POUR LE RENOUVELLEMENT DES VŒUX LE JOUR DE LA PREMIÈRE COMMUNION
Mane nobiscutn. Domine, quoniani advesperascit.
Demeurez avec nous, Seigneur, car il se fait tard.
(S. Luc, XXIV, 2Ç.)
Mes chers enfants,
Nous lisons dans le saint Évangile qu'un jour deux disciples du Sauveur suivaient tristes, abattus, découragés, le chemin qui mène de Jérusalem à Emmaùs. Heureusement le divin Maître les rejoignit sur la route : par quelques bonnes paroles il ralluma dans leurs âmes la foi et l'espérance, versa dans leurs cœurs la consolation, puis il fit semblant de les quitter. C'est alors que ces deux disciples le conjurèrent de rester avec eux : « Ah ! Seigneur, demeurez avec nous, lui dirent-ils, car voici le soir qui vient. Mane nobiscnnij Domine ^ quoniam advesperascit ». Le bon Maître ne résista pas à leurs instances: l'auteur sacré nous le montre se mettant à table avec eux et leur rompant lui-même le pain, pain mystérieux, pain de vie, qui fut pour eux leur première communion, ainsi que nous l'apprennent plusieurs docteurs.
Chers enfants, vous aussi, depuis le moment où la raison s'est éveillée en vous, portant dans votre esprit les ténèbres, dans votre cœur les ennuis et les remords, fruits amers du péché, vous vous en alliez tristes et comme égarés dans ce chemin de la vie. Grâce à Dieu, le divin Sauveur vous a joints aussi ; hier déjà il vous avait consolés et ranimés par sa parole et par sa grâce ; aux remords qui vous déchiraient, au trouble dont vous étiez agités, c'est lui qui, dans sa miséricorde, avait fait succéder la paix, la sérénité et le bonheur. D'enfants coupables il vous avait rendus justes, innocents, purs, comme les anges de Dieu, et, ce matin surtout, il est venu lui-même vous rompre le pain de vie, se donner, se communiquer à vous, comme un gage certain du salut. Oh ! nous le lisons sur votre front, vous êtes heureux maintenant, et même la mesure de joie qui inonde vos âmes est si comble, si abondante, si surabondante qu'elle va débordant dans les coeurs de tous ceux qui vous aiment. La sainte Eglise notre mère est en fête; la maison du Seigneur brille d'un éclat inaccoutumé; elle déploie ses riches ornements, elle entonne ses joyeux cantiques ; le pasteur si justement aimé quia la charge de vos âmes, tressaille d'espérance et nous avec lui, en pensant au Dieu qui a été déposé ce matin sur vos lèvres et qui doit vous garder pour l'éternelle vie. Et vos parents bien-aimés, qui environnent ce sanctuaire d'honneur où vous êtes placés, qui nous dira ce qu'ils ressentent aujourd'hui? Comme tantôt ils vous suivaient desyeux, comme ils vous suivaient du cœur, lorsque vous vous approchiez de la Table sainte, et comme, en ce moment, ils sont heureux de votre propre bonheur! Combien peut-être
se sont surpris essuyant sous leur paupière une de ces douces et délicieuses larmes qui trahissent la félicité de l'âme ! Les étrangers eux-mêmes, qui sont venus aujourd'hui dans ce temple, laissent aller leur cœur et se font bientôt de la famille; ils ne peuvent arrêter sur vous leurs regards sans ressentir une émotion profonde et sincère. Oh ! qu'il est bien vrai que le jour de la Première Communion est le plus beau, le plus pur, le meilleur de toute la vie !
