consulter les siècles passés, voyez cette nombreuse famille de pénitents qui fait de nos jours une des gloires les plus pures de l'Église : que sont toutes ces corporations religieuses qui peuplent les couvents et les trappes, les hospices et les chartreuses, que sont-elles, sinon, comme l'a dit un brillant écrivain, « des écoles d'application pour la pénitence », la mortification, le sacrifice, le renoncement, et, par conséquent, des ports assurés et, si l'on peut ainsi parler, des Conservatoires pour l'innocence et la vertu? Quelle étrange anomalie, M. F. ! Les âmes les plus pures de la terre, vivant à l'abri des écueils du monde, se livrent avec ardeur aux pénibles luttes de la pénitence ; et nous, qui vivons au milieu des dangers et des orages, nous croyons pouvoir nous en dispenser, nous cherchons à faire de la jouissance notre élément, notre atmosphère et notre vie. Nous portons le même nom que ■ces âmes généreuses, nous aussi nous sommes chrétiens ; mais on dirait vraiment que ce n'est plus le même sang qui coule dans nos veines, que ce ne sont plus les mêmes aspirations qui font battre notre poitrine : à nous voir avec nos délicatesses et nos sensualités, on serait vraiment tenté de croire que nous avons reçu un autre évangile, que ce n'est plus aujourd'hui comme aux jours de Jésus-Christ, comme au temps des Apôtres, comme aux autres siècles de l'Église, et qu'on peut aller au Ciel par une autre route que celle de la pénitence.
Je le sais, il se lève de temps en temps des prophètes qui enseignent qu'on peut se sauver sans violence, sans sacrifice, sans mortification ; mais ce sont des prophètes de mensonge.
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Il faut bien que nous en prenions notre parti, nous ne pourrons avoir part à l'honneur sans avoir part à la peine ; nous ne pourrons « être couronnés » sans avoir « vaillamment combattu » ; nous ne pourrons jouir de la béatitude éternelle, si nous ne reproduisons en nous la vie, les sentiments, les actes de Jésus- Christ, si nous ne savons pas ici-bas souffrir avec lui, si nous ne promenons partout le spectacle de la mortification, si nous ne retraçons dans nos membres la fidèle image du Dieu crucifié.
M. F. , nous lisons dansles Lettres sacrées quejudas Machabée reposait un jour sous sa tente à la veille d'un combat, et qu'un songe merveilleux vint se mêler à son sommeil. Un personnage magnifique de vieillesse et de majesté se présenta à ses yeux, et cet homme auguste, Jérémie (car c'était lui-même), étendant la main droite, lui présenta un glaive d'or en lui disant : « Prends ce glaive, dont tu me vois dépositaire: c'est un don que te fait le Seigneur, avec lui tu mettras tous les ennemis en déroute ». M. F., vous le dirai-je ? il me semble que cette grande apparition se renouvelle au milieu de nous ce soir dans cette enceinte. C'est l'Eglise, la sainte épouse du Sauveur Jésus notre Dieu, et en même temps notre mère tendre et dévouée. Elle nous présente le glaive mystique de la pénitence et de la mortification et sa voix nous crie à tous avec tendresse : O mes enfants, ô mes amis, qui que vous soyez, durant ces jours de salut qui commencent, pendant cette sainte quarantaine, prenez ce glaive : « Accipe sanctum gladium ». Il paraît de fer, à la vérité : il en coûte à la nature de se soumettre aux privations du jeûne et de l'abstinence ; il
en coûte au cœur de se sevrer des plaisirs et des jouissances; mais ne vous effrayez pas, il est d'or, soyez-en sûrs : « Aureum », tant il est précieux, tant sont féconds les fruits de salut que vous pouvez en attendre. C'est votre Dieu qui vous le transmet : « Munus a Deo » ; il l'a doué pour votre bien d'une puissance infinie, et, pourvu que vous sachiez le manier comme il le veut, avec le secours de sa grâce, vous pourrez avec lui renverser tous les obstacles qui s'opposent à votre salut et triompher de tous les ennemis de votre âme: « In quo dejicies adversarios » ; vous pourrez expier vos fautes, sauvegarder votre innocence, vous assurer le Ciel... Oh! qui de nous pourrait résister à ce tendre appel, à cette maternelle invitation ? Si rudes, si crucifiantes soient les œuvres de la pénitence, embrassons-les avec courage. Prenonsgarde d'être dupes de la plus dangereuse illusion en recourant à mille prétextes imaginaires pour éluder ses prescriptions. Plus de résistances, plus de lâcheté, plus de défaillances. Ah! je les comprendrais ces défaillances et ces découragements, s'il fallait souffrir sans profit et sans but. Vous avez l'âme grande M. F., et, tous les jours, vous consentez à souffrir pour un but glorieux, pour un noble intérêt ; les larmes de la Pénitence ne sont pas des larmes jetées au vent, les sacrifices de la mortification ne sont pas des sacrifices stériles, dont il ne sort aucun germe : non seulement elles expient les fautes du passé, non seulement elles sauvegardent l'innocence dans le présent, mais elles assurent les béatitudes de l'avenir. Dans la suite des heures qui mesurent la vie des âmes, il y aura une heure où les peines passagères auxquelles nous nous condamnons nous-mêmes ici-
JSS MONSEIGNEUR BILLARD
bas, pour un instant, en esprit de pénitence, opéreront, suivant la promesse de l'Esprit-Saint, « un poids immense de gloire » qui durera une éternité. Ainsi soit-il !
