SUR LA PRIÈRE POUR LES MORTS
(30 octobre 1864)
Qu'ils sont touchants, M. F., les liens tout fraternels qui unissent l'un à l'autre, sous leur divin Chef, tous les membres du corps mystérieux de l'Église î Qu'il est doux et consolant pour le cœur le dogme catholique de la communion des saints, qui nous montre l'Église qui combat ici-bas en rapport avec l'Église qui triomphe dans la gloire et avec l'Église qui souffre au delà du tombeau ! Dans cette immense société des enfants de Jésus-Christ, c'est un échange incessant, un commerce perpétuel de prières et de services, d'hommages et de protection, de besoins et de bienfaits. Les élus qui régnent au Ciel viennent au secours de leurs frères qui voyagent sur la terre, et nous, à notre tour, nous venons en aide à nos frères qui gémissent en Purgatoire. Touchante et intime fraternité, qui nous explique pourquoi notre sainte Religion nous invite à associer dans notre cœur le culte de nos frères glorieux avec le souvenir de nos frères souffrants, en faisant succéder à la solennité de tous les Saints le jour lugubre des Morts l Ravissante harmonie qui nous donnne la clef du mystérieux rapprochement que nous offre notre belle
liturgie entre les chants d'allégresse et les accents plaintifs, entre les ornements de joie et les vêtements de deuil, entre l'aspect de la félicité parfaite et la vue de la souffrance ! Nous croyons donc, M. F., entrer dans l'esprit de l'Église et répondre à votre attente, en consacrant aujourd'hui quelques instants à vous entretenir de nos frères du Purgatoire, ou plutôt à plaider la cause de nos chers défunts, cause, nous aimons à le penser, gagnée d'avance près de la plupart d'entre vous.
Je n'ai pas l'intention, M. F., comme vous l'avez peut-être déjà pressenti, d'envisager le Purgatoire au point de vue dogmatique : vous connaissez tous la doctrine de l'Eglise nettement exposée par le concile de Trente. Vous savez d'une part, et vous croyez qu'entre le Ciel et l'Enfer, entre la peine infinie et l'infinie récompense, il y a un lieu d'expiation, où les âmes qui n'ont pas satisfait entièrement ici-bas à la justice de Dieu pour leurs péchés, achèvent de se purifier avant de participer aux joies de l'éternel héritage; vous savez d'autre part, et vous croyez aussi que les âmes qui y sont détenues peuvent être soulagées et délivrées par les suffrages des fidèles qui sont encore sur la terre, et surtout par le précieux sacrifice de l'autel.
Mais, M. F., si nous pouvons soulager les âmes du Purgatoire, n'est-il pas vrai que, par cela même, nous le devons ? Or, entre tous les motifs qui sollicitent nos suffrages pour ces pauvres âmes souffrantes, j'en trouve trois principaux, que je viens vous signaler: le zèle de la gloire de Dieu, l'amour de nos frères défunts, et enfin nos plus chers intérêts.
L'amour que nous devons à Dieu, M. F., nous fait un devoir de contribuer à sa gloire : et, je vous le demande, quel moyen plus noble et plus efficace pour atteindre ce but que de concourir à peupler le Ciel d'âmes bienheureuses, qui, en compagnie des anges et de tous les élus, le béniront à jamais et célébreront éternellement ses bontés ? Il y a dans le cœur de Dieu, qui ne le sait ? une tendresse, une charité immense, et pour emprunter l'étrange expression d'un Docteur, il y a dans le cœur de Dieu un amour « passionné » : c'est l'amour des âmes. Pour les âmes, Dieu a consenti à livrer son Fils unique ; pour les âmes, Jésus-Christ, le Verbe éternel, a donné son repos, son sang, sa vie. Gardons-nous donc de penser que Dieu cesse d'aimer les âmes qu'il retient en Purgatoire. Comme l'enseigne Tertullien, il voit en elles 1' « empreinte de sa grâce », le cachet de la prédestination, le signe de l'Agneau mystérieux, les traces du sang de son Fils. Ces âmes, ce sont ses images, seulement une tache légère les défigure ; ces âmes, ce sont ses membres, seulement un peu de poussière les souille et les ternit; ces