SUR LA NÉCESSITÉ DE LA PRIÈRE POUR LE QUATRIÈME DIMANCHE APRÈS PAQUES
(28 avril 1 86 1)
Entre toutes les choses qui ne sont pas comprises ou le sont mal dans l'économie toute paternelle des desseins de Dieu sur l'homme, il est un grave enseignement, M. F., dogme et précepte tout ensemble, qui tend à se corrompre et à s'effacer de plus en plus : c'est la prière. Sans parler de ces hommes qui se disent philosophes et, à ce titre, se donnent le droit de s'isoler du sentiment général de l'humanité et de s'inscrire en faux contre le plus éloquent de ses instincts ; sans parler de ces hommes qui, exagérant outre mesure tantôt la grandeur tantôt l'infériorité de notre nature, enseignent contradictoirement ou que nous pouvons nous suffire à nous-mêmes, ou que Dieu est trop loin de nous pour que notre voix arrive à son oreille ; sans parler de ces déistes qui, reléguant leur Dieu bien loin sur un trône inaccessible, derrière des ténèbres impénétrables, nous le représentent solitaire et inactif, dans un perpétuel repos, et semblent avoir à cœur, pour ne le pas fatiguer, de
briser avec lui tout rapport direct, toute communication intime, tout dialogue personnel, que d'âmes, même au sein du Christianisme, plongées dans les intérêts matériels du temps, distraites par le plaisir, paralysées par l'indifférence, que d'âmes ne savent plus tirer d'elles-mêmes une pensée, un sentiment, une parole pour Dieu, que dames ne prient plus! Ah! puissé-je contribuer pour ma faible part à vous préserver ou à vous guérir d'un mal si funeste, en venant aujourd'hui vous montrer la nécessité de la prière ; c'est dans ce dessein que je vais essayer de fixer sa nature et sa haute signification.
Suivant la notion élémentaire, la prière est une élévation de notre âme vers Dieu pour lui rendre nos devoirs et lui exposer nos besoins. Par la prière l'homme adore son Créateur, il remercie son bienfaiteur, il implore dans sa détresse celui-là seul qui peut le soulager. « La prière, comme le dit saint Basile, est une dette de religion par rapport à Dieu, une dette de charité par rapport à nous-mêmes ». Or je dis, M. F., qu'à tous ces titres la prière est un devoir -strict et rigoureux : c'est ce qu'enseigne le Sauveur lui-même en ces termes si explicites et si formels : « Oportet orare, il faut prier ».
Adorer Dieu, M. F., c'est reconnaître son domaine souverain, c'est proclamer son droit sur tout ce qui respire, c'est faire l'aveu de son autorité, de sa puissance absolue sur toute créature, c'est lui rendre un culte de dépendance et de sujétion comme au principe de notre existence. Or l'homme peut-il refuser à Dieu ce tribut, lui qui doit tout à sa main créatrice, lui qui ne vit que par elle ? Peut-il rester muet, quand
tous les êtres, depuis l'atome jusqu'au séraphin, •depuis l'insecte qui bruit sous l'herbe jusqu'aux puissances célestes, chantent à l'envi un hymne à la gloire du Très Haut? Suivant la belle expression du Docteur angélique , il a été placé aux confins des deux mondes, du monde des esprits et du monde des corps, comme un intermédiaire mystérieux qui les relie l'un à l'autre : « Quasi médium existens. » Esprit par son âme, et par son corps matière, il résume en lui ces deux mondes, et il en est l'abrégé et le sublime représentant : « Mundi summa et compendium ». Ange céleste et terrestre à la fois, comme le dit saint Grégoire de Nazianze : « Angélus alter terrenus pariter et cœlestis », il est le roi de la nature, il est le prince de la création, oui, mais il a Dieu pour suzerain et, à ce titre de vassalité, il lui doit foi et hommage. Prêtre du bas monde, c'est à lui d'offrir le sacrifice de la terre et de commencer par sa voix le concert immense et infini de toutes les créatures : il faut que, par un cri échappé de son cœur , il résume, il traduise en langage terrestre l'hymne universel d'adoration qui, de tous les points de l'espace et du temps, s'élève vers le Dieu de l'éternité : « Angélus alter.., mysticus adorator ». L'homme doit à Dieu adoration, la prière adore, donc il faut prier : « Oportet orare ».
