‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 3 sur 17 · SUR LA MORTIFICATION POUR LE DIMANCHE DE LA SEPTUAGÉSIME · texte numérisé non relu

SUR LA MORTIFICATION POUR LE DIMANCHE DE LA SEPTUAGÉSIME

(24 janvier 1864)

Le temps de la Septuagésime, où nous entrons, M. F., a été établi par l'Eglise pour préparer les âmes de ses enfants à la laborieuse carrière de la pénitence qui doit prochainement s'ouvrir. C'est pour nous conduire, comme par degrés, aux salutaires expiations du Carême, que toutes les instructions qu'elle nous donne en ces jours dans sa liturgie tendent à nous faire sonder la profondeur des plaies que le péché a faites à notre âme et à faire naître en nous des sentiments de crainte et de componction. C'est dans le même but qu'elle revêt, à ses offices, des ornements d'une couleur sombre, supprime les chants joyeux et triomphants et y substitue des chants lugubres avec des prières appropriées au besoin des âmes pénitentes. « Admirable institution, dit saint Basile! De même que les athlètes s'exercent au combat, de même les Chrétiens sont invités à s'initier progressivement par la mortification aux rudes combats qu'ils doivent livrer à leur chair par

le jeûne et l'abstinence ». Nous croyons donc, M. F., entrer dans l'esprit de l'Eglise, en venant aujourd'hui vous exposer brièvement les enseignements du Christianisme sur la mortification. Quelques personnes trouveront peut-être que c'est mal choisir son temps que de venir parler de mortification en ce moment de l'année qui est, par dessus tous les autres, le moment des fêtes, des plaisirs profanes, des divertissements, des réjouissances mondaines, en un mot, des mille industries de la sensualité : qu'elles nous permettent de leur dire que, même à leur point de vue, en prêchant à contre-temps, nous ne faisons que remplir le devoir que nous a tracé l'apôtre saint Paul : « Insta opportune, importune ».

Qu'est-ce donc, M. F., que la mortification ? Comme la définit cet admirable livre élémentaire qui nous a été mis dans les mains dès notre tendre enfance, la mortification est une vertu par laquelle le corps est conservé dans un parfait assujettissement à l'esprit. On pourrait dire que cette seule définition en montre tout à la fois la nécessité et les avantages. « Dieu, dit la Sainte-Ecriture, a fait l'homme droit»; au commencement tout en lui était dans l'ordre : la chair était soumise à l'esprit et l'esprit à Dieu. Créé dans la justice et la grâce originelles, Adam, au jardin des délices, n'avait pas besoin de mortification. Il trouvait la paix dans ses facultés intérieures; ses sens dociles servaient à ses désirs, sans compromettre sa sainteté ; il exerçait son empire sur toutes les choses extérieures. Mais le péché est venu renverser ce bel ordre : en rendant l'âme désobéissante à Dieu, il lui a fait perdre cet empire qu'elle exerçait sur son

corps, et, à partir de ce moment, il s'est établi dans les régions inférieures de son être un foyer d'insurrection permanente et de révoltes sans fin qui tendent à asservir l'âme, c'est-à-dire à rendre esclave la reine qui devait commander ; c'est ce que nous nommons la concupiscence.

Par la miséricordieuse rédemption de Jésus-Christ, son maître, le chrétien a obtenu la grâce de réparer en lui les désordres de sa chute originelle et de reconquérir une partie de son autorité première ; mais c'est à la condition d'un austère labeur, d'une lutte généreuse et de persévérants efforts ! Eh bien ! M. F., c'est ce travail, c'est cette lutte contre les mauvais penchants, contre les instincts dégradés, que nous appelons, dans le langage chrétien, la mortification. Ainsi, M. F., pour emprunter une belle parole de saint Bonaventure, la mortification « remet simplement les choses à leur place »; elle redonne à l'âme sa prééminence sur le corps et lui restitue la dignité du commandement : « Corporis et spiritus reordinationem ». Son but, son rôle divin, suivant l'enseignement de l'Église, c'est de réintégrer l'homme dans sa grandeur primitive. L'homme n'est pas, en effet, M. F., cette frêle enveloppe, ce fragile manteau de chair qui apparaît aux regards ; c'est l'hôte mystérieux qui se cache au fond de ce sanctuaire matériel ; l'homme, ce n'est pas le corps, c'est l'âme. Aussi, M. F., quand l'âme est reine et la matière esclave, alors, suivant le beau mot des Livres sacrés, nous ne sommes que «légèrement inférieurs aux anges»; tandis qu'au contraire, si cet ordre est renversé, si l'âme consent à abdiquer et à remettre son sceptre entre les mains du corps, nous subissons une lamentable déchéance,

nous perdons notre dignité et notre grandeur, et, suivant l'énergie d'une autre parole des Saintes Lettres, nous nous abaissons « au niveau des bêtes de somme ». C'est pour échapper à cette honteuse dégradation qu'il faut nous armer d'un glaive, et, nous considérant comme les soldats de Dieu, travailler à vaincre cet ennemi domestique qui est en nous et avec lequel nous sommes nés : « Vince hostem cum quo natus es » .

Double est l'arène, M. F., où nous devons descendre, double est le champ de bataille où nous devons livrer la lutte. En d'autres termes, la mortification s'exerce dans une double sphère : elle est intérieure ou extérieure, elle règle les désirs de l'âme ou l'usage des sens.

