CONTINUATION DU MÊME SUJET
(Mois de Marie, 16 mai 1864)
Dans la première partie de la Salutation Angélique, composée des paroles de l'Ange et de sainte Elisabeth, nous rendons à Marie un culte d'honneur,, nous célébrons ses grandeurs. Mais il ne suffit pas, vous le savez, M. F., de payer à la Très Sainte Vierge un tribut d'hommages : il faut encore lui rendre un culte d'invocation; il ne suffit pas de chanter ses privilèges et sa grandeur: il faut encore avoir recours à sa puissance et à sa bonté ; il ne suffit pas de la louer comme souveraine : il faut encore l'implorer comme notre mère, et c'est ce que nous faisons dans la seconde partie de cette délicieuse prière composée des paroles de l'Église. Parcourons comme hier ces paroles séparément et une à une : nous y trouverons sans nul doute une source féconde d'édification.
« Sancta Maria ». — H y a quelques jours, s'il vous en souvient, M. F., sous l'inspiration, sous la conduite du prophète Isaïe et de l'apôtre saint Jean, j'essayais d'entr'ouvrir le Ciel à vos yeux et de vous en faire contempler le spectacle. Vous voyiez un trône, et sur ce trône un souverain, et, à l'entour de ce trône, des millions d'adorateurs qui faisaient retentir le « Saint,
saint, saint est le Seigneur, le Dieu tout-puissant ». Eh bien ! ce beau, ce magnifique titre, ce titre unique donné par le chœur des âmes à leur père commun, comme la louange parfaite, comme l'expression où tarit la gloire dans les bouches créées, l'Église nous invite à le donner à Marie: « Sancta Maria ». Ah! M. F., vous le savez, après la sainteté de Dieu il n'en est pas de plus éminente que celle de cette auguste Vierge. Dieu est saint par sa nature et par son essence, Marie est sainte par privilège et par volonté : sainte dans sa conception, sainte dans sa vie, sainte dans sa mort, elle a eu à elle seule autant de perfections, autant de vertus, autant de mérites que tous les saints réunis ensemble. Par la plénitude des grâces dont elle a été comblée et auxquelles elle a toujours fidèlement correspondu, elle est, de toutes les créatures sorties des mains de Dieu, celle qui a été la copie la plus parfaite, l'image la plus exacte de l'exemplaire divin, celle qui s'est approchée le plus près de la perfection même de Dieu ; elle est vraiment la reine de tous les saints : « Sancta Maria ».
« Mater Dei, Mère de Dieu ». — M. F., je vous le demande, pensez-vous qu'il soit possible de faire de Marie un plus bel éloge, un plus glorieux panégyrique que celui que le concile d'Éphèse a résumé, a concentré, dans ces paroles : « Sainte Marie, Mère de Dieu » ? C'est là le titre qui résume tous ses privilèges et toutes ses gloires, c'est bien là le titre qui affecte le plus délicieusement son cœur maternel, c'est bien là son titre par excellence, son titre incommunicable, comme le nom de Dieu même. Notre foi nous le dit, en effet : le Fils unique de Dieu, le Verbe « engendré dès l'aurore » est venu prendre chair
en Marie. Le sein virginal de la fille de David est devenu pendant neuf mois le tabernacle de Celui qui « pèse les montagnes dans sa main et balance d'un doigt l'univers ». A celui qui « règne au plus haut des Cieux et qui est assis sur les Chérubins », la Vierge de Nazareth a pu dire, en le portant dans ses bras et en lui donnant un sourire de mère : « Oui, vous êtes mon fils ». Marie, mère de Dieu, quelle incomparable prérogative ! quel titre au dessus de tous les titres • Et n'est-il pas vrai que l'Église elle-même, avec tous ses hommages, avec tous ses temples, avec tous ses autels, avec toutes ses fêtes, avec tous ses cantiques, avec toutes ses louanges, ne saurait davantage flatter le cœur de Marie qu'en lui disant ces mots : « Sainte Marie, Mère de Dieu ».