PRONE
SUR LA PRIÈRE PUBLIQUE POUR LE Ve DIMANCHE APRÈS PAQUES
(6 mai 1866)
Un grand évêque des premiers âges chrétiens l'a dit quelque part, M. F. : si profonde soit notre indigence native ici-bas, nous ne devons pas perdre courage : nous avons entre les mains une clef merveilleuse, qui nous fait entrer en participation de tous les trésors de Dieu. Si nombreux, si acharnés soient les ennemis de notre salut, nous n'avons rien à craindre, il est pour nous une arme qui nous sert à repousser leurs attaques, un bouclier qui nous rend invulnérables à leurs coups: cette clef mystérieuse, cette arme puissante, ce bouclier secourable, vous l'avez deviné, M. F., c'est la prière. Or, en ce jour, où Notre-Seigneur, dans l'évangile que nous venons de vous lire, nous remet en mémoire le grand devoir de la prière, en ce jour où l'Église notre mère nous convie à des supplications extraordinaires et solennelles, que pouvons-nous mieux faire que de consacrer quelques instants à nous entretenir de la prière, en l'envisageant sous sa forme la plus efficace sur le cœur de Dieu, je veux parler de la prière
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publique ? Qu'est-ce que la prière publique ? Quelle est sa puissance ? Telles sont les deux questions auxquelles nous allons tâcher de répondre le plus brièvement possible.
L'homme ne peut se contenter ici-bas, M. F., de rendre à Dieu, comme les purs esprits, comme les anges, un culte purement spirituel. Composé de deux substances, il doit à son Créateur l'hommage entier de son être, ou, pour parler le langage profondément philosophique du catéchisme, il doit connaître Dieu, l'aimer, le servir: le connaître par son intelligence, l'aimer par son coeur, le servir par ses sens. De sa nature dérive essentiellement la nécessité d'un culte extérieur, et ce tribut personnel, dont il est redevable à son Dieu, il le paye parla prière vocale qu'il fait dans le secret de sa demeure. Mais Dieu a fait les sociétés comme les individus, et, à ce titre, elles lui doivent un tribut d'honneur et des hommages solennels. Et voilà pourquoi l'Église, cette société par excellence que le Sauveur Jésus a fondée par sa parole et par son sang, cette société universelle de frères unis dans une même croyance, a ses lieux de réunion, ses assemblées populaires, où elle honore son Dieu en commun et fait monter au Ciel l'encens de ses prières collectives. Il suffit, M. F., de jeter un coup-d'œil sur l'histoire de l'Église pour se convaincre que partout et toujours, tant qu'elle a pu jouir de sa liberté, elle a donné à ses enfants un rendez-vous public, elle les a convoqués dans le même lieu, pour faire monter vers le trône de Dieu les accents unanimes d'une même prière. Que ce fût dans de superbes basiliques au sein des grandes cités, ou dans de pauvres et
SERMONS, PRONES ET INSTRUCTIONS lyl
modestes églises, au milieu des villages, partout et toujours elle a convoqué le peuple aux pieds des autels, en l'invitant à accompagner de ses prières unanimes la voix du prêtre. Aux premiers siècles même, aux jours de la persécution, alors qu'elle n'obtenait pas de place au soleil pour l'exercice de son culte, dans ces temps orageux où la profession de la foi emportait avec elle le danger de la vie, elle rassemblait ses enfants dans des retraites souterraines, et, il faut bien le dire, un des plus émouvants souvenirs des premiers siècles du Christianisme, c'est celui des 'premiers chrétiens, nos pères dans la foi , descendant dans les cryptes et les catacombes, et, non loin des cris sanglants du Colisée, sous la menace du martyre et sous le glaive des bourreaux, unissant leurs voix pour louer et bénir le Seigneur et obtenir de sa bonté les secours précieux dont ils avaient besoin. Nous ne vivons plus, grâce au Ciel, dans ces temps difficiles, et aujourd'hui, en parcourant l'univers catholique, partout l'on trouve une demeure principale où, à des jours et à des heures déterminés, le peuple se réunit pour prier en commun.