La reconnaissance est si conforme aux lumières naturelles, elle est si bien dans la raison ou plutôt dans le cœur de l'homme , qu'on peut dire avec vérité qu'elle est moins une vertu divine qu'une vertu tout à fait humaine. C'est une de ces vertus que le monde a adoptées et, pour ainsi dire, amnistiées, pour n'avoir pas l'air de les abandonner toutes
et de mériter le reproche de ne diviniser que les vices. Partout l'ingrat est flétri et voué au mépris, partout le cœur reconnaissant est préconisé et béni. Eh bien ! M. F., je vous le demande avec la certitude d'une bonne réponse, ce sentiment dont le monde luimême vous fait une obligation si étroite, est-ce trop exiger que de le réclamer pour Dieu ? D'ailleurs, M. F., je laisse le monde de côté, c'est à votre cœur que je fais appel. Énumérerai-je tous les titres qui imposent la reconnaissance à notre cœur et nous commandent l'amour ? Essayerai-je de dire tous les biens que la main généreuse et libérale de Dieu a versés sur nous avec profusion? « O homme, m'écrierai-je avec l'Apôtre, qu'as-tu que tu n'aies reçu ? » Toutes ces facultés qui te placent si haut dans la création, ces augustes privilèges, ces dons sublimes qui se reflètent sur ton front et t'élèvent au sommet de la hiérarchie terrestre, qui te les a départis, si ce n'est Dieu ? Cette triple vie du corps, de l'intelligence et du cœur, qui te l'a donnée, qui te la conserve chaque jour, si ce n'est Dieu ? Et cette glorieuse prédestination à laquelle tu aspires, n'est-ce pas à Dieu que tu la dois ? Que rendras-tu donc au Seigneur pour tant de faveurs ? Amour, reconnaissance. Donc à genoux, à genoux pour rendre grâces à Dieu. Toute âme doit spontanément faire écho aux bienfaits reçus. La gratitude est la réponse que rend le cœur à la bonté, cette réponse trouve son expression dans la prière, donc il faut prier : « Oportet orare ». Nous n'insisterons pas davantage, M. F., sur cette première face de notre thème dont la conclusion est de toute évidence : nous avons hâte d'arriver au chef principal et de démontrer que la nécessité de
la prière est profondément gravée dans notre nature. Oui, M. F., pour que l'homme entretienne et conserve cette triple vie du corps, de la raison et de Pâme dont il est en possession, mais dont la source n'est pas en lui-même, pour subvenir aux besoins qui l'assiègent incessamment dans cette triple vie corporelle, intellectuelle et surnaturelle, il faut qu'il remonte jusqu'à son Créateur, que sans cesse il tende la main, que sans cesse il prie Dieu de lui conserver, de lui développer ses dons. « La terre est au Seigneur, dit lePsalmiste, avec sa plénitude ».Donc, M. F., si l'homme veut compter sur le pain de chaque jour, il doit le demander à Celui qui ouvre le sein de la terre, qui la couvre de moissons, et qui fait mûrir les fruits. « Le Seigneur a sur toute créature un pouvoir absolu de vie et de mort », nous disent encore les Saints Livres. Donc, pour se prémunir contre le danger qui le menace, pour s'arracher à la maladie qui l'étreint, il faut que l'homme appelle à son secours Celui « qui frappe et qui guérit, qui perd et ressuscite » ; donc il faut prier : « Oportet or are ».
« L'intelligence de l'homme vit de lumière, et la lumière, c'est Dieu », a dit saint Jean. En dehors de ce centre de clarté universelle, les hommes ne trouvent que des ombres qui les abusent, des chimères qui les agitent, des illusions qui empoisonnent leur vie. Ne pourrions-nous pas, hélas ! en alléguer pour preuve tant de brillants esprits de la génération contemporaine qui, pour avoir brisé tout rapport avec l'infini, se trouvent condamnés à se débattre dans les angoisses du doute ou les ténèbres de l'erreur ? Ah ! c'est que pour ne pas s'égarer dans les
vallées de ce monde, la raison doit faire chaque matin une ascension sur les sommets de l'éternité : c'est un aigle qui a besoin de la vie et de la lumière que l'on rencontre sur les «hauteurs, et, sous peine d'étouffer dans son obscure prison, il faut qu'elle s'élève graduellement jusqu'aux régions lumineuses où habite la vérité souveraine, et que, plongeant, pour ainsi dire, ses racines dans l'essence divine : « Oratione Deo infixus », elle s'abreuve et se nourrisse à cette source toujours intarissable : « Oportet orare ».
Mais c'est surtout dans la vie de l'âme, dans la vie surnaturelle qu'il est indispensable de prier.
L'homme, vous le savez, M. F., n'est pas seulement un corps qui respire, une intelligence qui pense et raisonne. Comme le disait un de nos premiers apologistes, que je ne puis traduire à mon gré: « Nous ne sommes pas de ceux qui seulement pensent de grandes choses, nous les réalisons dans notre vie par nos actes ; non qui solum magna cogitamus, sed magna vivimus ». Admirable expression, qui, dans son énergique concision, caractérise parfaitement la vie de l'âme au sein du Christianisme. Or, M. F., tout être a besoin, pour entretenir et développer sa vie, de se mouvoir dans le milieu qui lui est propre et de graviter dans sa sphère. Au corps infirme et périssable il faut la terre, la lumière et l'air ; mais à l'âme, créée à l'image de Dieu, rachetée du sang d'un Dieu, prédestinée à la gloire de Dieu même, il faut une autre nourriture, un autre aliment, un aliment incorruptible et divin comme son origine, inépuisable et infini comme sa destinée. Vous le savez, M. F., il lui faut la grâce, la grâce qui, suivant un grave
théologien, n'est qu'un « écoulement de la divinité », la grâce qui, suivant l'énergique déclaration de saint Pierre, la fait « entrer en partage de la nature divine » . Ce n'est en effet qu'en Dieu, qui est le Dieu des âmes, qu'elle peut se mouvoir à Taise et librement. Ce n'est que par le contact avec l'Auteur même de la grâce qu'elle peut conserver et entretenir sa noble vie. Il faut donc que, du fond de cette vallée de l'exil, où elle est reléguée comme dans les catacombes de la création, elle s'élève, par le recueillement et sur l'aile d'unehumbleprière, vers le Dieu dont elle émane ; il faut que, « disposant de mystérieux degrés d'ascension dans son cœur », elle monte, monte encore, jusqu'à ce qu'arrivée près du trône de Dieu, elle puisse aspirer à longs traits dans ses trésors infinis les délicieuses effusions de son amour, jusqu'à ce que, par une merveilleuse dispensation, elle sente sa misère unie à la grandeur souveraine, et sa faiblesse native régénérée par la puissance éternellement féconde : « Magna vivimus » .