Marie, mère de Dieu et, par conséquent, toutepuissante, comme l'a dit un Père, c'est le premier motif sur lequel s'appuie notre confiance ; mais il en est un second, qui rend ce sentiment plus ferme et plus assuré. Marie, mère de Dieu, est aussi la nôtre. Jésus-Christ nous l'a donnée pour mère au Calvaire en même temps qu'il nous léguait, comme des fils d'adoption, à sa charité maternelle. Jésus, près d'expirer, voit au pied de sa Croix les deux objets les plus chers à son cœur : sa tendre mère et son disciple bien-aimé. « Femme, dit-il à Marie, voici votre fils»; et, se tournant vers saint Jean, qui représentait alors la société des fidèles, il lui montra Marie, en lui disant: « Voici votre Mère». «O merveilleux échange ! O échange ineffable, s'écrie saint Bernard, Jean pour Jésus, le disciple pour le maître, le fils de Zébédée pour le fils de Dieu, un homme pour le Dieu vivant. O commutationem ! » N'importe! Marie l'ac-
SERMONS, PRONES ET INSTRUCTIONS 8l
cepte, bien qu'il lui en coûte la mort de son Fils ; elle s'arrache l'âme pour nous adopter. Qu'eussiez-vous dit, M. F., en voyant Marie, après avoir reçu le dernier soupir de son Fils, aller se jeter sur un des bourreaux, le presser dans ses bras, le serrer sur son cœur, lui donner avec expansion le baiser maternel et lui dire : J'avais un fils, que j'aimais tendrement ; il vient de m'être enlevé par une mort cruelle ; je vous adopte à sa place, vous serez désormais mon enfant? Je vous en prends à témoin, M. F., eussiezvous pu retenir vos larmes à la vue d'un spectacle si attendrissant? Eh bien! voilà ce que Marie a fait au pied de la Croix, en adoptant l'homme pour son fils, l'homme bourreau de son Fils, l'homme meurtrier de son Jésus. Marie, mère de Dieu, est donc aussi notre mère toute-puissante, elle est aussi toute bonne, elle peut et elle veut nous accorder toutes nos demandes. Serait-il possible en effet, nous dit le prophète Isaïe, qu'une mère oubliât son enfant, qu'elle ne ressentît pas le plus constant intérêt, la compassion la plus vive, l'amour le plus tendre pour le fruit de ses entrailles ? Et quand même cela pourrait arriver dans le cœur d'une mère terrestre, Marie, notre mère spirituelle et céleste, ne nous oubliera jamais, et la raison en est, dit le pieux Gilbert, que Mairie n'est pas une mère comme les autres mères : c'est la mère par excellence, la mère parfaite, la mère modèle, la mère des mères: « Mater matrum ». C'est une mère que Jésus-Christ nous adonnée tout exprès pour nous aimer, nous consoler et nous défendre dans le chemin de la vie couvert d'écueils et bordé de précipices ; c'est une mère qui offre l'idéal de l'amour maternel et à laquelle l'Église a donné un
nom qui révèle son cœur tout entier ; c'est une mère de miséricorde: «Mater miser ic ordiœ ». Une mère de miséricorde, comprenez bien ce terme, M. F., il est, comme on l'a si bien dit, un heureux et beau composé de trois mots latins miseriœ cor datum, dont la signification est : cœur qui se donne à la misère, cœur qui se donne, qui se livre, qui se dévoue, qui se consacre aux misérables. Marie étant une mère de miséricorde, c'est une mère dont le cœur s'occupe, se dévoue, se consacre tout entier à soulager les misères de ses enfants ; c'est une mère qui se penche de préférence vers ceux qui sont les plus malheureux, les plus désespérés et qui se fait un titre de gloire de les soulager et de les secourir. Puisqu'elle est toute-puissante et toute bonne, et comme mère de Dieu et comme notre mère, il est bien juste, bien naturel que nous nous adressions à elle et que nous lui disions avec l'Église : « Ora pro nobis, priez pour nous ». Remarquez le mot, nous ne disons pas à Marie : Accordez-nous ; mais : priez pour nous. Ah ! c'est que, si cette auguste Vierge, en sa qualité de mère du Verbe, mère de Dieu, est toute-puissante, c'est une toute-puissance à genoux, une toute-puissance de prière, une toute-puissance suppliante: « Omnipotentia supplex ». Priez pour nous, disons-nous à Marie avec l'Eglise ; soyez vousmême notre introductrice, notre avocate auprès de votre divin Fils ; exposez-lui vous-même nos besoins, plaidez vous-même notre cause, et nous sommes sûrs d'être exaucés. Priez pour nous. Nous sommes pauvres : c'est à vous, Mère, de nous obtenir le pain du jour ; nous sommes malades et infortunés : c'est à vous, Mère, de nous obtenir le soulagement et la
santé ; nous sommes en proie aux agitations et aux tortures les plus vives : c'est à vous, Mère, de nous obtenir le calme et la paix ; nous sommes sous la menace d'une effrayante catastrophe: c'est à vous, Mère, de vous interposer pour que nous soyons préservés du malheur ; nous devons affronter la mer et tous ses écueils : c'est à vous, Mère, de nous faire échapper au naufrage. « Ora pro nobis, priez pour nous ». Priez pour vos enfants, qui vous ont coûté tant de souffrances.
