‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 15 sur 17 · SUR LA PAIX POUR LE DEUXIÈME DIMANCHE APRÈS PAQUES · texte numérisé non relu

SUR LA PAIX POUR LE DEUXIÈME DIMANCHE APRÈS PAQUES

(26 avril 1868)

Quand Notre-Seigneur Jésus-Christ apparut à ses Apôtres après sa résurrection, vous connaissez, M. F., le vœu qu'il leur adressa : « Pax vobis, la paix soit avec vous ! » Lui, le Dieu dont la puissance égale la bonté, il interrogea son amour pour ses chers disciples, et il ne trouva pas à leur désirer de don plus parfait, de grâce plus excellente, de bien plus précieux. Or, M. F., cette paix que Notre-Seigneur souhaite ou plutôt communique à ses Apôtres (car sa parole souverainement efficace opère au même instant ce qu'elle exprime), cette paix, le divin Ressuscité est venu lui-même la donner à vos âmes pendant les jours de la Pâque. C'est lui qui, au sortir du tribunal réconciliateur, vous a dit par l'organe de son ministre : « Allez en paix » ; c'est lui qui, en visitant personnellement vos cœurs dans le sacrement de son amour, y a fait couler des flots de paix. Oh ! M. F., puissiez-vous garder toujours cet inestimable trésor ! il est, sans contredit, le plus précieux de vos éléments de bonheur ici-bas. « La paix, en effet, dit saint

Augustin, c'est la tranquillité dans l'ordre» : partout où règne l'ordre, et l'ordre règne dans l'âme quand elle est unie à Dieu par la grâce, il y a calme, repos et, par conséquent, jouissance et félicité, tandis qu'au contraire, partout où il y a désordre, et le désordre est dans le cœur qui s'éloigne de Dieu par le péché, il y a trouble et agitation, et, par suite, malaise et tourment. C'est le développement de ces deux pensées que je viens vous offrir aujourd'hui. Puisse-t-il faire du bien à vos âmes, c'est tout mon désir !

Si nous consultons, M. F., les annales du genre humain depuis son origine, nous les voyons tout à la fois remplies des efforts de ceux qui courent à la poursuite du bonheur, et pleines des lamentations de ceux qui n'ont pu le saisir. « Tous les hommes, dit un saint Docteur, désirent être heureux, mais tous ne cherchent pas la félicité là où on peut la trouver ; non omnes ibi quœrunt ubi oportct inquiri ». Dieu a créé un vaste abîme pour recevoir la multitude des eaux, il a créé l'étendue des cieux pour contenir les astres, il a créé notre cœur pour quelque chose de plus grand que le monde ; il ne l'a créé que pour lui seul: « Fecisti nos ad te, Deus ». Sortis de son sein, nous sentons, au fond de notre âme, un mouvement puissant, naturel, qui nous porte vers lui, comme vers notre centre et notre fin, et, pour être heureux, nous avons besoin de nous reposer en lui : « Irreqiiietum est cor nostrnm, donec requiescat in te ». Essayez de détourner l'aiguille aimantée du point invariable qui l'attire, vous la verrez osciller, s'agiter, tremblante, jusqu'à ce qu'elle ait repris sa direction naturelle. Ainsi en est-il du cœur humain : de même

qu'en convergeant vers son centre, en remplissant sa fin, en restant dans Tordre, il trouve la tranquillité, la paix, le bonheur, de même, par une corrélation nécessaire, en s'écartant de celui qui est son principe et sa fin, en s'éloignant de Dieu par le péché, il ne recueille qu'inquiétude, malaise, angoisse. Avec le sentiment douloureux de ce qu'il a perdu, il aspire, et c'est pour lui un indicible tourment, vers un idéal qu'il poursuit toujours sans l'atteindre jamais ; il s'est creusé dans les profondeurs les plus intimes de son être un vide immense, que le monde tout entier ne saurait lui-même parvenir à combler. Ah ! je les ai vus de près, ces hommes qui travaillent en dehors de Dieu à remplir le vide de leur cœur, je les ai vus faire appel à toutes les créatures et jeter, pour ainsi parler, dans ses profondeurs plaisirs, richesses, honneurs, dignités, sceptres, couronnes : ils ne faisaient qu'élargir ce vide. Je prêtais l'oreille et j'entendais, suivant le mot du Prophète, retentir incessamment dans les abîmes de leur cœur: « Encore, encore !» : « Dédit abyssus vocem suant ». Je m'approchais, je regardais, et je les voyais, ces abîmes, suivant l'étonnante image des saints Livres, étendre leurs grands bras pour essayer de saisir d'autres plaisirs, d'autres biens, d'autres honneurs: « Altitudo manus suas levavit ». A ces jouissances, à ces richesses, à ces dignités ils demandaient la paix, et ils ne recevaient pour réponse que mécompte et déception ; chaque plaisir, en s'enfuyant, leur renvoyait un trait qui les déchirait et les laissait sanglants et désespérés : « Dixerunt pax, pax, et non erat pax ».