Ah! je comprends maintenant pourquoi les docteurs ont appelé la prière l'aspiration de l'âme. Comme la plante aspire du sein de la terre la sève vivifiante qui développe sa végétation, comme le corps aspire avec l'air et dans l'air le souffle qui l'anime, l'âme par la prière aspire la grâce, qui est la condition première de sa vie surnaturelle: «Toujours pleine, pourrions-nous dire avec saint Augustin, elle est toujours avide » ; et, par une sorte de communion, elle s'assimile ce céleste aliment, qui seul peut ranimer ses défaillances et réparer ses forces.
Dans une matinée de printemps, quand le soleil n'a pas échauffé l'horizon, d'humides vapeurs cou-
vrent la terre: elles n'ont pas la force de s'élever vers les cieux, qui sont leur demeure habituelle. Lourdes et pesantes, elles se traînent le long des vallées; mais attendez; quand les rayons du soleil ont jeté leur premier éclat, voilà qu'elles se dilatent, s'élèvent peu à peu, et se rapprochent du foyer qui les attire ; faible image de la tranformation qu'opère dans l'âme la grâce attirée parla prière. Comme un corps privé de nourriture, l'âme, sans la prière, sans cette aspiration divine, ne peut que languir, impuissante à remplir les devoirs que ses destinées lui imposent, incapable d'atteindre son but. Est-il besoin de vous exposer sur ce point la doctrine de l'Église? Ne vous souvenez-vous pas des paroles du Sauveur: «Sans moi vous ne pouvez rien faire »? Et qui d'entre nous, d'ailleurs, non seulement dans les ardeurs de la jeunesse, mais sous les glaces de l'âge, n'a pas acquis, par sa triste expérience, la désolante conviction qu'abandonné à ses propres forces, pour ne pas dire à ses propres faiblesses, l'homme ne peut que rouler de chute en chute, d'abîme en abîme, esclave de ses instincts mauvais? Oh ! M. F., je vous adjure tous, * comme moi vous avez reçu un cœur d'homme, et l'abîme qui est dans le mien est aussi dans le vôtre ; n'est-il pas vrai que la grande loi qui régit nos âmes est une loi de combat, j'allais dire de martyre perpétuel ? Sans compter tant d'ennemis du dehors si redoutables, si dangereux, qui d'entre nous ne connaît cet ennemi principal, cet ennemi domestique qui est collé à notre être comme une tunique empoisonnée ? Qui ne se sent condamné à livrer tous les jours, sur un champ de bataille qu'il ne peut éloigner, puisque c'est le centre même de l'âme, le sanc-
tuaire intime du cœur, la plus terrible, la plus acharnée, la plus persévérante des luttes? Sous l'influence de cette concupiscence originelle, de ce penchant héréditaire que l'on pourrait appeler le mal caduc de l'âme et que nous avons puisé dans le sein maternel, oh ! n'est-il pas vrai ? pour rester fidèle à la vertu, il nous faut une aide. Pauvres rameurs, nous avons beau nous courber avec effort dans notre frêle esquif, pour résister au torrent qui nous emporte, nous sentons que nos forces ne sont pas à la hauteur des épreuves auxquelles elles sont mises. A quoi donc nous rattacher? à qui recourir? vers qui crier? Ah ! quelque chose en nous nous excite à lever les yeux au Ciel et à appeler Dieu à notre aide : la faiblesse est en nous, la force est en lui ; il est témoin de nos luttes : « Spectaculum dignum ad qnod respiciat Dens», comme le disait le paganisme lui-même ; il peut en être l'auxiliaire. Sous peine de succomber, sous peine de périr, il nous faut donc pousser vers lui le cri de détresse, pour qu'il prête sa toute-puissance à notre infirmité ; il faut pousser, du fond de nos entrailles, ce douloureux accent :« Miserere !... Deprofundis-» ... ; il faut prier : « Oportet crare».
Donc, M. F., soit que nous considérions l'homme dans ses relations de dépendance envers Dieu, soit que nous l'envisagions en lui-même et dans les nécessités de sa nature, la prière est pour lui une loi, un devoir indispensable. Il doit prier comme homme, il doit prier comme chrétien, je crois l'avoir suffisamment démontré. La prière adore, aime, remercie: elle est la base de toute religion. Aussi, M. F., dans toutes les contrées du monde, à toutes les époques de l'histoire, retrouve-t-on la pratique constante et uni-
verselle de la prière. Tous les monuments de l'antiquité, toutes les littératures connues sont là pour attester que, depuis soixante siècles, l'univers n'a pas cessé un seul jour de se prosterner devant Dieu et d'élever vers le Ciel une voix suppliante. Depuis soixante siècles, la prière a été le cri de tous les peuples, de toutes les tribus éparses sur la surface du globe, du sauvage errant dans les forêts, adorant ses fétiches, comme de l'homme civilisé. La prière demande secours et réclame assistance; elle est le fond de toute âme humaine: c'est un instinct lié à toutes les fibres de notre cœur; c'est un besoin qui survit à toute contradiction, et qui fait violence à toute obstination, si invétérée qu'elle soit.