Mais nous avons encore, ô tendre mère, un titre plus assuré à votre bienveillance, à votre compassion. « Priez pour nous, pauvres pécheurs, Ora pro nobis peccatoribus ». Ce mot de pauvre ne se lit pas dans le texte latin, c'est le peuple qui, dans son bon sens simple, mais profond, a cru devoir associer, comme conséquence logique, l'idée de pauvreté à l'idée de péché. Qu'y a-t-il, en effet, de plus pauvre, de plus misérable, de plus indigent que le pécheur dénué du vrai bien, de la grâce de Dieu ? « Orapro nobis peccatoribus ». Pécheurs, malheureusement ce titre nous appartient à tous, M. F. : « Celui qui oserait dire qu'il est sans péché, se séduit -lui-même, dit saint Jean, et la vérité n'est pas en lui ». Tous nous avons été « conçus dans l'iniquité » : ceux qui ont été réconciliés par la pénitence ne doivent pas être sans crainte sur le péché pardonné, et les justes eux-mêmes ne savent pas s'ils sont « dignes d'amour ou de haine ». C'est donc avec vérité que nous pouvons tous sans exception dire à Marie avec l'Eglise : « Orapro nobis peccatoribus, priez pour nous, pauvres pécheurs ». Nous lisons dans la sainte Écriture que, chez les juifs, il y avait certaines villes de refuge, où pouvaient
se retirer les coupables, pour se soustraire à la justice, à la vengeance qui les poursuivaient. Pécheurs que nous sommes, la justice de Dieu nous menace ; mais heureusement nous avons, pour nous soustraire à ses coups, un refuge assuré : c'est le cœur de Marie, notre mère. Si coupables soyons-nous, jetons-nous entre ses bras, ayons recours à sa miséricorde ; elle s'interposera en notre faveur et nous obtiendra sûrement notre pardon : « Ora pro nobis peccatoribus ». Oh ! s'il se trouvait dans cet auditoire un de ces pauvres pécheurs que le poids de leurs iniquités accable, qui voudraient bien revenir à Dieu, mais que la violence des habitudes criminelles retient dans le mal, ah ! lui dirais-je avec compassion : frère, frère, venez vous jeter aux pieds de Marie, et prenez courage ; ayez confiance : si vous êtes le plus misérable des pécheurs, elle est la mère de la miséricorde, vous êtes le premier de ses enfants, elle a pour vous des entrailles de bonté et de clémence spéciale; ayez recours à son intercession, et votre pardon est assuré, votre conversion certaine : « Ora pro nobis peccatoribus ».
« Nunc, maintenant». Priez pour nous maintenant. Ce « maintenant », pour lequel nous implorons l'intercession de Marie, c'est le moment présent de notre vie. Le passé ne nous appartient plus, l'avenir n'est pas à nous : nous ne pouvons user que du présent, et ce moment présent, comme il passe rapidement, comme il nous échappe vite entre les mains ! Et pourtant ce moment si rapide, c'estle temps des dangers, c'est le temps des orages, c'est le temps des luttes, c'est le temps des épreuves. «Nunc » ; priez pour nous maintenant ; c'est l'heure où de nombreux enne-
mis nous environnent et nous assiègent ; le démon dresse sous nos pas mille pièges plus dangereux les uns que les autres, le monde essaye de nous entraîner par ses exemples corrupteurs et ses maximes séductrices, les passions se soulèvent, se déchaînent et bouleversent notre pauvre cœur, comme les tempêtes agitent la mer qui baigne nos rivages. « Orapro nobis nunc, priez pour nous maintenant »: c'est l'heure des ténèbres, des agitations, des angoisses, des doutes. « Ora pro nobis nunc » : c'est le moment des tristesses, notre pauvre cœur nage dans les larmes, nous cherchons vainement ici-bas une consolation à nos peines, un adoucissement à nos souffrances. « Ora pro nobis nunc » : c'est l'heure de prendre un parti décisif, de choisir une ligne de conduite, nous sommes incertains. « Ora pro nobis nunc » : tous, à quelque âge de la vie, en quelque position que nous soyons, nous avons besoin de secours pour échapper au danger, éviter les naufrages, nous éloigner du mal, pratiquer nos devoirs, faire le bien qui nous est imposé ; tous nous devons dire : Priez pour nous maintenant, car si vous ne nous tendez pas une main secourable, nous allons périr. Priez pour nous maintenant : le jour de la vie baisse, les ombres de la nuit du tombeau commencent à s'étendre; du moment présent dépend notre éternité.