Ce jour, il ne devrait pas passer, n'est-ce pas, chers enfants? Peut-être le meilleur souhait à former, le meilleur désir à concevoir après avoir communié, ce serait celui de ce vieillard bienheureux à qui il avait été donné de presser Jésus entre ses bras, lors de sa présentation au Temple ; le meilleur parti à prendre ce serait de dire comme Siméon : « Nunc dimittis servumtuum inpace». J'ai communié, je puis donc mourir; j'ai mon viatique, je puis donc quitter cette terre de misère et faire le grand voyage de l'éternité; je veux aller faire mon action de grâces au Ciel en compagnie des anges et de tous les élus. Mais non, chers Enfants, l'heure n'est pas encore venue pour mourir, il faut combattre et vaincre avant de jouir de la gloire et des honneurs du triomphe. La couronne d'immortalité n'appartient qu'à ceux qui sont restés «fidèles jusqu'à la fin » . Ce que vous avez à faire, c'est de prolonger autant que possible le jour de la Première Communion. Or, vous n'avez pas besoin de dire au Sauveur, que vous portez dans votre cœur, comme les disciples d'Emmaùs: «Mane nobiscum, Domine, qtioniam advesperascit. Restez avec nous, Seigneur, car voici le soir qui vient ». Je vous affirme en son nom qu'il demeurera toujours avec vous, pourvu que vous
restiez avec lui; c'est à quoi vous allez vous engager en renouvelant les promesses de votre baptême. Belle et touchante cérémonie, dontje vais essayer, en quelques mots bien simples, de vous faire comprendre le sens et l'esprit.
Vous le savez, chers enfants, vous êtes venus au monde, ennemis de Dieu, esclaves du démon ; rejetons infortunés d'un père coupable, vous aviez reçu, avec la vie, le désolant héritage de sa faute et de sa disgrâce. Le ciel était fermé sur vos têtes, l'enfer était ouvert sous vos pieds. Touchés du triste état de votre âme, vos parents s'empressèrent de vous faire apporter sur les fonts sacrés presque immédiatement après votre naissance. L'eau purifiante du baptême coula sur votre front, et les chaînes honteuses de votre esclavage furent brisées et la hideuse tache de votre originefut effacée. Une création nouvelle d'innocence et de justice se fit en vous : à cette heure bénie, le Père céleste vous adopta pour ses enfants, Jésus-Christ vous reconnut comme ses frères, vous devîntes les temples vivants de l'Esprit- Saint. L'Église, comme une tendre mère, vous recueillit entre ses bras et vous fit entrer en partage des biens spirituels et divins qui forment son glorieux patrimoine. Héritiers présomptifs du Ciel, vous acquîtes dès lors le droit d'aller un jour vous asseoir, comme princes du sang, sur un trône de gloire, dans le royaume éternel de Dieu, au milieu de la cour brillante des anges et des saints. O chers enfants, vous dirai-je avec un grand pape, « reconnaissez votre dignité » : quelquefois peut-être, dans vos rêves enfantins, vous vous êtes pris à regretter de
n'être pas nés sur les marches d'un trône, de n'être pas les fils de quelque grand prince. Ne me parlez pas de la gloire de la terre, du renom qui s'attache aux généalogies les plus fameuses, aux plus hautes, aux plus puissantes familles : « Vousêtesd'une grande race », répondaitle vieux Tobie à l'archange Raphaël qui lui révélait le nom sous lequel il devait se faire connaître : « Ex magno génère es tu ». Enfants chrétiens, vous qui avez été baptisés en Jésus-Christ, vous êtes de haute et puissante lignée, vous êtes de la plus grande race du monde, vous êtes de race divine, car vous êtes de la race de Jésus-Christ, qui est le Fils de Dieu. Ah ! je ne m'étonne plus d'entendre un Père de l'Eglise nous dire que rien n'est plus grand qu'un enfant baptisé, qu'un chrétien: « Nemo major nisi christianus ». Je ne m'étonne plus de voirie plus grand, le plus saint de nos rois, saint Louis, préférer le nom de chrétien au titre d'ailleurs si glorieux de souverain, estimer plus le lieu de Poissy où il avait été baptisé que la ville de Reims où il avait été couronné roi de France, et apposer au bas de ses lettres cette simple signature : Louis de Poissy, sans prendre la qualité de roi. Il avait raison, chers enfants: chrétien dit plus que roi de l'univers.