O vous, M. F., qui avez abandonné la prière, un jour de votre vie vous étiez tristes, profondément tristes : un poids énorme vous accablait. Délaissés par de faux amis, en proie aux mécomptes et aux déboires des passions, dans le monde, dans les affaires, dans le loisir, dans le travail, à la ville, à la campagne, tout vous était à charge et vous-mêmes plus que tout %le reste. Vous n'osiez verser vos angoisses dans le sein des hommes : vous saviez que leur main inintelligente ne glace que trop souvent ce qu'elle touche. Le bruit de la foule, le silence de la solitude, la majesté des cieux, la riante beauté de la nature, rien ne pouvait soulager, tout ne faisait qu'aggraver votre douleur. Vous étouffiez, pour ainsi dire, et cela dura sans allégement, sans consolation, jusqu'au moment où une violente secousse vint enfin, loin de tous les yeux, jeter votre cœur saignant au pied d'une humble croix, sur le marchepied d'un autel solitaire, où
vous laissâtes convulsivement échapper ces mots entrecoupés de larmes : « Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi ! » Eh bien ! M. F., c'était la prière longtemps comprimée qui se faisait jour, c'était votre âme qui se dégageait et s'élançait enfin vers son centre, c'était la nature qui se proclamait énergiquement et comme irrésistiblement religieuse et chrétienne, c'était votre être tout entier qui rendait hommage à
la loi de la prière Qui que nous soyons tous,
M. F., fasse le Ciel que jamais la fatigue ne s'empare de nous dans l'accomplissement de cette loi ! Il se passera dans notre cœur d'admirables merveilles : le champ où Dieu moissonne est celui qu'il cultive avec l'homme, et le travail à jamais couronné est celui de la prière qui, s'élevant jusqu'à la source même des eaux vives de la grâce, en redescend avec elles, etr fécondant par elles la terre des âmes, y dépose le germe impérissable de l'immortalité bienheureuse. Ainsi soit-il !
INSTRUCTION
SUR LA MÉDITATION, SA NATURE, SON IMPORTANCE (Mois de Marie, 5 mai 1861)
Pour peu qu'on se représente, M. F., la vie de la Sainte-Vierge dans le Temple, dans la sainte Famille, pendant les prédications ou à la mort de son divin Fils, la première pensée qui frappe, c'est son union avec Dieu, c'est la continuité de sa prière. La pensée de Dieu, l'entretien avec Dieu, telle était sa préoccupation constante, son bonheur de tous les instants, sa force dans ses épreuves et dans ses douleurs. A l'exemple de Marie, M. F., nous devons nous former à l'esprit de prière, et c'est pour cela que dès dimanche dernier nous vous avons montré que la prière est un de nos devoirs les plus essentiels. Or, nous allons revenir aujourd'hui sur ce sujet et l'envisager sous une autre face. Il y a, vous le savez, deux manières de prier, de s'entretenir avec Dieu : l'une plus commune et d'un usage plus répandu, qui consiste à exprimer extérieurement les désirs du cœur et qui, pour cela, se sert de l'organe de la voix, la prière vocale ; l'autre, qui n'est mani-
festée au dehors par aucun signe extérieur, qui est tout entière dans le cœur, l'oraison mentale, qu'on appelle encore la méditation. C'est à considérer cette dernière forme de la prière, trop peu connue, trop peu appréciée, que nous allons consacrer l'entretien de ce soir.
Un Père de l'Église représente quelque part la créature intelligente, l'âme, poursuivie par un désir inquiet et insatiable d'entrer en participation avec la source de tout bien et suspendue par la force de ses aspirations. Elle est là haletante, les yeux élevés ; elle appelle, — je ne veux rien changer à l'énergie de l'expression, — elle appelle une communion avec le bien suprême : « Oculis quasi intentis suspicit, per communionem supremi boni suspensa ». Je ne sais rien de plus beau, M. F., que cette pensée de saint Grégoire de Nysse, elle me semble renfermer toute l'économie de l'oraison mentale.
Qu'est-ce, en effet, M. F., que cette forme toute spirituelle, tout intérieure de la prière? L'oraison mentale ou la méditation réalise d'une manière excellente la définition toute simple, tout élémentaire que nous avons donnée dans notre instruction précédente. C'est une élévation, une application de notre esprit et de notre cœur à Dieu, pour lui offrir nos hommages, solliciter son secours et devenir meilleurs pour sa gloire. L'intelligence considère attentivement une vérité sous le point de vue de la foi ; le cœur produit les affections que suggère cette vérité ainsi présentée ; cette double opération de 1 âme en amène une troisième, qui est la détermination de la volonté, la résolution pratique. C'est donc le mouvement de l'âme se portant de toutes ses
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forces intellectuelles et affectives vers le bien souverain et divin, avec lequel elle veut entrer en communion: « Per communionem supremi boni suspensa ». Essayons de donner quelques développements à cette notion, à ce catéchisme de la méditation.
Et d'abord, M. F., méditer, comme nous l'entendons ici, c'est élever son âme vers Dieu. Or qu'estce à dire : élever son âme vers Dieu ? Le Seigneur n'est-il pas présent partout et ne sommes-nous pas plongés dans l'essence divine, comme le poisson au sein de l'océan ? Y a-t-il des lieux élevés ou profonds pour lui ? Les vallées comme les montagnes, les abîmes comme les hauteurs des cieux ne sont-ils pas également le séjour de sa grandeur et de sa puissance ? Ne réside-t-il pas, d'ailleurs, substantiellement au fond de notre âme et, comme le disent nos saints Livres, n'est-ce pas en lui que nous avons l'être, le mouvement et la vie : « In ipso vivimus, movemur et sumus ? » Encore une fois, qu'est-ce à dire : élever son âme vers Dieu ? Il y a dans ces mots un sens allégorique que je tiens à vous expliquer. Depuis sa déchéance primitive en Adam, l'âme de l'homme a été comme enveloppée d'épais nuages, égarée dans les ténébreuses régions du mal. Elle est entrée dans une chair de corruption qui lui a communiqué, avec la lèpre héréditaire, le venin d'ignominieuses concupiscences. Assujettie à toutes les convoitises d'une nature déchue, elle se sent attirée vers les objets extérieurs qui la sollicitent et se disputent sa possession. Toutes les pensées de la terre, tous ces sentiments plus ou moins vils qui se multiplient
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et se renouvellent en elle à chaque variation des vents de ce monde, sont autant de chaînes qui la retiennent captive dans un dur esclavage. Comme un lourd fardeau, elles l'accablent de leur poids et l'inclinent vers la terre.