« Ora pro nobis nunc et in hora mortis nostrœ, et à l'heure de notre mort ». — Qui d'entre vous, M. F., en pensant à cette heure suprême, qui doit clore sa carrière ici-bas, ne se sent saisi d'effroi et pénétré d'épouvante ? A cette heure critique, qui ne le sait ? l'enfer et toutes ses puissances se déchaînent et redoublent d'efforts pour nous perdre, les tentations sont plus violentes, la crainte des jugements de Dieu jette dans
le trouble. Oh ! c'est alors, alors surtout, à cette heure où nous serons cloués sur un chevet d'agonie, à cette heure de ténèbres et d'angoisses, à cette heure du dernier combat qui doit fixer notre éternité, oui, c'est bien à cette heure surtout que nous aurons besoin d'un secours efficace, d'une protectrice puissante. Ce secours, attendons-le de Marie ; cette protectrice, nous la trouverons en cette Vierge bénie. Disons-lui donc avec confiance, aujourd'hui, tous tous les jours, jusqu'à l'heure que Dieu a fixée dans ses décrets divins comme devant être notre dernière en ce monde, disons-lui donc, du fond de l'âme : O Marie, à l'heure de notre mort, « in hora mortis nostrœ », soyez près de nous, assistez-nous, protégeznous, défendez-nous, priez pour nous. Oui, ô ma Mère, quand nous serons environnés des ombres du trépas, quand nous serons sur le point de comparaître devant le tribunal du Juge souverain, quand nous serons sur le point de quitter la vie de ce monde pour la vie de l'éternité, à l'heure du passage, à l'heure de l'agonie, à l'heure de la mort, priez pour nous... Heureux, mille fois heureux, M. F., celui qui expire entre les bras de Marie, les yeux fixés sur son imaee, son nom béni sur les lèvres et dans le cœur. Sa mort n'est pas, pour ainsi dire, une mort réelle, ce n'est qu'un sommeil, il se réveille dans les Cieux. « Amen, ainsi soit-il » . — C'est par ce mot que l'Église termine toutes ses prières, la Salutation Angélique comme l'Oraison Dominicale et les autres. « Amen, ainsi soit-il »; cette parole est comme l'abrégé, la confirmation de toute la prière ; c'est comme une nouvelle récitation en un seul mot; «Amen ». Qu'il en soit ainsi, ô Marie, nous connaissons vos gran-
deurs, nous aimons à les redire, à les célébrer; « Amen ». Nous connaissons votre puissance et votre bonté, nous aimons à l'implorer. « Amen », c'est un acte de foi à toutes les vérités renfermées dans la prière ; « Amen », c'est un acte d'espérance en l'intervention de Marie puissante sur le Cœur de Jésus; « Amen », c'est un acte d'amour envers cette douce et pieuse mère du Ciel, «Amenl ».
PRÔNE
SUR LA CONFIANCE EN DIEU POUR LE XIVe DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE
(21 août 1864)
Qu'il est magnifique dans sa simplicité, M. F., le tableau de la bonté toute paternelle de Dieu qui nous est offert dans cette page évangélique ! quelles ravissantes couleurs ! quelle inimitable expression dans cette peinture de la Providence divine que nous présente Notre-Seigneur Jésus-Christ ! Ce que révèle à tout œil qui le regarde attentivement le spectacle de la nature, ce qui est inscrit en caractères ineffaçables au fond du cœur de tout homme, le Fils de Dieu lui-même a pris soin de le confirmer par son infaillible autorité. Notre Dieu n'est point, ainsi que nous le représentent certains sophistes, un Dieu indifférent, relégué dans une complète inertie, spectateur à peine curieux de ce qui se passe sur la scène du monde : la raison et les sens nous crient, en même temps que nous l'assure notre divin Maître, que, constamment présent au sein de la création, il la gouverne et en prend soin tout à la fois comme un roi plein de sagesse et un père plein de bonté. Mon
