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SUR LA PARABOLE DE LA VIGNE POUR LE DIMANCHE DE LA SEPTUAGÉSLME

(17 février 1867)

De toutes les formes du langage humain, M. F., celle qui est la plus simple et la plus populaire, parce qu'elle parle aux sens et à l'imagination en même temps qu'à l'intelligence, c'est le langage figuré; et, on l'a dit à juste titre, le meilleur mode d'enseignement pour le peuple, c'est la méthode d'exposition par voie de similitudes, de comparaisons ou de paraboles, qui consiste à partir d'un fait matériel, pris au vif et dans la nature sensible, ou d'une circonstance empruntée à la vie humaine, pour élever l'esprit à une vérité plus haute et plus abstraite. Ne soyons donc pas surpris que, pour initier l'intelligence des foules aux mystères d'une vie plus élevée, de la vie surnaturelle, de la vie de l'homme avec Dieu, le Sauveur ait pris pour point de départ les détails, les mille incidents de la vie ordinaire : expliquée par l'Homme-Dieu, la création tout entière empruntait une voix, tenait un langage qui traduisait les vérités célestes sous une forme intelligible à tous. C'est ce que j'aurais voulu vous montrer aujourd'hui en

commentant textuellement chaque mot de la parabole de notre Évangile ; mais l'heure avancée nous presse de circonscrire notre thème et d'abréger notre entretien. La vigne dont il est ici question, au sentiment des Docteurs, notamment de saint Augustin et de saint Grégoire le Grand, c'est notre âme ; le père de famille qui va chercher des ouvriers sur la place publique, c'est Dieu, le père de la création, qui fait appel à l'homme sur la grande place de ce monde et l'invite à travailler à sa sanctification; la journée, avec ses heures diverses, c'est le temps de notre passage icibas, c'est la durée de la vie avec ses différents âges; le prix du travail, c'est le riche denier de la béatitude d'en-haut, c'est le Ciel. Dans cette exposition toute sommaire du texte sacré, ne choisissons que deux pensées : puisqu'au sentiment des interprètes les mieux autorisés, la vigne à la culture de laquelle nous invite le père de famille, c'est notre âme, voyons rapidement ce qu'est notre âme, et comment nous devons travailler à la sauver.

Ce qui fait la dignité de l'homme ici-bas, M. F., ce n'est pas son corps, superbe édifice pourtant, qui révèle si bien la puissance de la main qui l'a façonné, c'est son âme, cet esprit immortel capable de connaître, d'aimer et de posséder Dieu ; et, pour bien comprendre la grandeur de l'âme, il faut remonter à son origine : c'est l'Esprit-Saint lui-même qui, dans le tableau qu'il nous présente de la création, nous montre nos titres de noblesse. Pour créer le monde des corps, Dieu n'eut qu'un mot à dire, il leur jeta une seule parole de commandement : « Que cela soit fait, jïat, » et l'univers visible fut créé . « C'était

assez pour les corps, dit Tertullien : ce sont les serviteurs et les esclaves » ; mais, quand il s'agit d'une âme, quand il s'agit de faire de l'infini une imao-e finie, du Créateur une ressemblance créée, l'architecte divin se recueillit, la Trinité tout entière entra en conseil et n'entreprit cette œuvre qu'avec une sorte de respect : « Faciamus hominem ad imasrinem et similiîudinem nostram ». Voilà, M. F., la vraie orandeur de notre âme : elle consiste à reproduire en soi l'image vivante de son auteur. Dieu est esprit, l'âme est esprit ; Dieu pense, l'âme pense ; Dieu veut, l'âme veut; Dieu est éternel, il est avant tous les temps, il n'a jamais commencé et il ne finira jamais ; l'âme n'a pas été toujours, cela est vrai, mais les siècles passeront, et elle n'aura jamais de fin, elle est immortelle. Dieu, c'est trois personnes distinctes dans une seule et indivisible substance. Dieu, c'est le Père, source féconde de l'être, c'est le Fils, éternellement engendré du Père comme son Verbe, sa parole vivante, qui lui exprime tout ce qu'il est, c'est l'Esprit-Saint procédant de l'un et de l'autre et l'amour substantiel de tous deux; l'âme, c'est l'intelligence, source féconde de toutes les conceptions de l'esprit, c'est la pensée, que l'intelligence voit naître en soi et de soi comme son fils, comme sa parole intérieure, c'est la volonté, qui suit l'intelligence, et la pensée, qui les unit et s'unit à elles pour ne faire ensemble qu'une seule et même vie. C'est ainsi, M. F., que l'âme renferme dans sa propre nature la vive empreinte de son Créateur. 11 n'est donc pas étonnant que les Docteurs semblent avoir épuisé toutes les ressources du langage humain pour peindre son excellence. « L'âme de l'homme, dit saint

Grégoire de Nysse, c'est le plus bel ouvrage du Créateur ». « C'est la plus chère possession, c'est le plus riche domaine de Dieu, dit saint Grégoire de Nazianze ». « C'est l'ombre de la divinité ici-bas, dit saint Augustin : ce n'est pas son image parfaite, mais c'est bien sa représentation abrégée, et, si l'on peut employer cette expression, sa miniature : imago Dei cum quadam inœqiialitate » . Voilà, M. F., les magnifiques caractères de la ressemblance avec Dieu. Hélas ! pourquoi faut-il que, dans l'enivrement de l'orgueil, cette âme se soit détachée de la beauté parfaite, dont elle était le reflet, pour se poursuivre ellemême? pourquoi faut-il qu'ingrate et coupable, elle soit tombée, par sa faute, dans une déchéance lamentable, où elle a vu s'altérer, se défigurer, se couvrir d'ombre sa ressemblance divine ? Heureusement, M. F., Dieu n'a pu renier son image : comme l'âme, en s'éloignant de lui, s'était perdue dans les sens, il a pris un corps et s'est fait chair ; il est venu renouveler son image en son propre sang, et la transformer de nouveau en sa beauté divine. Et c'est ce qui nous explique la parole du grand évêque d'Hippone que, pour bien comprendre ce que vaut une âme, il faut aller au Calvaire : c'est en suivant de cœur l'Homme-Dieu gravissant péniblement, tendre et innocente victime, la montagne du supplice, c'est en voyant ses membres si cruellement déchirés, qui rendent le sang par tant de plaies, sa pauvre chair écorchée et toute couverte de meurtrissures, c'est en considérant ce divin Sauveur suspendu à la Croix : « Vide pendentem » ; c'est en le voyant mourir et mourir pour le rachat des âmes : « Vide morientem pr opter nostram salutem » , que nous saurons ce

que vaut une âme. « Elle est d'un si grand prix, dit saint Jean Chrysostôme, que rien au monde ne saurait lui être comparé : elle n'est pas seulement le prix des larmes de Jésus-Christ (elle serait déjà d'une valeur infinie), c'est le prix du sang du divin Crucifié, elle vaut rigoureusement et à la lettre 3e sang même d'un Dieu: Pretium sanguinis est »...

Or, cette âme si excellente, remarquez-le bien, elle n'est pas à nous : Dieu en est le maître, il a sur elle un double titre de propriété : l'âme lui appartient par sa nature et son origine, comme l'œuvre appartient à l'ouvrier ; elle lui appartient encore à titre de rachat : le démon, ce cruel ravisseur de l'image divine, comme l'appelle Tertullien : « Divinœ imaginis prœdo », la lui avait frauduleusement arrachée, il l'a rachetée à grand prix et payée de tout son sang. C'est donc à bon droit que, dans la page évangélique de ce jour, il s'en déclare le propriétaire, sous la figure de cette vigne qui est à lui : « Vineammeam ». Cette vigne précieuse, il nous l'a confiée en nous prescrivant de la cultiver. Notre Maître est bien, suivant le mot de l'Apôtre, un Dieu « riche en bonté », qui veut nous récompenser un jour, en nous donnant, à la fin de notre vie, au Ciel, le riche denier de l'éternel bonheur. Mais, cette incomparable récompense, il ne veut l'accorder qu'au travail. Il nous a créés, il est vrai, il nous a rachetés, sans aucun mérite de notre part ; mais il ne veut pas nous sauver sans notre coopération personnelle : « Qui fecit te sine te, non salvabit te sine te ».