Lors donc, M. F., que cette âme courbée sous le faix des choses terrestres veut s'unir à son Dieu, elle est obligée de faire un effort sur elle-même, de se dégager de ses liens, de s'arracher à ces rivages d'en-bas et de se porter vers ces hautes régions où l'air convient à la respiration des natures formées à l'image de Dieu ; pour parler sans figure, il faut séparer son âme des créatures, faire taire le bruit que font autour de nous la dissipation du monde et les distractions du siècle, renoncer à ses pensées, à ses désirs terrestres, aux affections de vanité, aux attaches déréglées ; il faut, pour un moment, se soustraire à ses occupations habituelles et dire, comme les saints, à tout ce qui n'est pas Dieu : Demeurez à la porte du sanctuaire, je vous retrouverai dans quelques instants. Celui qui ne comprend pas cette vérité demeure toujours sur la terre, et, pour méditer, il faut avoir l'esprit et le cœur au Ciel.
Une fois élevée ainsi en Dieu, M. F., l'âme s'attache à celui qu'elle a trouvé, elle s'abrite sous son aile, elle fixe, elle établit sa demeure en lui et, par une application de l'esprit, s'efforce d'entendre, dans le silence, ses divins enseignements. L'intelligence concentre alors son activité dans la réflexion. Tantôt elle considère les perfections souveraines du Dieu dans le sein duquel elle repose, et cette « beauté toujours ancienne et toujours nouvelle », dont toutes les splendeurs du firmament ne sont qu'un pâle reflet,
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et cette puissance suprême qui de son bras balance tous les mondes, qu'elle a fait jaillir du néant avec plus de facilité que le pâtre ne manie la fronde qui lui sert de jouet, et cette immensité en face de laquelle tous les océans ne sont pas même comme la goutte de rosée suspendue au brin d'herbe, et cette intarissable bonté qui surpasse par ses bienfaits toutes nos espérances, et cette mystérieuse sagesse qui a imprimé son nom sur toutes ses œuvres, et cette adorable providence, et cette miséricorde infinie, et cette parfaite justice et tous ces attributs aimables qui sont de l'essence de la divinité. Tantôt elle s'applique à pénétrer les inénarrables rapports qui unissent ensemble les trois personnes divines et, même au sein des ombres et des nuages d'ici-bas, à travers l'obscure image reproduite en elle comme dans un mystérieux miroir, cherche à contempler le grand mystère de l'Etre infini, la trinité dans l'unité, et l'unité dans la trinité. Plus souvent elle aime à arrêter son regard sur le Dieu fait homme, sur le divin Jésus. L'amour immense du Sauveur, sa naissance si humble, sa vie remplie de leçons et d'exemples, marquée par tant de vertus et de bienfaits, ses instructions divines, ses miracles de tendresse, sa passion douloureuse, l'horrible mort qu'il endura pour le rachat du monde, tel est le thème fécond de ses saintes et pieuses réflexions. D'autres fois, sous l'action de la lumière qu'elle puise en Dieu, elle travaille à connaître son abjection et sa misère, elle voit les mouvements séducteurs, les penchants mauvais qui l'entraînent au mal, elle compte le nombre de ses ennemis, prévoit et devine leurs subtiles manœuvres, apprécie ses moyens de défense ou mesure la
profondeur de l'abîme dans lequel elle aurait la faiblesse de se laisser tomber... Or, M. F., comme bien vous le pensez et comme la plupart, j'aime à le croire, vous le savez par expérience, sous ces divers regards de l'esprit, le cœur ne saurait rester froid, la lumière qui arrive dans l'intelligence crée aussi dans le cœur la chaleur de l'affection. Malheur à ceux, d'ailleurs, qui ne comprendraient que, par l'esprit, ils ne pourraient réussir à soustraire la terre de leur âme à cette désolation profonde dont parle le prophète Jérémie. Il faut que le travail de l'intelligence passe par le milieu du cœur. « Dans les choses de Dieu, comme l'a dit spirituellement un auteur ascétique, fondé d'ailleurs sur une parole de nos Saints Livres, dans les choses de Dieu, toutes les fois qu'il s'agit de l'esprit, il faut doubler le mot». Si vous le cherchez, cherchez bien ; si vous cherchez avec l'esprit, cherchez aussi avec le cœur : « Si quœritis, quœrite ». Et c'est ce que fait la méditation.