La mortification intérieure, la mortification du cœur ou de la volonté, s'applique spécialement à retrancher tous les désirs criminels, toutes les passions qui sont la cause de nos fautes. Elle pénètre dans les replis les plus intimes de l'âme pour en arracher lambeau par lambeau, pour y faire mourir cet Adam terrestre et primitif que l'Apôtre appelle « le vieil homme ». Il a bien été crucifié avec le Sauveur au Calvaire : « Vêtus homo noster simul cruxifixus est»; mais il n'est pas mort complètement dans cette grande immolation: il vit encore en nous avec le poids d'iniquités qui l'entoure et l'appesantit ; il vit pour être détruit et détruit chaque jour par la mortification intérieure que nous pourrions appeler, en d'autres termes, la répression des passions. On peut bien dire qu'elle est vraiment le point capital de la mortification. Mais ce serait s'aveugler étrangement, ce serait s'épuiser en efforts stériles et

impuissants que de vouloir réprimer les appétits mauvais de l'âme, sans réprimer les sens, que de vouloir mourir à soi sans mourir à la chair, puisque « le corps, dit saint Thomas d'Aquin, a sa part dans toute passion ». C'est pour cela, M. F., qu'à la mortification des passions il faut joindre nécessairement la mortification des sens, et, à l'exemple du grand Apôtre, « châtier son corps et le réduire en servitude » .

C'est cette double mortification : l'immolation du cœur ou de la volonté, le crucifiement de la chair, qui forme la base essentielle et fondamentale de la vie chrétienne. Vous le savez, en effet, M. F., le Christianisme, ainsi que nous l'apprennent les saints Docteurs, n'est pas autre chose que la vie de Jésus- Christ reproduite dans ses disciples. Le chrétien, suivant une belle expression toujours répétée, jamais .assez méditée, « le chrétien est un autre Jésus-Christ, christianus alter Christus ». Or, M. F., feuilletons les pages du saint Evangile et voyons ce qu'est Jésus- Christ. Jésus-Christ, nous le voyons naître à Bethléem, et Bethléem nous rappelle l'étable, la paille de la crèche sur laquelle furent étendus ses membres délicats, le froid, les privations, le dénuement. Jésus- Christ, nous le voyons vivre trente ans à Nazareth, et Nazareth nous remet en mémoire l'humble atelier, le travail, les sueurs du front, les fatigues et les veilles. Jésus-Christ, nous le voyons se rendre au désert au début de sa carrière apostolique, et le désert nous rappelle son jeûne de quarante jours et la faim qu'il éprouve. Jésus-Christ, nous le voyons mourir après la passion la plus douloureuse, et la Passion nous remet devant les yeux la tristesse accablante

de Gethsémani, les humiliations du Prétoire, le couronnement d'épines et les coups sanglants de la flagellation, le crucifiement du Calvaire. Voilà Jésus- Christ : c'est, au début de son existence mortelle,, une crèche pour berceau et, à sa mort, une croix douloureuse pour lit ; et, entre le berceau de Bethléem et la couche sanglante du Calvaire, c'est une vie entière de souffrances et de mortifications.

Certes, M. F., de tels exemples parlent assez hautr et il semble vraiment qu'après cela toute preuve est surabondante, tout prétexte demeure superflu. Écoutez cependant, M. F., voici l'oracle tombé des lèvres divines du Maître : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même , qu'il porte sa croix et qu'il me suive ». Écoutez encore: «Celui qui ne prend pas sa croix pour me suivre n'est pas digne de moi ». Écoutez encore : «Si quelqu'un ne porte pas le fardeau de sa croix à ma suite, il ne peut être mon disciple ». Il faut bien en convenir, M. F., de telles paroles s'imposent à tout esprit impartial dans leur lumineuse clarté, comme la lumière du soleil s'impose à nos regards, et il ne faut rien moins que l'aveugle obstination du parti-pris pour en méconnaître le sens et la portée. Pour qui veut suivre Jésus-Christ, pour qui veut être digne de Jésus- Christ, pour qui veut être disciple de Jésus-Christ, la route est tracée, la voie est ouverte, c'est la voie de l'abnégation de soi-même, c'est la voie du crucifiement ; en d'autres termes, c'est la voie de l'immolation des passions et de la mortification des sens.

Est-il étonnant, après cela, M. F., de voir un saint Paul animé du même esprit que son divin Maître et ardent à suivre la même route, promenant partout

le spectacle de la mortification de Jésus-Christ ? Et, remarquez-le bien, vous dirai-je avec Bossuet, « ce n'est point sur des marbres inanimés et sur des métaux insensibles qu'il en porte l'image, il en est en quelque sorte revêtu, comme d'une tunique sanglante : « Mortificationem Jesn in corpore nostro cir- » cumferentes ». Est-il étonnant d'entendre ce grand Apôtre, paraphrasant éloquemment dans ses Épîtres la parole du Maître, crier à tous: « Mortifiez vos membres ; ceux qui appartiennent à Jésus-Christ ont mortifié leur chair avec leurs vices et leurs concupiscences » ?

La doctrine du Maître a germé dans le monde, M. F.: à chaque siècle qui s'est écoulé depuis le berceau du Christianisme, le Sauveur a demandé aux générations des hommes courageux pour s'enrôler à sa suite sous l'étendard de la mortification, et, à chaque siècle, les générations ont fourni des légions d'âmes généreuses qui aimaient, par la mortification, à reproduire dans leur corps la passion du Sauveur et à compléter, à « suppléer ce qui lui manque », suivant le mot de l'Apôtre. Pourquoi faut-il, M. F., que cette doctrine soit si peu comprise de nos jours? Sans parler de ces hommes idolâtres par système de leur nature déchue et de toute jouissance sensuelle, que l'apôtre saint Paul appelait en pleurant les « ennemis de la Croix de Jésus-Christ », combien d'âmes qui ont la prétention d'être chrétiennes et chez lesquelles l'esprit de l'Évangile, l'esprit de mortification semble entièrement évanoui ! Combien d'âmes qui non seulement ont abandonné la pratique de cette indispensable vertu, mais qui semblent même en avoir perdu la vraie notion, le véritable sens !

