‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 8 sur 17 · SUR LA DOUCEUR POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES · texte numérisé non relu

SUR LA DOUCEUR POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES

(29 janvier 1865)

Parmi les saints qui ont fait l'honneur et la consolation de PÉglise en ces derniers temps, un de ceux dont le nom est resté le plus populaire et le souvenir le plus sympathique, un de ceux dont la figure rayonne avec le plus d'éclat aux regards même des esprits frivoles et indifférents de ce siècle, le dirai-je ? un de ceux qui le plus semblent avoir trouvé grâce devant ces dédaigneux sophistes, devant ces hommes passionnés ou prévenus, pour lesquels la sainteté est synonyme de faiblesse et de petitesse d'esprit, c'est le saint Évêque dont nous célébrons la fête en ce jour, saint François de Sales. C'est bien à lui que peut être appliqué dans toute son étendue le bel éloge décerné par l'Esprit-Saint au premier des anciens prophètes, à Moïse : « Dilectus Deo et hominibus, eu jus memoria in benedictione est. Il a été aimé de Dieu et des hommes, et sa mémoire est en bénédiction ». Or, M. F., si nous cherchons dans la vie du saint Évêque de Genève le principe de sa noble popularité et la raison de sa survivance au cœur et dans la mémoire des hommes, nous les trouverons dans une vertu dont il

nous offre, après Jésus-Christ, son divin Maître et le nôtre, le type le plus admirable et le plus touchant, dans une vertu dominante qui forme son caractère distinctif, et, si j'ose ainsi parler, sa physionomie particulière, dans une vertu qui semble résumer son existence tout entière ; vous l'avez nommée : la douceur. Que puis-je donc mieux faire aujourd'hui, M. F., que de consacrer quelques instants à vous entretenir de la douceur chrétienne ? « Beati mites, qaoniam ipsi possidebimt terram ! » « Bienheureux les hommes doux, disait l'aimable Évêque de Genève, en traduisant et commentant le texte évangélique : ils posséderont la terre, c'est-à-dire qu'ils seront les maîtres des cœurs : de leur propre cœur d'abord, puis du cœur des autres ». Oui, M. F., il y a dans la douceur un mystère caché de force qui nous donne la victoire sur nous-mêmes et nous assure la conquête du cœur de nos frères ; c'est ce que je vais vous montrer, en esquissant rapidement quelques traits de la vie de saint François de Sales.

Remarquez bien d'abord, M. F., que la douceur dont je viens parler ici, n'est point cette douceur tout humaine, toute naturelle qui n'est que le résultat du tempérament ou de l'éducation, quand elle n'est pas inspirée par la ruse et l'hypocrisie. La douceur chrétienne n'a nul rapport avec la douceur indolente d'une nature apathique et indifférente, d'un caractère impassible, qui ne s'émeut et ne s'affecte de rien, cède toujours, et en toute occasion transige avec sa conscience et trahit le devoir, plutôt que de soutenir une lutte. Elle n'est pas non plus cette douceur superficielle et purement extérieure qui ne con-

siste que dans des airs aimables, dans ces manières gracieuses qu'on est convenu d'appeler la politesse du inonde. A plus forte raison, vous le pensez bien, n'est-elle pas ce langage calculé qui se revêt de formes doucereuses pour mieux dissimuler la pensée et, sous de faux dehors d'une parole affable, cache une âme hostile, prête à blesser. La douceur que nous devons apprendre à l'école de Jésus-Christ, la douceur dont le bon Maître nous recommande instamment la pratique par ces paroles : « Apprenez de moi que je suis doux, discite a me qtiia mitis sum », la douceur que cet adorable Sauveur a béatifiée : « Beati mites ! » et dont il nous présente pendant sa vie mortelle la personnification si merveilleuse qu'on lui en donnait le nom : (« Eamus ad suavitatem » , criait-on de toutes parts dans la Judée), la douceur chrétienne est une vertu toute divine qui, comme l'enseigne saint Augustin, est le « fruit de la mortification » et de la lutte contre soi-même; c'est une vertu qui, par le triomphe sur toutes les passions et le renoncement à tous les instincts de susceptibilité, parvient à polir toutes les aspérités du caractère, à réprimer toutes les saillies de la nature, à nous faire supporter avec indulgence, sans amertume et sans aigreur les défauts des autres, et donne à l'âme une parfaite égalité d'humeur au milieu des revers, des mécomptes et des contradictions. C'est l'immobilité patiente, c'est l'équilibre parfait d'un cœur calme sous la main de Dieu à travers tous les événements de la vie. C'est, pour emprunter le beau langage de Bossuet, c'est « comme une huile vraiment céleste, c'est comme un baume spirituel qui calme les esprits chauds et remuants qui couvent dans le cœur et excitent en lui l'impatience et la

colère ; c'est la fleur de la charité qui, ayant rempli le dedans, répand ensuite sur le dehors une grâce simple et sans fard, un air de cordialité sagement tempéré, qui ne respire qu'une affection toute sainte » . Voilà, M. F., la vraie douceur évangélique ; elle nous donne une sainte ressemblance avec le Dieu fait homme, elle fait de nous, sur la terre, ses images vivantes.

Maintenant, je vous le demande, M. F., qui jamais mieux que François de Sales pratiqua cette douceur chrétienne, dont je viens de vous offrir la vraie notion ? Il en a été toute sa vie un si parfait modèle, il en a porté la réalisation à un degré si éminent que, quand, de nos jours encore, on cherche un homme dont le nom puisse en quelque sorte s'identifier avec cette vertu, on cite l'aimable Évêque de Genève. N'allez pas croire pourtant, M. F., que la douceur fût chez lui le produit tout spontané du tempérament et du caractère : il suffit d interroger tous ceux qui l'ont connu et ont vécu à son contact, il suffit de consulter sa vie pour se convaincre qu'il était né avec une nature vive et ardente, avec un caractère plein de feu et facile à émouvoir, avec un cœur qui trouvait dans sa sensibilité et sa tendresse de constantes occasions de froissement, une source perpétuelle de blessures. Mais si sérieuse fut, trente années durant, sa vigilance sur lui-même, si constants furent ses efforts, si courageux furent ses combats qu'il parvint totalement à maîtriser son humeur, à dominer le fonds remuant et troublé de sa nature trop prompte et trop sensible, à tel point, M. F., que, selon le témoignage d'un contemporain, « il paraissait rassembler en lui toute la mansuétude qui peut

être en un homme, ne faisant jamais une action, ne proférant jamais une parole qui ne fût détrempée dans la douceur de Notre-Seigneur, à tel point qu'il arracha un jour à saint Vincent de Paul lui-même ce cri du cœur : « Oh ! mon Dieu, si Monseigneur de Genève est si bon, qu'il faut donc que vous le soyez vous-même ! » En lui ne cherchez donc pas les saillies de l'humeur, les emportements du caractère : à part une circonstance de sa vie qu'il a toujours déplorée et dont il aimait à s'accuser en public, toujours il les a réprimés. Avec les personnes les plus grossières et les plus importunes, il conservait toujours l'affabilité des manières, l'indulgence des paroles, les condescendances de la plus tendre charité. En lui ne cherchez pas les invectives amères, les paroles aigres, les reproches passionnés : il avait pour maxime que, s'il faut être plein d'indignation contre le mal pour ne jamais se le permettre, il faut être plein de douceur et de commisération pour le prochain qui l'a commis. En lui ne cherchez pas, je ne dirai pas l'explosion de la vengeance, mais le plus léger signe de ressentiment, la moindre trace de représailles en face de l'injure : comme le Sauveur Jésus, il aimait à rendre à ses ennemis bénédiction pour malédiction et ne répondait à la haine que par l'amour. « Il faut que notre cœur, disait cet aimable saint, soit transpercé par la lance des contradictions ; il faut boire

le fiel, avaler le vinaigre, parce que Dieu le veut

et, parmi tout cela, conserver une douceur qui passe du cœur dans les paroles et sur le visage... »

Tel était, M. F., si j'ose ainsi m'exprimer, son programme. Écoutez, dans la relation de quelques traits, comme il le réalisait merveilleusement. Un jour un

homme se présente à lui dans un excès de fureur et de rage, et l'accable des plus sanglantes in]ures. Le Saint s'efforce de l'apaiser, mais en vain ; voyant qu'il persiste dans son emportement : « Mon ami, lui dit-il d'un ton plein de bonté et avec un air capable de calmer le cœur le plus obstiné, je veux que vous sachiez que, quand bien même vous m'auriez arraché un œil, je vous verrais encore de l'autre avec autant d'affection que le meilleur ami que j'ai au monde». Une autre fois on en veut à sa vie, des hommes se rencontrent assez barbares pour essayer de le faire mourir par le poison. Eh bien ! M. F., au sein des plus vives douleurs, on le voit recueillir ses forces, prier pour ses ennemis, proclamer qu'il leur pardonne, et enjoindre aux gens de sa maison le plus rigoureux silence, de peur que la justice humaine ne découvre les coupables et ne sévisse contre eux. Porte-t-on atteinte à son honneur ? Faiton peser sur lui la plus affreuse, la plus noire des calomnies ? Il laisse avec calme et sans nulle aigreur, sans nulle amertume, le soin de sa justification à la divine Providence : « Dieu sait, dit-il, la mesure de réputation qu'il me faut pour sa gloire ». Est-ce Dieu lui-même qui semble le frapper en s'éloignant de lui et en le faisant passer par les plus affreuses des tribulations, en le soumettant à la cruelle angoisse du désespoir? Sous la main de Dieu qui l'éprouve, aussi bien que sous la main des hommes qui le persécutent et qui l'affligent, François de Sales sait être maître de son âme et la tenir dans un équilibre parfait ; de son cœur soumis et résigné, il laisse tomber ces paroles d'une inaltérable douceur : « Mon Dieu, si je dois vous haïr dans l'éternité, je vous aimerai

dans le temps, et, tant que je vivrai en ce monde, jamais je ne cesserai de vous aimer ».