L'âme qui médite, n'a pas plutôt mis son esprit en face des perfections divines qu'elle sent son cœur s'écouler, pour ainsi dire, en sentiments, en affections ardentes, comme une substance liquéfiée par le feu. C'est l'admiration, c'est la joie, c'est la louange, c'est la reconnaissance, c'est l'amour surtout qui se succèdent et se répandent à flots précipités. Dès qu'elle a posé ses regards sur les traits divins du Sauveur Jésus, dans le commerce intime qu'elle a commencé d'établir avec lui par la réflexion de l'esprit, en s'approchant de sa personne adorable, en considérant ses actes, en entendant ses paroles, en se rendant présent à ses mystères, le cœur, d'après cette grande loi de sa nature : « L'amour
appelle l'amour», se sent attiré à former avec lui desliens d'une intimité réelle, toute filiale. L'amour qu'il ressent pour le bon Maître lui fait en quelque sorte oublier sa grandeur, et vous l'entendriez maintes fois lui dire des choses si étonnantes, si familières, si tendres, qu'elles ne sauraient être répétées dans aucune langue articulée. Qu'imT porte ? le cœur sait les chanter dans le silence avec sa langue à lui, cette langue mystérieuse qu'on entend d'autant plus qu'elle fait moins de bruit. Et quand la méditation, M. F., a pour objet la connaissance de nous-même, quand, à la faveur des réflexions illuminatives de la foi, éclairé à la source de toute lumière, l'esprit a découvert son fonds de néant et d'iniquité, croyez-vous que le cœur puisse rester inactif? Oh ! c'est alors que, balancé pour ainsi dire entre deux abîmes : abîme de sainteté et de miséricorde de son Dieu, abîme de misère et de faiblesse de son être, loin de s'abattre, de se décourager, il se sent animé de la plus tendre confiance. Ne lui parlez pas de crainte, ne lui objectez pas ses infirmités : ce cœur, il va droit au cœur de Dieu et lui parle un langage que jamais enfant n'a parlé à sa mère, tant il est simple, doux, confiant et parfois amoureusement impérieux ! Il est coupable, oui, mais il connaît l'infinie bonté qui trouve sa gloire à pardonner : « Exaltabitur parcens vobis », et pour laquelle le jour du pardon est un vrai jour de fête : « Est ei magna festivitas ». Il se connaît profondément misérable, oui, mais, en un sens, il s'en réjouit, parce que la miséricorde, comme un océan prêt à déborder, aura une plus grande étendue de terrain à inonder : « Misericordia miseriœ cor datum ». Il se
sent faible, oui, mais il sait, comme saint Paul, que bientôt il « pourra tout en Celui qui va le fortifier ». Oh! M. F., que ne puis-je vous dépeindre sous son vrai jour le dialogue mystérieux, le colloque sublime de simplicité et de grandeur qui s'établit alors entre le Dieu de l'éternité et son humble créature ? Il n'y a point là ce langage étudié dont on se sert dans les entretiens du monde, où l'affectation et la froide politesse font tous les frais. « La méditation, a dit une grande sainte qui s'y entendait assez bien, sainte Thérèse, la méditation est avant tout une affaire d'amitié avec Dieu». Or, M. F., voyez la conversation de deux amis intimes, la cordialité, la franchise, la familiarité qui régnent entre eux ; ils « conversent » c'est-à-dire qu'ils se « versent l'un dans l'autre » ; ils se donnent non pas de ces choses communes et vulgaires qu'on prodigue à tout le monde, ils versent ce qu'il y a de plus caché et de plus précieux dans leur cœur ; ils donnent la substance de leur âme : rien d'apprêté, rien de recherché, tout est simple, vrai, familier, cordial, parce que tout vient du cœur et que le cœur n'a point fait d'études. C'est le plus parfait emblème de l'âme qui, dans la méditation, applique son cœur à Dieu; elle converse, elle cause avec lui : « Conversatio et sermocinatio cum Deo ». Et, comme l'explique admirablement dans une de ses lettres spirituelles le doux et pieux Fénelon, « elle lui raconte ses peines, afin qu'il les console ; elle lui dit ses joies, afin qu'il les modère ; elle lui représente ses répugnances, afin qu'il la précautionne contre elles ; elle lui parle de ses tentations, afin qu'il l'aide à les vaincre ; elle lui montre toutes ses plaies, afin qu'il les guérisse»... Elle lui dit tout, mais aussi elle l'écoute sur tout.
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Souvent, en effet, elle se tait pour le laisser parler à son tour et l'entendre au fond du cœur. O saintes joies de l'âme dans son union à Dieu ! O profonds et intimes tressaillements du cœur ! à qui vous comparerai-je? Ni la poitrine qui étouffait sous un ciel de plomb et qui se dilate au milieu de l'air parfumé des montagnes, ni les nobles et délicieux plaisirs de l'affection la plus vraie ne sauraient nous laisser entrevoir ce qu'il y a de lumineux pour l'intelligence, de frais pour le cœur, de fortifiant pour la volonté à cesheures bénies où l'âme est soulevée de terre, où l'âme voit Dieu, où elle jouit de Dieu et avec Dieu, où l'âme, selon l'expression de saint Jean de la Croix, semble « boire la substance de Dieu ».