Combien d'âmes pour lesquelles le nom seul de mortification est mal sonnant et auxquelles il semble faire peur, toutes les fois qu'il est prononcé dans la chaire de vérité ! Combien de familles où le nom de Jésus-Christ peut bien encore se trouver, mais où sa vie mortifiée, sa doctrine d'immolation ne se rencontrent plus ! Et, pour emprunter le riche langage d'un grand Évêque, « combien de maisons où le crucifix d'or ou d'ivoire conserve une place d'honneur dans l'oratoire, mais où la croix vivante a cessé d'être imprimée sur la chair et dans les cœurs! » Ce ne sont que raisonnements spécieux, vains subterfuges, prétextes illusoires pour échapper à la grande loi de la mortification et à la discipline pénitentielle de l'Église, si adoucie cependant par une maternelle indulgence. Tout ce qui peut flatter les goûts sensuels, contenir des éléments de jouissance, cadrer avec la soif du plaisir, semble devenir l'objet du calcul et la pensée dominante d'un grand nombre d'âmes. Ne leur parlez pas de délaisser totalement Jésus-Christ pour goûter sans réserve les folles joies du monde, telle n'est pas leur intention ; mais elles entreprennent de concilier ce qu'il y a de plus incompatible : ainsi, qu'il nous soit permis de le dire, non point à titre d'invective et de récrimination amère, mais avec l'accent d'un cœur ému et pénétré de tristesse, on les voit, convives à la fois de la table des anges et de celle des démons, suivant le mot des Lettres sacrées, paraître, le matin, dans le temple, décemment vêtues pour y assister au spectacle de Jésus-Christ immolé sur l'autel, et, le soir, se produire dans un temple licencieux, pour y assister au spectacle des passions couronnées, ou dans les fêtes mondaines

pour y enivrer leurs sens de toutes les fièvres et de toutes les voluptés, parées avec non moins d'immodestie qu'aux jours les plus dissolus du paganisme. Dans une autre sphère, M. F., parmi les personnes qui font profession de piété, combien n'y en a-t-il pas d'accoutumées à se rechercher en tout, et qui, n'ayant dans leurs veines qu'un sang chrétien très appauvri, semblent ne pas savoir imposer à leurs sens une privation, combattre les désirs et les desseins de la nature, et obéissent avec une incroyable facilité aux moindres impressions de leur volonté propre ! Aussi nous avons beau parler à ces âmes de mortification, notre langage paraît pour elles une lettre morte, ou, si elles le comprennent, aussitôt elles se récrient et répondent même quelquefois que cette austère vertu a pu être de mise à d'autres époques parmi les chrétiens, mais que les temps sont bien changés et que, de nos jours, il faut en laisser la pratique à ces pieux asiles où les âmes innocentes expient pour les coupables.

Pour nous, M. F., gardons-nous de nous mettre en contradiction si flagrante avec les exemples et enseignements de notre Sauveur. Qui que nous soyons, mettons-nous sincèrement à la pratique de la mortification. Dans ce but, commençons par être fidèles aux sages prescriptions de l'Eglise, notre mère, et à tout ce qu'elle ordonne à ses enfants, comme moyen de mortification extérieure. Puis retranchons avec une sainte générosité tous les plaisirs défendus, tout ce qui peut nous entraîner d'une manière certaine au péché ; souvent même retranchons, avec la modération de la sagesse, les plaisirs permis, nous rappe-

lant cette parole du grand Évêque d'Hippone que vérifie tous les jours l'expérience du cœur : « Celui qui s'accorde tout ce qui est permis est bien près de ce qui est défendu». Quand on veut marcher toujours sur la ligne qui sépare du précipice, sous le spécieux prétexte qu'on touche encore à la terre ferme, il faudrait un miracle pour ne pas quelquefois faire un faux pas et tomber dans l'abîme, à l'exemple de ces infortunés qui s'engagent témérairement sur les terrains élevés perpendiculairement le long de nos rivages et qui, avançant de plus en plus vers le bord, en disant que le sol est solide sous leurs pieds, tombent avec lui d'une chute qui les brise et qui les met en pièces.

En dehors des prescriptions de l'Eglise, nous avons les mortifications intérieures et extérieures qui se trouvent dans chaque position, et que la divine Providence a attachées comme moyen de salut à chaque état et quelquefois à chaque tempérament. La douleur, les épreuves, les tribulations sont comme le patrimoine nécessaire et la propriété inaliénable de la nature déchue : tous, sans exception, nous avons une croix à porter et un chemin douloureux ouvert devant nous. Acceptons la douleur, quelle qu'elle soit, avec une patience vraiment chrétienne ; suivant le mot d'un pieux auteur, « portons notre croix, si nous ne voulons pas être écrasés par elle ». Nous y trouverons la source du vrai bonheur ; nous apprendrons, par une douce expérience, que les vraies joies sont réservées aux cœurs généreux qui, prenant la croix, l'appliquent sur tous leurs membres et marchent à la suite de Jésus- Christ. Ainsi soit-il !