âmes, ce sont ses enfants, seulement quelques infidélités légères les excluent de sa présence. Ces âmes, ah! redisons-le, il les aime d'un amour immense, il les aime passionnément, et il ne peut verser aucun bien sur leurs souffrances. Il désire s'unir à elles, il est impatient de les récompenser, et il est contraint de les tenir exilées et de les soumettre à l'expiation. Oh! comme son cœur souffre violence, en voyant ainsi sa justice enchaîner les mains de sa miséricorde ! Eh bien ! M. F., vous le dirai-je ? ce que Dieu ne peut pas, vous le pouvez. C'est lui-même qui, dans un des secrets
de son infinie bonté, vous a donné le pouvoir, par une secourable entremise, de soulager, de délivrer ces âmes, c'est lui qui vous a constitués médiateurs capables d'obtenir leur grâce. En vérité, que sauriezvous faire ici-bas qui puisse mieux répondre aux désirs de Dieu et mieux contribuer à sa gloire? Tous les jours vous admirez le zèle de ces hommes héroïques, de ces missionnaires qui s'en vont par delà les mers, au travers de tous les périls, sur des plages lointaines et inhospitalières, chercher des âmes à convertir et des infidèles à ramener à Dieu ; plus d'une fois, peut-être, en lisant, dans le recueillement de la pensée et les émotions de la foi, les annales où sont racontés les prodiges de leur charité, vous vous êtes surpris à envier leur généreux dévouement. M. F., ce vœu de votre foi, cet apostolat qui excitait alors votre envie, il est à votre portée. Prenez le Purgatoire pour le champ de votre zèle, passez en esprit, vous dirai-je encore avec saint Bernard, « dans ces régions désolées où sont assises, non à l'ombre de la mort, mais de l'expiation et de la douleur, tant d'âmes prédestinées », « plus nobles devant Dieu, dit Bourdaloue, que celles des infidèles que vous pourriez gagner à son Eglise, et dans un état plus propre à le glorifier ». Pour les délivrer, vous n'avez point à vous imposer les sacrifices héroïques de l'apôtre : c'est avec ses fatigues, lui, c'est avec ses secours, c'est avec ses privations, ses insomnies, que dis-je ? c'est souvent avec son sang et au prix du martyre qu'il paye le bonheur d'amener des païens à la foi. Pour vous, vous n'avez nul besoin de quitter votre pays, de vous arracher à votre famille et de parcourir des déserts, dessolitudespleines de dangers.
Avec quelques prières, quelques aumônes, quelques mortifications, mortifications des sens, mortifications du cœur, vous remplissez votre apostolat, et même il est, sous certains rapports, plus glorieux à Dieu, plus fécond pour la bienheureuse éternité. Bien que le zèle du missionnaire soit admirable, la Providence permet qu'il ne soit pas toujours fécond; quant à vous, si vous vous consacrez au soulagement des âmes du Purgatoire, le succès de votre ministère est assuré; vous êtes sûrs de délivrer ces âmes de la région des peines, vous êtes sûrs d'abattre le mur de division qui les sépare de Dieu, vous êtes sûrs de briser leurs chaînes et de les faire entrer en possession du Ciel. Plus heureux, à certains égards, que le missionnaire qui, en déposant dans les bras de l'Église l'enfant de l'idolâtrie, peut avoir la douleur de le voir un jour retomber dans ses ténèbres et dans ses vices, quand vous avez délivré une de ces âmes qui gémissent dans les flammes expiatoires, vous n'avez point à craindre pour elle l'écueil de la persévérance, votre conquête est immuable ; c'est au sein de Dieu même, c'est dans l'inaltérable jouissance de l'éternelle vie que vous la placez. Elle voit Dieu, cette âme, et c'est pour toujours ; elle aime Dieu, elle possède Dieu, et c'est sans crainte de le perdre ; elle glorifie Dieu, et ce sera sans fin, c'est pour jamais; elle est heureuse, et c'est pour l'éternité. « C'est donc une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts » : par là nous procurons la gloire de Dieu, par là aussi nous acquittons une dette d'affection envers nos frères.