En quoi donc consiste, M. F., la culture de cette vigne mystérieuse du père de famille ? En d'autres termes, que faut-il faire pour sauver son âme, pour

arriver à la vie éternelle ? C'est la question que posait autrefois le riche de l'Évangile à Notre-Seigneur, qui lui répondit: « Si vous voulez entrer dans la vie, gardez les commandements; si vis ad vitam ingredi, serva mandata ». Éviter le mal et faire le bien, nous préserver du péché et nous appliquer à la vertu, voilà toute notre œuvre ; et cette œuvre nous semble admirablement figurée par le travail du vigneron : « Quœ fecit vinitor in vinea, hœc faciat fidelis in anima \ . Il ne calcule ni les heures qu'il dépense ni les sueurs qu'il verse pour défendre sa vigne contre tout ce qui peut entraver sa végétation, et il ne regrette ni la patience qu'il déploie ni les fatigues qu'il endure pour surveiller l'action de la sève et préparer l'accroissement: pourvu qu'il recueille les fruits, il est heureux. Nous aussi, M. F., nous devons arracher avec soin tous les rejetons du péché qui ont germé dans notre âme, en mourant à nous-même, à nos défauts et à nos passions ; et, une terre nouvelle une fois préparée par le repentir de nos chutes, l'expiation de nos fautes, le sacrifice de nos penchants, nous devons nous appliquer à faire éclore, en leur place, les fleurs des vertus dont Notre-Seigneur nous a donné l'exemple, et à produire les fruits de sainteté dont cet adorable Maître nous présente le parfait idéal: « Quœ fecit vinitor invinea, hœc faciat fidelis iu anima ». Voilà la tâche qui nous est imposée : ne sont fidèles à leur mandat que les disciples de Jésus- Christ, les chrétiens complets, qui, sans transiger avec la conscience ni capituler avec le monde, accomplissent exactement les devoirs généraux et particuliers que la Providence leur trace suivant la condition spéciale où elle les a placés.

M. F., laissez-moi maintenant vous le demander: Où sont-ils les vrais ouvriers du père de famille ? « Voyez, vous dirai-je avec saint Grégoire le Grand, voyez toute cette foule d'hommes qui remplissent les rues, les marchés, les assemblées de commerce et de spéculation : ils vont, ils viennent, ils se croisent, ils se heurtent, ils se hâtent, ils s'agitent, ils se fatiguent, ils s'épuisent du matin au soir. Et, malgré leur mouvement, ils sont dans l'inaction ; malgré leurs travaux et leurs sueurs, ils méritent le reproche du père de famille : « Quid hic statis tota die otiosi ? » Oh ! c'est qu'ils ne font rien pour la culture de la vigne qui leur est confiée : ils font tout pour le corps, rien pour l'âme; tout pour les passions, rien pour la vertu; tout pour le monde, rien pour Dieu ; tout pour les intérêts du temps, rien pour l'éternité ». Dans ce tableau saisissant du-grand Docteur, ne reconnaissezvous pas la vie d'un grand nombre de chrétiens de nos jours? Si brillante soit-elle en apparence, n'y cherchez pas la pensée de Dieu ; elle est totalement absente. Leurs préoccupations sont circonscrites dans le cercle étroit des choses d'ici-bas. Ne cherchez pas dans leurs actes, si honorables qu'ils soient selon le monde, l'empreinte du sceau de la Religion : les sollicitudes du siècle les absorbent tout entiers. Ne cherchez pas dans leur agitation, leur activité toute fiévreuse, le moindre mobile surnaturel, le moindre souci du salut : ni le chemin qu'ils suivent, ni le but où ils tendent ne les rattachent à l'éternité. A ces hommes, vous le devinez sans peine, M. F., s'applique dans toute sa rigueur le reproche du Maître : « Quid hic statis tota die otiosi ? ? Ils ont beau être chrétiens par le baptême, ils ont beau avoir été

appelés, à l'aurore de la vie, par le père de famille au travail de la vigne, le Ciel n'est pas pour eux. « Le mercenaire, dit saint Jean Chrysostôme, qui ne travaille pas pour le maître qui l'a pris à ses gages, n'a droit à aucun salaire pour la fin de la journée. Mais il y a d'autres ouvriers, continue le saint Docteur, qui, sans paraître mériter du père de famille qui les emploie un reproche aussi grave, s'exposent pourtant aussi à être privés du denier qui leur est promis : ce sont ceux qui, sur le temps du travail, prélèvent pour euxmêmes, pour leurs plaisirs, pour la satisfaction de leurs passions, des heures que réclame l'œuvre du Maître ». Sous ces traits sont désignées les âmes qui s'arrogent le droit de faire des choix arbitraires entre les dogmes et les préceptes de l'Évangile, ces chrétiens incomplets et tronqués dont la foi pactise journellement avec le monde et le démon, et qui essayent d'associer avec ce qu'ils retiennent du Christianisme une vie toute frivole, toute sensuelle, toute dominée par ce que l'Esprit divin appelle si bien « l'enchantement de la bagatelle ». En vérité, M. F., ces ouvriers, n'est-ce pas en vain que le Maître les a pris à ses gages? quels salaires peuvent-ils attendre? Et pourtant, à lès en croire, ils travaillent pour leur salut. Illusion ! illusion ! Ce n'est pas cette religion commode et toute de fantaisie qu'ils se font qui peut contenter le Seigneur, leur Dieu. Un affreux mécompte leur est réservé pour la fin de la journée, au terme de la vie, à l'heure de la rétribution. Ils prétendent changer les conditions du travail, ils veulent corriger l'Evangile et amender la religion de Jésus-Christ : la récompense ne sera pas pour eux, le denier de la journée leur sera refusé. Ce n'est pas pour moi que vous avez

travaillé, leur dira le père de famille, ce n'est pas pour moi que vous avez amassé : je ne vous connais pas :

« Nés c io vos »...

(Fin improvisée)

PRONE

SUR LE SAINT-ESPRIT PAR RAPPORT A NOUS POUR LE DIMANCHE DANS L'OCTAVE DE L'ASCENSION

(2 juin 1867)

Les mystères chrétiens ne sont pas, M. F., de simples récits historiques dont le souvenir se perpétue parmi nous d'une manière toute spéculative, sans efficacité sur nos âmes, sans retentissement dans notre vie : on a dit avec vérité que la beauté de l'Évangile recommence toujours pour chacun, et cet admirable renouvellement, un grand théologien français l'a exprimé dans une profonde parole : « Jésus-Christ vient toujours ». Chaque année donc, quand le cercle des jours ramène sous nos yeux les grandes solennités de la Résurrection du Sauveur et de son Ascension triomphante, nous y trouvons plus que de simples réminiscences. Jésus montant au Ciel nous appelle aie suivre, non pas des yeux, mais du cœur, dans les jours de son triomphe. De même, M. F., la grande promesse que Xotre-Seigneur fait dans notre Evangile à ses apôtres de leur envoyer le Consolateur, l'Esprit de vérité, il nous la fait à nous-mêmes ; et, dans la grande fête qui s'approche, chacun de nous peut espérer recevoir, non pas avec le même éclat et

SERMONS, PRONES ET INSTRUCTIONS 2ÔI

avec les mêmes prodiges, mais avec des effets semblables de changement et de sanctification, l'Esprit divin qui descendit visiblement sur les disciples assemblés au Cénacle. C'est afin, M. F., de vous faire désirer sa visite et de vous exciter à l'appeler du fond de vos âmes, que je viens vous montrer, en quelques mots, ce qu'est l'Esprit-Saint par rapport à nous.