INSTRUCTION SUR l'oraison dominicale (i)

(Mois de Marie, 8 mai 1864)

Depuis le commencement de ce beau mois consacré à Marie, chaque soir que vous êtes venus dans cette enceinte, aux pieds de cet autel, rendre vos hommages à la reine des Cieux, vous avez entendu, avec non moins d'édification que de bonheur, une instruction précieuse et profitable sur un de nos devoirs chrétiens les plus essentiels, sur la prière. Maintenant que vous connaissez à fond la nécessité, la puissance, les qualités de la prière, ne serait-il pas bon de consacrer, pendant plusieurs jours, quelques instants à approfondir, à méditer ensemble la prière admirable entre toutes, la prière par excellence, celle qui est la plus agréable à Dieu et qui obtient le plus de grâces, cette prière sublime qu'un Docteur appelle l'« abrégé de toute la morale évangélique », et dont toutes les paroles sont comme autant de sacrements, de sources de grâce : « Quoi voces, tôt sacramentel » ? Vous l'avez nommée, M. F., cette prière, c'est l'Oraison Dominicale. Vous dire

(1) Cette instruction n'a pas été donnée (N. de l'Édita.

quelques mots bien simples sur son excellence considérée dans son ensemble, tel est notre but.

Que l'Oraison Dominicale tienne le premier rang entre toutes les prières, qu'elle soit de toutes la plus excellente, c'est ce qu'il est facile de démontrer en la considérant dans son auteur, dans son efficacité, dans sa forme et dans son fond.

Son auteur, vous le savez, M. F., le nom même de cette prière le révèle, c'est le Seigneur Jésus, notre divin Maître, notre adorable Sauveur. Un jour que Notre-Seigneur, lisons-nous au saint Évangile, se trouvait en oraison, après qu'il eut cessé de prier, un de ses disciples s'approcha de lui et lui dit: « Seigneur, apprenez-nous à prier, ainsi que Jean l'a appris à ses disciples»; et le Sauveur lui répondit : «Voici comme vous prierez; vous direz: Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive», et le reste de cette belle prière que vous savez...

Ce n'est donc pas un saint ni un prophète, ce n'est pas un ange ni un archange qui a composé cette prière, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Verbe incréé, le Fils de Dieu, celui qui renferme en luimême tous les trésors de la science et de la sagesse. M. F., si quelque grand roi de ce monde daignait vous admettre en sa présence, et vous autoriser, en cette audience de faveur, à lui demander tout ce que vous voudriez ; et si, parce que vous êtes comme un enfant qui ne sait pas s'exprimer, son propre fils venait vous dire avec bonté : Ami, je sais que mon père, plein de bienveillance pour vous, vous autorise à paraître devant lui et à solliciter de lui tous les

biens que vous désirez; me voici pour vous indiquer les choses que vous devez demander avant tout, comme les plus utiles et les plus nécessaires, et même pour vous suggérer les paroles dont vous devrez vous servir, afin de n'être pas refusé, car je connais parfaitement mon Père, je sais le chemin de son cœur, je sais comment et par quelles expressions on peut le toucher et tout obtenir de sa libéralité ; — M. F., avec quelle attention et quel respect, en pareille circonstance, vous écouteriez ce bon prince! Avec quelle scrupuleuse fidélité vous enregistreriez dans votre mémoire et les biens qu'il faudrait solliciter et les termes mêmes qui vous auraient été suggérés comme plus persuasifs et plus aptes à obtenir l'objet de vos demandes! Eh bien! M. F., ce n'est pas un roi de la terre, un puissant du monde, c'est le Dieu même du Ciel qui vous donne audience et qui est prêt à vous recevoir en sa présence pour lui exposer tous vos besoins ; et, parce que, au sein des misères de votre nature déchue, vous êtes sans discernement pour les choses de Dieu, parce que vous ne savez ni ce que vous devez demander, ni la manière de demander, le Fils de Dieu lui-même vous a appris ce que vous deviez désirer avant tout, il vous a tracé la formule de la prière, il a daigné luimême vous dicter les termes de la requête que vous devez présenter à Dieu son Père pour assurer le succès de votre démarche. Et cette prière admirable que vous a enseignée le Fils de Dieu, la voici : « Notre Père qui êtes aux Cieux...»

Pensez-vous maintenant, M. F , qu'il puisse y avoir une prière plus persuasive, plus efficace, plus éloquente auprès de Dieu que l'Oraison Dominicale?

Quelle prière pourrions-nous adresser à Dieu, qui lui plaise davantage que celle que nous tenons de son Fils bien-aimé ? Toutes les fois que nous la prononçons, n'est-ce pas Jésus lui-même que le Père éternel entend parler par notre bouche ? N'est-ce pas principalement alors que se réalise à la lettre, et dans toute sa perfection, cette belle parole d'un saint Docteur qu'on vous commentait si bien ces jours derniers : « Christus orat in nobis » ? Oh ! oui, c'est bien Jésus alors qui prie en nous et avec nous : ce sont bien ses propres paroles que nous articulons ; c'est bien de sa propre supplique que nous sommes les organes ; c'est bien la propre plaidoirie de celui que saint Jean nous représente comme notre avocat près de son Père que nous prononçons. C'est sa propre prière que nous faisons monter au trône de Dieu comme le plus pur accent : « Christus orat in nobis». Aussi, M. F. , est-il vrai de dire avec saint Cyprien : « Si Jésus-Christ nous assure que le Père céleste nous accordera tout ce que nous demanderons en son nom, combien plus efficacement, plus abondamment nous l'obtiendrons en priant avec ses propres paroles : « Quanto efficacius impetramus , si ipsins oratione petamus». «Notre prière alors, dit Tertullien, par un privilège spécial, monte au Ciel avec une extrême rapidité ; suo animata privilegio ascendit ad cœlum, commendans Patri quœ Filius docuit ».