Un sentiment qu'on rencontre dans tous les cœurs nobles, c'est celui qui nous fait compatir à une infor-
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tune, qui nous émeut à la vue d'une souffrance, et qui nous fait épouser spontanément, et comme par un attrait instinctif, la cause d'un être malheureux et abandonné. L'affection, semblerait-il, a dû prendre naissance près d'un lit de douleurs. Il n'est pas même nécessaire de voir celui qui souffre pour* en être attendri : que de fois le simple récit d'un malheur ne nous a-t-il pas émus! Que ne puis-je donc, M. F., entr'ouvrir à vos yeux les terribles demeures de l'expiation ?' Que ne puis-je faire passer sous vos regards les pauvres âmes qui y sont détenues ? Quelle impression ne ferait pas sur vous un pareil spectacle ! Quel saisissement, quelle compassion, quelle sympathie active ne s'emparerait pas de vos cœurs, à la vue de tant d'âmes, en butte à des souffrances incomparablement plus vives, au sentiment commun des Docteurs et des théologiens, que tout ce qu'on peut imaginer de plus douloureux sur la terre, et impuissantes à alléger elles-mêmes, en quoi que ce soit, leurs maux ! Ces justes d'ailleurs, qui sont détenus dans ces régions d'angoisse, et pour lesquels nous venons réclamer vos religieux suffrages, ce ne sont pas pour vous des étrangers : ce sont des frères dans la foi, ce sont des chrétiens, comme vous membres de Jésus-Christ, comme vous enfants de l'Église. Ce sont des âmes plus chères encore, ce sont de véritables frères par les liens de la nature comme par ceux de la religion. M. F., pardonnez-moi de raviver des blessures que le temps commençait peutêtre à cicatriser : je n'ai qu'un désir, c'est d'ouvrir vos cœurs, et d'en tirer, avec une sincère commisération, des trésors de secours envers ceux que vous aimez. Ecoutez donc un instant, dans le silence du
cœur, les accents des âmes qui « crient vers vous, du fond de l'abîme » de l'expiation: parmi toutes ces voix douloureuses et plaintives, n'en distinguezvous pas quelqu'une qui retentit plus éloquemment au fond même de votre cœur? Peut-être la voix d'un père qui vous aimait tendrement, et que vous avez tant oublié depuis le jour où votre front s'inclina sous son bras défaillant pour recevoir sa bénédiction dernière ? Peut-être la voix d'une mère dont la sollicitude affectueuse et vigilante éleva votre enfance et forma votre jeunesse, et à qui vous avez promis, en baisant sa main déjà glacée par la mort, de vous souvenir toujours de sa tendresse et de ses leçons? Peut-être la voix d'un époux dévoué, à qui vous' avez donné votre cœur, aux pieds de l'autel, sous l'œil de Dieu et des anges et qui a emporté la moitié de votre vie dans la tombe ? Peut-être la voix d'une épouse chérie, dont le dévouement coftsola votre infortune et avec laquelle s'écoulèrent vos seuls jours de bonheur ici-bas ? Peut-être la voix de ces enfants aimés, qui entouraient jadis comme une guirlande bénie votre table et votre foyer domestique, et que les desseins mystérieux de la Providence ont soustraits prématurément à votre amour et aux dangers de la vie ? Peut-être la voix d'un frère, qui fut le compagnon de vos premières années, d'une sœur, à laquelle vous avez voué une inaltérable tendresse ? Écoutez-moi encore, écoutez, n'est-ce pas la voix de cet ami dépositaire de vos pensées les plus intimes, confident de vos peines les plus secrètes, et que, chose si rare ! vos diverses fortunes trouvèrent toujours fidèle ? Ah ! M. F., aux jours où ils suivaient avec vous le chemin de la vie, que n'eussiez-vous pas fait pour eux dans
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les moments d'épreuve? Vous ne pouviez les voir dans la peine sans les consoler; et, quand vous fûtes menacés d'une séparation suprême, si quelque moyen de salut se fût offert, comme vous l'eussiez saisi avec transport ! Pour les retenir aux rivages de la vie, volontiers vous eussiez fait le sacrifice de la vôtre. Eh bien ! M. F., ce sont ces âmes qui, en ce moment, du fond de leur prison de feu, poussent vers vous ce cri de détresse : « Miseremini mei, miseremini mei, saltem vos amici mei ». Elles vous entourent, elles vous assiègent, elles vous conjurent, elles vous pressent ; pourriez-vous être insensibles et sourds? Ah! de grâce, laissez parler votre cœur, et vous allez adoucir leurs souffrances et les délivrer de leur captivité. D'ailleurs, si vous cherchez avec impartialité la cause de leurs expiations, si vous vous rappelez avec sincérité votre passé, ne verrez-vous pas que, parmi ces âmes, il s^en trouve un certain nombre pour qui vous fûtes ou les complices ou l'occasion des fautes qu'elles expient si douloureusement ? N'avez-vous pas au Purgatoire des amis qui ne souffrent que pour s'être rendus trop complaisants à vos désirs, au préjudice de leur conscience ? N'avez-vous pas au Purgatoire des parents qui ne sont privés du bonheur de voir Dieu que pour vous avoir aimés d'une tendresse trop humaine, et, par une molle condescendance, avoir trop épargné vos défauts et ménagé vos faiblesses ? C'est le désir de vous être agréable qui les a poussés à déplaire à Dieu, et ils payent maintenant le prix de leur trop facile indulgence. Ne leur devez- vous pas strictement réparation ? Ah ! qui de vous, M. F., voudrait mériter le stigmate qu'infligeait autrefois le Prophète aux frères de
Joseph ? Quand ils eurent descendu leur innocente victime au fond de la citerne, ils s'assirent en cercle sur les bords de cette obscure prison, se faisant passer de main en main la coupe de l'ivresse, et ne ressentant dans leur cœur aucune commisération pour la douleur de Joseph : « Nihil patiebantur super contritione Joseph ». Loin de nous, M. F., le reproche d'une telle ingratitude ! Le sort de nos chers défunts est entre nos mains, acquittons envers eux notre dette d'amour et même de justice, brisons leurs chaînes, arrachons-les aux flammes qui les dévorent, nous sommes sûrs d'avance qu'en hâtant leur bonheur, nous préparons le nôtre.