Voilà le vrai chrétien, M. F.: « possédant son âme, suivant l'expression de nos saints Livres, dans la patience et la douceur », il en dirige et gouverne à son gré tous les mouvements. Tranquille qu'il est sous l'oeil de son Dieu, comme le rocher élevé audessus de la surface de la mer (c'est la comparaison de saint Jean Climaque), il brise toutes les vagues qui viennent se heurter contre lui sans être jamais ébranlé. Interrogeons maintenant notre cœur, M. F., et voyons où nous en sommes par rapport à la pratique de la douceur chrétienne. Nous aussi peut-être, nous sommes nés avec une nature prompte et ardente, nous aussi peut-être, en sondant notre âme, nous y sentons une pente marquée à l'émotion, à l'impatience, à l'irascibilité ; mais quels efforts avons-nous faits pour nous retenir sur cette pente ? Pourquoi faut-il qu'au lieu de lutter contre cet entraînement, nous en soyons à chaque heure les tristes victimes ? Pourquoi faut-il qu'au lieu de plier et de dominer notre caractère, nous nous laissions perpétuellement asservir à ses mouvements ? Pourquoi faut-il que, pour peu qu'on nous oublie ou qu'on nous dédaigne, qu'on nous contredise ou qu'on nous humilie, qu on froisse nos goûts ou qu'on lèse nos prétentions, nous ne trouvions dans notre coeur qu'irritation et ressentiment, sur nos lèvres que durs reproches et récriminations amères, sur notre front lui-même que signe de dépit et de colère ? Pourquoi faut-il, hélas ! que nous ne sachions pas mieux garder l'empire sur nousmêmes au milieu des divers accidents qui traversent notre passage ici-bas, et que nous n'ayons pas plus

de douceur envers Dieu qu'envers les hommes ? Le premier revers, le moindre mécompte nous contriste contre la Providence ; et, quand une calamité sérieuse vient à fondre sur nous, nous laissons notre âme s'affaisser dans le trouble et exhaler la plainte et le murmure.

Combien plus heureuse, M. F., est l'âme qui, vraiment reine,'vraiment maîtresse chez elle, se possède dans l'inaltérable tranquillité d'une parfaite douceur ! M. F., je voudrais vous peindre l'état d'une âme qui, par la douceur, comme saint François de Sales, devient victorieuse d'elle-même ; permettez-moi donc une comparaison que je me rappelle avoir lue quelque part, et qui rend parfaitement ma pensée. Il vous est arrivé maintes fois de rencontrer un de ces cavaliers adroits et forts qui, montés sur un cheval fougueux, savent si bien s'emparer de lui qu'ils le rassemblent, comme disent les habiles, et le tiennent de manière que le puissant animal est tout entier comme enfermé dans le creux de leur main. M. F., voilà l'image d'une âme douce, qui, se possédant elle-même, tient en quelque sorte en main tous les mouvements de sa nature, si impétueux, si violents soient-ils, les dirige à son gré tous les jours de sa vie et en toute circonstance, suivant le bon plaisir divin, jusqu'au jour marqué par le Ciel où elle doit remettre à Dieu l'empire d'elle-même, qu'elle a reçu de Dieu.

Tel est, M. F., le premier fruit delà douceur, telle est la première terre dont elle a reçu de Notre-Seigneur les titres certains et authentiques: « Beati mites, quoniam ipsi possidebunt terrant » : elle se possède ellemême. En second lieu, ainsi que je vous le disais au commencement de cet entretien, non seulement cette

vertu nous rend maîtres de notre propre cœur, mais elle nous gagne les cœurs de tous nos frères, elle met toutes leurs volontés entre nos mains, et c'est ce que nous démontre d'une manière palpable la vie du saint Évêque de Genève. Qui ne connaît, en effet, les prodigieuses conquêtes opérées par l'ascendant de sa douceur sur les âmes les plus obstinées, sur les cœurs les plus rebelles ? « Le cœur de l'homme est ainsi fait, disait-il : il se cabre contre la rigueur, la douceur le manie à volonté et le façonne selon ses desseins ». Tandis que la rudesse, l'aigreur et l'emportement,comme la bise glaciale de l'hiver, resserrent les âmes, la mansuétude, la bonté, comme un soleil bienfaisant, les ouvre, les échauffe, les féconde. La terre des âmes est une terre libre qui ne se rend qu'à qui il lui plaît, qui ne se donne qu'à ceux qui savent se concilier l'affection, ce qui a fait dire par saint Ambroise une parole qui renferme une connaissance si profonde du cœur humain : « Nihil tam utile qnam diligi. Il n'y a rien de si utile que de se faire aimer ». Vous ne serez donc pas étonnés, M. F., d'entendre notre saint Évêque répéter souvent un beau mot de saint Augustin: « qu'il voulait aimer les pécheurs, les hérétiques même malgré eux ; Diligamus illos et nolentes ». Il savait, lui, que la douceur est le caractère distinctif, le sceau inévitable du véritable zèle, dont l'esprit n'est pas de faire descendre le feu du Ciel, mais le pardon, non pas de faire du bruit, mais du bien, non pas de faire des blessures, mais des conversions. Il sentait en son âme, pour ceux qu'il voulait sauver, ces transports d'amour, ces angoisses de tendresse, ces ménagements, ces secrets de bonté qu'une mère éprouve pour l'enfant qu'elle a porté dans son

sein, ce qui lui faisait dire quelquefois : «Je sais bien que je suis leur Évêque, mais j'aime mieux leur montrer que je suis mère ». Aussi, M. F., soit que nous considérions François de Sales évangélisant le Chablais ou concentrant son zèle sur la ville de Genève, soit que nous envisagions ses travaux apostoliques dans les premiers jours de son sacerdoce ou les efforts de son zèle dans les derniers temps de son épiscopat, toujours et en tous temps nous le voyons, grâce à son aimable douceur, recueillir laplus abondante moisson. C'est bien en étudiant ses brillantes conquêtes spirituelles qu'on peut vraiment comprendre le mot, en apparence paradoxal, de saint Jean Chrysostôme : « Rien de plus violent, de plus irrésistible que la douceur ». Comme le dit l'Eglise dans l'oraison de la messe de ce jour, pour sauver les âmes, François de Sales savait, comme le grand Apôtre, « se faire tout à tous» et rien ne pouvait lui résister. Sectaires opiniâtres, apostats endurcis, pécheurs obstinés, âmes tièdes, tout cédait aux charmes de sa mansuétude. Je n'oserais pas, M. F., articuler le chiffre des conversions qu'il opéra par l'ascendant de cette victorieuse vertu, si l'unanimité des témoignages de tous ses historiens ne me mettait à même de défier tout reproche d'exagération. Soixante-douze mille hérétiques rentrèrent, grâce à lui, dans le sein de l'Église, ce qui a fait dire par le savant Cardinal Du Perron ce mot, tant de fois cité : « Si vous avez des hérétiques à convaincre, vous pouvez me les envoyer ; mais, si vous en avez à convertir, envoyez-les à M. de Genève ».

M. F., peut-être y a-t-il ici des chrétiens qui, au foyer de la famille ou dans leurs relations d'amitié, connaissent quelques âmes qu'ils seraient heureux

de gagner à Dieu, pauvres âmes plutôt à plaindre qu'à condamner, égarées qu'elles sont, en ces temps tourmentés, par tant de publications perverses, par tant de lectures malsaines. M. F., laisseznous vous le dire, vous avez entre les mains le salut de ces âmes; mais connaissez-vous bien les armes qui peuvent vous en assurer la conquête ? Ce sont celles qui ont si bien réussi au saint Évêque de Genève. Plus heureux en quelque façon que François de Sales, vous aimez ces parents, ces amis avec leur consentement. Oh ! par votre inaltérable douceur, par votre indulgente bonté, soyez leur bon ange de tous les instants. Que votre piété marquée au bon coin, c'est-à-dire toujours aimable et sereine, que votre zèle toujours compatissant et dévoué soit pour eux comme un livre toujours ouvert, comme une prédication toujours vivante ; que vos lèvres se délient non pour discuter, mais pour prier, non pour verser des reproches, mais pour consoler; que votre main ne serve que pour faire du bien, et, j'ose le dire, si obstinés qu'ils puissent être, tôt ou tard ils céderont à la force merveilleusement persuasive de votre affectueuse douceur. Peu à peu vous réussirez à faire tomber leurs préventions et à dissiper les malentendus qui les séparent de notre Religion sainte ; peu à à peu vous aplanirez les obstacles qu'ils rencontrent dans la pratique du bien, vous verrez rentrer insensiblement dans leur cœur la foi qui en a été exilée, et, à un jour donné, vous aurez le bonheur de voir se réaliser votre plus ardent désir, en les gagnant à Dieu: « Beati mites, quoniam ipsi possidebant ievram ! »

Grand Évêque, grand saint, du haut du Ciel, que vous avez conquis par votre douceur, après avoir conquis ici-bas la terre des âmes, daignez abaisser sur nous un regard de bienveillance et de protection ; obtenez-nous de Dieu la grâce de suivre fidèlement la voie que vous nous avez tracée. Plus que jamais, en ces jours d'inquiétudes et d'angoisses que nous traversons, nous avons besoin de soutenir notre marche entre une fermeté qui ne soit pas la violence et une douceur qui ne soit pas la faiblesse ; soutenez nos pas, obtenez-nous la grâce de vaincre, comme vous, par la mansuétude tous les mouvements de notre nature, et de contribuer, comme vous, dans la mesure de nos forces, au salut des âmes qui nous sont chères. Ce sera pour nous la manière de partager un jour votre éternel bonheur. Ainsi soit-il !