intention n'est pas, M. F., de vous exposer cette action bienfaisante et permanente de la Providence de Dieu dans le monde ; je n'essayerai pas de vous peindre les ressorts infinis de la sollicitude toute sympathique et toute délicate de Dieu « prenant soin de chacun de nous, dit saint Augustin, comme s'il était seul, et prenant soin de tous comme de chacun » . Cette tâche serait superflue : tous, nous aimons à le penser, tous vous croyez et à cette sagesse immense qui prévoit nos besoins, et à cette puissance sans bornes qui y pourvoit avec amour; tous vous croyez à la Providence. Partout, depuis la fleur des champs, qui vit un jour, jusqu'au soleil, qui mesure les âges, vous reconnaissez sa main; partout, depuis l'insecte, qui boit la rosée, jusqu'à l'homme, prince de la création, vous vous plaisez à suivre sa trace, et, protestant hautement contre l'ingratitude de ceux qui la renient, vous êtes heureux de vous écrier avec l'accent sincère d'une foi et d'un respect qui adorent : « Oui, mon Dieu, c'est votre Providence qui gouverne tout; tua aiitem, Pater, providentiel gubemat ». J'aime mieux, M. F., entrer dans des considérations plus pratiques, j'aime mieux vous parler d'un de nos principaux devoirs envers la bonté providentielle de notre Dieu, je veux dire la confiance
Vous écoutiez tout à l'heure, M. F., dans le recueillement et l'attention du cœur, la lecture de notre Evangile: n'y avez-vous pas trouvé comme nous la plus touchante invitation à la confiance ? Ne soyez pas inquiets de votre vie, nous dit le divin Maître, au sujet de la nourriture que vous lui donnerez, ni de votre corps au sujet du vêtement dont vous le cou-
vrirez ; laissez ces vaines inquiétudes aux païens et à ceux qui, n'ayant nul souci des choses éternelles' reportent tout leur intérêt, concentrent toutes leurs affections sur les choses qui passent. Abandonnezvous avec confiance entre les mains de votre Dieu: il vous a donné la vie, il saura bien vous la conserver; c'est lui qui a formé votre corps, il saura bien le vêtir; il nourrit le passereau du ciel, il habille la fleur de la prairie : comment pourrait-il vous oublier, vous, le plus bel ouvrage de ses mains, vous, ses créatures privilégiées, ses enfants de prédilection, vous, les héritiers de son royaume ? Encore une fois ne soyez pas inquiets: il sait ce dont vous avez besoin et il est votre Père: « Scit enim Pater vester quia his omnibus indigetis ». Il est votre Père, mais votre Père du Ciel : la toute-puissance et la sagesse suprême se réunissent en lui, et une bonté sans mesure comme sans limites les met l'une et l'autre à votre service: « Pater vester cœlestis ». Pourquoi vous agiter dans une prévoyance impuissante et inquiète du lendemain ? Vous ignorez la suite des jours qui doivent venir, mais il en est un qui voit cette suite cachée ; vous ne pouvez rien prévoir ni rien pré" sumer sur vos besoins futurs, mais il en est un qui, pendant que vous ne prévoyez rien, prévoit tout, et, pendant que vous ne pouvez rien, peut tout. Vous marchez dans la vie comme des aveugles, ne connaissant pas le chemin qui s'étend devant vous, mais il en est un qui conduit vos pas avec une sagesse qui ne peut se tromper ni se démentir, et, tout-puissant, il est votre Père ; en même temps qu'il a la volonté de vous secourir, il en a le pouvoir : « Scit enim Pater vester quia his omnibus indigetis ». Comment
votre faiblesse hésiterait-elle un instant à s'appuyer sur son cœur paternel ?... M. F., j'ose vous le demander après ce commentaire rapide et tout décoloré du texte sacré, le Sauveur pouvait-il nous convier en termes plus tendres à une confiance toute filiale en la divine Providence ?