Voilà, M. F., la prière publique: c'est celle qui, dans la réunion du peuple chrétien, est offerte à Dieu parle prêtre au nom de l'Église. Le temple, le peuple, le prêtre, tels sont, suivant l'enseignement de la théologie, les trois éléments qui la constituent: le temple saint, appelé dans le langage même de Dieu « la maison de la prière » ; le concours du peuple, dont les voix se marient, se mêlent, se confondent dans un sacrifice unanime d'adoration, d'amour, de confiance; le prêtre, ce député, ce représentant officiel des âmes, chargé d'offrir à Dieu les hommages et les sollicita-
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tions de tous. « Qu'il est beau, qu'il est touchant, dit saint Jean Chrysostôme, le spectacle du peuple assemblé pour prier dans le temple saint sous la présidence du prêtre ! » Qui de vous, M. F., ne se sent parfois ému au spectacle que nous offre, le dimanche, cette admirable basilique, quand le peuple, réuni pour }T prier en commun, remplit ses vastes nefs ? Plus d'une fois peut-être, vous avez senti une larme mouiller votre paupière en entendant le prêtre chanter d'abord seul et dans le silence: « Sursum corda, tenez en haut votre cœur » ; puis le peuple, c'est-à-dire des milliers de voix, une immense harmonie d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards, répondant en chœur de tous les côtés : « H ab émus ad Dominum, ils sont élevés vers le Seigneur » ; puis enfin les pierres elles-mêmes semblaient s'animer et les colonnes tressaillaient, et, de tous les points de la basilique, un écho répétait : « Habemus ad Dominum »... Votre émotion alors, c'était l'intelligence de la prière publique. Ne vovez-vous pas, maintenant, M. F., combien elle doit être puissante sur le cœur de Dieu ? Le Seigneur donne sa grâce à qui bon lui semble, comme il le juge à propos et dans les conditions fixées par sa libéralité. Or, M. F., Jésus-Christ nous assure que, « lorsque deux ou trois personnes sont réunies en son nom pour prier son Père, il est au milieu d'elles, et que, quelque chose qu'elles pourront demander, elle leur sera accordée ». Vous entendez, M. F., le divin Maître le proclamer lui-même : la voix de deux ou trois personnes s'accordant pour formuler une demande est toute-puissante. Que sera-ce donc, vous demanderai-je avec saint Cyprien, quand toute une foule de fidèles unis par la société d'une même religion, par
la participation aux mêmes sacrements, par le bien de la même discipline, rempliront le temple saint, poussant devant lui le même cri et lui adressant la même prière: « Quod si duo unanimes t autant ft os sunty quid, si unanimitas apud omnes esset ? » Oh ! c'est bien ajuste titre qu'on peut dire que Jésus-Christ est là, Jésus-Christ est avec eux, Jésus-Christ prie pour eux. Il élève vers son Père pour eux son cri le plus puissant : « Cum clamore valido », en sorte que leurs supplications ont comme un droit rigoureux à être exaucées, à cause de la considération qui est due à un tel suppliant : « Exauditus estpro sua reverentia » . Aussi, M. F., les Livres sacrés sont là pour l'attester, c'est généralement aux prières communes et publiques, aux supplications générales et extraordinaires que Dieu réserve les dons les plus signalés de sa miséricordieuse bonté : c'est aux prières incessantes et collectives de l'Église naissante, que l'ange du Seigneur vient briser les liens du premier des apôtres, Pierre, et le rendre à la liberté ; c'est en persévérant unanimement au Cénacle dans une prière commune avec Marie, mère de Jésus, que les Apôtres voient descendre miraculeusement sur eux l'Esprit divin, avec l'effusion de tous ses dons.