Ai-je besoin d'ajouter après cela, M. F., que ces élans de l'âme, que cette application de l'esprit et du cœur à Dieu, que ces réflexions sérieuses, que ces entretiens tout divins ne peuvent rester infructueux et stériles? L'homme n'est pas une spéculation pure: sa foi est essentiellement agissante ; il n'est pas fait pour vivre dans les régions idéales où peut s'élancer son esprit : il est fait pour réaliser dans la pratique ce qu'il aura médité dans les réflexions profondes. C'est pour cela que la méditation doit avoir pour corollaire nécessaire la résolution généreuse d'embrasser sans retard les moyens reconnus utiles pour guérir ses infirmités, réformer ses défauts et acquérir les vertus de son état, et tel est le couronnement de ce saint exercice. Au dernier chapitre de son Traité sur l'Oraison, Tertullien nous apprend qu'il y a certains oiseaux qui, pour célébrer à leur manière les louanges de Dieu, prennent leur essor, montent avec des cris de joie et, parvenus au terme de leur course,
s'arrêtent un instant comme pour respirer un air plus pur, et, dans ce moment de jouissance, étendant leurs ailes en forme de croix, entonnent leur plus beau cantique : « Alamim crucem pro manibus extendunt et dicunt aliquid quodoratio videatur » ; puis, contents et joyeux d'avoir payé le tribut de la reconnaissance au souverain Auteur de toutes choses, ils s'abattent doucement vers la terre, où la main du Seigneur les a placés. Image imparfaite, M. F., de la conduite de l'âme qui médite : elle aussi, elle se soulève doucement de terre sur les ailes de la miséricorde divine et s'élève aussi haut que la grâce peut la porter ; arrivée à ces régions où le cœur oublie le monde et «voit de nouveaux cieux et une nouvelle terre», elle demeure quelque temps dans un saint repos; puis voilà qu'elle réunit toutes les forces de son esprit et de son cœur pour redire à Dieu son plus bel hymne de confiance et d'amour; et,, quand elle a puisé au sein de Dieu pour son intelligence la lumière, pour son cœur la pureté, pour sa volonté la force, elle redescend au milieu de ses frères, dans les vallées de ce monde, pour les aimer, les servir et se livrer aux saints exercices de la charité et de ses devoirs ordinaires.
Qui maintenant d'entre vous, M. F., serait tentéde contester l'importance et les avantages de la méditation ? N'en avons-nous pas dit assez pour vous montrer que c'est dans la méditation que l'on acquiert les deux sciences les plus utiles, les plus nécessaires : la connaissance de Dieu et de soi-même? Pour arriver au Ciel, il faut connaître Dieu, non pas d'une manière vague et superficielle, mais pénétrer, autant qu'il est possible à l'infirmité de notre nature, dans l'intimité
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de son être et nous faire la plus haute idée de ses perfections. Tous les jours nous voyons avec effroi s'affaiblir et s'altérer cette science sublime : le doute, l'ignorance religieuse semblent tout envahir; avec les vérités fondamentales du Christianisme, on en est venu jusqu'à mettre en question les principes les plus élémentaires de l'ordre social et moral. De nos jours plus que jamais, le Sauveur pourrait dire à son Père que le monde ne le connaît plus: « Pater juste, mundus te non cognovit ». Et la cause de cette confusion d'idées, de cette désolante absence de convictions, de ce déplorable aveuglement, vous la connaissez, M. F., le Seigneur nous Ta apprise lui-même par son prophète : « Une désolation immense a désole la terre, parce que personnene réfléchit dans son cœur » . La contagion du mal a même gagné un grand nombre de chrétiens. Il faut suivre ce conseil d'un autre prophète : « Vacate et videte » . Il faut prendre un temps convenable, faire trêve pour quelques instants aux embarras des affaires, aux préoccupations de la terre : « Vacate». Une fois retiré du tourbillon du monde, une fois rentré en soi-même, on se retrouve en face de Dieu, et on s'applique à la considération de ses grandeurs: « Vacate et videte » . Donc le remède à ce mal, c'est la méditation, la méditation, cet exercice lumineux qui dissipe les ténèbres les plus profondes, cette école sublime où Dieu lui-même veut bien se faire notre maître en nous révélant ses mystères les plus élevés. Aussi quels progrès ne fait-on pas dans la science divine sous la direction d'un tel maître : « UbiDeus magister est, quant cito discitur quod docetur » ! Est-il étonnant, après cela, d'entendre un des génies qui ont le plus étonné le monde par leur
science théologique, c'est-à-dire par l'étendue et la profondeur de leur connaissance des mystères de Dieu, est-il étonnant d'entendre l'Ange de l'École' saint Thomas d'Aquin, nous dire « qu'il en a plus appris dans la pratique de la méditation que dans la lecture de tous les livres » ?
La science la plus utile après la connaissance de Dieu, c'est la science de soi-même. « Que je vous connaisse, ô mon Dieu, et que je me connaisse ! », telle était, vous le savez, M. F., la prière de saint Augustin. Il semble, de prime abord, que rien n'est plus facile que la connaissance de soi-même, et cependant rien de plus inconnu à la plupart des hommes que leur propre cœur. Nous vivons dans la plus entière illusion sur nous-mêmes ; une certaine obscurité nous environne, qui nous empêche de découvrir, au fond de notre âme comme dans notre conduite, les traces d'aucun instinct, d'aucun travers, d'aucune habitude sérieusement regrettables, et, en nous considérant en dedans et en dehors, nous sommes tentés de nous dire avec une complaisance de bonne foi : C'est bien. Or, M. F., pour détruire ces illusions, pour déchirer le voile obscur qui nous dérobe à nos propres yeux, il faut descendre en soimême ; avec la lumière de Dieu, il faut sonder les replis les plus intimes de la conscience, il faut se livrer au saint exercice de la méditation. Avec elle un rayon de grâce, précédemment inconnu, tombe sur notre intérieur ; aux clartés qu'il apporte, l'aspect de notre âme change complètement. C'est une soudaine révélation de misères jusqu'alors ignorées : le brouillard qui les voilait peu à peu s'efface et disparaît, et notre âme et notre conscience et notre histoire nous deviennent comme transparentes.