Eh bien ! ce titre si beau, vous l'avez reçu vous* mêmes avec tous ses privilèges ; mais, sachez-le, il ne vous a pas été accordé sans condition. Il y eut alors, en quelque sorte, un contrat, un engagement réciproque passé entre Dieu et vous. Il ne voulut être votre partage qu'à la condition que vous seriez le sien ; en échange des droits et des prérogatives qu'il vous conféra, il réclama le don, la consécration de vous-mêmes, car se consacrer, c'est se donner, se
dédier en forme d'hommage, et c'est pour cela qu'en son nom, avant de vous purifier par l'eau régénératrice, le prêtre exigea de vous des vœux sacrés, de solennelles promesses. «Renoncez-vous à Satan, à ses pompes et à ses œuvres ? » vous demanda alors le ministre du sacrement. Votre intelligence était encore endormie, votre langue encore muette, vous ne pûtes comprendre ni répondre ; mais vos parrains et marraines se sont engagés pour vous : « Anathème à l'esprit de ténèbres et au monde, qui lui sert de suppôt » , dirent-ils en votre nom, et ils contractèrent pour vous l'obligation d'appartenir à Jésus-Christ et de vivre de sa vie. Ce sont ces engagements, ce sont ces promesses, ou plutôt c'est cette consécration de vous-mêmes que vous allez renouveler dans quelques instants.
Dans notre vieille France, — un certain nombre d'entre vous le savent, l'histoire le leur a appris, — il y avait, dans les usages civils, une cérémonie singulièrement touchante, c'était celle de l'hommage du vassal à son suzerain. A genoux devant son futur seigneur, ses mains dans ses mains, le vassal lui jurait, au nom de Dieu, de se dévouer à ses intérêts, de s'enrôler sous sa bannière et de défendre sa vie et son honneur. Le suzerain alors lui donnait l'accolade fraternelle et, suivant les termes naïfs de l'antique formule, le vassal devenait son « homme de bouche et de mains ». C'était vraiment son homme de bouche : il avait reçu le baiser de la fraternité ; c'était vraiment son homme de mains : il avait juré de combattre pour lui. Vous aussi, chers enfants, vassaux du plus grand, du plus noble des suzerains, vous êtes, laissez-moi vous le dire, ses hommes de
bouche et de mains. Ce matin, agenouillés aux pieds de son autel, le cœur tout embrasé d'amour, les yeux peut-être mouillés de pleurs, vous avez reçu du Sauveur le saint baiser, le baiser de votre père, le baiser de votre Dieu ; vous avez eu plus qu'un baiser : il vous a fait asseoir à son banquet royal, il vous a nourris de sa chair et de son sang. Vous lui avez déjà été dédiés en signe d'hommage au jour de votre baptême, et vous allez renouveler cette donation ;. vous allez jurer de nouveau de l'aimer, de le glorifier, de le servir, comme des enfants pleins de dévoûment ; vousallez jurer de défendre ses intérêts, et, au besoin, de mourir pour lui, comme des soldats pleins d'intrépidité.