Comme elle a droit à notre respect, comme elle doit nous être chère, M. F., cette prière que nous a apprise Notre-Seigneur et qui est si puissante sur le cœur de Dieu ! Mais ce ne sont pas là les seuls titres qui en font la prière par excellence ; ce qui la

rend encore admirable, c'est qu'elle est un magnifique résumé, un sublime précis de ce que nous pouvons demander à Dieu. On a dit avec raison qu'elle est pour nos désirs ce que le Décalogue est pour nos œuvres et le Symbole pour nos croyances. Le Décalogue est l'abrégé de ce que nous devons faire, le Symbole l'abrégé de ce que nous devons croire, et l'Oraison Dominicale l'abrégé de ce que nous devons demander à Dieu, pour le temps et pour l'éternité, pour le corps et pour l'âme, pour nous-mêmes et pour les autres. Mais, en même temps qu'elle est complète dans son tout, elle est aussi sagement coordonnée, admirablement logique dans son plan. «Ellerègle, suivant laparole de saint Thomas d'Aquin, les désirs de notre cœur, en nous apprenant à exprimer d'abord les plus nobles et les plus nécessaires, et ensuite ceux qui le sont moins ». Jetons ensemble, M. F., un rapide coup-d'œil sur la merveilleuse économie de cette prière, et, avant qu'elle vous soit exposée avec détails dans chacune de ses parties, laissez- moi vous en offrir, en quelque sorte, un aperçu synoptique.

Elle s'ouvre, elle débute par une touchante préface, dans laquelle , oubliant, en quelque sorte, tous les titres les plus capables de nous révéler la grandeur et la majesté de Dieu, nous nous adressons au Seigneur, en lui donnant le plus doux, le plus attendrissant des noms, celui qui nous rappelle le mieux son immense bonté, son infinie tendresse : « Notre Père qui êtes aux Cieux ». C'est après ce prélude si touchant que les chrétiens, enfants de Dieu, mais enfants bien nés, lui demandent que son saint nom soit connu, adoré et glorifié par tous les hommes. A ce désir de la

gloire de Dieu, à cet acte d'amour pur envers leur Père, vient se joindre la demande de trois sortes de biens : le premier, c'est le Ciel, cet éternel royaume qu'il nous a promis ; le second, c'est la vertu et l'accomplissement de sa sainte volonté ; le troisième, c'est le pain nécessaire à la vie de l'âme et du corps. Mais, comme il y a des obstacles dans le chemin qui conduit au Ciel, dans l'Oraison Dominicale on demande la préservation de ces obstacles. Le plus grand, c'est le péché, puis c'est la tentation, qui y conduit. Enfin il y a d'autres maux, inférieurs dans la vie : ce sont les maux temporels, suite du péché, qui rendent accablant le fardeau de l'existence :

« Libéra nos a nialo »

Comprenez-vous maintenant, M. F., la belle parole de saint Augustin nous assurant que « l'Oraison Dominicale est la requête que le Seigneur, le céleste jurisconsulte, a donnée lui-même aux fidèles pour obtenir l'accomplissement de tous leurs désirs » ...? Quand nous lirions tous les livres, que nous consulterions tous les Docteurs de l'Église, tous les maîtres de la vie spirituelle, ils ne sauraient nous apprendre une prière plus excellente que l'Oraison Dominicale. Tout, dans sa forme même, concourt à nous la faire apprécier. Elle est claire : les esprits les plus vulgaires, les intelligences les plus bornées peuvent la comprendre, aussi bien le petit enfant, dont la raison commence à s'éveiller, que le vieillard, dont les }Teux se ferment à la lumière du jour, aussi bien l'humble et obscur villageois que l'habitant de la cité, aussi bien l'ignorant que le savant. Elle est courte : il n'est personne, eût-il la mémoire la plus infidèle et la plus ingrate, qui ne puisse l'apprendre avec facilité, la

retenir fidèlement et la réciter souvent. Oh ! oui, l'Oraison Dominicale, c'est bien la prière populaire entre toutes, prière bien digne du Dieu qui est venu, sans faire exception de personne, sauver tous les hommes ; prière parfaitement en harmonie avec le Christianisme, cette auguste Religion qui doit être prêchée aux libres et aux esclaves, aux peuples civilisés comme aux nations barbares et sauvages...

Vous comprenez donc, M. F., parfaitement l'estime que fait de cette prière la sainte Église notre Mère. Au saint sacrifice de la Messe, vous le savez, après le silence de l'adoration, une voix sort du fond du sanctuaire, avertissant de prier : « Or émus », avertissant d'adresser au Seigneur cette prière que le Fils de Dieu lui-même a enseignée : « Divina institutione formati*. Tous les offices, l'Eglise les fait précéder et suivre de cette même prière, que nous pouvons considérer comme la formule d'hommage des enfants à leur Père, chaque fois qu'ils paraissent en sa présence. Cette prière, les saints conciles enjoignent à tout chrétien de la savoir par cœur, afin de la réciter fréquemment.

