POUR LA FÊTE DE NOTRE-DAME DES SEPT-DOULEURS
(16 septembre 1866)
Vous venez d'entendre, M. F,, la réponse du Sauveur au docteur de la loi ; vous venez de recueillir avec respect et foi, les termes si précis dans lesquels le divin Maître formule le plus grand de tous ses préceptes : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur , ci il ig es Dominum Deum tuiim ex toto corde tuo ». Or, méditant un jour cette parole, qui fait de la plus impérieuse de nos aspirations le plus saint des devoirs, et du plus doux de nos penchants le premier des commandements, saint Augustin s'étonne que Dieu ait poussé la bonté à cet excès. « C'était déjà trop , dit ce saint Docteur, de nous permettre de l'aimer, puisque c'est le plus grand des malheurs de lui refuser son cœur ». Ah ! M. F., c'est qu'il y a, suivant un mot de l'Apôtre, dans l'amour de Dieu une grande consolation pour toutes les peines de la vie : « Solatium caritatis ». On ne peut, en vérité, que plaindre profondément ceux
qui, ici-bas, au malheur nécessaire de souffrir ajoutent le malheur volontaire de ne pas aimer Dieu. Voilà pourquoi, en ce jour où, conviés par l'Église à rendre nos hommages à la Vierge des douleurs, nous sentons se réveiller en nous plus que jamais le souvenir ou l'impression de toutes les souffrances qui viennent nous étreindre en ce bas monde, en ce jour, où, vénérant Marie au pied de la Croix, nous ne pouvons ne pas nous rappeler que notre vie ici-bas est comme un autre Calvaire, je sens le besoin, M. F., de vous exprimer la précieuse et salutaire action de l'amour de Dieu sur les cœurs affligés. Vous montrer en peu de mots comment l'amour de Dieu console dans les souffrances, non seulement en les faisant accepter, mais encore en les faisant désirer et aimer, tel va être le thème de cet entretien.
Entre tant de paroles admirables de saint Jean Chrysostôme, il en est une, M. F., qui m'a toujours frappée. Elle n'est pas tombée de sa bouche d'or alors qu'occupant la chaire de Constantinople, il avait autour de lui tout un peuple accueillant avec le frémissement de l'enthousiasme sa prédication d'une éloquence incomparable ; il l'a consignée, M. F., dans un excellent petit Traité de la souffrance qu'il composa, alors que, mangeant le pain amer de l'exil, il allait, fuyant de ville en ville, victime des plus odieuses calomnies, en butte à toutes les injures, en proie à toutes les persécutions. Cette parole, la voici : « L'homme est le seul artisan de ses douleurs : s'il est malheureux, c'est parce qu'il n'aime pas Dieu, et que, ne l'aimant pas, il n'accepte pas son sort ». M. F., Chrysostôme, tenant un tel langage, au comble
du succès et de la popularité, pourrait paraître suspect, on serait en droit de lui répondre : « Celui qui n'a pas été éprouvé, que sait-il ? Quid non est tentatus , quidscit? » Mais Chrysostôme parlant de la sorte, au milieu des flots mêmes de la tribulation, imprime par suite à sa parole le sceau d'une haute autorité, l'autorité de l'expérience : cette parole, essayons de la bien comprendre.
Aimer Dieu, M. F., c'est lui donner une préférence habituelle sur toute créature, en sacrifiant tout ce qui peut porter à trahir le devoir et, partant, à faire perdre sa grâce : « Si quelqu'un m'aime, dit le Sauveur, il gardera ma parole ». Aimer Dieu, c'est donc redouter tout ce qui peut renfermer pour le cœur une tentation, pour la vertu un écueil, pour les penchants désordonnés de la nature un aliment, et, en revanche, c'est accepter tout ce qui éloigne les occasions du péché, tout ce qui sauvegarde contre les passions et les chutes ; vous l'avez conclu plus vite que ma parole, aimer Dieu, c'est redouter la prospérité, c'est accepter le malheur et la souffrance.