HOMELIE

sur l'évangile de la guérison du sourd-muet pour le xie dimanche après la pentecote

(20 août 1865)

Les miracles évangéliques ne sont pas seulement, M. F., des faits historiques authentiquement constatés, servant à démontrer irrécusablement à qui ne s'obstine pas à fermer les yeux, la divinité de Celui qui les a opérés: ils sont aussi, vous le savez, de touchants témoignages de la bonté toute compatissante de ce Dieu fait homme qui ne pouvait, dans le cours de sa vie mortelle, voir couler des larmes sans les essuyer, ni passer à côté d'une souffrance sans la guérir. Ce n'est pas tout encore, M. F.: un pieux Docteur nous apprend que, parmi les prodiges du divin Maître consignés au livre sacré, il n'en est pas un seul qui ne soit, dans le monde des corps, l'image anticipée d'autres merveilles non moins étonnantes, que sa grâce devait opérer plus tard dans le monde des âmes, et qui ne contienne, comme sous une forme symbolique, aussi ingénieuse que transparente, un enseignement moral des plus précieux. Méditons donc ensemble, M. F., aujourd'hui, avec le cœur, le récit évangélique, en suivant pas à pas le

texte inspiré et, sous l'écorce de la lettre, nous découvrirons, suivant la parole du vénérable Bède, non seulement une touchante réalité, preuve éclatante de la puissance et de la bonté toutes divines du Sauveur, mais encore une mystérieuse ligure, source féconde d'instruction. Le sourd-muet autrefois guéri par Jésus-Christ est l'image des sourdsmuets spirituels qu'il guérit chaque jour au sein de son Église.

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Un jour que le Sauveur, quittant les confins de Tyr, passait par Sidon et arrivait à la mer de Galilée, en traversant la Décapole, on lui amena un sourdmuet : « Adducunt ei surdinn et midiim ». Toutes les misères humaines devaient être conduites, M. F., à cet adorable Sauveur, source de tout remède et de toute consolation. Or, s'il est ici-bas, en cette vallée de nos maux, une infirmité désolante, s'il est une infortune digne de commisération et de sympathie, c'est bien, sans doute, celle de ces pauvres disgraciés de la nature, privés des deux sens les plus nécessaires au commerce de la vie. Certes, elle est lourde et bien lourde la chaîne d'infirmités qui pèse sur les enfants d'Adam, bien nombreux sont les maux, bien cuisants sont les chagrins, qui peuvent nous affliger ici-bas; pourtant, s'il faut bien le dire, M. F., si malheureux soyons-nous, quand nous rencontrons une âme compatissante, que nos peines émeuvent et attendrissent, quand il nous est donné de verser nos souffrances dans un cœur dévoué, quand nous pouvons entendre une parole d'encouragement et d'espoir, nous nous sentons relevés et consolés. Il n'en est pas ainsi du pauvre sourd-muet ; cette consolation lui

est refusée, il ne peut compter sur cet adoucissement à son infortune. Dieu a fait l'homme sociable, et n'a pas voulu qu'il fût abandonné à l'isolement; mais lui, privé de l'organe de l'ouïe, il ne peut entendre la parole qui console et qui ranime ; déshérité du langage, il ne peut échanger ses sentiments et ses pensées ; créature tronquée et, pour ainsi dire, hôte informe de la création, il semble irrévocablement condamné à la solitude. Telle était, M. F., l'affligeante condition de l'être infortuné qui fut présenté au divin Maître. Bien plus lamentable encore pourtant, bien plus capable d'apitoyer nos cœurs est le sort des sourds-muets spirituels, des pécheurs obstinés, dont l'Esprit malin est venu obstruer les oreilles et enchaîner la langue. C'est en vain que, pour les arracher à l'abîme où ils sont tombés, Dieu veut leur faire entendre sa voix. Qu'il leur parle par l'intermédiaire de ses ministres dans les prédications de son Église, ou par les tendres sollicitations de sa grâce ; qu'il les appelle par les exemples touchants de vertu qu'il fait passer sous leurs yeux, ou par les remords salutaires dont il agite leur conscience ; qu'il les visite dans une maladie qui les cloue sur une couche de souffrance, dans un revers de fortune qui trompe leurs calculs, ou dans la perte douloureuse de tout ce qu'ils ont de plus cher au monde, ils restent sourds et insensibles, pareils à ces idoles dont parle le Roi-Prophète qui ont des oreilles et n'entendent pas : « Aures habent et non étudient ». De même qu'ils n'entendent pas la voix de Dieu, il semble que leur cœur ne sait rien lui dire : jamais ils ne lui parlent dans la prière, jamais ils n'unissent, dans le saint Temple, leur voix à celle de la foule qui chante ses

louanges ; ils sont muets surtout, quand il s'agit de lui faire, au tribunal sacré, en la personne de ses représentants, l'aveu de leurs faiblesses et de leurs méfaits : « Os habent et non loqaentiir ». Qu'ils sont à plaindre, M. F., ces infortunés dont la surdité est volontaire et dont le mutisme est calculé ! Ils repoussent aujourd'hui avec dédain le remède et la guérison. Écoutez la menace que leur adresse le Seigneur par l'organe de son Prophète : « Je vous ai parlé, vous ne m'avez pas écouté ; je vous ai appelés, vous ne m'avez pas répondu : je vous rejetterai de devant ma face. Projiciam vos a facie mea ».

Le sourd-muet de notre récit ne repoussait pas, lui, la miséricordieuse intervention du médecin; il avait le sentiment de son infirmité, et il aspirait à en être guéri. La foule qui l'a présenté au Sauveur, prie l'adorable Maître de vouloir bien lui imposer la main: « Deprecabantur eum, ut importât illi manum », cette main qui ne s'ouvre que pour verser des bienfaits et panser des blessures. Or, cette foule, M. F., que vous voyez émue de commisération pour le sourd-muet, cette foule, qui s'interpose en sa faveur et dont la prière est si éloquente sur le cœur de Jésus-Christ, c'est l'Eglise, cette mère compatissante des âmes qui ne peut contempler sans déchirements et sans angoisses les infirmités spirituelles de ses enfants ; c'est la société des vrais fidèles, qui, unis ensemble par la foi et la charité, interviennent près de Jésus-Christ en faveur des sourds-muets spirituels, le priant d'étendre sur eux sa main divine pour guérir et pardonner. L'Eglise, c'est une grande famille, dont tous les membres sont unis entre eux par un échange mutuel de services et de fonctions. Quand un membre est en

souffrance, tous les autres souffrent avec lui ; quand un membre est malheureux, tous les autres s'empressent de venir à son secours. Pauvres pécheurs, sourdsmuets infortunés, en jetant les yeux sur vous, en vous voyant si calmes au sein de votre infirmité, et si peu soucieux des moyens de la guérir, ah! je tremble, votre sort m'épouvante. Mais, en voyant ces âmes si nombreuses dans l'Église, qui vous aiment sans que vous le soupçonniez, en voyant les élus du Ciel plaider pour vous près du trône divin, en voyant les justes, les âmes pures de la terre, par leurs prières, leurs austérités, leurs sacrifices, leurs bonnes œuvres, appeler sur vous la compassion du divin Médecin,

oh ! je veux espérer, j'espère Le Sauveur se laissa

toucher par les prières de la foule ; c'est la prière d'Etienne qui ouvrit les oreilles de Saul, en le terrassant sur le chemin de Damas; c'est la prière de Monique qui guérit Augustin, en l'arrachant à ses désordres et en le retirant de ses égarements. Oh! oui, encore une fois, je veux l'espérer, c'est la prière d'une épouse, d'une mère, d'une sœur, qui sait ? peutêtre d'un ami inconnu qui fléchira le cœur de Dieu, et vous obtiendra miséricorde et pardon : « Deprecabantur eum, ut imponat Mi manum ».