Nous lisons au livre des Actes que, quand l'apôtre saint Paul demanda aux disciples d'Éphèse s'ils avaient reçu le Saint-Esprit, ils lui répondirent, surpris et confus, qu'ils ne savaient même pas s'il y avait un Saint-Esprit : « Sedneque si Spiritus sanctus est andivimiis ». Hélas ! combien de chrétiens de nos jours pourraient faire le même aveu! Peut-être n'ont-ils pas oublié ce qu'on leur a appris dès leurs tendres années, qu'il y a une troisième personne en Dieu qu'on appelle le Saint-Esprit, consubstantiel au Père et au Fils, procédant éternellement de l'un et de l'autre. Mais là se borne toute leur science, et, sachant à peu près ce qu'est l'Esprit-Saint en lui-même, ils ignorent ce qu'il est par rapport à nous. Or, M. F., les merveilleuses opérations de l'Esprit-Saint dans nos âmes peuvent se rapporter à deux, et elles sont admirablement symbolisées par les propriétés du feu, sous la figure duquel il descendit au Cénacle : comme le feu, l'Esprit-Saint nous éclaire : il est pour nous un Esprit de vérité ; comme le feu, l'Esprit-Saint nous purifie et nous échauffe: c'est l'Esprit de sainteté.

Et d'abord, M. F., l'Esprit-Saint nous éclaire : il est un Esprit de vérité. Le premier besoin de l'intelligence humaine, l'aliment de la vie, sa condition même d'existence, c'est la vérité. Mais la vérité, M. F., n'est

pas tout entière pour nous dans ce monde matériel où s'accomplit le travail de notre épreuve; par tout ce qu'il y a d'élevé dans notre être, nous tenons tous à un monde supérieur, au monde des esprits, et, au fond de nos âmes, il y a quelque chose dont la vivante énergie ne cesse d'aspirer à ce qui est infini et éternel. A quelle école irons-nous pour satisfaire ce besoin de vérité religieuse qui sollicite notre intelligence ? Où trouver celui qui la possède et peut nous la donner dans sa plénitude? Qui sera pour nous le maître de la vérité? Vous connaissez, M. F., le mot des anciens : « Errarc humanum est, l'erreur est l'homme », et le mot plus triste encore, du Prophète royal : « Omnis liomo mendax, tout homme est menteur, tout homme peut tromper ». Si donc il est sincère, le maître humain est obligé de confesser qu'il est constamment égaré par sa propre science, et, eûtil le plus profond génie, comme il y a toujours des vérités qui dépassent la portée de son intelligence, il doit renoncer à se dire le maître de la vérité sur terre, et il ne doit parler de lui-même que dans le langage du Précurseur: « Préparez le chemin du Seigneur; que je disparaisse et que lui seul grandisse : celui qui vient des Cieux est le maître de tous ». Or, M. F., ce maître divin, qui seul a le secret des voies de la vérité, c'est celui que Notre-Seigneur, dans l'Évangile de ce jour, appelle 1' «Esprit de vérité, spiritus ver itatis ». Il y a des vérités que la charité et le sang ne révèlent point, des vérités qui surpassent la raison humaine la plus clairvoyante, des vérités que, selon l'expression évangélique, l'homme ne saurait « porter », tant elles effrayent la nature, tant elles sont crucifiantes pour le cœur, et c'est à l'Esprit-Saint qu'il appartient

de les enseigner toutes : « Docebit vos omnem veritatem », et ces vérités, si profondes, si incompréhensibles, si pleines de mystères qu'elles soient, il les enseigne en Dieu, c'est-à-dire en un instant, sans peine, sans effort, aux esprits les plus vulgaires comme aux intelligences d'élite ; toutes sortes de disciples lui peuvent convenir, c'est son caractère annoncé par les prophètes de faire de tous des sujets propres à être instruits : « Est scriptum in prophtis: et erunt omnes docibiles Deo ».

Jetons un coup d'œil rapide sur l'action merveilleuse de l'Esprit de Dieu à travers les âges. Sous l'antique alliance, pendant les siècles de l'attente, c'est lui qui, se communiquant à l'esprit des prophètes, éclaira, par leur organe, le peuple choisi de clartés toutes divines, en le rendant le dépositaire privilégié de la vérité dans le monde : « Qui locutus est per prophetas ». A l'heure marquée dans les décrets providentiels, quand Jésus-Christ, la « vraie lumière, qui éclaire tout homme venant en ce monde », sortit de son obscurité pour prêcher la vérité aux hommes, il vit, lors de son baptême, l'Esprit-Saint descendre miraculeusement sur lui, et, au début de sa prédication publique, on l'entendit s'écrier: « l'Esprit du Seigneur est sur moi » : par son onction il m'a consacré pour évangéliser les pauvres : « Spiritus Domini super me » . Cet adorable Sauveur se choisit des disciples pour continuer sa mission, mais il leur annonça que, malgré les trois ans passés à son école, leur instruction n'était pas achevée, et que c'était à l'Esprit-Saint qu'appartiendrait la gloire de la compléter, en leur apprenant tout ce qu'ils devaient savoir : « Docebit vos omnem veritatem ». Et ce n'est qu'après avoir été

remplis de l'Esprit divin que les Apôtres, annonçant la vérité, rirent passer le monde du sein des plus profondes ténèbres à l'admirable lumière de l'Évangile. Pour que la vérité prêchée par les Apôtres ne fût pas altérée et travestie, en passant à travers le torrent des âges, Jésus-Christ a fondé une autorité chargée de veiller à la conservation du dépôt sacré et de le préserver de tout alliage humain, et cette autorité, sainte comme le Dieu dont elle émane, l'Église, « colonne de la vérité », comme l'appelle saint Paul, c'est l'Esprit-Saint qui la dirige, qui la gouverne constamment par une assistance spéciale ; et les chefs de cette Église, dans leur enseignement, peuvent toujours dire, comme autrefois les Apôtres : « Visum est Spiritui sancto et nobis, il a paru au Saint-Esprit et à nous ». Grâce à l'Église, ainsi gouvernée par l'Esprit divin, dont elle est l'interprète devant l'humanité tout entière, pour qui elle existe, la vérité appartient à quiconque sait venir apprendre et s'instruire à son école, depuis l'enfant, dont la raison ne fait que d'éclore, jusqu'au savant, dont la pensée habite les hautes régions de l'intelligence. Avec l'Esprit-Saint nous trouvons la lumière, hors de lui, ténèbres épaisses ou lueurs fatales, qui éclairent trop peu pour marquer la route. Avec l'Esprit-Saint, nous trouvons la sécurité de l'intelligence, notre certitude est infaillible comme lui et comme lui inébranlable ; et hors de lui opinions qui se combattent, systèmes tour à tour élevés et détruits, doutes sans fin qui épuisent la raison. Avec l'Esprit- Saint nous trouvons la dignité de notre être: il nous montre notre place au-dessus de tous les êtres mortels, au-dessous de Dieu seul. Avec l'Esprit-Saint,