Mais à quoi bon, M. F., multiplier les exemples ? II y a dans la prière publique une merveilleuse réalisation d'un adage populaire que vous connaissez tous: « C'est l'union qui fait la force, Vis imita fortior ». Si nous prenons un fil de fer mince et léger (permettez-moi cette comparaison toute familière), nous savons qu'il pourra se briser au moindre effort ; mais si, l'unissant à d'autres, nous formons une chaîne où chaque force se lie et s'enlace dans un concert
mutuel, la résultante obtenue nous permet de construire d'une rive à l'autre sur un fleuve un pont capable de porter un poids énorme. M. F., quand nous prions isolément et en particulier, nous avons à craindre que notre prière manque de cet esprit de piété et de ferveur nécessaire pour attirer les bénédictions divines ; mais dans la prière publique le fort porte le faible, les tièdes se joignent aux fervents, le juste s'associe au pécheur, tous les membres réunis de la famille ne font qu'un corps, tous les genoux fléchissent en terre, tous les bras, tous les yeux s'élèvent vers le Ciel, les vœux de toute l'assemblée sont versés ensemble et d'un commun accord ; c'est, suivant la belle pensée de Tertullien, comme une « armée compacte » qui, se formant autour de Dieu, lui fait une sorte de violence et l'oblige, par une agréable contrainte, à condescendre aux requêtes qui lui sont adressées. Que dis-je ? c'est comme un faisceau de projectiles puissants et irrésistibles, capables de démanteler le fort imprenable où voudrait se retrancher sa sévère justice, quand il est courroucé. Et, pour que vous ne soyez pas tentés, M. F., d'accuser ma parole d'exagération oratoire, consultez le théologien par excellence, le Docteur angélique, qui n'a jamais, que je sache, compromis par la moindre hyperbole l'enseignement delà vérité : « Il est impossible, dit saint Thomas (vous entendez, M. F., cette affirmation est précise et catégorique), il est impossible que les prières publiques ne soient pas exaucées, lorsque, fondues ensemble, elles montent vers les Cieux comme une prière ; impossibile est preces multorum non exaudiri , si ex multis orationibus fiât quasi una ».
C'est bien maintenant que je puis faire passer sous vos yeux le magnifique tableau dans lequel le Docteur à la bouche d'or dépeint la puissance de la prière publique, même dans l'ordre temporel, pour détourner les fléaux, pour éloigner les calamités sociales. « Qand le monde entier serait en feu, dit saint Jean Chrysostôme, quand les nations seraient livrées aux collisions les plus rudes et les plus sanglantes, quand les armées ennemies seraient déjà en présence et le signal de la lutte déjà donné, que le peuple prie, qu'il épanche devant son Dieu son cœur troublé, dans un mouvement unanime de confi ance : la prière, on l'a vue maintes fois éteindre le feu, mettre fin à la guerre, suspendre les batailles : Vim ignis extinxit, bella composuit, pugnas sedavit. Quand la terre ébranlée chancellerait sur sa base, et menacerait de ruine les édifices qui abritent nos frêles existences, quand des maladies pestilentielles exerceraient parmi nous de désastreux ravages, quand nos récoltes, mortellement atteintes, nous mettraient sous l'affreuse menace de la famine, que le peuple prie, qu'il pousse en commun vers son Dieu le cri de la détresse: la prière, on l'a vue maintes fois chasser les maladies, dissiper les tempêtes, conjurer tous les fléaux : T empestâtes sustiilit, morbos ejecit, damna repulit... Quand Dieu voit une multitude réunie confondant ses vœux dans une même prière, si justement irrité soit-il, il éprouve une sorte de honte à refuser (c'est toujours l'éloquent Evêque de Constantinople qui l'assure, je ne fais que traduire imparfaitement son beau langage): Quasi padore commovetur ».
M. F., les trois jours qui vont suivre sont spécia-
lement consacrés par l'Église à fléchir la colère de Dieu par la prière publique et la pénitence, pour attirer sa bénédiction sur les fruits de la terre et détourner les calamités dont nous pouvons être menacés en punition de nos fautes. Vous le savez, M. F., les circonstances qui ont donné lieu à l'établisssement des Rogations étaient les calamités extraordinaires qui affligeaient alors certaines provinces. Mais laissez-moi vous le demander, s'écoule-t-il, principalement à une époque agitée comme la nôtre, s'écoule-t-il une seule année qui ne présente quelque nouveau motif à de nouvelles supplications publiques ? Je ne veux entrer, M. F., dans aucun détail ; mais n'est-il pas vrai qu'il nous suffit de faire réflexion sur ce qui se passe actuellement autour de nous, de considérer les épreuves du présent, les incertitudes plus poignantes encore de l'avenir, pour nous convaincre de l'obligation où nous sommes de travailler à faire violence au Ciel par la prière et la pénitence, pendant les saints jours dont nous parlons? L'œuvre de la pénitence, M. F., vous est allégée par une dispense ; un grand nombre d'entre vous ont accueilli avec satisfaction la remise de l'abstinence, laissez-nous donc espérer que cette indulgence de notre Père commun vous rendra d'autant plus empressés à prendre part à l'œuvre de la prière... En assistant aux processions et aux prières publiques en usage pendant ces saints jours, en unissant nos voix et nos cœurs dans le recueillement et la confiance, nous pourrons détourner les coups de la divine justice, et nous obtiendrons de la miséricorde toute paternelle de notre Dieu toutes les grâces du temps et les biens éternels de la vie future. Ainsi soit-il !