Aimer Dieu, c'est lui donner son cœur tout entier, sans mélange et sans partage, en le désappropriant de toute attache aux choses créées et sensibles, c'est préférer, dans une détermination franche et sincère, la félicité permanente qu'il nous promet aux plaisirs si frivoles, si instables que donne le monde. Dieu est un maître jaloux. « Ce n'est pas l'aimer assez, dit saint Augustin, que d'aimer avec lui quelque chose qu'on n'aime pas pour lui ». Or, M. F., tandis que les joies et les prospérités du monde exercent sur l'âme une action toute fascinatrice et lui font oublier Dieu et le Ciel, en l'enchaînant à cette terre d'exil et de servi-
tude, c'est le propre de l'adversité, des tribulations et des souffrances de nous dégager de ce sol de pèlerinage et, en nous enlevant les créatures qui nous séduisent ou les objets qui nous fascinent, de nous rejeter vers Dieu et vers ce monde supérieur, où il nous attend ; il faut avoir bu dans le chemin l'eau amère du torrent pour élever la tête: « De- torrente in via bibet ». Vous avez vous-mêmes encore déjà tiré votre conclusion : aimer Dieu, n'est-ce pas craindre les jouissances et les plaisirs, n'est-ce pas porter avec courage les peines et les douleurs ?
Aimer Dieu, M. F., c'est s'attacher à lui pour lui seul et non pour ses dons, ses faveurs, ses libéralités ; c'est se dévouer à son service avec un vrai désintéressement. Un dévouement qui se recherche ne peut être qu'un dévouement suspect, il faut donc qu'il soit mis à l'épreuve. Dans quel creuset ? vous l'avez deviné : dans le creuset de la souffrance.
Aimer Dieu, c'est s'appliquer à effacer en soi tout ce qui peut blesser son regard ; c'est aspirer au bonheur de le voir, c'est travailler de toutes les puissances de son être, en cette terre de l'épreuve, à mériter de le posséder un jour dans l'étreinte d'une éternelle union. Aimer Dieu, c'est vouloir se purifier des moindres souillures, c'est vouloir mériter le Ciel. Eh bien ! il y a ici-bas une chose à laquelle le Sauveur, dans sa miséricorde, a attaché la double puissance de l'expiation et du mérite ; vous la connaissez, chrétiens: c'est la souffrance.
Aimer Dieu, c'est se soumettre à son bon plaisir , c'est se conformer avec une docilité toute filiale à son divin vouloir, c'est s'abandonner avec une pieuse
résignation aux dispositions de sa paternelle Providence. Mais, suivant le mot du prophète Amos, il n'est pas ici-bas une peine, une angoisse qui, avant de nous atteindre, n'ait passé par les mains de Dieu : « si erit malmn in civitate, quod non Domimis fecerit » . Aimer Dieu, c'est donc accepter la souffrance.
Essayerai-je, après cela, M. F., pour achever le développement de la pensée de notre grand Docteur, de vous montrer comment cette acceptation de la souffrance empêche l'homme d'être malheureux ? Oh ! hâtons-nous de sortir des aridités de la logique et de la sécheresse du raisonnement, allons, allons voir le chrétien qui aime Dieu aux prises avec la douleur. Le voilà sous vos yeux tel que Dieu nous a fait la grâce de le rencontrer quelquefois dans notre ministère : « Les flots de la tribulation l'envahissent de toutes parts » ; on dirait que, suivant la parole du Prophète, « toutes les douleurs sans exception se sont concentrées pour se jeter sur lui». Eh bien! M. F., regardez-le, regardez-le attentivement : la douce sérénité de son front est un reflet de sa tranquillité intérieure ; écoutez : il n'y a pas plus de plaintes sur ses lèvres, qu'il n'y a de révoltes en son âme. Il parle, mais c'est pour s'écrier , comme autrefois Job au sein de ses accablantes épreuves : « Si nous avons reçu des biens de la main du Seigneur, pourquoi n'en recevrions-nous pas des maux ? » Le poids de son malheur est écrasant, mais il n'en est pas abattu ; il « est debout » , comme autrefois la Vierge Marie au pied de la Croix, il est debout, c'est-à-dire fort et généreux, adorant avec soumission les décrets de son Dieu. Le calice qui lui est offert déborde d'amertume, il ne l'écarté pas de ses lèvres;