Que cette divine prière soit donc toujours sur nos lèvres: avec elle, demandons et nous recevrons; avec elle, cherchons et nous trouverons ; avec elle, frappons et l'on nous ouvrira. Avec elle et par elle, louons, bénissons Dieu, rendons-lui grâce, demandons-lui pardon, et nous lui paierons un tribut de gloire, et nous nous procurerons la paix à nous-mêmes. L'Esprit- Saint dit quelque part : « La malédiction est sur la tête de celui qui fait l'œuvre de Dieu avec négligence ». Prenons donc bien garde de jamais réciter

la prière du Seigneur avec froideur, par habitude, par manière d'acquit, avec précipitation, du bout des lèvres et sans piété ; appliquons-nous au contraire, à la répéter avec de grands sentiments de confiance et de dévotion : d'esprit et de cœur, disons, avec un accent qui pénètre les cieux : « Pater noster qui es in cœlis » .

CONTINUATION DU MÊME SUJET (Mois de Marie, 9 mai 1864)

L'Oraison Dominicale, ainsi qu'on vous l'exposait hier, et comme son nom même l'indique, nous a été enseignée par Notre-Seigneur Jésus-Christ. C'est une formule de prière que le Fils de Dieu lui-même, Celui qui renferme tous les trésors de la science et de la sagesse, nous a tracée, c'est une requête dont il a lui-même daigné nous dicter les termes. Nous sommes donc sûrs, M. F., que, quand nous la récitons du fond de l'âme, nous prions Dieu comme il veut être prié : c'est Jésus, son Fils bien-aimé, que le Père céleste entend parler par notre bouche, car c'est vraiment alors que se réalise à la lettre et dans toute sa perfection cette belle parole d'un saint Docteur qu'une voix plus autorisée que la nôtre vous commentait si bien ces jours derniers : « Christus orat in nobis ». Oh ! oui, c'est bien Notre-Seigneur qui prie en nous et avec nous, ce sont ses propres paroles que nous articulons, c'est sa propre supplique que nous faisons monter au trône de Dieu comme le plus pur encens ; c'est, si j'ose le dire, son propre placet que nous présentons à son Père, le Roi suprême: « Christus orat in nobis ». Il serait inutile,

M. F., de nous arrêter de nouveau à considérer cette prière en général : vous en appréciez, nous aimons à le croire, suffisamment l'importance. C'est une prière divine : elle a pour auteur un Dieu ; c'est une prière toute -puissante : le Sauveur, qui l'a dictée, connaît son Père, il sait le chemin de son cœur, il sait comment on le touche ; c'est une prière éminemment populaire : la sainte Église notre Mère en fait dans sa liturgie le plus fréquent usage, tous les chrétiens, l'enfant comme le vieillard, le riche comme le pauvre, l'humble et obscur villageois comme l'habitant des cités, tous les chrétiens la savent par cœur, tous même peuvent la comprendre, aussi bien les esprits les plus vulgaires que les intelligences les mieux cultivées, tant elle est claire ; c'est la prière par excellence : complète dans son ensemble, admirablement logique, sagement coordonnée dans son plan, elle renferme dans un magnifique résumé tout ce que nous pouvons demander à Dieu ; elle est la somme et, pour ainsi dire, la moelle de toutes nos prières, pour le soutien de notre vie en ce monde, mais, avant tout et par dessus tout, pour notre éternel salut dans l'autre. Entrons donc, sans un plus long préambule, au cœur de notre sujet et méditons par parties et, en quelque sorte, mot par mot cette sublime prière, dont tous les termes, suivant la parole d'un Docteur, sont comme autant de sacrements, c'est-à-dire de sources de grâce: « Quotvoces, tôt sacramentel ».

L'Oraison Dominicale, M. F., se divise en trois parties : la préface ou préparation, renfermée dans ces mots : « Notre Père qui êtes aux Cieux » ; le corps de la prière, qui se compose de sept demandes; et

la conclusion, qui se trouve dans le mot «Amen, ainsi soit-il». Vous expliquer brièvement la préface et la première demande, telle est notre tâche pour ce soir...

« Pater, Père ». — « Dans toutes les requêtes que l'on présente aux princes et aux puissants du monde, dit saint Augustin, on cherche d'abord à se concilier leur bienveillance par quelques mots flatteurs, par quelques louanges qu'il leur soit doux d'entendre ; et ce n'est qu'ensuite qu'on leur expose ce que l'on désire obtenir de leur bonté ». Pour nous attirer la bienveillance, la miséricorde de Dieu, Notre-Seigneur n'a pas voulu que nous disions autre chose que ces paroles: « Notre Père qui êtes aux cieux ». Certes, M. F., Jésus-Christ aurait pu nous faire donner à Dieu des titres plus capables de nous révéler sa majesté et de nous pénétrer d'un saint respect ; il aurait pu nous apprendre à dire : notre Dieu, notre Créateur, notre Roi, notre Maître ; il aurait pu nous instruire à invoquer le Seigneur sous ces grandes dénominations qui lui conviennent si bien et qui n'appartiennent qu'à lui seul exclusivement : Dieu tout-puissant, Dieu éternel, Dominateur suprême, Arbitre souverain et absolu ; mais nous n'aurions pu articuler tous ces titres sans nous sentir saisis de frayeur et de tremblement. Et c'est ce que n'a pas voulu notre bon Maître. Ah! M. F., c'est que nous, chrétiens, nous ne vivons plus, comme autrefois le peuple d'Israël, sous la loi de crainte, mais sous la loi d'amour ; nous ne sommes plus les esclaves du Sinaï, nous sommes les enfants du Calvaire ; le Seigneur n'est plus pour nous le Dieu des foudres et