PRONE
SUR LA VISITE DE JÉSUS-CHRIST AUX AMES POUR LE IXe DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE
(22 juillet 1866)
Si le saint Évangile nous représente aujourd'hui, M. F., Notre-Seigneur Jésus-Christ pleurant à la vue de Jérusalem, ses larmes, sachez-le bien, ne sont pas, comme a osé l'écrire un romancier sacrilège, des larmes de découragement et de dépit, à la pensée des mécomptes et des déboires qui l'attendent au terme de sa carrière. Non, non, ce n'est point sur les humiliations, les avanies et les supplices que lui prépare une cité ingrate et perfide, ce n'est point sur la mort ignominieuse qu'il doit bientôt subir que Jésus-Christ pleure en ce jour : descendu ici-bas et revêtu des livrées de notre nature pour le salut des hommes, lui, le Fils même de Dieu, qui ne le sait ? il est saintement impatient de consommer sa mission, il appelle de tous ses vœux le moment où il scellera de son sang le salut du monde : « Baptismo habeo baptizari, et quotnodo coarctor usquedum perficiatiir ? » Ce qui remplit d'une affliction profonde le cœur compatissant du Sauveur, ce qui fait couler ses pleurs, c'est l'aveuglement obstiné, c'est la criminelle
ingratitude dont Jérusalem paye ses bontés, c'est le sort malheureux, le châtiment formidable par lequel la ville déicide doit expier son forfait. Or, M. F., au sentiment de tous les interprètes, Jérusalem est la figure des âmes obstinées dans le mal qui courent à leur perte en résistant à la grâce, c'est-à-dire en refusant la visite de Jésus-Christ leur Dieu. Ce ne sera donc pas, M. F., nous écarter de notre texte que de consacrer aujourd'hui quelques instants à étudier comment Jésus-Christ visite les âmes éloignées de lui, et quel est le malheur de celles qui ne profitent pas de sa visite.
Suivant l'enseignement des saints Livres, M. F., toute âme livrée au mal est comme dans un état d'ivresse et de sommeil : c'est l'effet des penchants déréglés d'enivrer et d'endormir cette portion la plus noble de notre être par laquelle nous aspirons à Dieu et à l'éternité. L'Esprit-Saint lui-même nous l'assure : « Réveillez-vous, crie-t-il au pécheur par la bouche du prophète Joël, réveillez-vous, vous tous qui êtes enivrés : Expergiscimini, ebrii ». Or, M. F., tel était l'état de l'infortunée Jérusalem au moment où elle reçut la visite du Sauveur: elle avait bu à longs traits et bien avant, dans la coupe du péché, le « breuvage d'assoupissement», comme parle l'Écriture. Déjà bien des fois le divin Maître avait essayé de l'attirer à lui en l'arrachant à sa criminelle léthargie ; mais en vain lui avait-il adressé les plus pressantes exhortations, en vain avait-il semé les bienfaits sur son passage, en vain avait-il opéré en sa faveur les plus éclatants prodiges de puissance et de bonté. Constamment, sourde à sa voix, les jqux obstinément
fermés, le cœur toujours insensible, Jérusalem était restée plongée dans son triste sommeil et avait refusé de le reconnaître. Or, voyez l'incomparable indulgence du Sauveur: malgré les outrages et le mépris qu'il en a tant de fois reçus, il vient encore aujourd'hui la visiter, et, par de miséricordieuses avances, lui offrir le salut. M. F., c'est avec la même bonté que Jésus-Christ agit avec les âmes infidèles qui, par le péché, se sont éloignées de lui. Sans cesse il renouvelle dans le monde des âmes les mystères de miséricorde qu'il opéra jadis dans sa carrière mortelle, et, comme l'a dit, d'un mot aussi profond que bref, un grand théologien français: «Jésus-Christ vient toujours, Christus venit semper » ; il vient perpétuellemeut visiter le pécheur qu'il veut gagner à son empire. Sa visite, c'est sa grâce, et cette grâce, c'est cette touche mystérieuse qui peut, en l'arrachant à son léthargique assoupissement, l'éveiller à la vie véritable, à la vie surnaturelle ; c'est ce secours précieux qui soutient sa volonté chancelante dans le travail de sa conversion. Cette visite, elle a des formes multiples et variées. Qu'est-ce, M. F., que ce mal douloureux qui vient défigurer et faire mourir insensiblement ce corps, avec lequel l'âme, en se livrant à ses passions, était arrivée, pour ainsi dire, à se confondre et à s'identifier ? C'est Jésus-Christ qui passe, c'est celui que saint Augustin appelle quelque part «le père du réveil », qui vient, en éveillant cette âme, substituer, sous ses yeux, à des fantômes qu'elle poursuivait dans ses rêves les grandes réalités de la vie future : « Christus venit semper ». Qu'est-ce que cette catastrophe soudaine, qui fait crouler en un instant cet édifice de fortune