Accédant aux prières de la foule, Jésus tire le sourd-muet à l'écart : « Et apprehendens eum de turbaseorsum ». Comprenons bien, M. F., l'intention du divin Maître ; elle est toute mystérieuse, tout instructive; Jésus-Christ veut nous apprendre que le premier remède à la surdité spirituelle, c'est l'éloignement du monde. Ne nous méprenons pas toutefois, M. F., sur cette parole et gardons-nous d'en donner une interprétation exagérée, si pieuse soit-elle. Ne croyez pas

que le pécheur qui veut être guéri doive s'enfuir au fond d'un désert, dans les antres de Scété ou les solitudes de la Thébaïde. Se retirer derrière les grilles d'un cloître, mettre entre le monde et soi de hautes et sombres murailles, s'isoler totalement de sa famille, de ses amis, de la société, c'est là l'héroïsme de la séparation. L'histoire du Christianisme peut bien nous montrer des sourds-muets spirituels : un Narsès, une Marie d'Egypte et tant d'autres, qui ont cru ne pouvoir être guéris que par cette généreuse détermination. Mais Dieu ne met pas la guérison du pécheur à ce prix : il exige seulement, dit saint Jérôme commentant ce passage, « qu'il se sépare de la foule troublée de ses pensées, de ses paroles, et de ses actes »; il faut qu'il rentre en lui-même, et que, suivant le mot du prophète Jérémie, « il réfléchisse en son cœur », il faut que, dans la partie la plus intime de lui-même, bien au-delà de cette région grossière où arrivent les impressions des sens et que trouble le mouvement des passions, il se forme un asile, un lieu secret où se perpétue le silence et où puisse se faire entendre la voix de Dieu, cette voix amie qui seule peut lui faire sonder la profondeur de son mal et lui dire la vérité sur les illusions qui le trompent, sur les dangers qui le séduisent, sur les écueils qui l'environnent, sur l'avenir qui l'attend. Quand on connaît l'économie des opérations de la grâce ou de l'assistance divine, on sait qu'elle délaisse ceux qui demeurent obstinément au milieu du tumulte des passions et de l'agitation du monde et de ses plaisirs : « Non in commotione Dominns ».

C'est quand Notre-Seigneur eut fait sortir le sourdmuet de la foule, M. F., que, non content d'étendre

sur lui la main qu'on lui demande, il met ses doigts dans ses oreilles, de la salive sur sa langue. Il 3^ a là, M. F., toute une révélation de l'action divine dans la transformation du sourd-muet spirituel. Jésus-Christ commence par toucher les oreilles du sourd : l'oreille, M. F., est le sens propre de la foi : c'est par elle que la céleste doctrine, avec ses fruits précieux, arrive à notre intelligence, suivant le mot de l'apôtre saint Paul : « Fides ex auditu, la foi vient de l'ouïe ». Or, M. F., cette première initiation, sans laquelle, comme l'enseigne ailleurs le même Apôtre, tout rapport avec Dieu est impossible, cette première initiation, le sourd-muet spirituel la reçoit de TEsprit-Saint, figuré, disent les Docteurs, par les doigts de Jésus-Christ. Oui, c'est lui, cet Esprit divin, le véritable « doigt de la main de Dieu, Dextrœ Dei Ut digitus », c'est lui qui fait pénétrer la lumière de la vérité, la connaissance de Jésus-Christ dans l'esprit du sourd-muet, que celui-ci avait tenu jusqu'alors obstinément fermé ; c'est lui qui, projetant une merveilleuse clarté dans les profondeurs ténébreuses de sa conscience, lui fait connaître toutes ses infidélités et lui impose de salutaires remords pour les regretter. Mais, vous le savez, M. F., si la foi peut nous servir à obtenir la justice, ainsi que le déclare le grand Apôtre: « Corde creditur ad justitiam », elle ne peut sauver qu'autant qu'elle se manifeste par une profession courageuse : « Ore autcm confessio fit ad salutem ». Si le pécheur qui connaît ses fautes et en a apprécié la malice est en voie de guérison, il faut, pour qu'il reçoive son pardon, qu'il vienne les accuser dans une confession sincère. Voilà pourquoi Notre-Seigneur, après avoir mis ses doigts dans les oreilles du sourd, touche sa

langue de cette précieuse salive qui, au sentiment d'un savant interprète, nous représente la sagesse divine « sortie de la bouche du Très Haut ». M. F., je le sais, il faut du courage pour rendre à sa foi le public hommage de ses actes, il faut du courage pour faire l'aveu de ses faiblesses ; et ce courage, le pécheur lereçoit de cettedivine Sagesse qui « dispose toutavec force et douceur » : avec force, en arrivant à ses fins d'une manière invincible ; avec douceur, en ne portant aucune atteinte à la liberté.

Jésus-Christ lève les yeux au Ciel et pousse un soupir. Ah! c'est du Ciel, M. F., que le pécheur doit attendre sa guérison, et elle ne s'obtient que par le gémissement de la prière et du repentir; le soupir, qui est en Jésus-Christ l'effet delà bonté et qui nous révèle un cœur enclin à prendre en pitié toute souffrance, doit être, dans l'âme des pécheurs, le désaveu et l'expiation du mal. Ce n'est qu'au prix de ce gémissement, expression de la vivacité de ses regrets et de sa componction intérieure, qu'il peut mériter d'entendre le divin Maître prononcer la parole toutepuissante qui commande à l'infirmité. « Ephpheta » , dit le Sauveur, en se servant d'un texte syriaque qui nous a été conservé par le narrateur sacré, «Ephpheta, c'est-à-dire ouvrez-vous», et aussitôt ses oreilles furent ouvertes, sa langue fut déliée, et il parla distinctement. Triomphe admirable de Jésus- Christ sur l'infirmité de la nature, triomphe admirable qui nous révèle manifestement sa divinité ! « La parole de Dieu, suivant le mot de l'Esprit-Saint, est vive et efficace»; entre son commandement et son oeuvre, il n'y a ni intervalle ni retard possible. « Il dit et tout est fait », il commande et tout obéit

Triomphe admirable, qui, chaque jour, a sa continuation parmi nous au sein du Christianisme, dans la guérison des pécheurs, à la parole du prêtre, comme autrefois à la parole de Jésus-Christ ! Toutefois, remarquons-le bien, M. F., de même qu'il y eut dans le sourd-muet un symptôme extérieur et public de guérison, de même que la foule, qui connaissait son infirmité, put en constater la délivrance, — il pouvait entendre, il parlait distinctement: « Loquebatur recte », — de même aussi la conversion du pécheur doit être manifeste et publique. Non seulement son oreille doit s'ouvrir à la parole de Dieu, de quelque manière qu'elle se fasse entendre, non seulement son cœur doit être docile aux inspirations de la grâce ; mais il faut que son nouveau langage apprenne au monde qu'il est entièrement guéri, il faut que les complices de ses anciens égarements et de ses précédents désordres soient les témoins de son retour à la vérité et à la vertu, il faut qu'il marche à découvert dans le chemin du bien. Le Dieu qui l'a guéri et qui lui a pardonné, est assez grand pour qu'il ne rougisse pas de lui appartenir.

O vous, M. F., qui avez été l'objet de la miséricordieuse bonté du Sauveur, vous que peut-être il a guéris tout récemment de la plus lamentable des infirmités, nous vous en conjurons, apportez à l'action de la grâce le concours nécessaire pour faire disparaître toute trace de votre ancien état ; que votre nouvelle vie apprenne au monde que vous êtes vraiment guéris, et le contraigne à reconnaître la puissance de Jésus-Christ et le triomphe de la grâce; que tous ceux qui vous connaissent et qui vous

aiment, sentent le besoin d'épancher leur cœur en paroles de reconnaissance et d'amour. La défense que fait ici le Sauveur de parler de la guérison miraculeuse qu'il vient d'opérer ne doit pas être prise à la lettre et dans un sens rigoureux : c'est une leçon d'humilité qu'il veut nous donner en passant. S'il est du devoir de ceux qui font le bien de fuir la vaine gloire, c'est, en même temps, une obligation impérieuse pour ceux qui reçoivent un bienfait de louer le bienfaiteur. Puissions-nous donc tous, qui que nous soyons, guéris aujourd'hui ou guéris hier par la miraculeuse puissance de Jésus-Christ, nous mêler à la foule ravie d'admiration et de gratitude qui allait répétant partout : « Bene omnia fecit . . . il a bien fait toutes choses : il a fait entendre les sourds et parler les muets »; puissions-nous, M. F., avoir, dans une certaine mesure, notre part de cet éloge, qui résumeadmirablement l'idéale perfection del'Homme- Dieu : « Bene omnia fecit», en faisant bien tout ce que nous devons faire, non pas des choses extraordinaires, des miracles, des actions d'éclat (elles ne nous sont pas demandées), mais en conservant, avec la grâce, notre cœur pur et portant dans les choses communes une intention droite. Nous mériterons alors d'avoir part un jour aux éternelles récompenses. Ainsi soit-il!