des éclairs; il est le Dieu de bonté et de miséricorde ; et, comme il s'appelle lui-même, il est « Dieu charité». Et Jésus son Fils, en consentant à devenir notre frère aîné, nous a conféré le droit de lui donner avec confiance le plus doux et le plus attendrissant des noms : «Pater noster-»... Oh! M. F., quoi de plus capable d'ouvrir nos cœurs à l'espérance ? Connaissezvous un meilleur titre pour demander, un plus puissant motif pour obtenir : un fils qui parle à un père et au plus tendre des pères : « Pater noster »... ? Oh ! oui, dans ce beau titre tout est compris : et l'expression de notre amour et l'assurance de la miséricorde. Si les pères selon la chair ne refusent rien à leurs enfants de ce qui peut contribuer à leur bonheur, « que pourrait-il refuser aux enfants qui l'implorent, dit saint Augustin, le Dieu qui leur a tant donné pour qu'ils deviennent ses fils. Quid non dederit filiis petentibus , cum hoc ipse ante dederit, utfilii essent » ? Considéré par rapport à Dieu, ce titre nous inspire la confiance : « Pater noster ». Considéré par rapport à nous-mêmes, ce doux nom nous rappelle la noblesse de notre origine et la grandeur de nos destinées. Dieu est vraiment notre père. Il est notre père par la création. Trouvant en lui-même, dans la plénitude d'une vie sans bornes, de quoi donner l'être et la vie à ce qui n'est pas, c'est lui qui nous a donné et qui nous conserve cette existence dont nousjouissons, c'est lui qui a formé nos membres dans le sein de nos mères, c'est lui qui a créé notre âme, cette image de lui-même, et l'a unie à notre corps ; il est notre père par création, notre père de nature : « Pater noster ». Il est aussi notre père de rédemption, notre père de grâce. Par suite du péché de notre premier

père, nous étions nés ses ennemis, esclaves du démon, enfants de malédiction; mais, dans sa miséricordieuse charité, par un privilège sublime, dont nous ne saurions trop le remercier, il nous a fait entrer intimement dans sa famille, il nous a adoptés par sa grâce, il nous a donné au baptême une seconde naissance, en sorte que nous, cendre et poussière, nous êtres d'un jour, nous pouvons l'appeler notre Père, lui le Dieu qui « était hier, qui est aujourd'hui et qui sera dans tous les siècles » : « Pater noster ». Il est encore notre père par le glorieux héritage qu'il nous destine , il est notre père de gloire par l'éternelle vie qu'il nous garde. N'est-ce pas ici le lieu de nous écrier, avec un des premiers Docteurs de l'Eglise, que « nul n'est Père autant que Dieu ; nemo tain pater qaam Deas Pater » ?

Mais Notre-Seigneur n'a pas voulu seulement inspirer la confiance à notre cœur et nous rappeler notre noble origine et nos grandes destinées, en nous mettant cette parole sur les lèvres : « Pater noster » ; il a voulu encore nous faire ressouvenir perpétuellement de la grande loi delà charité fraternelle qu'il est venu apporter au monde. « Pater noster », nous devons dire notre Père et non pas mon Père,, pour nous rappeler que nous ne sommes devant Dieu que comme une famille dont il est le père commun et le chef, que nous ne devons pas prier pour nous seuls en particulier, mais pour tous les hommes en général. Un même père nous réunit tous dans son coeur, une même charité doit nous réunir dans les mêmes sentiments. « Pater noster », qui ne l'avoue ? cette parole^ à elle seule, n'est-elle pas capable de détruire toute haine, toute inimitié, tout

ressentiment, de réprimer tout orgueil, de chasser toute envie et d'introduire, en tout et partout, la paix, l'union, la concorde, la douce charité entre les enfants d'un même Père ?

« Pater noster qui es in cœlis... Notre Père qui êtes dans les Cieux». — Certes, M. F., le Dieu que nous invoquons est partout ; mais c'est au Ciel que resplendissent avec le plus d'éclat toutes les magnificences de sa gloire ; c'est au Ciel qu'il règne dans toute la plénitude de son amour sur les anges et sur les saints qui l'habitent ; c'est au Ciel qu'il nous attend pour se donner à nous éternellement en récompense. Ne comprenez-vous pas maintenant, M. F., pourquoi Notre- Seigneur nous met dans la bouche au début de sa prière ces touchantes paroles : « Notre Père qui êtes dans les cieux, Pater noster qui es in cœlis » ? Il nous montre que le Ciel est notre véritable patrie, que nous ne sommes dans ce monde que comme des voyageurs et des pèlerins de passage ; que nous ne devons pas, par conséquent, nous attacher aux biens futiles et misérables de la terre, mais soupirer après les biens permanents du Ciel où nous attend notre héritage. Que peut désirer un fils, si ce n'est de se réunir à son Père ? « Pater noster qui es in cœlis », la belle préface, le sublime préambule de la divine prière ! Elle excite notre foi, en nous détachant des choses visibles ; elle ranime notre espérance, en nous rappelant notre glorieuse prédestination ; elle réchauffe notre charité par la pensée d'un père qui veut faire notre éternelle félicité. On a beaucoup vanté, M. F., la prière d'un philosophe qui s'écria un jour, dans un de ces rares moments de lumière et de bon sens que Dieu donne quelquefois aux esprits les

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plus dévoyés: « Être des êtres, le plus digne usage de ma raison est de s'anéantir devant toi ». Mais, je vous le demande, qu'est-ce que cette prière froide et glacée auprès de ces paroles douces, onctueuses et consolantes que Notre-Seigneur nous met à tous sur les lèvres : « Notre Père qui êtes aux Cieux » ? Vous connaissez sans doute, M. F., l'histoire de ce pauvre petit pâtre des montagnes de l'Auvergne qui rencontre un jour un saint missionnaire... Qu'il comprenait bien, lui, cette admirable préface du Pater ! Puissions-nous chaque fois redire les paroles qui la composent avec le même accent d'humilité et de confiance ! Elles parviendront infailliblement au cœur de Dieu.