qui l'enivrait et lui faisait oublier le Ciel? C'est Jésus- Christ qui passe et vient, en le désenchantant de la terre, l'attirer vers des régions plus hautes: « Christus venit semper». Qu'est-ce que ce coup inattendu qui lui enlève un être chéri, dont l'affection passionnée le jetait dans l'enivrement ? C'est Jésus-Christ qui passe et qui ne brise ce lien que pour gagner un cœur dont il est jaloux: <^ Christus venit semper». Qu'est-ce que cet ange visible, que Dieu a placé à ses côtés pour son salut, cette épouse vertueuse, cette mère chrétienne, cet enfant pieux et innocent dont les larmes prient pour lui ? C'est Jésus-Christ qui passe et qui le presse de consoler son cœur, en cédant aux désirs de ceux qui l'aiment ici-bas: « Christus venit semper » . Qu'est-ce que ce ministre sacré que le zèle ou l'amitié a fait arriver près de lui, et dont chaque parole répond à quelque pensée intime de son âme, à quelque mouvement secret de sa conscience ? C'est Jésus-Christ qui passe, c'est le Sauveur de son âme qui, en ce temps qui est encore le sien : « In hac die tua », vient lui offrir le salut qu'il a tant compromis: « Christus venit semper». Pauvres pécheurs, qu'est-ce que cette lassitude et ce dégoût de la vie qui vous ronge et qui vous épuise, après avoir déchiré toutes vos illusions et fait tomber tous vos enchantements ? Qu'est-ce que cette lueur rapide d'une foi que vous croyiez éteinte, et qui vient si vite jeter la lumière dans les profondeurs les plus intimes de votre intelligence, comme ces éclairs qui, dans une nuit sombre, illuminent tout un horizon et, d'une seule lueur, découvrent au voyageur égaré les drécipices qui l'environnent ? Qu'est-ce que cette parole rencontrée dans un livre ou tombée comme
sans dessein des lèvres d'un ami, qu'est-ce que cette pensée mystérieuse qui a jailli tout à coup du fond de votre âme, parole, pensée qui ont ébranlé en votre cœur des fibres qui depuis longtemps ne savent plus vibrer? ah ! n'en doutez pas, c'est Jésus- Christ qui passe, c'est Jésus-Christ qui vous visite pour vous gagner à lui: « Christus venit semper».
Or, M. F., cette visite du Sauveur, à qui de nous est-elle étrangère? Où donc est l'àme si errante loin d'elle-même, si dissipée en dehors, qui n'ait observé en soi le travail de la grâce? Qui de nous, à un jour, à une heure donnée de la vie, n'a joui d'une illumination d'en-haut, qui est venue tout à coup dissiper la nuit qui couvrait l'intelligence ? Qui de nous n'a senti parfois une impulsion secrète mettre en mouvement les puissances de notre âme jusqu'alors inerte et comme paralysée pour la vertu ? Qui de nous n'a jamais éprouvé l'attrait, et, comme on l'a spirituellement dit, la «concupiscence du bien », venant faire équilibre et contrepoids à la concupiscence du mal? Qui de nous ne s'est souvent étonné de trouver soudainement en soi comme un conseiller et un ami, qui venait lui parler de Dieu et de ses droits, de ses devoirs et de son avenir? Cette voix toute céleste avait pour lui un charme victorieux, cette présence invisible communiquait à son âme une puissance attractive qui le soulevait au-dessus de sa nature déchue et l'attirait à ce qui est pur, à ce qui est saint, à ce qui est divin. N'en doutons pas : cette puissance, c'est la puissance de Jésus-Christ ; cette voix, c'est la voix de Jésus Christ; ce conseiller et ami, c'est Jésus-Christ : «Christus venit semper».