nous trouvons la liberté, la vraie liberté des enfants de Dieu : il nous soustrait à toutes les dépendances, excepté une seule, qui fait notre gloire, la dépendan ce de la vérité: « Ubi Spiritus Domini, ibi libertas ». Avec l'Esprit-Saint, nous trouvons le repos: nous ne nous agitons plus, parce que nous n'avons plus rien à chercher, et nous ne cherchons plus, parce que nous avons trouvé tout en lui. Voilà les biens qu'apporte à l'homme l'Esprit de vérité. Pourquoi donc faut-il, M. F., que nous rencontrions si souvent d'étranges ténèbres sur les choses de Dieu et de l'âme, dans des esprits clairvoyants en toute autre science? Qu'ils sont à plaindre, M. F., ces hommes malheureux qui, confiants en leurs propres lumières, prétendent se passer du Saint-Esprit! Ils seront condamnés à se débattre dans les tortures et les angoisses d'un doute qui les épuisera et dont le fruit sera pour eux la douleur et la mort de la raison. Mais pourquoi faut-il aussi que, même parmi nous, enfants dévoués de 1 Eglise, se rencontrent des âmes pour lesquelles il n'y a, dans la Religion, qu'ombre et obscurité ? Ce sont celles, M. F., qui entendent l'Esprit-Saint par l'organe du ministre de la parole sacrée, mais qui, indociles à ses enseignements, ferment les yeux à ses lumières, résistent à ses inspirations, et ne veulent d'autre guide que l'esprit du monde, qui les corrompt et les perd. Pour nous, M. F., soyons les vrais disciples du Maître divin, soumettons-nous à l'action de l'Esprit-Saint, et il sera pour nous non seulement un Esprit de vérité qui éclaire, mais un Esprit de sainteté qui purifie et donne la justice.

Suivant le mot de saint Paul, M. F., la volonté de

Dieu est que nous soyons des saints : « Hœc est voluntas Dei sanctificatio vestra ». Notre sanctification est vraiment l'œuvre par excellence de l'adorable Trinité, elle est le couronnement de la rédemption et de la création, et on peut vraiment dire que la terre n'a été créée que pour porter des saints, que le monde n'a été racheté que pour produire des saints. Or, M. F., c'est au Saint-Esprit qu'est spécialement attribuée cette grande oeuvre de la sanctification. C'est lui, en effet, cet Esprit divin, qui, arrachant l'homme au péché, l'élève par les dons les plus précieux jusqu'à la participation de la nature divine. Du fils de la poussière il fait un enfant de Dieu ; en donnant à l'homme, auparavant esclave du démon, le droit d'appeler Dieu son Père, il en fait son héritier, « le frère et le cohéritier de Jésus-Christ ». C'est ce ravissant mystère, M. F., que raconte le grand Apôtre dans ses Lettres aux fidèles de Corinthe et de Rome : « Vous avez été lavés, écrit saint Paul aux Corinthiens, vous avez été sanctifiés, vous avez été justifiés par l'Esprit-Saint ». « Si vous êtes honorés de l'adoption divine, écrit-il aux Romains, si vous avez le droit d'appeler Dieu du nom de Père, c'est l'Esprit-Saint qui vous a donné ce glorieux privilège ».

Mais essayons, s'il est possible, M. F., d'entrer plus avant dans l'intelligence de la mystérieuse opération de l'Esprit sanctificateur des âmes. La sainteté, c'est la ressemblance de l'homme avec Dieu, et vous connaissez tous comme moi la parole de Notre-Seigneur : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ; estote perfecti, sicut Pater vester cœlestis perfectus est ». Or, M. F., il y a un don qui est, suivant l'enseignement de l'Angélique Docteur, saint

Thomas, une participation de la nature même de Dieu, qui est comme la transformation de l'homme en Dieu, qui est le commencement de la gloire en nous : c'est la grâce sanctifiante, et cette grâce, que le Verbe incarné nous a méritée par sa Passion et par sa mort, c'est le Saint-Esprit qui la produit en nous, en cachant sa divine vertu sous le signe des éléments les plus simples, tantôt sous une goutte d'eau ou d'huile consacrée, tantôt sous l'imposition des mains. C'est par cette grâce qu'il réside lui-même en nous avec Dieu le Père et Dieu le Fils ; il établit son règne dans notre cœur, où, comme une source de vie, par sept admirables ruisseaux, il se répand, il se communique à toutes les puissances de notre être, pour nous faire porter les fruits des plus excellentes vertus. Heureux l'homme en qui habite le Saint-Esprit avec la plénitude de ses dons! il est vraiment capable de tout bien surnaturel. Comme la sève, qui est dans l'arbre et qui est sa vie, mise en mouvement par les rayons du soleil, circule dans les rameaux et forme les rieurs et les fruits, ainsi le Saint-Esprit, vrai soleil de l'âme, met en mouvement, à chaque instant, par une inspiration actuelle, la grâce sanctifiante, qui est sa sève ; et, avec ce secours, douée d'une fécondité qu'elle ne connaissait pas, l'âme se couvre de fleurs et de fruits, dont elle sent bien qu'elle ne tire pas de soi toute la substance, elle se couvre de fleurs et de fruits de sainteté, qui la font avancer rapidement dans le grand travail de la ressemblance avec Dieu. Dieu, c'est le Saint par excellence, et ce beau titre, qui lui est donné au Ciel et sur la terre comme l'expression de la louange la plus parfaite, grâce à l'action de l'Esprit sanctificateur, nous pou-

vous nous-mêmes le mériter, puisqu'à nous, comme aux premiers chrétiens, peut s'appliquer le mot de saint Paul : « Vocatis sanctis, vous êtes appelés saints ». Il est donc vrai, M. F., toutes les merveilles de sainteté dont le monde a été témoin sont dues à l'Esprit-Saint, et, pour ne parler que de celles qui sont admirées dans l'Église, depuis les apôtres, transformés en un instant au Cénacle, jusqu'à nos jours, à ces générations de martyrs qui, pour la foi, ont bravé et bravent encore les chevalets, les bûchers, le glaive, la cangue, les tortures les plus affreuses et les plus recherchées, d'où vient la force surhumaine, sinon du Saint-Esprit ? Et ces légions de solitaires et d'anachorètes, de moines et de pénitents, qui ont vécu et qui vivent encore dans les déserts, dans les trappes et les chartreuses uniquement pour Dieu, comme des hommes célestes ou comme des anges terrestres, qui les a formés et qui les forme chaque jour, sinon l'Esprit de Dieu ? Et ces chœurs de vierges qui, pour sauver leur vertu, ont combattu et combattent encore les séductions, les menaces, les supplices, qui les a inspirés, qui les inspire, qui les soutient, sinon le Saint-Esprit? Et ces ordres de pontifes et de prêtres qui ont gouverné et qui gouvernent sagement lésâmes confiées à leur sollicitude, les formant à la perfection la plus élevée, et ces myriades de fidèles, qui ont vécu et qui vivent encore dans le monde, suivant le langage de l'Apôtre, « avec sobriété, justice et piété, attendant l'avènement et la gloire du grand Dieu et de Notre-Seigneur Jésus-Christ », qui les a enfantés, qui les enfante chaque jour, sinon l'Esprit-Saint ? Oui, M. F., je le redis avec l'Apôtre, toutes ces merveilles, c'est

un même esprit, c'est l'Esprit de Dieu, qui les produit, distribuant ses dons à chacun selon qu'il lui plaît

Pour nous, M. F., qui connaissons l'indigence de notre nature, qui n'a en propre que l'ignorance et le péché, oh ! comprenons le besoin que nous avons de la venue de l'Esprit de vérité et de l'Esprit sanctificateur. Disposons-nous à la visite qu'il désire faire à nos âmes dans la grande solennité de la Pentecôte, et, pour cela, commençons par éloigner les obstacles à sa venue ou à son règne en nous ; détruisons le péché par la pénitence, appliquons-nous à faire mourir en nous l'esprit du monde, détachons-nous de l'amour des créatures ; puis, comme les apôtres, tâchons d'attirer en nous l'Esprit de Dieu par le recueillement, par la prière, par de pieux et ardents désirs, et nous aussi nous aurons la consolation de le voir remplir nos cœurs et y verser sa lumière avec les flots purifiants de sa grâce. Ainsi soit-il !