Et remarquez, je vous prie, chers enfants, les circonstances quivont accompagner cette nouvelle consécration de vous-mêmes: vous jouissez maintenant de la plénitude de votre intelligence, vous pouvez maintenant agir d'après l'impulsion de votre volonté,, vous appartenez maintenant à la vie morale, vous êtes parfaitements instruits des obligations que vous allez contracter : c'est donc de vous-mêmes, de votre plein gré, après y avoir mûrement réfléchi, dans la spontanéité de votre décision, que vous allez librement choisir Dieu pour votre maître. C'est une consécration délibérée et avec pleine connaissance de cause que vous allez faire ; c'est aussi une consécration publique et solennelle. De nombreux témoins vous environnent. Quels sont-ils ? Vous les voyez autour de vous. C'est d'abord votre pasteur, qui est pour vous un père, ce sont vos prêtres, vos confesseurs ; ces témoins, ce sont les plus chers, les. plus intéressés de tous, ce sont vos parents bien-aimés, c'est
votre famille tout entière, ce sont vos amis, ce sont tous les chrétiens que le Seigneur a conduits aujourd'hui dans ce temple pour s'associer à votre fête. Ces témoins ! oh ! chers enfants, si les yeux de notre chair n'étaient pas si infirmes, nous en verrions bien d'autres : nous verrions ce temple rempli d'anges, vos anges gardiens, les anges de vos familles, l'ange de cette paroisse ; ne sentezvous pas leur présence invisible ? Ils sont là, ils s'apprêtent à porter sur leurs ailes vos vœux et vos serments, pour les écrire en caractères ineffaçables dans le grand livre de l'Éternité. C'est donc en présence des anges, que dis-je ? c'est surtout en présence du Dieu de l'Eucharistie, qui a daigné vous visiter ce matin et qui tout à l'heure va résider personnellement comme sur un trône sur ces fonts sacrés, que vous allez individuellement et à haute voix renouveler vos engagements. Mais cette consécration ne sera pas purement verbale : comme le dit saint Augustin, vous allez vous donner à Dieu « non seulement par le bruit de vos lèvres, mais par l'éclat de vos œuvres »; votre consécration va être entière et absolue ; vous allez offrir et dédier à Dieu tout votre être ; il s'est donné à vous sans partage, vous allez vous donner, vous consacrer à lui sans réserve, sans restriction ; vous allez lui dévouer dans une oblation généreuse, dans un holocauste parfait, votre corps et tous ses membres, votre âme et toutes ses puissances, votre cœur et tous ses mouvements ; vous allez lui donner votre intelligence, en déclarant que vous la soumettez au joug de la foi ; vous allez lui donner votre volonté, en lui jurant d'observer fidèlement sa loi ; vous allez lui donner votre cœur, en
lui promettant l'inviolable attachement du plus fidèle disciple ; vous allez lui donner votre corps, votre être tout entier, en renonçant au démon, au monde, aux penchants pervers, aux convoitises mauvaises, et à tout ce qui pouvait vous éloigner de lui, en mourant au péché et en modelant votre vie sur celle du Sauveur. Par votre consécration absolue, vous allez devenir par choix ce que vous êtes déjà par création et à titre de rédemption ; vous allez devenir, dans le sens le plus strict et le plus rigoureux, le bien essentiel, le domaine, la propriété de Dieu, Vous ne devrez plus vous envisager qu'avec respect, comme des enfants voués, et entourés par conséquent de cette frayeur de mystère, de cette terreur de religion que la piété antique attachait aux vœux et aux offrandes déposés sur les autels. Vous respecterez, vous ferez respecter la propriété divine.