Nous vivons dans un siècle où l'on travaille de toutes les manières à procurer au cœur humain Tapai-

sèment de toutes ses aspirations, en lui offrant des jouissances et encore des jouissances; et cependant, M. F., l'homme, dans sa partie noble et supérieure, n'a jamais été peut-être plus inquiet, plus tourmenté: « Viam pacis non cognoveriint ». S'il y a bien être matériel, s'il y a plénitude dans la région des sens, il y a au fond des âmes un vide affreux, une agitation inouïe, une inquiétude, un ennui inexorable : « Contritio et infelicitas in viis eortini ». Et à cela quoi d'étonnant ? Est-ce qu'elles n'ont pas oublié pour la plupart, ces âmes, leur céleste origine ? Elles sont sorties de leur sphère native, elles ont brisé tout rapport avec Dieu, elles ont fait divorce avec sa sainte Religion, elles ne sont plus dans l'ordre ; partant, pour elles plus de repos, plus de paix, plus de vrai bonheur.

Il n'y a que le Christianisme bien compris et bien pratiqué qui, en mettant l'homme à sa place, en le constituant dans ses vrais rapports avec Dieu, puisse établir en son cœur le règne de la paix. L'Homme- Dieu, qui l'a fondée, cette Religion divine, est appelé par le Prophète le « Prince de la paix », son Évangile est l'Évangile de la paix, son Église est la Cité de la paix, ses sacrements sont des sources de paix, et, avant d'arriverau Ciel, qui est le séjour de l'inaltérable paix, toutes les âmes en état de justice ont part à la douce promesse que le divin Maître faisait à ses Apôtres avant de les quitter: « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ».

Or, M. F., quelle est cette justice, condition indispensable de la paix, ou, pour parler le langage de l'Écriture, quelle est cette justice dont la paix est l'œuvre : « Erit optes justitiœ pax » ? Ce n'est point

seulement, comme bien vous le pensez, cette vertu qui nous porte à rendre à chacun ce qui lui est dû ; ce n'est point seulement la vertu de l'honnête homme. La justice dont parlent ici les saintes Lettres, c'est celle qui comprend, avec l'apôtre saint Jacques, que celui qui observe la loi et la blesse dans un seul précepte, ruine par là même tout l'effet de sa fidélité ; c'est le véritable amour de Dieu et l'observation de tous les préceptes, c'est la pureté évangélique qui se tient éloignée sinon de toute faiblesse (il ne faut pas demander à la terre le privilège du Ciel, l'impeccabilité), au moins de tout péché délibéré, comme d'une désobéissance envers le divin Maître, comme d'un écart de sa voie, comme d'un désordre. C'est l'état de grâce, cet état à jamais digne d'envie, qui attire Dieu et le fait habiter en nous, suivant la parole du Sauveur : « Si quelqu'un m'aime et garde ma parole, mon Père l'aimera aussi, et nous viendrons en lui et nous y établirons notre demeure ».

Essayerai -je, après cela, M. F., de vous dépeindre la surabondance de délices qu'ont éprouvées les saints dans le service de Dieu et « le fleuve de paix » dont leur âme, suivant l'oracle d'Isaïe, était comme inondée? Vous montrerai-je le Seigneur prenant possession de leur être, et y établissant le plus bel ordre, la plus complète harmonie, remplissant leur intelligence de divines clartés, leur cœur de saintes jouissances, et mettant, dans toutes leurs facultés et toutes leurs impressions, un si parfait équilibre qu'ils les dominaient toutes et étaient au milieu d'elles comme autant de rois qui commandent à des sujets dociles ? Vous représenterai-je enfin la justice et la

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paix, ces deux «intimes amies », comme les appelle Bossuet après saint Augustin, se tenant en leur cœur si étroitement embrassées que nulle force ne semblait capable de les désunir? Oh! j'aime mieux, M. F., faire appel à votre expérience personnelle : descendez en vous-mêmes, consentez, pour un instant, à parcourir d'un regard le temps déjà écoulé de votre vie; n'est-il pas vrai que vous pouvez y compter des heures, des jours où vous sentiez dans votre âme quelque chose de suave et de calme, qui était comme le contre-coup de la grâce et de la vertu sur toutes les facultés de votre être, et y produisait tout à la fois une satisfaction qui était un principe de bonheur. Durant ces jours, votre cœur était, suivant l'expression des Lettres sacrées, dans un « festin perpétuel » : « Secura mens juge convivium », vos traits s'illuminaient de la plus douce sérénité : c'était la paix qui coulait à flots dans votre âme, cette paix abondante promise à ceux qui aiment la loi divine : « Pax multa diligentibus legem taam Domine », cette paix divine qui, répandue par le Saint-Esprit dans le cœur, « dépasse tout sens humain ».