PRÔNE

SUR LA MORTIFICATION DE SAINT DOMINIQUE (4 août 1867)

A qui médite attentivement, M. F., la vie des saints, en les suivant pas à pas du berceau à la tombe, dans leur voyage sur la terre, il est facile de deviner que, parmi les vertus au souffle desquelles le monde put voir leur belle âme s'épanouir, il en était souvent une qui avait leur prédilection marquée, vertu toute dominante qui formait leur caractère distinctif, et, si j'ose ainsi parler, le trait principal de leur physionomie surnaturelle. C'est ce que nous remarquons en particulier dans la vie du saint dont nous célébrons la fête en ce jour. Appliqué constamment à marcher sur les traces du divin modèle, Dominique fut un homme de prière, de mœurs angéliques, ami de la pauvreté, plein de zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, mais il fut surtout un homme pénitent et mortifié, et, de même que le pieux auteur de V Imitation a dit du Maître que « sa vie tout entière fut une croix et un martyre perpétuel, tota vita Christ i crux fuit et martyrium », de même on peut dire que la vie du disciple fut une pénitence incessante et une

mortification ininterrompue. C'est cette vertu, qui résume l'existence de saint Dominique, c'est le trait caractéristique de cette grande figure, que je viens vous présenter aujourd'hui. Trop heureux serai-je si, par cette esquisse bien imparfaite, je puis vous animer à entrer résolument dans l'esprit de l'Évangile, en réagissant avec courage contre les tendances d'une nature qui n'aspire qu'au bien-être et à la jouissance, et contre les entraînements d'un siècle qui ne prêche et ne recherche que le plaisir.

S'il est un mot, M. F., qui épouvante le cœur humain et révolte les sens, c'est celui de mortification : condamnée par le monde, cette vertu a grand' peine à trouver grâce devant un certain nombre de chrétiens; et, comme s'ils avaient reçu mission de réformer l'Évangile, ils voudraient l'effacer du catalogue des vertus prescrites par ce sublime et admirable code. La mortification du corps surtout est pour eux la vraie pierre d'achoppement: ils veulent bien reconnaître, du moins spéculativement, l'obligation de la mortification intérieure ; ils consentent à admettre, au moins en théorie, la nécessité pour le chrétien de retrancher tous les désirs criminels, toutes les passions qui sont la cause de ses fautes ; mais, cherchant à s'abriter derrière certaines paroles inspirées: « Le Seigneur n'a égard qu'au cœur, Dominus autem inUietur cor », « La chair ne sert de rien, caro non prodest quidquam , c'est l'esprit qui vivifie » , ils s'affranchissent avec calcul de toute austérité extérieure, ils repoussent par système tout ce qui peut gêner les sens ou ne cadre pas avec le bien-être du corps. Pour eux, pas de jeûnes, pas d'abstinences.

pas de privations volontaires; ils s'endorment dans une vie molle et joyeuse, s'écriant volontiers comme les mondains : A quoi servent les privations extérieures ? que pourraient faire à Dieu nos austérités ? Jouissons honnêtement, mais jouissons : « Dominas

antem intuetiir cor , caro non prodest quidquam.

M. F., sous cette apparence spécieuse de vérité il y a une erreur bien dangereuse. Sans doute, comme le dit l'Esprit-Saint au livre des Proverbes, c'est du cœur que procède la vie, et le secret de la perfection c'est de conformer sa volonté à la volonté de Dieu. Mais ne suffit-il pas de la science religieuse la plus élémentaire pour avoir la certitude que la mortification du corps entre dans l'économie des préceptes divins ? Et les lumières du plus simple bon sens ne nous montrent-elles pas que ce serait s'aveugler étrangement que de vouloir réprimer les appétits mauvais de l'âme, sans fortifier les sens, puisque le corps, dit saint Thomas d'Aquin, a sa part dans toute passion ? Aussi, M. F., celui qui est pour nous la « voie, la vérité et la vie », le Christ Jésus, ainsi que nous l'apprend l'Apôtre, a souffert pour nous dans son corps, nous laissant son exemple, afin que nous marchions sur ses traces. De la crèche, qui lui servit de berceau à sa naissance, jusqu'au Calvaire, où il n'eut pour lit de mort qu'une croix douloureuse, la vie du Sauveur n'a été qu'une longue et perpétuelle mortification de la chair. C'est par le dénuement de Bethléem, les privations de Nazareth, les austérités du désert, les inénarrables douleurs de Gethsémani, du Prétoire et du Golgotha qu'il a voulu devenir notre modèle aussi bien que notre Sauveur, et acquérir le droit de nous dire à tous : « Si quelqu'un veut venir

après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix tous les jours et me suive ». Animé du même esprit que son divin Maître et ardent à suivre la même route, saint Paul va porter partout « la mortification de Jésus-Christ », non pas à l'intérieur, non pas dans son âme, non pas dans son cœur, mais « dans son corps »:ilen est, en quelque sorte, revêtucomme d'une tunique sanglante, et, comme pour fermer la bouche à tous contradicteurs présents et à venir, comme pour faire tomber par avance tout subterfuge inventé par la lâcheté, il proclame à la face du monde que le signe du vrai disciple de Jésus Christ, que la marque de la vie chrétienne, c'est le crucifiement de la chair: « Qui Christi sunt, carnem snam crucifix erunt cum vitiis et concupiscentiis . »

C'est à cet appel du Sauveur et de Paul, son apôtre, que voulut répondre avec empressement l'âme généreuse de Dominique : rien de plus touchant, M. F., que le goût précoce et ardent que ce grand Saint montra pour la mortification dès son âge le plus tendre. Il appartenait à une famille princière : encore tout petit enfant, comme si son berceau trop doux et trop moelleux eût renfermé pour lui un écueil caché, il aimait à en descendre en secret pour se coucher à terre. Il semble vraiment qu'initié par avance au mystère des souffrances du Dieu pauvre de la crèche, il aspirait à se faire une couche semblable à la sienne. Des mains de sa sainte mère, qui soutint ses premiers efforts dans la vie morale, le jeune Dominique passa sous la direction d'un de ses oncles, le pieux archiprêtre de Gumiel ; il n'avait encore que huit ans, et, à cet âge, où tout est instinct de jouissance, où l'on s'ingénie sans cesse à créer des agréments

et des satisfactions pour le corps, ce nouveau Samuel se privait de tout amusement, et se sevrait volontairement pour Dieu de tout plaisir; toute sa vie s'écoulait entre la prière et le travail. Et quand vint pour lui cette époque critique pour tout fils d'Adam, ce temps de la jeunesse, où les passions, s'éveillant tout à coup dans le cœur, y soulèvent les plus dangereuses tempêtes et amènent trop souvent les plus lamentables égarements, si, pendant les dix années qu'il passa dans les écoles publiques de Palentia, il put mettre son innocence à l'abri de tout naufrage, s'il mérita d'être regardé par ses jeunes compagnons d'étude comme un ange dans un corps mortel, il le dut aux rigueurs et aux austérités avec lesquelles il traitait son corps : il se soumettait aux jeûnes les plus rigoureux, portait un rude cilice, couchait sur la dure, et déchirait ses membres innocents avec les plus rudes instruments de pénitence. Que de natures sensuelles, que de cœurs ardents, laissez-moi vous le dire en passant, M. F., ont chaque jour à verser des larmes amères sur de tristes défaites, dans les combats de la vertu, et pourraient, sans contredit, s'épargner ce malheur, en domptant leurs sens, en matant leur chair rebelle par une vie courageusement mortifiée !