il ne fait que répéter, avec l'effusion d'une âme résignée, la parole du Sauveur, son maître : « Mon Dieu, que votre volonté soit faite et non la mienne ! » Ah! M. F., pour lui la souffrance est moins un châtiment qu'une bénédiction déguisée, moins une disgrâce qu'une faveur signalée, un gage éclatant de l'amitié de son Dieu. « Quia acceptas eras Deo... ». C'est elle qui l'affranchit de ce qui peut faire ici-bas le seul objet de ses craintes : les attachements trop vifs, les occasions de péché, les dangers de la vertu; c'est elle qui donne à son dévouement le sceau du vrai mérite, le sceau de la générosité et du désintéressement; c'est elle qui lui procure tout ce qu'il peut désirer ici-bas :1a paix de la conscience, jamais il ne l'eut plus profonde ; l'approbation de son Dieu, jamais il n'en fut plus digne ; le bonheur éternel, jamais il n'y eut plus de droits. Voilà, M. F., l'action de l'amour de Dieu dans un chrétien qui souffre : il dit, il répète sans cesse : Mon Dieu, mon Dieu, je suis prêt à tout perdre, à tout sacrifier pour vous et sa protestation n'est pas illusoire et purement ver" baie. Voici le contre-coup d'une catastrophe, voici des manœuvres injustes qui lui ravissent son patrimoine ; qu'importe? son cœur est prêt, il aime son Dieu plus que tous les biens de ce monde: « Le Seigneur me l'avait donné, le Seigneur me l'a ôté, que son saint nom soit béni ! », s'écrie-t-il avec une humble soumission, et, en échange des biens de la terre, il sait qu'il recevra les biens du Ciel. On a flétri sa réputation, on l'a calomnié dans son honneur; qu'importe? il aime son Dieu plus que son honneur, l'estime de Dieu lui est acquise, cela lui suffit. L'amitié Ta trahi, il a été payé d'ingratitude par ceux qu'il avait
comblés de ses bontés ; qu'importe? il aime son Dieu plus que ses amis; et, comme, en échange de ces cœurs mortels qui n'étaient pas dignes de lui, puisqu'ils lui échappent, il a le cœur de ce Dieu qui ne se reprend jamais, il est content. La mort vient briser ses liens les plus doux, en lui arrachant des personnes qui lui étaient chères ; qu'importe ? il aime son Dieu plus que ses parents, et il accepte le sacrifice, et il est consolé, en continuant de les aimer par delà la tombe et en attendant le bonheur de les retrouver un jour. C'est une maladie qui consume ses forces et use son existence ; qu'importe ? il aime son Dieu plus que sa vie, il accepte la mort qui, pour lui, n'est pas une séparation, mais une réunion à l'objet de son amour. Imaginez, M. F., telle affliction qu'il vous plaira, vous n'en trouverez pas une seule que l'amour de Dieu n'accepte et, par cette acceptation, n'adoucisse et ne console. Heureux celui qui aime Dieu, il est toujours fort: que le temps lui manque, il a l'avenir; que le malheur arrive aujourd'hui, il a l'espérance pour demain ; que l'homme s'éloigne, il lui reste Dieu.
Mais c'est la loi de l'amour divin qu'à partir du premier instant où il s'allume dans une âme, il ne peut vivre qu'à la condition de grandir et de se développer. Une heure vient pour l'âme qui aime son Dieu, heure bénie entre toutes les heures qui mesurent son séjour sur cette terre, une heure vient où ce qu'elle a fait jusqu'alors pour Dieu lui paraît insuffisant ; elle éprouve l'invincible désir d'en faire davantage. Accepter la souffrance qui lui est envoyée par Dieu, porter les croix qu'elle rencontre, cela ne peut satisfaire son cœur, elle est comme dévorée d'un
ardent amour, j'allais dire d'une sainte passion pour la souffrance. Il est en effet, M. F., de la nature de l'amour d'être généreux et de s'affirmer et de se prouver par des dons, et le cœur qui aime n'est vraiment heureux que quand il a payé de grands sacrifices par d'autres sacrifices d'une grande valeur. Que fera donc le chrétien pour reconnaître l'immense amour de Dieu? M. F., tous les dons de Dieu pour nous semblent se concentrer dans le don qu'il nous a fait de son Fils unique : « Sic Deus dilexit miindum ut Filiiim suum unigenitum daret ». Et Jésus-Christ nous a donné le plus haut témoignage de son amour en mourant pour nous : « Majorent cliaritatem nemo liabet, ut animam suam ponat quis pro amicis suis ». Eh bien ! le chrétien s'attachera à payer l'immolation de son Sauveur par l'immolation; ce sera entre le maître et le disciple comme un mystérieux échange de générosité. Jésus-Christ lui a prouvé son amour par ses souffrances; le fidèle veut lui offrir des douleurs comme témoignage en retour. Jésus-Christ lui a donné son sang; il lui présente ses larmes, qui sont le sang de son âme : « Sanguis animœ per lacrymas profluit». Jésus-Christ a poussé son dévouement à l'excès en se faisant victime pour lui ; il n'aspire, lui' aussi, qu'à se faire victime pour son Dieu.