Or, M. F , cette confiance, pour être vraiment chrétienne, doit être ferme, libre de toute inquiétude, exempte de toute hésitation : « Nolite ergo solliciti esse ». Comme l'enfant qui se repose avec calme sur . l'amour et sur la sollicitude de son père, animé d'une confiance que rien ne puisse ébranler, le chrétien doit « jeter, suivant le mot de l'apôtre saint Pierre, toutes ses préoccupations, tous ses soucis, dans le sein de Dieu », qui prend soin de lui, persuadé que, comme l'a dit admirablement un des plus anciens Docteurs de l'Église, nul n'est père autant que lui : « Nemo tam pater qiiam Deus »... Bien facile, j'en conviens, M. F., serait la pratique de ce devoir, si tous les événements qui nous touchent nous apparaissaient clairement marqués au sceau d'une puissance amie, et bien rares en seraient les infractions, si le ciel était toujours serein, le sol toujours couvert de fleurs, parlons sans figure, si la vie était toujours heureuse. Mais, il faut bien le dire, cette confiance serait trop égoïste pour être agréable à Dieu; l'homme est loin, bien loin de jouir, ici-bas, d'un bonheur pur et sans mélange. Le monde n'est pas, depuis le péché, ce que Dieu l'avait fait d'abord, et il y a dans la vie des jours bien sombres, des souffrances bien pénibles, des épreuves bien accablantes. Ne vous est-il pas arrivé quelquefois, M. F., de gravir, un jour de tempête, une des côtes qui bordent le rivage de la
mer ? Partout à l'horizon le ciel était noir, le vent soufflait avec violence, les vagues s'élevaient gonflées et furieuses, et une chétive nacelle, déjà couverte par d'effroyables lames, semblait sur le point d'être engloutie dans l'abîme. M. F., cette barque agitée par les flots, c'est notre vie, c'est notre fragile existence si souvent bouleversée en tous sens. Accidents et mécomptes, injustices et revers, catastrophes et déboires, calomnies et contradictions, que d'épreuves à subir, que d'orages à essuyer ! Eh bien ! M. F., quel que soit notre sort, quelle que soit la part de souffrances que. dans ses dispositions mystérieuses, la Providence divine nous ait préparée, si profonde soit notre détresse, si pressants soient nos dangers, écoutons la parole de notre Maître : « Nolite solliciti esse ». Ne laissons pas défaillir notre cœur dans le trouble et le découragement. N'oublions pas que la main qui s'appesantit sur nous est la main de notre Père qui est au Ciel : c'est dans un dessein de bienveillance et de prédilection qu'il ordonne ou permet nos épreuves. S'il nous éprouve, c'est pour nous soutenir ; s'il nous afflige, c'est pour nous consoler ; s'il nous frappe, c'est pour nous sauver; s'il nous expose au combat, c'est pour nous couronner après la victoire. Si enveloppé par les flots delà souffrance soit notre frêle esquif, ne perdons pas courage, prenons garde de mériter le reproche que Notre-Seigneur adressait autrefois à ses Apôtres: « Quid timidi estis, modicce fidei ? Passagers pusillanimes, hommes de peu de foi, pourquoi tremblez-vous ? » Ne laissons jamais ébranler notre confiance. C'est la Providence qui préside aux flots amoncelés autour de nous; c'est au moment où nous paraîtrons sur Je
point d'être engloutis qu'elle calmera la fureur de la tourmente; ou même, qui sait ? peut-être elle va profiter de la violence même de l'orage pour nous pousser plus sûrement au port.
Que rien ne vienne donc jamais arrêter l'élan de notre confiance en la miséricordieuse Providence de notre Dieu; entrons dans les sentiments du Prophète royal, qui s'écriait avec courage: « Le Seigneur est mon salut, il protège ma vie, que pourrais-je craindre ? Que tous mes ennemis à la fois se déchaînent contre moi, que des armées entières conjurent ma perte, mon cœur ne craint rien, ô mon Dieu, parce que vous êtes mon soutien. Non timebo mala, quoniam tu mecum es ». Imitons le saint homme Job, disant au milieu des calamités qui pesaient sur lui : « Quand le Seigneur m'ôterait la vie qu'il m'a donnée, j'espérerais encore en lui. Etiam si occiderit me, in ipso sperabo ». Imitons le grand Apôtre, s'écriant avec calme au milieu des plus rudes tribulations : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Si Deus pro nobis, quis contra "nos ? » Mais hélas ! que nous sommes loin, M. F., de cette inébranlable confiance! Sans parler de ces inquiétudes trop vives au sujet d'un avenir ignoré, de ces préoccupations chagrines que nous sommes si ingénieux à nous créer et que Notre-Seigneur condamne ouvertement dans notre
Evangile : « Nolite solliciti esse in crastinum », que de craintes, que d'appréhensions, que de défiance envers la Providence de notre Dieu ! Le moindre danger nous trouble, le premier revers nous abat, le moindre accident nous déconcerte, la plus légère épreuve nous fait perdre courage. Et, quand une calamité sérieuse vient à fondre sur nous, nous tombons
dans un abattement voisin du désespoir. N'outrageons pas plus longtemps, M. F., la Providence de notre Dieu, qui, suivant saint Augustin, « s'occupe plus de nos souffrances que nous ne pouvons nous-mêmes en avoir souci », et qui désire plus vivement nous délivrer de ce qui nous est nuisible que nous ne pouvons le souhaiter. N'affligeons pas son cœur par nos défiances, reposons-nous sur lui, avec une confiance ferme et exempte de toute hésitation.