Comme la plante, qui ne donne son parfum que sous le fer qui la blesse, ainsi l'âme de Dominique, sous le glaive de la mortification, allait répandant partout la bonne odeur des vertus chrétiennes ; c'est par cette immolation de soi-même, qui est la vertu des grandes âmes et qui prépare aux grandes choses, qu'il se disposait à la plus sublime des vocations et se rendait digne, autant qu'il est possible à l'humaine

nature, de devenir le prêtre de Jésus-Christ. A peine eut-il reçu l'onction sacerdotale qu'appelé par son Évêque, en récompense de sa science et de sa piété, à faire partie du Chapitre de la cathédrale d'Osma, il s'appliqua avec une ardeur nouvelle à rendre plus parfaite encore sa conformité à l'image du divin Crucifié, et seuls ses vénérables frères les chanoines auraient pu dire les privations, les abstinences, les veilles, les macérations auxquelles se condamnait ce nouveau Père du désert, comme l'appellent les auteurs de sa Vie.

M. F., celui qui s'associait avec tant de générosité aux souffrances de Jésus-Christ, son Maître, associé en retour à la divine mission de ce même Jésus, mérita de devenir, en lui et par lui, le médiateur, le rédempteur, le sauveur d'un grand nombre d'âmes. Il y avait en ce temps, M. F., une hérésie qui exerçait les plus désolants ravages dans les contrées méridionales de notre beau pays, l'hérésie des Albigeois; et, à la pensée de tant d'infortunés qui, ajoutant à leurs erreurs les désordres d'une vie sans frein, se perdaient dans les sentiers du mal, Dominique crut entendre une voix intérieure, semblable à celle de l'homme de Macédoine dont il est parlé au livre des Actes et qui, se présentant un jour devant l'apôtre saint Paul, lui criait avec un accent pénétrant : « Transiens in Macedoniam, adjiiva nos ; viens en notre pays et sauve-nous ». Vous devinez, M. F., qu'il ne put résister à cet appel, et qu'un zèle ardent de sauver ces âmes malheureuses s'empara de son cœur sacerdotal. Son évêque applaudit à ce désir, et, fort de la bénédiction si précieuse du Pontife suprême, du Vicaire de Jésus-Christ, qui l'investit

d'une mission spéciale, Dominique se rendit sur le théâtre de son apostolat. Me demanderez-vous, M. F., de quelles armes se servit le saint apôtre pour triompher de ces impies et forcenés sectaires? Certes, doux et persuasif était l'ascendant de sa parole embrasée, certes, bien puissante était sur le cœur de Dieu cette croisade mystérieuse de supplications collectives qu'il faisait monter vers le Ciel, grâce à la touchante institution du Rosaire. Mais il avait appris de Jésus-Christ, son maître, que le grain de froment qui tombe en terre a besoin de mourir pour porter des fruits, c'està-dire que l'apôtre ne peut sauver qu'à condition de mourir à lui-même, et que, si la paternité selon la nature n'est féconde qu'en donnant de sa vie, la paternité selon la grâce n'est féconde qu'en donnant de sa mort. Voilà pourquoi, à l'exemple du divin Maître, qui n'a été Sauveur qu'en se faisant victime et qui ne donna que par son sang à sa parole, à ses miracles, à son ministère une force irrésistible, il voulut joindre, lui aussi, à ses prédications, à ses prières, l'effusion de son sang. Ses ennemis l'insultent et il les bénit ; ils le soufflettent, ils lui crachent au visage, ils lui jettent de la boue, ils l'accablent de mauvais traitements, et il s'estime heureux de souffrir pour leur salut. Son désir ardent de se faire victime pour eux n'est pas encore satisfait : il redouble d'ardeur pour la mortification, il prend un cilice d'un tissu plus rude, il se meurtrit les reins avec des nœuds de fer, il s'impose des privations plus pénibles ; et c'est par ces souffrances volontaires, par ces macérations et ces affronts qu'il acquiert le droit de leur dire, comme autrefois saint Paul aux fidèles de Thessalonique : « Vous savez que notre apostolat près

de vous n'a point été stérile ». Attirée en effet par le sang de cet homme apostolique, la grâce divine tombe à flots sur ces infortunés qui s'égarent, et les esprits s'éclairent, et les cœurs s'amollissent, et toutes les résistances tombent, et des milliers d'âmes rebelles vaincues sont aux pieds du Sauveur et rentrent dans l'Eglise. C'est ainsi, M. F., que la conquête des Albigeois, le plus grand miracle peut-être de sa vie, notre Saint la dut à ses mortifications plus encore qu'à sa prière et à sa parole éloquente.

Cest sans doute ce succès de ministère prodigieux qui inspira à saint Dominique la pensée de se fbrmer une famille de frères remplie d'un esprit apostolique, basé sur la souffrance volontaire, et qui le détermina à fonder l'Ordre qui porte son nom, ordre admirable, qui, pendant les six derniers siècles, a édifié l'Église par son zèle à défendre et à propager la vérité, famille touchante de Frères Prêcheurs, comme les appela lui-même dès le début, en approuvant leur règle, le Pontife suprême, famille où vont se perpétuant, comme dans une école d'application, les traditions sacrées de la mortification évangélique, cette vertu qui peut servir à chacun des membres de moyen efficace pour expier le péché, sauvegarder la vertu et féconder l'apostolat.

Vous venez de voir, M. F., comment saint Dominique a compris et goûté les enseignements et les leçons du Calvaire, comment il a pratiqué toute sa vie la mortification du corps, comment, par ses macérations et ses pénitences, imprimant ici-bas dans sa chair les stigmates du divin modèle, il s'est préparé lesjours et la gloire de l'éternité, comment enfin souffrant en ce monde avec Jésus-Christ, il a mérité

d'être « conglorifi.é » au Ciel avec Jésus-Christ. Laissez-moi maintenant vous le demander : où en sommesnous nous-mêmes par rapport à la mortification ? Sans parler, M. F., de ces hommes, idolâtres de leur chair et de toute jouissance sensuelle, que l'Apôtre saint Paul appelait « en pleurant, les ennemis de la croix de Jésus-Christ », et qui, s'il s'en trouve dans cet auditoire, n'ont pu accueillir qu'avec le sourire d'une pitié moqueuse le tableau qui passait sous leurs yeux, ne voyant dans la vie du Saint qu'une folle exagération, et dans la parole de son inhabile panégyriste qu'une simple maladresse, combien d'âmes, M. F., qui se disent chrétiennes et qui prétendent allier la piété avec toutes les délicatesses du luxe et toutes les recherches de la sensualité! Combien.dâmes dont le christianisme est tout de convention, tout de fantaisie, et qui, bien loin de crucifier la chair, n'osent même pas en effleurer l'épidémie ! Ne leur parlez pas de mortifications volontaires, elles ont à leur usage mille raisonnements spécieux, mille subterfuges, mille prétextes illusoires pour échapper aux mortifications imposées. Et,. cependant, Dieu! quels adoucissements, l'Église dans son indulgence toute maternelle et par pitié pour leur faiblesse, a introduits dans sa discipline pénitentielle !