L'histoire rapporte que César Auguste avait un cerf magnifique, auquel il s'était vivement attaché et sur le bois duquel il avait fait graver en lettres d'or : « Ne me touchez pas, j'appartiens à César ». Il avait réussi à l'apprivoiser, il le laissait sortir et parcourir les rues de Rome, mais personne n'osait le toucher ; tous lisaient l'inscription et tous respectaient la propriété de César. Tout à l'heure, chers enfants, quand vous allez vous donner à Dieu par la rénovation des vœux de votre baptême, il me semble que votre ange gardien va faire revivre sur votre front cette belle inscription qui y avait été gravée au jour de votre régénération et que vous avez laissé s'effacer : « Ne me touche pas, j'appartiens à Dieu. » Le démon va la lire et ce sera pour lui une humiliation très amère. Mais cet insidieux ennemi de votre âme ne se croira
pas pour cela terrassé, car, pauvres enfants, attendez-vous-y, dès demain peut-être, après-demain, les jours suivants, il viendra rôder autour de vous et vous tendre ses pièges; mais ayez confiance, vous pouvez le faire fuir jusqu'au fond des abîmes : vous n'aurez qu'à lui crier : « Arrière, arrière, Satan, je t'ai renoncé, ne me touche pas de ton souffle impur, j'appartiens à Dieu ». Le monde viendra à son tour essayer de vous séduire par ses prestiges enchanteurs, de vous attirer à ses fêtes, de vous gagner par ses folles joies, par ses plaisirs enivrants. « Arrière, arrière, monde imposteur, vous écrierez-vous, je ne suis pas fait pour t'obéir ; tu n'as rien à m'offrir qui soit digne de moi. Ce qui est fort, ce qui est vivant n'a pas d'appui à demander à ce qui est faible, ni de conseil à recevoir de ce qui succombe; celui-là n'a rien à demander au siècle qui est plus grand que le siècle : « Nihil appetere de sœculo potest qui sœcido major ». Arrière, arrière, pompes de Satan ! je vous airenoncées, ne me touchez pas, j'appartiens à Dieu ». D'autres fois ce sont les vents des passions qui viendront bouleverser votre pauvre cœur : vous sentirez se déchaîner en votre âme ces orages intérieurs, comme les tempêtes qui agitent les flots de l'océan : ce sera le péché qui se présentera à vous sous mille formes diverses pour vous entraîner : « Arrière, arrière, passions mauvaises, occasions dangereuses, je ne suis pas fait pour être votre esclave ; je n'ai pour maître que Celui dont les serviteurs sont des rois : Major sum et ad majora natus. Arrière, arrière, œuvres du démon, je vous ai renoncées, ne me touchez pas, j'appartiens à Dieu ».
Ainsi, chers enfants, vous ne ferez pas le moindre
retranchement ni la moindre réserve dans le sacrifice, dans l'holocauste de vous-mêmes que vous allez offrir au Seigneur. Vous ne voudrez pas ressembler à ces demi-chrétiens, à ces faux disciples qui n'osent se prononcer ni pour l'erreur ni pour la vérité, à ces hommes à deux visages, qui ont un pied dans la voie du bien et l'autre dans le chemin du mal, ne prenant parti ni pour Dieu ni pour le monde, se partageant entre leur devoir et leurs passions. Assez longtemps, trop longtemps d'ailleurs, vous avez encouru le reproche du Prophète en balançant entre deux partis incompatibles : Dieu et le démon, Jésus-Christ et le monde, la grâce et le péché. Le Seigneur est véritablement votre Dieu, vous voudrez être uniquement à lui; vous vous dévouerez sans partage à son service, vous vous remettrez sans réserves entre ses mains, votre consécration sera entière et absolue. Mais elle sera aussi perpétuelle et irrévocable. Si je vous interrogeais tous en ce moment du haut de cette chaire, mes chers enfants, et si je vous demandais pour combien de temps vous voulez vous consacrer à Dieu et appartenir à Jésus-Christ, tous, d'une seule voix, d'un seul cœur, n'est-il pas vrai ? vous me répondriez : Pour toujours! Eh bien! chers enfants, comprenez maintenant la portée de cette expression : Pour toujours, c'est-à-dire pour toute la vie. Pendant les jours de grâce qui viennent de s'écouler, durant votre retraite, à la lumièrede Dieu, vous avez consulté vos souvenirs, interrogé votre conscience, reporté vos regards sur les années de votre enfance. Qui de vous n'a eu à gémir sur son entrée dans la vie? Qui de vous a pu se flatter d'avoir irrévocablement respecté la consécration faite au berceau de sa carrière ?
Qui de vous ne s'est efforcé d'effacer dans ses larmes les premières pages de son histoire, qui ne révélaient qu'inconstances, inutilités, pour ne pas dire égarements et désordres ? Heureusement, chers enfants, il vous restait, au sein de votre amère douleur, une pensée bien consolante, une épreuve bien douce, celle de pouvoir vous réhabiliter, de réparer vos infidélités et de vous replacer, pour ainsi dire, au point où vous étiez au jour heureux de votre première consécration.