Toutefois, M. F., prenons garde que cette confiance ne devienne téméraire et présomptueuse jusqu'à tenter la bonté divine : en condamnant toute agitation inquiète au sujet du lendemain, Notre- Seigneur n'a pas voulu nous recommander un repos inerte et oisif. Pour être conforme à l'esprit évangélique, notre confiance doit toujours être humble et agissante : loin de supposer l'inaction, elle suppose au contraire la diligence, une sollicitude raisonnable, des efforts soutenus et fidèles. Tout en attendant de Dieu le fruit de ses efforts, le vrai disciple du Sauveur s'applique lui-même et travaille courageusement à subvenir à ses besoins. Tout en reconnaissant que, plein d'amour et de miséricorde, le Père qui est au Ciel peut faire des miracles en sa faveur, il ne les demande qu'avec humilité et respect. Cherchant « avant tout le royaume de Dieu et sa justice », il ne désire d'une manière absolue que les choses nécessaires ou vraiment utiles au salut, et, comme il sait que Dieu fait tout pour ses élus : « Omnia propter electos », et que, pour eux, en Jésus-Christ, le bien sort du mal: « Omnia cooperantur in bonum » ; comme il sait que sa Providence est souverainement féconde dans ses précautions, délicate pour ses vrais besoins,
ses besoins spirituels, il est, dans ses rapports avec lui, comme le petit enfant qui repose sur le sein d'une mère bien-aimée, c'est la comparaison du Prophète : « Ad ubera portabimini ». En quelque conjecture qu'il se trouve, tout en profitant des ressources qu'il peut avoir en lui-même pour subvenir aux nécessités qui le pressent, ou pour échapper aux périls qui le menacent, il fait à Dieu cette prière, dont parle quelque part le grand Évêque d'Hippone et qu'il nomme si bien une savante ignorance : « Docta ignorantia » : Mon Dieu, j'ignore ce qui m'est vraiment utile; mais vous êtes mon Père, vous savez tout, vous êtes tout-puissant, je m'en rapporte entièrement à votre infinie bonté. Sont-ce là, M. F., les sentiments qui nous animent ? Combien d'âmes ne voit-on pas chaque jour tenter avec une incroyable témérité la puissance et la sagesse divine ? Sous prétexte que la Providence pourvoira à leurs besoins, elles croient pouvoir se dispenser de toute espèce de travail, céder sans résistance à l'attrait de l'insouciance, et s'abandonner entièrement à l'inaction. Combien d'âmes ne voit-on pas prendre des airs familiers et exigeants envers la bonté de Dieu jusqu'à réclamer des prodiges, comme on exige le payement d'un débiteur, mettant leur fidélité au prix du bienfait accordé et se scandalisant si elles ne sont pas exaucées comme elles l'entendent! Ames judaïques, auxquelles on peut appliquer ces paroles du Maître: « Cette génération perverse demande des prodiges et il ne lui en sera point donné ».
Qu'il n'en soit point ainsi de nous, M. F. ! Au lieu de tenter le Ciel en demandant des miracles, attendons avec soumission les instants marqués par la
Providence et supportons sans murmure les délais du Seigneur, suivant le conseil de l'Esprit-Saint : « Patienter sustine Domimim ; si moram fecerit , expecta illum »...