PRONE

SUR LA DOULEUR (i) POUR LA FÊTE DE NOTRE-DAME DES SEPT-DOULEURS

(17 septembre 1865)

Il est un mot, M. F., que me mettent sur les lèvres tout à la fois et le récit évangélique que vous venez d'entendre et le mystère de la fête que nous célébrons en ce jour: ce mot, en voyant la pauvre veuve de Naïm qui accompagne au tombeau les restes inanimés d'un fils unique, en contemplant Marie au pied de la Croix recevant dans son âme le rude contre-coup de la Passion de son divin Fils, ce mot, votre cœur, l'a prononcé, c'est la douleur. La douleur ! Qui ne sait la large part qu'elle a ici-bas dans l'œuvre de la création ? Oui ne connaît la course mystérieuse qu'elle continue à travers le monde depuis soixante siècles ? 11 n'est pas un instant dans la durée des âges, pas un lieu sur la surface du globe qui n'ait été marqué par

(1) Ce sujet de la douleur était cher à Mgr Billard qui en rit, vingt-cinq ans après la date où nous sommes, le thème d'une de ses plus belles Lettres pastorales. On retrouvera dans cette Lettre du 27 janvier 1891 des passages entiers du prône qu'il avait prêché étant encore vicaire. Ce n'est pas d'ailleurs le seul emprunt qu'il ^e sera fait à lui-même (N. de l'Édit.).

quelque plainte, par quelque soupir: «Toute créature souffre et gémit », disent nos saints Livres. Mais l'homme surtout souffre incomparablement plus que tous les autres êtres qui l'entourent: que, prince, il soit assis dans la pourpre, ou que, pauvre, il soit couvert de haillons, partout et toujours l'homme est sous l'étreinte de la douleur, et, si attentivement qu'on lisesonhistoire, la douleur en est le premier et le dernier mot ; elle le reçoit aux portes mêmes de la vie, elle l'accompagne souvent pendant tout le cours du voyage, elle l'attend inévitablement à son terme. Souffrances du corps, peines de l'esprit, angoisses poignantes du cœur surtout, à quoi bon, M. F., dérouler sous vos yeux ce sombre tableau ? A quoi bon reproduire une peinture dont chacun peut voir en soi-même la triste réalité ? La douleur est un fait contre lequel il n'est permis à qui que ce soit de s'inscrire en faux; mais, dans ce fait, M. F., il y a un mystère: pourquoi la douleur? Ce mystère, le philosophe incrédule est impuissant à l'expliquer, la foi chrétienne en donne une admirable solution; c'est ce que je viens vous démontrer aujourd'hui.

En ce monde si bien ordonné, M. F., pourquoi cet étrange phénomène de la douleur ? En ce monde, chef-d'œuvre d'un Dieu tout-puissant, qui règle tout avec sagesse et ne suit d'autres inspirations que celles de sa bonté, pourquoi des êtres qui souffrent ? Pourquoi l'homme surtout semble-t-il voué tellement à la souffrance que la vie ne soit pour lui qu'un théâtre de misère, et, suivant le mot éloquent du Prophète royal, une « vallée de pleurs » ? M. F., je le reconnais, c'est là un des plus profonds mystères que la

réflexion soulève dans la pensée qui médite; c'est comme un abîme, où l'intelligence et le cœur même peuvent se perdre, puisqu'à première vue il semble impliquer contradiction avec l'idée que nous avons de Dieu, du « bon Dieu ». Dans tous les temps, la raison humaine s'est mise en frais pour résoudre ce problème: les philosophes anciens ont donné leurs explications ; les philosophes contemporains donnent les leurs. Voyons à quelle solution ils sont arrivés.

Si nous feuilletons les annales de l'esprit humain, dans les âges passés, à part cet orgueilleux stoïcien qui, sous son portique, le visage contracté et les muscles tendus, niait la douleur pour se dispenser de l'expliquer, nous trouvons partout, sous des noms divers, la même réponse: Si l'homme souffre, c'est son destin, c'est une fatalité malheureuse, c'est l'influence de l'astre qui a éclairé son apparition en ce monde. Destin, fatalité,- étoile, mots sonores et prétentieux, qui, suivant la remarque des Lettres sacrées, n'ont que le mérite d'être vides de sens, « Verba ventosa»; imaginations ineptes, qui ne recouvrent que le néant, et que, d'ailleurs, les simples lumières de la plus vulgaire raison ont depuis longtemps reléguées dans la région des rêves. Mais interrogeons nos savants contemporains, peut-être nous donneront-ils du mystère une explication plus plausible.

Une école est née de nos jours, M. F., qui, sous les noms trompeurs de philosophie, haute critique, science transcendante, que sais-je ? prétend se substituer à toutes les révélations surnaturelles et usurper la place du Christianisme, sous prétexte qu'il a fait son temps. A entendre les maîtres de cette école, si la foi chrétienne peut encore suffire au peuple avec

les vieilles idées qu'elle représente, il faut aux intelligences d'élite, aux esprits lettrés d'autres lumières; ce sont eux qui se donnent la mission d'en être les dispensateurs, et qui de nous, M. F., n'a, plus d'une fois, gémi de les voir, au sein de la famille ou dans les relations de l'amitié, exercer avec trop de succès leur lamentable prosélytisme ? Or, M. F., voulez-vous juger de la science de ces prétendus docteurs ? Laissez-moi vous exposer les explications qu'ils donnent du mystère de la douleur.

« La souffrance, dit l'un d'eux, c'est le premier état d'une société qui se fait lentement au travers de transformations successives». «La souffrance, dit un autre, a sa raison d'être dans deux principes éternels, infinis, contraires, expression du Dieu-Tout ». En vérité, est-ce la peine de se donner pour mission de répandre la lumière, quand, au lieu de dissiper les nuages, on se jette dans une obscurité plus ténébreuse encore ? Franchement, pas n'est besoin de laborieuses études ni de longues recherches pour apprécier l'ineptie de telles explications : le plus élémentaire bon sens suffit à en faire justice. Pour expliquer la présence de la douleur ici-bas, le premier se jette dans le brouillard d'une impénétrable utopie, en revêtant sa pensée de termes nuageux et dépourvus de sens précis, le second rétrograde de plusieurs siècles pour déterrer la vieille erreur de Manès, qui sacrifie l'unité de Dieu. O mon Dieu, comme elle est vraie votre parole et comme elle s'accomplit toujours sous nos yeux : « Mentit a est iniquitas sibi ». L'erreur s'inflige à elle-même le plus flagrant démenti. Elle reproche à l'Eglise d'être la représentante de vieilles idées dont le règne est

passé, et, pour dispenser une nouvelle doctrine, elle se trouve réduite à rajeunir, sous une forme plus ou moins captieuse, des sophismes depuis longtemps condamnés par leur absurdité même : « Mentita est iniquitas sibi ».

Hâtons-nous, M. F., de sortir de ces tristes ténèbres pour entrer dans les voies lumineuses de la foi. C'est elle qui peut nous dire la cause de nos larmes, c'est elle qui nous donne du problème une solution claire et formelle. Suivant ses divins enseignements, c'est le péché qui a fait venir la mort en ce monde et tout ce triste cortège des douleurs qui la précèdent et l'accompagnent. L'homme primitif sort des mains de Dieu, c'est l'homme heureux: il était à l'abri des souffrances, il ne connaissait pas les larmes; l'homme souffrant, c'est l'homme déchu, la douleur est l'expiation de sa faute ; et tous, qui que nous soyons, enfants d'un père prévaricateur, en venant au monde entachés de sa souillure, nous sommes enveloppés dans sa disgrâce. C'est ainsi, M. F., que toutes les douleurs, toutes les infirmités, toutes les peines, toutes les angoisses, les maux de tout genre qui affligent la pauvre humanité depuis l'origine du monde, sont le résultat et la punition de la faute première. Comme le proclame la sainte Eglise dans un de ses conciles : « Omne qnod dicitnr malum aut est peccatum aut pœna peccati». N'en soyons pas surpris, M. F., si la malice d'une faute se proportionne à la dignité de celui qu'elle offense, ne suffit-il pas d'envisager la grandeur infinie de Dieu, ne suffit-il pas d'envisager, de mesurer la distance qui sépare son incomparable majesté de la faiblesse de sa créature, pour avoir du mystère des douleurs humaines la plus

nette, la plus éclatante des démonstrations ? Oui, la douleur est une expiation, elle est le salaire du péché: « Stipendium peccaii». Gardons-nous bien pourtant, M. F., dépenser que l'homme ne souffre ici-bas que comme héritier d'une faute première, et que la souffrance n'est que la peine de la souillure héréditaire que nous avons apportée en naissant : la douleur est encore souvent le salaire de nos péchés personnels. Quel est celui d'entre vous qui, sondant sa conscience, peut se rendre le témoignage d'avoir toujours marché dans les voies du bien? Où est l'enfant d'Adam qui n'ait jamais payé personnellement tribut à la fragilité de sa nature et qui ne se soit jamais révolté contre son Dieu ? Reconnaissons-le, M. F., ce sont souvent nos propres infidélités qui arment le bras de Dieu et nous pouvons dire, avec plus de raison encore que le saint homme Job, que le nombre et l'amertume de nos douleurs sont loin d'égaler la multitude et l'énormité de nos offenses: « Peccavi et vere deliqui, et, ut eram dignus, non recepi »... Il n'est donc pas étonnant d'entendre saint Augustin dire au peuple d'Hippone assemblé pour l'entendre : « Mes frères, vous êtes malheureux, c'est vrai, puisque j'entends vos plaintes, puisque je compte vos souffrances ; mais c'est à la perversion de votre volonté que vous devez vos malheurs». Et encore est-il vrai qu'à ce point de vue, M. F., la souffrance doit vous apparaître moins comme un châtiment que comme un bienfait et comme une des formes de la volonté de Dieu : « Medicina est, non pœna». La souffrance, c'est un creuset précieux, c'est une piscine salutaire où nous nous purifions des souillures de nos fautes. Par delà la tombe, « il

est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant » : c'est un juge sévère qui exige jusqu'à la dernière obole ; mais ici-bas c'est un créancier généreux qui réclame peu pour remettre beaucoup : des afflictions passagères, un instant de souffrance suffisent à apaiser sa rigueur, une larme qui tombe dans la balance terrible de sa justice suffit à la faire pencher du côté des miséricordes: « Qnod pateris medicina est, non pœna ».