Pour nous, M. F., n'imitons pas la lâcheté de ces âmes qui oublient le sens véritable de l'Evangile et qui semblent ne plus savoir que « le royaume des Cieux souffre violence », et que les « violents» seuls peuvent l'« emporter d'assaut ». Armons-nous donc d'énergie, et, en entendant saint Dominique, qui nous crie aujourd'hui, comme saint Paul aux premiers

fidèles: «Soyez mes imitateurs, comme je l'ai été moimême de Jésus-Christ », embrassons avec courage la voie de la mortification, « la voie royale de la Croix ». Sans doute je ne viens pas demander à tous les rudes austérités de notre Saint : il y eut dans sa mortification un véritable héroïsme, et l'héroïsme n'est le partage que de quelques âmes d'élite bien clairsemées ici-bas ; mais, si tous ne sont pas capables d'entrer dans le chemin des macérations et des austérités sanglantes, plusieurs, en ces jours de relâchement, peuvent, sous l'impulsion de conseils autorisés, joindre aux pénitences de précepte les pénitences de leur choix, et tous, sans fatiguer leur santé, sans ruiner leur tempérament, si faible, si délicat soit-il , retenir leurs sens, leurs yeux, leurs oreilles, leur langue, se priver, sans bruit et sans ostentation, des plaisirs permis mais inutiles. Tous surtout peuvent accepter avec résignation les souffrances providentielles de leur position. Le Dieu bon qui voit avant tout l'intention, ne demandera à chacun que suivant ses forces. Et alors, M. F., pour tous, qui que nous soyons, un jour viendra où notre chair mortifiée sera couverte de gloire et où la pénitence, qui effraye tant notre mollesse, sera notre honneur et notre récompense. Ainsi soit-il !

HOMELIE SUR l'évangile du bon samaritain

POUR LE XIIe DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE (Ier septembre 1867)

Si nous prêtons l'oreille, M. F., à la voix des hommes graves qui ont étudié l'état présent de ce siècle, et sondé les plaies de notre société, nous les entendrons constater, avec un accent d'amère tristesse, une profonde décadence morale : les vérités spirituelles s'amoindrissent et s'effacent de jour en jour, les convictions chancellent, les caractères s'affaiblissent, la volonté humaine s'énerve comme l'intelligence. L'une ne peut plus porter la vérité, l'autre le devoir. Et, désenchantée sous la pression de l'égoïsme universel, la vie devient de plus en plus pesante. La souffrance, l'ennui, la fatigue de l'existence envahit un grand nombre d'âmes, et il est vrai de dire que le monde au milieu duquel nous vivons ressemble à cet infortuné voyageur de notre Évangile, dépouillé par les voleurs et étendu sur le chemin, couvert de blessures et à demi mort. Comment en serait-il autrement, M. F. ? Jésus-Christ est vraiment la vie des âmes, toutes nos puissances doivent vivre de lui.

comme les plantes de la sève de la terre; lui seul peut nous donner ici-bas le double aliment que réclament nos aspirations les plus intimes : la lumière et la force, et c'est le crime de ce siècle de ne plus vouloir de Jésus-Christ et de se séparer de lui. Hélas ! combien d'infortunés ne rencontrons-nous pas chaque jour qui, reléguant le Dieu fait homme dans le domaine dupasse, semblent mettre leur gloire à n'avoir rien de commun avec lui et à se soustraire à sa divine influence! M. F., à cette misère profonde il n'y a qu'un remède: c'est de revenir à Jésus-Christ, c'est d'aller chercher près de lui ce que du Ciel il est venu apporter aux hommes, le salut et la vie ; c'est de le ramener dans lésâmes qui se sont déshabituées de sa présence. Vous allez le comprendre, je l'espère, M. F., en méditant la touchante parabole de notre Évangile où notre Seigneur nous dépeint, sous les couleurs les plus vives, sa bienfaisante mission de Sauveur des hommes: nous suivrons pas à pas le texte sacré, à la manière des Pères de l'Eglise et sous leur direction.

« Un homme, descendant de Jérusalem à Jéricho, tomba entre les mains des voleurs, qui le dépouillèrent, et, après l'avoir blessé, le laissèrent demimort. »

M. F., le sens allégorique du début de ce récit n'est-il pas pour vous comme transparent, et, avec les interprètes des saints Livres, sous le voile des mots, n'avez-vous pas lu l'exposé de notre chute et l'origine de nos malheurs ? Le vc^ageur, c'est Adam et toute sa postérité; c'est le genre humain qui, dans le premier homme, son chef, est descendu, par la

prévarication originelle, de Jérusalem, « la vision de la paix », à Jéricho, la cité du mal; il a quitté la patrie pour l'exil, la lumière pour les ombres, le repos pour le trouble. Du jardin des délices, où il goûtait dans l'innocence les joies pénétrantes de l'amitié divine, il est sorti pour aller, pèlerin malheureux, traverser une terre désolée, théâtre de toutes sortes de misères et de souffrances: « Homo quidam descendebat ab Jérusalem in Jéricho. »

Les voleurs qui tombèrent sur lui, vous les connaissez, M. F., ce sont les anges des ténèbres, les malins esprits, les démons; et de quels biens, dans leur rapacité jalouse, ils le dépouillèrent, vous le savez. Ne cherchez plus en lui, vous dirai-je avec saint Jean Chrysostôme, le beau vêtement d'innocence dans laquelle son âme a été créée, ne lui demandez plus ce qu'est devenue la tunique d'immortalité dont son corps était revêtu ; ne lui parlez plus de ses droits d'héritier présomptif du Ciel : tous ces trésors lui ont été enlevés: « Incidit in latrones, qui des poliaver tint eum ». Encore est-il vrai que cet affreux dépouillement n'a pas contenté la noire envie de ces voleurs cupides et sans pitié; ils l'ont couvert de blessures, et l'ont laissé gisant et à demi mort. Et, en effet, M. F., suivant l'enseignement du saint Concile de Trente, par le péché primitif, l'homme tout entier a été détérioré, changé en mal, et dans son âme et dans son corps : « Totum in deterius commutatum ». Ses facultés naturelles ont été affaiblies, son cœur a été corrompu par la convoitise du mal, et son intelligence par l'ignorance du bien, son libre arbitre a été blessé et entamé: « Plagis impositis ». Il avait une double vie : celle de la grâce et celle de

la nature, il ne lui est resté que celle de la nature, et encore toute languissante et diminuée : « Semivivo relicto. »

Le voilà donc gisant par terre, à demi mort; oh ! qui viendra à son secours?

Il arriva, M. F., qu'un prêtre, descendant par le même chemin, vit cet homme et passa outre; un lévite vint aussi, le regarda et passa de même. Le prêtre, c'est Aaron ; le lévite, c'est Moïse: le sacerdoce figuratif du premier, le ministère lévitique du second furent impuissants à guérir le genre humain ; la loi ancienne pouvait faire connaître le péché, mais, pas plus que le sang des sacrifices, elle n'avait la vertu de l'abolir et de l'effacer. Sous le nom du prêtre et du lévite sont encore désignés les sages et les docteurs de la gentilité : ils constatèrent, eux aussi, les misères de l'humanité, mais, en vérité, quels adoucissements pouvaient-ils y apporter? L'un riait sans cesse des folies qui avaient amené les blessures, l'autre pleurait sans fin sur l'infructuosité des remèdes ; celui-ci prescrivait de ne pas croire à la douleur, celui-là conseillait d'étouffer la souffrance dans le plaisir.

Heureusement, dit saint Augustin, « un grand médecin est descendu du Ciel », et l'extrême misère s'est rencontrée sur le chemin de la vie avec l'infinie miséricorde.

Qu'est-ce, en effet, M. F., que ce Samaritain, qui, étant lui aussi en voyage, s'arrêta, touché de compassion pour le pauvre blessé, et, s'approchant de lui, banda ses plaies après y avoir versé de l'huile et du vin ? N'est-ce pas Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui s'est plu à être désigné sous les noms les plus hum-

bles ? Samaritain veut dire gardien, et le Roi-Prophète a dit du Sauveur qu1 « il ne sommeillera ni ne dormira point, lui qui garde Israël ; ecce non dormitabit neque dormiet, qui custodit Israël ». Jésus-Christ est le vrai gardien des âmes en ce pèlerinage de la vie. Il était réellement en voyage : « lier faciens » ; nous chantons avec l'Église que, dans un élan d'amour : « Amoris actus impetu », il abaissa les hauteurs des Cieux, descendit sur la terre, et vint vers le genre humain blessé et perdu par le péché, pour le guérir et le sauver: « Venit secns euni ».