Qui d'entre nous, M. F., n'a eu l'occasion d'observer en soi-même ce précieux phénomène ? Oui d'entre nous n'a eu des jours où il s'est vu tout différent de ce qu'il se croyait la veille, et cela, à la lumière même de Dieu puisée dans une réflexion sérieuse, dans la méditation ? Irradiations précieuses et sacrées ! Ah! M. F., laissez -moi vous le dire, en passant: quand Dieu nous en accorde le bienfait, quand, par un de ces éclairs merveilleux dont il illumine les âmes qui méditent , il daigne nous initier à certains secrets de notre intérieur que nous n'avions pas encore devinés , nous ne saurions saisir avec trop d'empressement ces lumières au passage ; elles ne nous sont pas envoyées pour que nous les méprisions, mais pour apprendre à nous connaître, pour abdiquer devant elles sans réserve comme sans retour les illusions dont elles nous démontrent l'existence. Prenons bien garde de les dédaigner ou d'en frémir simplement comme d'un éblouissement fugitif, et de retomber ensuite dans nos méprises et nos fascinations précédentes ; ce serait ressembler à cet homme léger dont parle l'apôtre saint Jacques, « qui, après s'être regardé dans un miroir, s'en va oubliant les taches qu'il a surprises sur son visage » ; ce serait nous exposer au plus redoutable des mal- . heurs, celui d'arriver aux portes de l'éternité sous le poids des plus funestes illusions et des plus dangereuses erreurs.
Vous dirai-je encore que c'est la méditation qui introduit les âmes dans les doux et ineffables mystères de la vie intérieure ? Vous êtes-vous quelquefois demandé, M. F., pourquoi, au milieu de l'activité extérieure qui caractérise notre siècle, on sur-
prend souvent dans les âmes un malaise profond, un immense ennui ; pourquoi on ne rencontre partout que visages soucieux, fronts rembrunis et cœurs blasés ? C'est, M. F., que notre existence se consume dans une activité toute matérielle ; c'est que nousrépandons notre âme au dehors sur tout ce qui nous entoure, sans la conserver au dedans calme et pure ; c'est que nous ne savons pas nous créer des moments où, libres de toute agitation, nous nous trouvions en face de Dieu et de nous-mêmes. Notre cœur est rempli de mille objets qui l'occupent, il est vide de Dieu. Quelle distance, M. F., entre ce mécontentement de nous-mêmes, que tous les efforts d'une activité inquiète ne parviennent pas à dissiper, et la joie intime de ces âmes d'élite qui, dans des retraites sacrées et même au milieu du monde, savent se construire une demeure au fond de leur âme, où elles se retirent par intervalles pour s'y retrouver seules avec elles-mêmes ou avec Dieu? Grâce aux communications intimes, au commerce intérieur que la méditation établit entre elles et Dieu, la paix, le bonheur habite en elles: leur vie est en quelque sorte une anticipation du Ciel, un avant-goût de ses joies divines.
Est-il étonnant après cela, M. F., d'entendre tous les saints recommander si vivement la pratique de la méditation ou de l'oraison mentale ? Le savant, le pieux Suarez, le plus illustre des théologiens depuis saint Thomas, disait : « Je donnerais tous mes livres pour un quart d'heure d'oraison ». « Personne, dit le savant et pieux Gerson, personne sans la méditation, à moins d'un miracle particulier de Dieu, n'arrivera à une vie vraiment régulière et chrétienne » .
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« Promettez-moi de faire chaque jour un quart d'heure -d'oraison, disait sainte Thérèse, et moi, au nom de Jésus-Christ, je vous promets le Ciel ». Et l'expérience est là pour prouver que ceux qui font la méditation tombent rarement dans le péché mortel et si, par malheur, ils viennent à y tomber, ils s'en relèvent promptement et reviennent à Dieu. C'est ce qui faisait dire à un saint qui avait une profonde connaissance des âmes, saint Alphonse de Liguori : « Beaucoup de personnes récitent de longues prières vocales et persévèrent dans le péché. Mais il est impossible que celui qui fait l'oraison reste dans l'inimitié de Dieu : ou il quittera l'oraison ou il quittera le péché ».
En ai-je dit assez, M. F., pour vous faire aimer ce saint exercice ? Dans les pays échauffés par les ardeurs d'un soleil brûlant, la terre porte des fruits dont la douce saveur rafraîchit les entrailles du voyageur épuisé ; mais souvent leur enveloppe est dure et amère : il faut savoir l'ouvrir, et dans l'intérieur on trouve une nourriture plus agréable que le rayon de miel. Voyageurs égarés dans le chemin de la vie, soumis à l'influence des vents brûlants du péché et des passions qui passent sur notre âme, la dessèchent et la font tomber en langueur, nous aussi, nous avons besoin d'un fruit qui nous rafraîchisse et nous rende l'énergie. Il en est un que la Religion nous présente, c'est la méditation. Jusqu'à ce jour peutêtre, nous avons refusé de le porter à nos lèvres, ou du moins nous ne l'avons que bien imparfaitement goûté ; mais aujourd'hui que nos yeux sont ouverts et que nous en connaissons toutes les douceurs,
prenons-le avec empressement, et il nous soutiendra
au milieu des fatigues et des ardeurs de la route
Vierge sainte, on me reprochera peut-être de n'avoir pas parlé de vous, et cependant il me semble que votre pensée a toujours été sur mes lèvres: c'est votre âme que j'ai expliquée sans la nommer, comme on effeuille une belle fleur dont on ne dit pas toujours le nom ; c'est votre âme à l'état de parfum que j'ai fait respirer à ce pieux auditoire
(Fin improvisée.)
SERMON