Toutefois, M. F., je né me le dissimule pas, je n'ai pas abordé le point le plus épineux du problème qui nous occupe. Il y a ici-bas, qui ne le sait ? parmi les âmes qui souffrent une étrange anomalie : c'est que souvent ce sont les cœurs les plus purs et les plus vertueux, ce sont les âmes les plus dignes d'être heureuses, parce qu'elles ne pensent qu'au bonheur des autres, qui ont la plus large part aux épreuves et aux douleurs de la vie. Combien de fois ne voiton pas, au grand scandale des faibles, les succès et les jouissances couronner l'iniquité triomphante, tandis que l'innocent et le juste succombent victimes des plus désolants revers, des plus accablantes calamités ! Laissons, M. F., l'impiété et le rationalisme tirer de la vue de cet étrange phénomène l'occasion de blasphémer odieusement contre la divine Providence, ou soutenir avec une inconcevable audace, malgré les protestations unanimes de toute conscience honnête, qu'il n'y a ici-bas ni vice ni vertu, ni bien, ni mal moral, et recourons de nouveau aux enseignements de notre sainte foi : elle nous tient en réserve un mot qui est comme la clef de l'énigme. Elle nous dit que la douleur, pour être bien comprise, ne doit pas être considérée au point de vue de la vie pré-

sente, mais encore, mais surtout par rapport à la vie future : la douleur, elle n'est pas seulement le salaire du péché, une expiation qui répare le passé, elle est encore un mérite et comme la condition nécessaire de l'éternel bonheur, (i)

Ouvrons le saint Évangile et écoutons notre divin Maître : « Le royaume des cieux souffre violence » ; on ne peut l'obtenir que par lalutte, par l'immolation, par la douleur : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il porte la croix et me suive ». Après le Maître écoutons le disciple : « C'est par beaucoup de tribulations, dit le grand Apôtre, qu'il nous faut entrer dans le royaume de Dieu : les peines de ce bas monde, si dures soient-elles, ne sont rien comparées aux joies futures qui doivent en être le prix ; un instant de souffrance peut nous conquérir un poids immense de gloire, une éternité de bonheur ». Écoutons encore les commentaires que nous donnent les saints Docteurs des enseignements divins. C'est saint Léon qui nous affirme qu' « il est contraire à l'ordre et à l'équité que le bonheur de jouir précède le temps de souffrir; tempora patiendi non potest prcevenire félicitas regnandi ». C'est saint Ambroise qui déclare que « retrancher le combat des justes, c'est leur enlever leurs couronnes » ; et que « supprimer leurs tourments, c'est leur ravir leur félicité. Toile certamina, tulisti coronas ; toile cmciatus, tnlisti beatiiudines ». C'est le grand Évêque d'Hippone qui assure que « celui qui n'éprouve pas les peines du pèlerinage, ne goûtera pas les douceurs delà patrie; qui non

(1) Tout ce développement sur l'efficacité de la douleur sera repris plus tard par Mgr Billard dans sa Lettre pastorale sur la Providence et ses détracteurs (N. de PÉdit).

gémit ut peregrinus , non gaiidebit ut civis». Ne nous scandalisons pas, M. F., de voirie juste souffrir: ceux que Dieu éprouve le plus, sont ceux qu'il aime davantage, puisque la foi est là pour nous dire qu'il n'est pas une de leurs douleurs qui n'aura son dédommagement, pas un de leurs sacrifices qui n'obtiendra sa récompense, pas une de leurs larmes qui ne sera consolée par une joie de plus, pas une de leurs humiliations qui ne sera payée par un degré de gloire plus élevé.

Telle est la douleur pour le chrétien qui la considère sous son vrai jour ; elle n'est plus un mystère: c'est une expiation du péché, c'est une source de mérites pour le Ciel. Considérons d'ailleurs la souffrance en Notre-Seigneur Jésus -Christ , nous en avons une démonstration évidente et que nous touchons pour ainsi dire du doigt. Du jour où le Christ Sauveur, représentant l'humanité coupable, a consenti, lui, le Dieu de toute sainteté, à se charger de nos iniquités, il a dû résumer en sa personne la grande condamnation des premiers jours. Regardez Jésus-Christ, M. F.: son nom, le prophète Isaïe nous le révèle, c'est « l'homme des douleurs, virum dolorum » ; sa science, c'est celle des infirmités: « scientem infirmitatem » ; et sa vie tout entière

peut se résumer dans un mot: il a souffert C est

Bethléem avec le dénuement de la crèche, c'est Nazareth avec ses privations et ses sueurs, c'est la carrière apostolique avec ses fatigues et ses persécutions, c'est le Calvaire surtout avec son cortège inouï de supplices et de tourments. Oh ! oui, la souffrance estime expiation: « Vulneratus est propter iniquitates uostras ». La souffrance est le prix du Ciel, la con-

dition expresse de la possession de la gloire: « Oportuit pati Christum et ita intrare in gloriam saam ». M. F., nous étions tous représentés dans l'humanité souffrante de Jésus-Christ ; mais il est vrai de le dire, bien que le vieil homme ait été crucifié avec lui sur le Golgotha, il n'est pas mort complètement dans cette grande immolation ; bien que la passion de Jésus- Christ ait amplement suffi à nous mériter le Ciel, il « manque quelque chose », suivant le mot surprenant de l'Apôtre, pour que le but soit atteint. Ah ! M. F., vous l'avez compris, il faut qu'au sang du Maître vienne s'ajouter le sang des disciples ; les douleurs de Jésus-Christ ne peuvent agir dans toute leur force que lorsque nous y mêlons les nôtres. Il faut donc que, pour l'homme déchu qui veut se réhabiliter et arriver au Ciel, la souffrance soit son apanage et son patrimoine. Pour que le monde soit sauvé, il faut qu'il soit comme un immense Calvaire; et c'est pour cela qu'il entre dans les desseins de la bonté divine que nul n'échappe à la loi de la souffrance. Hélas ! pourquoi faut-il, M. F., que l'humanité tout entière ne comprenne pas la miséricorde de son Dieu ? Quand on y regarde de près, le genre humain se partage en deux classes, représentées par les deux malheureux mourant au Golsrotha à droite et à gauche du divin Crucifié. Le Sauveur Jésus leur tend la main, il les appelle, il les regarde avec bonté, il veut les sauver, mais il y en a un qui ferme son âme à la voix de Jésus et qui, se détournant pour blasphémer, meurt en se tordant de désespoir, sur le bois d'un supplice mérité par ses crimes: il est l'image de ces incrédules, de ces impies qui ferment leur cœur aux lumières de la foi et aux consolations qu'elle donne,

n'attendent rien au delà du tombeau et qui, trop souvent hélas ! plus fréquemment de nos jours, fidèles à la logique de leur désespoir, abdiquent, par la plus insigne des lâchetés, le devoir de vivre, et cherchent un remède à leurs tortures dans un acte qui n'est pour eux que le prélude de tortures mille fois plus déchirantes encore. Le crucifié de droite entendit, lui, les paroles du Sauveur et, touché de repentir, se tourna vers Jésus, répondant à son appel par une prière sublime qui lui ouvrit le Ciel : il est l'image de ces chrétiens fidèles qui, dociles à la foi et animés par l'espérance, à la suite des saints qui sont morts en bénissant les jours de leur souffrance, à la suite de Marie, la Mère des douleurs, qui supporta avec tant de courage le plus sanglant des martyres, étendent volontiers comme l'Homme-Dieu, leur modèle, leurs pieds et leurs bras sur ,1a Croix, et trouvent dans la douleur le germe de la vraie consolation, et dans la mort le prélude de la véritable vie.

M. F., parmi les peintures que l'on a trouvées dans les catacombes de Rome, il en est une bien frappante par son sens profond : c'est une croix ornée de pierreries, de laquelle sortent de toutes parts des tiges de roses qui s'épanouissent autour d'elle et dissimulent sa sévère nudité. C'était sans doute une pieuse industrie du génie chrétien qui, pour faire aimer aux jeunes néophytes de la foi la croix, instrument de supplice alors odieux à la terre, la recouvraient de pierres précieuses et de roses épanouies. Vous le dirai-je, M. F., ce symbole me semble exprimer admirablement la transfiguration de la douleur par le Christianisme. A nous, comme aux néophytes des premiers

âges chrétiens, la croix fait peur, la douleur nous épouvante dans son austère nudité, mais la foi la couvre de diamants et de roses, c'est-à-dire d'encouragements et d'espérance. Elle nous montre les souffrances, quelles qu'elles soient, de quelque côté qu'elles viennent, comme de précieux suppléments à nos satisfactions imparfaites, comme des moyens de mériter le Ciel ; elle nous dit que nous avons là-haut un Père qui pèse nos peines, qui compte nos soupirs et qui un jour essuiera toutes nos larmes. Oh! M. F., qui ne voudrait en avoir versé, de ces larmes, le jour où ce sera la main de Dieu même qui les essuiera, et nous montrera, en nous couronnant, que l'heure où nous souffrons est vraiment la plus riche et la plus féconde de la vie ? Ainsi soit-il !