En effet, M. F., en délivrant ces âmes, ce sont des amis que nous nous créons dans le Ciel ; ce sont des protecteurs que nous gagnons près du trône de Dieu. « Les morts, dit saint François de Sales, seront éternellement reconnaissants de ce que nous aurons fait pour eux. » Leur état de bonheur ne saurait les rendre indifférents à nos peines et à nos traverses, à nos joies et à nos tribulations. Le Ciel n'est pas le règne de l'ingratitude, il est le séjour de la vraie reconnaissance. Il ne nous est pas nécessaire de crier à ces âmes, comme autrefois Joseph à l'échanson du roi d'Egypte: «Souvenez-vous de moi, quand vous serez sorti de votre captivité, mémento mei cum bene tibi fuerit». Plus reconnaissantes que cet officier de Pharaon, qui oublia dans la prospérité le prophète qui l'avait consolé dans l'infortune, du haut du Ciel, où nous les aurons introduites, ces âmes ne cesseront de s'intéresser à nous. Devenus par notre secours les triomphateurs de l'éternité, ces nouveaux habitants des Cieux ne cesseront de nous tendre la
main, à nous les soldats du temps; entrés en possession de la félicité de la patrie, ils nous couvriront de leur égide, nous les voyageurs de l'exil, les pèlerins de la terre. Ah ! M. F., dans nos tentations, quels secours! dans nos peines, quelles consolations ! dans nos prières, quels auxiliaires! dans nos faiblesses, quelles ressources ! Ils nous protégeront dans le cours de notre vie, et, quand sonnera notre heure dernière, ce sera encore eux qui viendront à notre lit pour être notre soutien et nous adoucir les rigueurs du terrible passage. Il est donc bien vrai, en faisant tout pour ces âmes, nous faisons tout pour nousmêmes.
Je vais plus loin, M. F., et c'est par là que je finis, quand il nous faudra quitter le monde, si nous devons, nous aussi, passer par l'expiation avant d'arriver à la gloire (et qui de nous peut se flatter de mener une vie assez pure, qui de nous peut compter sur une mort assez précieuse devant Dieu pour entrer, au sortir de cette vie, dans le séjour de l'innocence parfaite?), oh! alors, même alors, comme nous pourrons nous applaudir de notre charité d'aujourd'hui envers les morts ! Vous connaissez comme moi, M. F., la parole de Notre-Seigneur : « Il vous sera mesuré avec la mesure que vous aurez employée à l'égard des autres». Ayez confiance en cette divine promesse ; et, pendant que les âmes insouciantes des souffrances des trépassés auront la peine de voir Dieu permettre qu'elles soient oubliées, vous, âmes compatissantes, vous verrez votre souvenir survivre dans le cœur de vos frères, comme vous gardez vousmêmes la mémoire des morts. On priera pour vous comme vous aurez prié, votre nom sera prononcé au
saint autel, comme vous-mêmes aurez fait prononcer au saint sacrifice le nom de ceux qui vous ont précédés dans la tombe. C'est ainsi, M. F., que la dévotion au soulagement des fidèles trépassés est un gage de prédestination et de salut, comme une garantie du Ciel.
Vous connaissez, M. F., le miracle que rit autrefois l'ange de Dieu dans la fournaise de Babylone où un roi barbare avait fait jeter trois jeunes Hébreux. « Il y descendit, nous disent les saints Livres, et écartant les flammes, il y répandit un vent frais et une douce rosée, si bien que ce feu ne les toucha pas », jusqu'au moment où ils furent délivrés. M. F., ce miracle de l'ange de Dieu, vous pouvez le renouveler dans une certaine mesure en faveur des âmes du Puro-atoire. Avec une larme de compassion, vous pouvez adoucir le feu qui les brûle; avec une prière, avec une aumône, vous pouvez calmer leurs souffrances ; avec une indulgence, vous pouvez satisfaire à la justice de Dieu ; avec le sang de Jésus-Christ, surtout, coulant pour elles à l'autel, vous pouvez hâter l'accomplissement de leur heureuse destinée : semblable à la voix du Seigneur, qui, en se faisant entendre au fond des tombeaux, appelle les morts à une nouvelle vie, la voix charitable de vos suffrages, en résonnant dans cette région des peines, peut en retirer ces âmes et les faire passer à la vie éternelle. Ainsi soitil!
PRONE