Ah ! M. F., vous aviez la paix alors, parce que vous étiez dans l'ordre, vous étiez à votre place : « Loctis tuus, Deus tuus ». Vous aviez la paix, parce que vous étiez fidèles à votre conscience, et vous gardiez la loi divine dans toutes ses prescriptions. En vain le monde, « tout entier plongé dans le mal », cherchait à vous eno-loutir dans les flots envahissants de ses scandales : par votre vigilance et votre union avec Dieu, vous échappiez à ce lamentable déluge, comme autrefois Noé sur un bois fragile. En vain Satan et tous ses suppôts, comme autant de bêtes

fauves, menaçaient de vous dévorer : vous restiez sains et saufs, comme Daniel dans la fosse aux lions. En vain la convoitise mauvaise aurait-elle allumé en vous un ardent brasier : vous n'auriez pas plus senti l'atteinte de la flamme que les trois enfants de la fournaise. Grâce à votre courage, vous étiez entièrement purs de tout méfait, de tout désordre, 'de toute désobéissance envers votre Dieu; et alors, non content de vous envoyer son prophète, comme autrefois à l'homme vertueux, pour vous porter de sa part ses félicitations : « Dicite justo quoniam bene », le Seigneur, pour vous récompenser, venait lui-même .applaudir à votre fidélité ; sa voix approbatrice et bienveillante résonnait au dedans de vous comme une mélodie de fête, toutes les créatures vous souriaient comme pour mêler leurs félicitations aux applaudissements du maître intérieur. Oh! M. F., n'est-ce pas que vous étiez heureux alors ? Toutes vos facultés étaient dans un apaisement délicieux, vous aviez la paix. Je n'ose pas dire que cette paix, que cette joie calme fût la félicité parfaite, je sais qu'on ne la trouve pas sur les rivages de ce bas monde, elle n'est réservée qu'aux siècles de l'éternité ; mais, si les joies d'en-haut ont ici-bas dans Târne leur avant-goût, si l'éternelle béatitude a, comme les temples, un portique, si ce bien souverain peut avoir en nous son signe précurseur, ah ! sans nul doute, la paix," la paix du juste, la paix du cœur chrétien, la paix de l'âme innocente est ce reflet, ce signe, ce portique, qui n'est pas Dieu encore possédé sans ombres ni nuage dans son éternel sanctuaire, mais qui en donne à l'âme, sur cette terre d'exil, la suave anticipation, le religieux pressentiment": « Erit opus justitice pax ».

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Mais, hélas! pourquoi cet état ne nous a-t-il pas duré ? Le péché est venu détruire ce repos et chasser ce bonheur; en nous séparant de Dieu, auteur et source de notre paix, nous nous sommes inclinés vers le mal, nous avons subi l'empire des passions, nous nous sommes faits leurs tristes esclaves, et le trouble et l'agitation se sont emparés de notre âme, et nous avons perdu la paix, et, au lieu d'entendre sur notre conduite cette douce parole d'un Dieu rémunérateur : C'est bien, nous avons entendu le sombre et amer reproche de sa justice courroucée. Sans parler, M. F., des illusions et des déboires, des mécomptes et des chagrins qu'entraîne après lui le péché, n'est-ce pas assez du remords, cet ennui, ce dégoût, cette fatigue de nous-même qui nous saisit, une fois le mal commis, pour nous agiter, nous bouleverser et nous rendre malheureux ? Que de fois peut-être avons-nous essayé, mais en vain, de nous soustraire aux poursuites de cet infatigable censeur ! Que de fois avons-nous cherché, mais en vain, de nous dérober aux atteintes de ce glaive de feu que notre conscience, ange invisible, mais pourtant réel des vengeances célestes, agitait de la part de Dieu au seuil de notre âme coupable ! Nous avions beau, nous aussi, crier alors : La paix, la paix ! il n'y avait pas de paix. C'est une loi de la divine justice, dit saint Augustin, que le désordre du cœur en soit le châtiment : «Utsuasibipœna sit animas iaordinatas».

Mais cette paix, j'aime à le penser, M. F., vous l'avez retrouvée, en vous réconciliant avec Dieu dans les solennités pascales. Pourtant, s'il y avait encore ici quelqu'un qui fût dans l'état malheureux du péché,

descendant la pente rapide du plaisir, ou rivé aux chaînes de fer de ses passions, oh ! qu'il prête l'oreille à ces accents sortis du cœur ému d'un de nos plus grands génies chrétiens: « Amis, où est Dieu, là est la paix. Il est au fond de votre cœur,

mais votre cœur s'est éloigné de lui Rentrez en

vous-mêmes, en chassant le péché de votre âme et vous y trouverez celui qui est une suavité supérieure

à toutes les suavités Où courez-vous à travers ces

lieux âpres et désolés? pourquoi passer et repasser sans cesse dans ces voies rudes et laborieuses ? Le repos n'est pas où vous le cherchez : vous cherchez la vie heureuse, elle n'est pas là. Comment la vie heureuse serait-elle là où il n'existe pas même de vie? » Celui qui parle ainsi s'abusa comme vous, comme vous il parcourut les sombres voies du péché et mangea le pain amer des passions. Mais, las d'errer tristement loin de son centre, loin de Dieu, il revint à lui et trouva la paix: imitez son exemple, et vous recueillerez le même fruit. Ainsi soit-il !

PRÔNE SUR l'espérance chrétienne

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