Ne me demandez plus maintenant, M. F., pourquoi le grand apôtre saint Paul s'écrie qu'il « surabonde de joie dans la tribulation, siiperabundo gaitdio... » ; pourquoi saint André, rencontrant une croix, la croix qui lui est destinée, la salue de loin avec transport, l'embrasse avec amour et lui livre ses membres avec bonheur : « O bona cruxî » ; pourquoi les premiers chrétiens, au témoignage de l'Esprit-Saint, tressail-
laient d'allégresse pour avoir été jugés dignes de souffrir pour Jésus-Christ : « Ibant gaudentes » . Ah ! M. F., ils avaient la charité dans le cœur et, comme l'a dit saint Augustin dans un jeu de mots sublime de vérité : « Quand on aime, on ne souffre pas, ou, si l'on souffre, on aime à souffrir; nbi amatur non laboratur , aut, si laboratur , labor amatur ». Ne me demandez plus pourquoi les martyrs chantaient sous la dent des bêtes, sous les flammes des bûchers, sous le glaive des bourreaux ; pourquoi tant de chrétiens magnanimes des anciens jours s'en allaient avec empressement, au sein des plus affreux déserts, chercher des privations, des souffrances, des sacrifices ! Tout le secret de leur joie est dans leur cœur : ils aiment Dieu, ils aiment Jésus-Christ, et, comme l'a dit le pieux auteur de Y Imitation : « Rien n'est doux comme l'amour de Dieu : il rend léger tout fardeau ; il change toute amertume en douceur. Celui qui aime, il court, il vole dans le sentier de la Croix, et il est heureux. Amans ouvrit, volât et lœtatur ». Ne me demandez plus pourquoi, prévoyant, dès l'entrée de la carrière, tant de croix, tant de fatigues, tant de tribulations qui lui sont réservées, le saint apôtre des Indes, François de Xavier, s'écrie du fond de l'âme : « Encore plus, Seigneur, encore plus; amplius, Domine, amplius » ; pourquoi l'Ange du Carmel, Thérèse de Jésus, laissait si souvent tomber de son cœur ces étranges paroles : « Ou souffrir ou mourir, aut pati aut mori » ; pourquoi, fille héroïque d'une héroïque mère, enchérissant encore sur l'expression de Thérèse, Madeleine de Pazzi disait à son tour : « Non mori, sed pati ; non pas mourir, mais souffrir » ; pourquoi, même encore de nos jours, même au sein
de ce siècle d'égoïsme et de sensualité, on voit de temps en temps des chrétiens généreux, des âmes d'élite s'en aller se dévouer, dans les cloîtres et les solitudes, aux saintes austérités de la souffrance volontaire ! Ah ! c'est que ces âmes ont dans le cœur l'amour divin ; elles n'ont pu contempler l'image du divin Crucifié, sans que leurs entrailles répondent par un tressaillement d'amour à cette parole qui sort de son sang et de ses plaies : « Sic Deus dilexit, c'est ainsi qu'un Dieu t'a aimé » ; et elles sont heureuses de trouver dans la douleur le moyen d'acquitter leurs dettes, elles sont heureuses de souffrir pour le Dieu qui a souffert pour elles.
On me dira peut-être qu'il y a, dans cet amour de la souffrance, dans cette recherche du sacrifice, de l'illusion ou de l'enthousiasme. De 1 illusion? je proteste, ou il faut qu'on m'explique comment l'illusion produit la vertu la plus sublime et procure le bonheur le plus solide. De l'enthousiasme? Eh bien! oui, à la bonne heure, j'accepte le mot, mais à condition qu'on le prendra dans son sens propre, dans son acception primitive, le ravissement d'une âme transportée en Dieu.
M. F., héritiers de la foi qu'ont professée tant de saints, avons-nous hérité de leurs sentiments? Hélas! ne suffit-il pas de la moindre épreuve pour nous porter aux plaintes et aux murmures? La plus légère souffrance nous épouvante, la plus petite croix nous écrase. Ah! c'est triste à penser et à dire, mais ce n'est que trop vrai : c'est que nous n'aimons pas Dieu. Tout à l'heure, M. F., le Sauveur Jésus va descendre sur son autel: tombons tous à ses pieds, et,
en union avec la Vierge des douleurs, qui a épuisé, avec lui, au Calvaire jusqu'à la lie le calice de l'amertume, en union avec celle qui est tout à la fois et « la mère de la belle dilection » et « la mère de la piété », demandons-lui de laisser tomber sur notre cœur une étincelle du feu sacré de son amour ; avec cet amour, nous viendra le courage pour accepter la souffrance avec résignation, sinon le zèle pour la rechercher et l'aimer ; et, après avoir été élus pour la Croix sur cette terre avec Jésus et Marie, avec Jésus et Marie nous serons élus pour la gloire dans les cieux. Ainsi-soit-il !
PRONE