Mais il est temps, M. F., d'arriver au corps de la prière. Ainsi que je vous l'indiquais en commençant, Notre-Seigneur, dans la prière qu'il nous a enseignée, n'a pas seulement formulé ce qui doit être l'objet de nos demandes, il a, de plus, dans sa divine sagesse, fixé l'ordre dans lequel nous devons les solliciter. C'est bien vous dire, M. F., que, dans cette divine prière, les intérêts de Dieu passent avant les nôtres, les biens de l'éternité avant ceux du temps, la grâce avant la nature, le ciel avant la terre. L'Oraison Dominicale peut être envisagée comme se partageant en deux parties : la première regarde Dieu et comprend les trois premières demandes; la seconde regarde l'homme, nous regarde nous-mêmes et comprend les quatre dernières. Quelques mots rapidement sur la première de ces sept demandes.

« Sanctificetiir nomen tiiiim, que votre nom soit sanctifié ». Telle est, M. F., la première demande que nous faisons à Dieu, après l'avoir reconnu pour notre père, demande pleine de noblesse et de désintéresse-

ment, par laquelle nous nous montrons enfants bien nés et dignes du Dieu dont nous reconnaissons les droits paternels ; nous oublions un instant nos besoins, nos nécessités, nos faiblesses, nos dangers, nos intérêts, et nous ne pensons qu'à la gloire de notre Dieu, entrant véritablement dans les sentiments du Roi-Prophète, qui disait : « Ne vous donnez point de gloire, Seigneur, glorifiez seulement votre nom ». « Sanctificetur nomen titum ». Et par qui? par les anges, par les saints, par tous les habitants du Ciel ; ils sont fidèles à ce devoir. Deux fois le spectacle intérieur du Ciel s'est offert au regard des prophètes : une première fois dans l'Ancien Testament à l'œil d'Isaïe, une seconde fois dans le nouveau à l'œil de saint Jean. Et voici ce que l'un et l'autre ont vu et entendu. Un siège était posé, et sur ce siège quelqu'un était assis, et des voix sans nombre disaient dans l'immensité du silence : « Saint, saint, saint est le Seigneur, le Dieu tout-puissant ». « Sanctificetur nomen tuum, que votre nom soit sanctifié ». Et par qui ? par la création inanimée, par tous les êtres matériels. Ils ne manquent pas à ce devoir ; le monde visible se réunit au monde des Cieux pour glorifier le Seigneur et « annoncer sa gloire », suivant le mot duPsalmiste. « Sanctificetur nomen tuum, que votre nom soit sanctifié » . Et par qui ? par tous les hommes, par toutes les créatures intelligentes et libres et par nous spécialement. Oh! oui, M. F., c'est là principalement l'objet de cette demande ; que le nom du Seigneur soit partout, toujours, universellement connu, respecté, adoré! Il y a encore des peuples qui ne connaissent pas le Seigneur, qui vivent « assis à l'ombre de la mort » ; nous

demandons que la bonne nouvelle du salut leur soit portée et que la divine lumière de l'Évangile se lève sur eux, et qu'ils se réunissent aux enfants de l'Église, aux disciples du Sauveur pour glorifier le nom de leur Père du Ciel. « Sanctificetur nomen timm », au sein du Christianisme, il [y a des pécheurs qui ont perdu le droit d'appeler Dieu leur Père en se donnant au démon ; nous demandons qu'ils se convertissent [et reviennent au Seigneur pour l'aimer et le servir ; nous demandons, en même temps, que les justes persévèrent dans le culte qu'ils lui rendent. « Sanctificetur nomen tuum », nous ne demandons pas seulement que Dieu soit aimé et servi par les autres, nous demandons principalement et avant tout la grâce de persévérer dans le bien, dans la charité, dans la vertu , jusqu'à notre dernier soupir. Nous demandons , suivant le beau commentaire de saint Grégoire de Nysse, un secours surnaturel qui nous fasse traverser la vie sans faute, sans souillure, évitant toute action coupable, ne disant rien que de vrai, ne faisant rien que de légitime, marchant dans la voie droite, enflammés d'un saint désir pour le Ciel, pleins d'un souverain mépris pour les choses d'ici-bas, aspirant à la perfection des esprits célestes, et disant, nous aussi, perpétuellement, par l'amour qui brûlera dans notre cœur, par les louanges qui tomberont de nos lèvres, par nos actes, par notre conduite, par notre vie tout entière, le divin cantique des célestes intelligences : « Saint, saint, saint est le Seigneur tout-puissant!... « Sanctificetur nomen tuum ».

Arrêtons-nous, M. F., il en est temps, et disons tous ensemble, du fond de l'âme, avec une foi tou-

jours plus vive, une confiance toujours plus tendre, un amour toujours plus ardent, avec les sentiments que les quelques mots que je viens de vous adresser ont pu faire naître en vos cœurs : « Notre Père qui êtes aux Cieux, que votre nom soit sanctifié »...

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