Libre à nous, M. F., il faut bien le dire, d'être sourds
à cette voix, de résister à cette impulsion, de repousser ce conseiller, cet ami : quand Jésus-Christ vient frapper à la porte de nos cœurs, bien qu'il soit le maître de s'ouvrir accès de force, si bon lui semblait, fût-ce même par des brèches et par des ruines, dans sa délicatesse divine, il s'interdit cette puissance irrésistiblement dominatrice qui violerait notre liberté ; il se fait une loi de ne régner en nous que par nous, et il estime comme la plus douce et la plus belle gloire de sa royauté de ne la devoir qu'à la libre coopération, aux libres mouvements de notre volonté. Mais heureuse, mille fois heureuse l'âme qui accueille avec empressement le divin Maître, quand il vient la visiter ! Elle connaît, en ce jour béni, ce qui peut être ici-bas son plus grand bien, le plus précieux de ses éléments de bonheur- la paix. « In hac die quœ ad pacem » .
C'est ce que pourrait nous apprendre la grande sainte dont nous célébrons aujourd'hui la fête. Comment, M. F., Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans ses miséricordieuses recherches des brebis égarées, vient-il visiter l'âme de Marie-Magdeleine ? Est-ce un miracle éclatant de sa toute-puissance, est-ce une parole de bonté, est-ce un regard de compassion qui a tiré de son sommeil le cœur de la pécheresse de la cité? Je ne sais, M. F., il n'a pas plu à l'Esprit- Saint de nous révéler explicitement la cause déterminante de sa conversion ; mais ce qui est certain, c'est que Marie-Madeleine a eu l'inappréciable bonheur de « connaître le temps de la visite » de son Dieu. La voyez-vous, M. F., cette femme qui jusqu'alors n'a pensé à demander des jouissances qu'aux choses sensibles, qui n'a fait que répandre sur les
créatures des trésors d'amour dont Dieu s'est réservé la plénitude, la voyez-vous ? Voici qu'elle s'est jetée aux pieds de Jésus-Christ, pleine de confiance en Celui qui a dit qu'il est venu « appeler les pécheurs encore plus que les justes » ; elle a laissé tomber de son cœur sur les pieds divins quelques larmes brûlantes, et elle a mérité cette consolante sentence de miséricorde: « Allez en paix, vos péchés vous sont remis ». Je n'essayerai pas, M. F., de vous peindre les douces émotions, les consolations intimes, les jouissances ineffables qu'en échange des prétendues délectations du péché, Marie-Madeleine trouva aux pieds de Jésus, dans la réconciliation avec son Dieu ? Son cœur purifié retrouva la paix : « In hac die qnœ adpacem » ; et cette paix, j'ai appris de l'Esprit-Saint qu'elle « surpasse tout sentiment » ; nulle langue humaine n'en peut dire exactement les douceurs, il faut en avoir goûté la pénétrante onction pour la comprendre : « In hac die quœ ad fiacem ».