HOMELIE

sur l'évangile de la guérison du lépreux pour le troisième dimanche après l'epiphanie

(21 janvier 1866)

Il est impossible de parcourir le saint Evangile, M. F., sans trouver presque à chaque page, dans le récit d'un nouveau miracle, une nouvelle preuve de la puissance infinie et de l'incomparable bonté de Jésus-Christ. Il se présente à la terre comme Fils de Dieu, Dieu lui-même, et à sa parole il donne le signe authentique, le cachet inimitable de la vérité : il sème les miracles sur son passage; commandant en maître à la nature, il prouve irrécusablement qu'il en est le souverain ; il porte le doux nom de Sauveur, et, chaque jour, il en remplit les glorieuses fonctions, en soulageant toutes les misères qu'il rencontre sur son chemin. Et encore est-il vrai que la compatissante bonté qu'il témoigne aux affligés du monde matériel, n'est qu'une faible image de la miséricorde qu'il exerce dans le monde moral. C'est ce que nous allons voir aujourd'hui, M. F,, en méditant le premier des deux prodiges racontés dans l'Evangile. Nous suivrons le récit pas à pas, à la manière des Pères des des premiers siècles ; sous la conduite de ces saints

Docteurs, nous l'expliquerons tout à la fois et selon la lettre et selon l'esprit. Cette simple paraphrase du texte sacré pourra, je l'espère, faire quelque bien à nos âmes.

Le Sauveur Jésus descendait de la montagne où il venait de prononcer cet admirable discours que Bossuet appelle quelque part « le code sublime de la loi nouvelle, le merveilleux abrégé de tous les préceptes évangéliques », et il était accompagné du peuple qu'il venait d'instruire. Or, vint à lui un homme qui n'avait pu, à cause des prescriptions de la loi mosaïque, se mêler à la foule pour l'entendre; c'était un lépreux : « Et ecce leprosus veniens ». Je n'essayerai pas, M. F., de vous faire le tableau de la hideuse maladie qui porte le nom de lèpre : si peu accentués en fussent les traits, j'aurais à craindre peut-être de soulever dans certains cœurs presque autant d'effroi et de dégoût que pouvaient en éprouver jadis ceux qui étaient condamnés à avoir sous les yeux l'affreuse réalité. Qu'il me suffise de dire, M. F., que, repoussante pour celui qui la contemple, la lèpre est horrible et souvent incurable pour le malheureux qui en est affecté. Chez les Juifs, aussi bien que chez plusieurs autres peuples de l'Orient, le lépreux, de par la loi, était relégué hors des villes et des camps et contraint de vivre séquestré de toute société humaine. Dans certaines contrées de notre ijays même, au moyen âge, avant que notre sainte Religion, toujours compatissante aux misères, comme son divin fondateur, eût érigé ces maisons charitables connues sous le nom de lazarets ou ladreries, chassé loin de toute habitation, il était condamné à vivre, ou plutôt à mou-

rir, dans des huttes isolées, sur le toit desquelles on jetait de la terre en disant : « Meurs au monde et renais à Dieu ; sis mortuus mundo, vivens iterum Deo ».

C'est donc une bien triste maladie que la lèpre, M. F., mais je sais un mal mille fois plus désolant encore. Sous le lépreux de notre récit, saint Jérôme a reconnu l'image d'un autre lépreux beaucoup plus à plaindre, le lépreux spirituel, le pécheur. La lèpre matérielle, en effet, ne fait que vicier le sang et défigurer le corps en le couvrant de hideux ulcères : le péché mortel s'attaque à l'âme, il lui enlève toute sa beauté, il la défigure, il en fait un foyer de corruption, il la couvre de plaies ; suivant le mot d'un Prophète, il la rend plus noire que le charbon : « Denigrata est super carbones ». M. F., on a dit du lépreux qu'il était comme un cadavre qui a assez de sentiment et de vie pour se voir envahir par la pourriture, et respirer l'infection qui s'exhale de ses chairs décomposées: «Quasi cadaver putridum ». Cette énergique expression d'Isaïe s'applique surtout à l'âme souillée par le péché mortel. Son souffle corrompt souvent tout ce qui l'approche, sa conversation altère les mœurs les plus pures, elle est un objet d'horreur pour Dieu et pour ses anges et souvent pour elle-même.

Une sorte d'interdiction légale pesait sur le lépreux: il ne pouvait rien recevoir ni par donation ni par testament ; mais on lui laissait l'usufruit de ses biens, s'il en possédait. Le pécheur a creusé un abîme entre lui et l'assemblée des amis de Dieu : non seulement il a perdu tous les biens de la grâce qu'il possédait, mais il est dans l'impuissance d'en amas-

ser d'autres ; tant qu'il reste dans son état malheureux il ne peut rien faire de méritoire pour le Ciel, il ne goûte plus les vraies joies de la famille, il tient extérieurement au corps de l'Eglise, mais il n appartient plus à son âme, il est exclu de son unité intérieure, qui se forme par le lien de la charité, il est comme une branche inutile ou une plante empoisonnée qui ne porte aucun fruit : « Quasi stirps inutilis pollutus», et, à moins qu'il n'obtienne sa guérison, c'est-à-dire sa grâce, en revenant à Dieu, il sera à jamais exilé de la société des bienheureux au Ciel, il sera condamné aux flammes éternelles.

« Etecce leprosus veniens adorabat eum ». C'était en vertu du rigoureux arrêt de la loi de Moïse que le lépreux de notre Évangile avait été privé de recueillir en compagnie de ses frères les divins enseignements tombés des lèvres du Sauveur; mais le bruit des prodiges de Jésus-Christ était arrivé jusqu'à lui et, en voyant le bon Maître se diriger de son côté, au moment où ses yeux s'arrêtaient sur ce visage divin qui reflétait la bonté et la mansuétude en même temps que la puissance et la grandeur, il entendit comme une voix secrète qui lui dit à l'oreille du cœur: « Pauvre lépreux, aie confiance : voici que vient à toi ton Sauveur; il est Dieu, il pourra, il voudra te guérir». C'était une inspiration que lui envoyait « celui, dit un saint Docteur, dont le mérite ne consistait pas seulement à dire de grandes choses, mais à faire de grandes oeuvres » ; c'était une inspiration du divin Rédempteur, qui voulait confirmer sa prédication par l'éclat du miracle à la face même du peuple qu'il venait d'évangéliser, et montrer, par un acte de puissance infinie, qu'il avait tout à la fois le

IÔO MONSEIGNEUR BILLARD

droit de se faire écouter et de se faire obéir. Docile à suivre cette mystérieuse inspiration, sans crainte d'être repoussé, sans avoir peur de montrer ses plaies devant une foule qui n'a pour lui qu'horreur et dégoût, il s'avance vers Jésus; reconnaissant en lui la divinité, il lui rend le culte qui n'est dû qu'au Maître souverain de tous les êtres, il se prosterne devant lui, il l'adore et, avec l'accent d'une ferme espérance, il lui dit : « Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir ; Domine, si vis, potes vie mundare ». Laissez-moi vous le dire, M. F., en toute simplicité, avec un pieux interprète: quelle belle âme avait ce pauvre lépreux dans un corps si affreusement défiguré ! quelle foi dans sa démarche! quelle humilité dans sa contenance ! quelle confiance dans sa prière ! Votre puissance est sans limites, dit-il au Sauveur, elle est la même que celle de Dieu votre Père, mais je sais aussi que votre miséricorde est sans mesure. Mon sort est entre vos mains: je me remets à vous de tout ce qu'il vous plaira d'ordonner, je ne veux que ce que vous voulez, je ne demande que ce que vous donnerez ; vous êtes le céleste médecin, et vous savez ce qui convient au malade: «Domine, si vis, potes me mundàre».

Quel touchant exemple ! un grand évêque des Gaules, saint Hilaire de Poitiers, nous enseigne que Jésus-Christ descendant de la colline des béatitudes pour guérir le lépreux, c'est le Verbe éternel descendant de la montagne sainte, des hauteurs du Ciel, pour guérir les âmes infectées delà lèpre du péché. Que le pécheur vienne donc à lui avec confiance : quand, par impossible, i! rassemblerait en lui seul toutes les iniquités du genre humain, quand il

SERMONS, PRONES ET INSTRUCTIONS loi

ramasserait dans sa conscience les désordres de toutes les consciences, et dans son cœurlessouillures de tous les cœurs, quand le mal serait entré jusque dans les moelles de ses os, jusqu'au plus intime de son être, quand il serait identifié avec lui jusqu'à en être la personnification, quand il serait lépreux de la plante des pieds jusqu'à la tête, n'ayant en lui aucune partie saine, oh! qu'il se garde bien de désespérer ! Qu'il vienne, lui aussi, plein de foi en la puissance de Jésus-Christ, lui dire avec une profonde humilité et une inébranlable confiance : « Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir». La commisération du Sauveur lui est acquise, sa prière sera écoutée, il obtiendra sa guérison... Mais hélas ! pourquoi faut-il, M. F., qu'un si grand nombre de lépreux spirituels s'éloignent du divin Médecin, au lieu de recourir à sa miséricordieuse intervention? Pourquoi faut-il que, loin de faire aucune démarche pour être délivrés de la lèpre qui les défigure, ils prennent en quelque sorte plaisir à l'aggraver par leurs rechutes et leurs offenses multipliées ?