Immense était, M. F., la distance à franchir : qu'y a-t-il de plus séparé que Dieu et l'homme ? Et c'est pour la combler, cette distance, qu'il opéra le grand mystère de l'Incarnation. Voyant en nous le péché et la mort, lui, le Dieu éternel, la sainteté par essence, il a voulu, dit saint Ambroise, dans sa miséricorde, se faire notre voisin : avec le manteau de notre chair, sans contracter la souillure du péché, il en a pris la ressemblance, il a consenti à en subir la peine ; il s'est soumis aux souffrances et à la mort : « Misericordia motus approprians cuni ». Tels sont, en effet, les remèdes auxquels il a eu recours pour les appliquer sur nos blessures. Il y a versé de l'huile et du vin : le vin, c'est son sang, qu'il a répandu jusqu'à la dernière goutte au Calvaire, et dont les flots, épanchés sur le monde, forment un bain mystérieux qui lave nos âmes : « Oui lavit nos in sanguine suo 1 ; et l'huile, c'est la suave action de la grâce sanctifiante, fruit de l'effusion de son sang précieux, c'est la douceur de l'espérance qu'il fait naître dans le cœur, aussitôt qu'il a été purifié, c'est l'ineffable joie qu'il met dans l'âme avec l'assurance du pardon ; et,

les plaies une fois pansées avec ce mystérieux appareil, il les bande, en imposant le frein salutaire de •ses prescriptions. Il ordonne la répression des sens, la mortification du cœur, la fuite des occasions, une parfaite vigilance, régime sévère, mais sagement préservateur contre de nouvelles chutes.

Mais le compatissant Samaritain ne borne pas là son dévouement : il sait que 1 infortuné voyageur a besoin d'une salutaire continuation de secours : voilà pourquoi, au lieu de le laisser sur le chemin, il le prend sur son cheval, le porte dans une hôtellerie, où il lui prodigue de nouveaux soins.

Quelle peinture fidèle, M. F., de tout ce qu'a fait Notre-Seigneur dans la miséricordieuse mission de Sauveur ! Après nous avoir soulevés de terre, et nous avoir élevés, nous et nos péchés, sur la Croix, dans l'infirmité d'une chair qui était la nôtre, comme le Bon Pasteur, qui charge sa brebis retrouvée sur ses épaules pour la ramener au bercail, Notre-Seigneur nous porta au sein de l'Église pour y achever notre guérison. L'hôtellerie, en effet, M. F., dit le Docteur à la bouche d'or, c'est la sainte Église catholique. La synagogue ne recevait pas tous les hommes : selon qu'il est écrit, les fils de Moab et d'Ammon n'avaient pas droit d'y entrer. Mai» l'Église catholique, c'est l'hôtellerie publique, ouverte à tous, sur tous les points du temps, sur toutes les plages du globe ; elle accueille tous les pèlerins de ce monde, et à tous, qu'ils soient fatigués du chemin ou qu'ils succombent sous le poids de leurs fautes, elle promet, dans un traitement salutaire, avec une nourriture bienfaisante, rafraîchissement, repos et guérison. Toutefois, remarquez-le bien, M. F., l'Église de la terre, c'est l'hôtel-

lerie, c'est-à-dire la maison transitoire, de passage, non la demeure permanente, et l'on n'y peut entrer qu'à condition d'y être porté par Jésus-Christ luimême ; c'est le baptême, qui, en nous appliquant les mérites de la vie et de la mort du Sauveur, nous en ouvre les portes : « Duxit in stabidum », Mais comment exprimer, M. F., les soins tout paternels et tout miséricordieux que le bon Maître prend lui-même personnellement du pauvre blessé? Il l'instruit par ses divers enseignements, il le dirige par ses exemples, il le soutient surtout, en versant en lui les dons précieux de son esprit et en lui distribuant sa chair et son sang sacré, nourriture de force et remède de salut : « Ciiram illins egit » .

Cependant le Samaritain ne pouvait rester : le jour suivant, il tira de sa bourse deux deniers d'argent, qu'il donna au maître de l'hôtellerie, en lui disant : « Ayez soin de cet homme, et tout ce que vous aurez dépensé de plus, je vous le rendrai à mon retour ».

Admirons, M. F., comment, dans ce touchant tableau se trouve tracée toute la conduite de Notre-Seigneur par rapport à son Église. Pour Jésus-Christ, le premier jour fut celui de sa vie mortelle: il le passa sur cette terre d'exil et y accomplit la grande œuvre de notre rachat; le second jur, « altéra die », commence après sa résurrection glorieuse, pour ne finir qu'avec les siècles. C'est en ce second jour qu'il retourne vers son Père. Mais , avant de quitter le malade bien-aimé qu'il a sauvé, il appelle le maître de l'hôtellerie et lui donne deux deniers; de même il appelle le chef visible de l'Église, Pierre, et avec lui tous ses successeurs ; et aux pontifes suprêmes, ses remplaçants sur terre, les dépositaires de son autorité, les

continuateurs de sa mission, les gardiens du bercail sacré, il donne deux pièces de monnaie mystérieuses, la vérité et la grâce : la vérité, par l'infaillibilité dans la doctrine, la grâce, par la juste distribution des sacrements; la vérité, flambeau céleste, qui guérit l'intelligence en l'éclairant, la grâce, force divine, qui soutient la volonté débile et chancelante; et, en leur remettant les deux deniers, il leur dit : « Ayez soin de ce pauvre malade, curant illius habe ».

M. F., il n'en est pas de la parole d'un Dieu comme de la parole de l'homme, souvent si infirme, si impuissante à obtenir ce qu'elle demande. C'est une parole créatrice qui opère ce qu'elle énonce. Aussi, en adressant au chef de l'Église cette recommandation divine: « Curam illius habe », Jésus-Christ fait passer dans son cœur les sollicitudes et les élans de sa propre charité. Il peut donc retourner aux Cieux, d'où il est descendu, cet adorable Samaritain : tout en quittant la terre, il y restera avec sa compassion pour la misère et la souffrance des âmes; il privera le monde de sa présence visible, mais il continuera d'y vivre, d'y agir par son pontife suprême, par ses évêques, par le sacerdoce catholique. Une s'écoulera pas un jour dans la durée des âges, il ne sera pas un coin sur la surface du globe où ne se fasse sentir le rayonnement de son amour pour la pauvre humanité. Partout seront distribuées les lumières de la vérité et les eaux purifiantes de la grâce. Et gardons-nous de penser, M. F., que ces infirmiers du genre humain, mandataires du Samaritain céleste, ressemblent au mercenaire, qui ne rend que les services dont le prix est payé : ils aiment à donner en surplus, ils se plaisent à reproduire, autant que le permet la fai-

blesse humaine, le dévouement tout divin de leur Maître. Pas un péché qu'ils ne pardonnent au repentir, pas une misère qu'ils ne travaillent à soulager, pas une peine qu'ils ne consolent, pas une plaie qu ils ne guérissent. Comme Jésus, leur maître, ils « passent » à travers les âges « en faisant le bien », en donnant le salut à tous. Mais Jésus ne se laisse pas vaincre en générosité. A son retour, au jour du jugement et de la rémunération, il comptera, il rendra au centuple tout ce qui aura été fait pour lui ; il payera sans mesure ceux qui l'auront servi sans mesure : « Et quodcumque supererogaveris ego, cum rediero, reddam tibi ».

O Jésus, vrai Samaritain

(Fin improvisée)

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