Heureuse donc, mille fois heureuse l'âme qui obéit à la grâce, en accueillant la visite de Jésus-Christ ! Mais malheur à l'âme indocile qui, comme Jérusalem, résiste aux sollicitations de son Sauveur! Le Dieu dont elle méprise les tendres instances, s'en retourne triste et désolé, versant des larmes amères; le céleste médecin, dont elle repousse les salutaires remèdes, la délaisse au sein de ses maux ; et le pardon qu'elle refuse aujourd'hui, demain peut-être c'est en vain qu'elle cherchera à l'obtenir : « Vœ animœ peccatrici a qna vecessit Deus ! ». Il y a, en effet, M. F., une mesure de grâces fixée dans les décrets providentiels, en sorte que, cette mesure une fois comblée, il n'y a plus de miséricorde à attendre. La bonté du Seigneur
est infinie, mais ses effets ont leurs limites prescrites par son infinie sagesse ; Celui qui sait le nombre des astres des cieux, Celui qui a fixé des limites aux flots de la mer, a marqué la hauteur jusqu'où il a résolu de laisser monter nos iniquités. Un jour vient où, pour punir le pécheur de son obstination à méconnaître sa voix, le Sauveur, se transformant en juge, l'abandonne à son funeste sommeil; pour le châtier de ses longues ingratitudes, il le livre à l'endurcissement du cœur et à l'aveuglement de l'esprit ; pour lui arrive, comme pour la malheureuse Jérusalem, le moment redoutable, prédit par le Prophète : « Aveuglez le cœur de ce peuple, obcœca cor popidi hujus », afin que ses yeux ne voient point, que ses oreilles n'entendent point et que ma main ne puisse le guérir. C'est bien là, M. F., le sort le plus désastreux ; mais encore est-il vrai que le pécheur doit se garder d'en faire à Dieu le reproche : il ne doit s'en prendre qu'à lui-même, il ne doit accuser que lui, sa mauvaise volonté est son propre ouvrage, sa liberté rebelle est son crime ; son aveuglement, il ne l'a que trop mérité. Ne trouvait-il pas que le flambeau de la foi importunait ses regards ? eh bien ! cette divine lumière lui est enlevée. Les représentations de sa conscience le fatiguaient sans le rendre meilleur ? eh bien ! ces remords salutaires ne se font plus sentir, il s'endort dans une fausse sécurité. La vertu s'offrait vainement à ses regards avec ses doux attraits ? eh bien! il ne sera plus touché de ses charmes. Le souvenir de ses jours d'innocence l'importunait ? eh bien ! la trace s'en effacera sans retour : « Nunc autem abscondita sunt ah oculis tuis ». Quel châtiment effroyable, M. F. ! mais, je vous le demande, quoi de plus
digne de la souveraine justice du Seigneur que de délaisser une âme rebelle qu'il a appelée vainement, et de lui retirer des biens qu'elle a longtemps rejetés avec un insultant mépris? Ecoutez après cela le lamentable récit des calamités que cette âme infortunée doit attendre pour prix de ses révoltes et de ses infidélités? « Voici, dit Notre-Seigneur, que les jours de colère vont succéder aux jours de miséricorde ; voici qu'arrive comme la foudre le grand jour de Dieu : dies Ma magna Dei ». Elle reconnaîtra alors, cette âme, sa perfidie et ses ingratitudes, mais il sera trop tard. Elle pleurera alors son indocile obstination, mais ses larmes seront vaines et stériles : « Circiundabunt inimici tui ». Tous ses ennemis, c'està-dire, comme l'explique saint Grégoire le Grand, tous les esprits de l'abîme, les démons, l'environneront et le presseront de tous côtés, sans lui laisser la moindre issue pour échapper à leur poursuite. Elle sera sous l'étreinte de toutes sortes de terreurs et d'angoisses : « Coangustabunt te undiqae ». Elle a eu beau imaginer des prétextes pour justifier ses égarements, elle a eu beau colorer d'un nom spécieux des entraînements coupables, ce mirage trompeur disparaîtra : rêves de fortune et d'ambition, illusion de bonheur, tout s'évanouira, elle tombera dans un écrasant désespoir : « Ad terrant prosternent te ». Il ne restera plus en elle pierre sur pierre : toutes les espérances dont elle s'était bercée, tous les projets de jouissance qu'elle avait, pour ainsi dire, entassés l'un sur l'autre, tout croulera, tout se dispersera comme une fumée légère, pour ne faire place qu'aux éternels châtiments. Elle a refusé la visite du Dieu d'amour, elle boira éternellement au calice de l'indi-
gnation et des vengeances du Dieu de toute justice : « Eo quod non cognoveris tempus visitationis tuce ».
M. F., il y a ici peut-être quelque âme éloignée de Dieu et que le Seigneur vient visiter en ce moment pour la gagner à son amour. Qui sait ? c'est peutêtre pour la dernière fois; c'est peut-être la grâce suprême qu'elle reçoit ? Que cette âme, que je ne connais pas et que Dieu connaît, permette en ce moment à ma parole de l'atteindre et de lui dire : O âme, ô âme rachetée du sang du Sauveur, ouvrez donc enfin les yeux. Oh ! si vous saviez le don de Dieu ! si vous saviez ce qu'il s'agit de perdre et ce qu'il s'agit de gagner, combien faciles, consolants et heureux les sacrifices qu'on vous demande, combien douce et divine cette nouvelle existence à laquelle on vous convie, non, vous ne vous consoleriez pas de vos résistances, non, vous ne vous pardonneriez pas de lutter si longtemps et contre Dieu et contre le bonheur. Rendez-vous donc aujourd'hui à sa grâce et vous trouverez la paix ici-bas, et le salut dans l'éternité. Ainsi soit-il.
PRONE