Bien mieux inspiré, bien plus heureux fut le lépreux de Capharnaum. A peine eut-il achevé sa prière que « Jésus, étendant sur lui la main, le toucha avec bonté; et extendens Jésus manum tetigit eum ». Ce n'est pas sans raison, M. F., que le Sauveur, contrairement à la prescription de Moïse, touche le lépreux : il a voulu, dit saint Jean Chrysostôme, « nous montrer qu'étant le maître et l'auteur de la loi, il n'était pas sous son empire ». Il n'avait pas à craindre, lui, le Tout-Puissant, de contracter la lèpre : sa main divine devait la guérir. Il a voulu, dit saint Cyriller « glorifier dans son corps l'instrument de sa divinité » ;

il a voulu, dit Origène, « nous enseigner, par son exemple, à prendre en pitié toute souffrance, et à ne jamais refuser nos soins charitables aux pauvres malades, si rebutantes soient leurs infirmités »; il a voulu surtout nous montrer comment il s'y prend pour guérir le lépreux spirituel. Il commence par étendre sa main puissante sur lui. Voyez ce pécheur, M. F., asservi à ses passions, plongé dans la vie des sens, oubliant ses plus chers intérêts, son avenir, son Dieu; tout à coup voici une catastrophe imprévue, qui renverse l'édifice de sa prospérité, dont il était si fier; voici une maladie qui vient clouer sur un lit de douleur ce corps dont il a fait son unique préoccupation ; voici un coup qui lui enlève un de ces êtres chéris qui, par l'affection, étaient devenus la portion la plus intime de son être: c'est Jésus-Christ, c'est le Sauveur qui étend sur lui sa main puissante: « Et extendens Jésus maniim tetigit eum ». D'autres fois, c'est un attachement auquel il avait foi et qui vient à lui manquer; c'est la lasssitude de la vie, c'est l'ennui même de la jouissance. D'autres fois, ce n'est qu'une parole rencontrée dans un livre, ce n'est qu'un mot tombé sans dessein des lèvres d'un prêtre, d'un ami ; c'est moins que cela encore, c'est une idée qui a jailli tout à coup de l'âme, et qui, ébranlant des fibres jusque-là insensibles, crée en elle des attraits qu'elle ne connaissait pas. M. F., c'est encore Jésus qui a touché ce pécheur de sa main divine; il a fait couler la grâce en son cœur, et, sous sa merveilleuse action, s'éveillent de salutaires remords, des désirs de conversion, des regrets amers, l'attrait purifiant de la vie chrétienne: « Et extendens Jésus manum tetigit eum ». M. F., qui de nous, à un jour,

à une heure de sa vie, n'a senti cette main bénie du Sauveur ? N'est-ce pas l'histoire d'un grand nombre que je viens de raconter ? Heureux ceux qui se sont livrés au Dieu qui les appelait ! Mais qu'elles sont à plaindre ces âmes rebelles qu'on voit sans cesse faire des efforts désespérés pour se débattre, pour échapper à leur Maître et demeurer elles-mêmes au sein de leur affreuse misère ! « Si elles savaient le don de

Dieu ! »

Ce premier travail de la grâce, M. F., n'est pas encore la guérison, il n'en est que le prélude. Le lépreux dont nous parle l'Evangéliste peut éprouver une douce impression de rafraîchissement, de délicieux bien-être sous la main bénie de Jésus-Christ ; mais, pour que sa lèpre disparût, il fallait la parole du Sauveur. Ce ne fut, M. F., que, quand le divin Maître, « montrant, dit saint Jérôme, qu'il ne laisse tomber à terre stérile et infructueuse aucune syllabe de nos prières, quand elles sont bien faites », et, pour cela, répondant à une double demande par une double réponse, eut dit avec une tendre compassion : « Je le veux », et, avec l'accent de la plus haute autorité: « Sois guéri; volo, mundare », ce ne fut qu'alors, mais sur le champ, sans retard, sans délai, sans aucun intervalle entre le commandement et l'œuvre, par un acte qui montre que la volonté de Dieu, c'est la toutepuissance : « Voluntas Dei omnip otentia », que les plaies de l'infortuné se cicatrisèrent, ses ulcères disparurent, sa lèpre fut guérie : « Et confestim mundata est lepra ejus ». En sorte, M. F., qu'on le vit à l'instant fort, robuste, tout florissant de santé. Un changement total s'est opéré, disent les interprètes, non seulement dans son corps mais dans son âme : à la place

de l'être ancien, qui a disparu, c'est comme un être nouveau qui a été créé; les œuvres de Dieu sont parfaites, il dépasse l'attente de celui qui le prie, il le récompense au delà de ses mérites : « Et confestim mundata est lepra ejus. » Sous la loi de Moïse, M. F., le lépreux devait se montrer aux prêtres. C'était ou pour faire discerner la nature de son mal ou pour faire constater sa guérison et obtenir la purification légale, c'est-à-dire l'autorisation de rentrer dans la vie commune : le pouvoir du sacerdoce figuratif n'allait pas plus loin. Jésus-Christ se conforme à cette prescription, en disant au lépreux: « vois, vide». Te voilà guéri; mais, avant que celui qui en a le droit l'ait reconnu juridiquement, avant qu'il ait levé l'arrêt de réprobation qui pèse sur sa tête, « ne dis rien à personne, nemini dixeris »: cette divulgation prématurée serait une infraction à la loi ; mais « va, vade ; montretoi au prêtre, ostende te sacerdoti » ; et, en témoignage de ta guérison, « offre le don prescrit par

Moïse ; offer munus quod prœcepit Moïses »

Hâtons-nous, M. F., de dégager les mystères renfermés dans la conduite de Notre-Seigneur. C'est après avoir touché le lépreux, que, par sa parole souveraine, il le guérit et l'envoie ensuite se montrer au prêtre. Certes, M. F., quand Dieu a commencé à toucher le pécheur de sa grâce, lui, le Tout-Puissant, il peut, sans aucune autre intervention, guérir sa lèpre intérieure; mais il a mis la dispensation de ses miséricordes à. une condition dont il n'est permis à qui que ce soit de s'affranchir, et cette condition obligatoire, tous les Pères et les Docteurs la trouvent admirablement figurée dans l'injonction faite au lépreux de notre récit. Au

pécheur aussi, mais dans un sens plus étendu, avec des circonstances spéciales qu'il importe de bien définir, il est dit : « Vade, ostende te sacerdoti, allez vous montrer au prêtre » , allez, par une sincère confession, découvrir les plaies de votre âme, sans réticences, sans excuses, sans déguisement, sans allégations palliatives. Et, remarquez-le bien, cette démarche n'est pas une simple formalité, une pure cérémonie, comme dans l'ancienne alliance : le prêtre de la loi nouvelle, c'est Jésus-Christ lui-même, présent, visible, agissant dans l'Église. Ce n'est que par son ministère, ce n'est qu'en échange de l'aveu qui lui est fait avec un vrai repentir, qu'on peut recevoir, avec le pardon, l'esprit qui renouvelle l'âme. Oui, M. F., quand Dieu remet la faute immédiatement et par luimême, quand il la remet à la contrition parfaite, il y a toujours obligation de se montrer au prêtre, la confession sacramentelle est toujours indispensable ; c'est une vérité élémentaire que vous n'avez pas oubliée: la contrition parfaite ne justifie le pécheur qu'autant qu'elle renferme et suppose la volonté de recourir au sacrement de Pénitence : « Vade, ostende te sacerdoti ».

Oh ! M. F., admirable était le changement opéré dans le lépreux à la parole de Jésus-Christ; non moins merveilleuse est la transformation qu'opère l'absolution dans l'âme coupable. Ne cherchez plus en elle la corruption et les souillures qui la défiguraient et la rendaient si difforme aux yeux de Dieu et à ses propres yeux : une goutte du sang pris à la croix de Jésus-Christ a tout effacé. Ne cherchez plus en elle le péché ancien et ses désastreux vestiges : il a été détruit, il n'y en a pas plus de trace qu'il n'y a

de trace au firmament ou du nuage que le vent em porte, ou de la vapeur que le soleil fait s'évanouir. C'est comme une créature nouvelle : « Nova créatitra in Christo». Pure et sainte, réintégrée dans la société des justes et dans ses droits à l'héritage céleste, elle est méconnaissable à ses propres }Teux, tant elle a cessé d'être ce qu'elle était, elle est digne de servir au spectacle des hommes, des anges, de Dieu lui-même : « Et confestim mundata est lepra ejus». Toutefois, observons-le bien, M. F., l'aveu et le repentir ne suffisent pas: le pécheur doit encore offrir un sacrifice de réparation pour le mal qu'il a causé, il doit se soumettre aux conditions pénitentielles et expiatrices qui lui sont imposées, il lui faut accomplir la loi dans son intégrité, en se soumettant à la troisième partie du sacrement de Pénitence, à la satisfaction, symbolisée par le don que Jésus-Christ prescrit au lépreux d'aller offrir: « Offer munus, qiwd prœcepit Moïses ».

M. F., il y a peut-être ici, dans cet auditoire, des lépreux spirituels: Dieu les connaît; mais je sens le besoin de leur adresser un mot en finissant. Oh ! puissent-ils lire dans la prière de mon regard, dans l'accent suppliant de ma voix, que cette parole que je leur adresse ne m'est inspirée que par la compassion de leur misère, par le dévouement pour leur salut, par le désir de leur bonheur. Frère, frère, ayez pitié de votre âme. Vous auriez pitié du lépreux, du pauvre lépreux que vous verriez sous vos veux mourir comme par parties, et subir, encore vivant, le lent travail du sépulcre ; et, votre âme, contemplezla donc à la lumière de la foi : n'est-elle pas défigu

rée, souillée, profanée par le mal, et ensevelie dans son péché, ainsi qu'en un tombeau ? La souffrance d'un étranger vous émeut : ne serez-vous insensible que lorsqu'il s'agit de votre malheur et de votre malheur éternel? Ayez donc pitié de votre âme. « Miserere animœ tnœ... »

{Fin improvisée)

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