Que notre confiance soit patiente et résignée. Il arrive quelquefois, en effet, que, si confiants soyonsnous envers le Seigneur, il semble étranger à nos maux et indifférent à nos souffrances : gardons-nous bien alors de prendre pour un oubli ce retard mystérieux de la Providence, qui n'est qu'un calcul de son amour. Il peut se faire que le moment favorable pour nous exaucer ne soit pas encore venu ; il n'en est pas de Dieu comme de nous : pour nous, nous sommes toujours pressés (cela se comprend : notre vie est une ombre qui passe), mais Dieu, lui, a les siècles à son service, et sa Providence a tout le temps de choisir ses heures pour combler de consolations et de joie ceux qui savent l'attendre. La sagesse infinie conduit tout avec un mélange admirable de force et de douceur : elle sait tirer le bien du mal et changer les obstacles en moyens : elle laisse jeter le chaste Joseph dans un cachot pour le placer à côté du trône ; c'est quand on conduit l'innocente Suzanne au supplice qu'elle suscite un prophète pour découvrir son innocence ; et, pour délivrer les- trois jeunes Hébreux, elle attend qu'ils soient au milieu de la fournaise : c'est à un moment inattendu que son secours vient couronner la confiance qui ne se lasse point. Heureux donc qui sait attendre : « Beati qui expectant euni ! »
Mais, si l'heure de la délivrance n'arrive point au gré de nos vœux, si, malgré notre confiance, nos souffrances, loin de s'adoucir, ne font que s'aggraver, si nous ne vo}Tons aucun allégement à nos maux,
aucun terme à nos épreuves, ne tirons pas de nos infortunes occasion de nous laisser aller aux récriminations et aux murmures contre la Providence divine ; soumettons-nous paisiblement et avec abandon. La sévérité du Seigneur n'est qu'apparente ; il y a, sans nul doute, dans la prolongation de l'épreuve, un seul motif d'amour ; sa bonté se révèle dans les rigueurs même qui excitent nos plaintes. M. F., l'Eglise chante en l'honneur des martyrs cette parole évangélique : « Tous les cheveux de votre tête sont comptés, ne craignez pas » ; et, en même temps, elle nous les montre, ces généreux athlètes de Jésus-Christ, livrés au feu et à la dent des bêtes fauves : « Traduntur igni martyres et bestiaritm dentibus ». Qu'est-ce à dire, M. F. ? Est-ce que la flamme des bûchers, est-ce que les bêtes de l'amphithéâtre respecteront leurs corps ? Sans doute, s'il plaisait à Dieu de faire éclater par un miracle sa puissance et son amour. Mais nous les voyons succomber et devenir la proie des flammes et des bêtes. Est-ce donc en vain que Dieu les a pris sous sa garde et qu'il a compté tous les cheveux de leur tête et tous les battements de leur cœur ? Non certes ; il était avec eux dans les tourments, et c'est par lui qu'ils ont triomphé. Le combat fini, sa paternelle Providence veille sur leurs cendres, et, pour une chair périssable qu'ils ont semée, ils recueillent un corps glorieux et immortel, et pas une de leurs douleurs ne reste sans récompense. A nous aussi, M. F., il est dit que « les cheveux de notre tête sont comptés » ; à nous il est dit : « Ne soyez point inquiets, ne craignez point » ; à nous il est dit : « Votre Père veille et vous regarde, il connaît vos besoins » ; et chaque jour
pourtant nos épreuves s'accroissent, « les eaux de la tribulation comme un fleuve qui déborde fondent sur nous ». Oh ! M. F., ne murmurons point, pensons que l'épreuve est un feu qui épure et sanctifie ; pensons que c'est de ses plus chers amis que la divine Providence exige les plus grands sacrifices ; pensons que, si notre Dieu ne juge pas plus à propos pour nous que pour les martyrs de détourner l'orage de notre tête, il est le témoin de nos souffrances, et que, sous les yeux de ce bon Maître, il n'y a pas une douleur perdue ; une heure de patience sera récompensée par des siècles de béatitude. N'en est-ce pas assez, M. F., pour nous porter, non pas à regarder le calice qui nous est offert, mais à nous confier uniquement à celui qui nous le présente, à notre Dieu ? N'en est-ce pas assez pour nous exciter àdire, quoi qu'il advienne, avec l'effusion d'une âme résignée, comme autrefois le Sauveur : « Seigneur, que votre volonté soit faite et non la mienne ! ». N'en est-ce pas assez pour nous mettre sur les lèvres et dans l'âme ces paroles de Job : « Si nous avons reçu des biens de la main du Seigneur, pourquoi n'en recevrions-nous pas aussi des maux ? ». N'en est-ce pas assez pour nous décider à nous abandonner avec la soumission la plus parfaite, la confiance la plus résignée entre les mains de Dieu?
N'ai-je pas réussi, M. F., à vous persuader d'avoir toujours confiance en la bonne Providence de votre Père qui est au Ciel ? Et ne vous ai-je pas suffisamment démontré que cette confiance, pour être chrétienne, doit être ferme et sans hésitation, humble et agissante, prudente et résignée? Dans toutes les circonstances de votre vie, que la pauvreté vous visite
ou que la maladie vous étreigne, que la tentation vous assiège ou que les chagrins du cœur empoisonnent vos jours, ayez toujours confiance en votre Dieu ; dans la tribulation comme dans la joie , dans les revers comme dans le triomphe, dans la vie comme dans la mort, reposez-vous sur lui, car il est écrit : « Celui qui habite en pensée dans le secours du Très Haut, habitera réellement dans la protection du Dieu du Ciel». Ainsi soit-il !
PRONE