A la vérité, vous ne pouvez recommencer votre vie et la reprendre, en quelque sorte, en sous-œuvre, afin de corriger, dans une seconde épreuve, les erreurs et les manquements du premier essai ; le temps s'enfuit irréparable. Mais la miséricorde divine vient au secours de votre faiblesse ; le temps perdu que vous ne pouvez faire revivre, l'Esprit Saint vous apprend que vous pouvez le racheter. Et c'est ce que vous allez faire : vous avez déjà commencé à le racheter par cette vivacité de regrets qui navraient hier votre cœur et tiraient de votre poitrine oppressée ces longs et déchirants soupirs qui vous ont obtenu la réconciliation avec votre Dieu. Ce temps, vous pouvez le racheter, en exécutant à la lettre ces grandes paroles que l'illustre Évêque des Gaules, saint Rémi, adressait au premier roi des Francs, quand il forçait ce fier Sicambre à courber la tête sous le joug du Tout-Puissant : « Brûle, lui disait-il, ce que tu as adoré, et adore ce que tu as brûlé ». Ce temps, vous allez surtout le racheter, chers enfants, par la consécration perpétuelle et irrévocable que vous ferez tout à l'heure. Vous allez promettre à Dieu de rompre avec ces fluctuations de la volonté, ces
inconstances du cœur, ces alternatives de dévoûment et d'infidélité qui ont fait jusqu'à présent de votre vie une incessante contradiction. Ce que vous allez promettre, vous le garderez avec amour dans un cœur fidèle : votre offrande, votre consécration une fois consommée, continuera, persévérera d'ellemême, vous rappelant toujours cette belle parole de saint Ambroise : « L'engagement est pris, la parole est donnée, il n'y a pas à se rétracter ; non est f altère, non est negare, tenetnr vox tua ».
Donc à Dieu, chers enfants, les années de votre adolescence et de votre jeunesse. Hélas ! nous ne le savons que trop bien, à cette époque de la vie, à laquelle un ancien attribuait les propriétés du feu, parce que, comme cet élément, elle est sans cesse en activité et ne connaît pas de repos, le monde met tout en œuvre pour tendre des embûches, pour inspirer l'amour des plaisirs, pour exciter dans l'âme les inclinations les plus dangereuses. La jeunesse est la saison des jouissances, va-t-il répétant sans cesse; et, abusés par cette damnable maxime, un trop grand nombre se croient autorisés à abandonner la loi de Dieu et à laisser corrompre leur cœur aux enivrements du siècle et à ses plaisirs grossiers. Pour vous, chers enfants, vous vous ferez un devoir de protester contre tant de félons, de lâches, de parjures, qui oublient leurs serments. Parce que vous serez consacrés à Dieu et à Jésus-Christ pour toujours, vous serez, vous, de ces jeunes gens, de ces jeunes personnes qui croissent en même temps en âge et en vertu, fidèles au devoir, fidèles à l'honneur, fidèles à leurs serments. Aussi, j'aime à le dire tout haut, pendant que tant de pères, pendant que tant de mères ver-
seront des larmes de sang sur les désordres et les égarements de leurs enfants, essayant peut-être, mais trop tard, de les retenir sur la pente du précipice, vos parents, à vous, auront la joie de voir votre innocence et votre vertu sortir victorieuses des plus dangereux écueils, des plus redoutables combats. Vous serez vraiment la gloire, la couronne, l'ornement de vos familles. Parce que vous aurez dit : Je veux être à Dieu, à Jésus-Christ pour toujours, vous ne connaîtrez pas les plaisirs du monde, les désordres qu'ils causent, le vide immense et les remords cuisants qu'ils laissent dans l'âme après eux. Au lieu de vous laisser asservir aux passions, vous vous livrerez aux doux transports de l'amour de Dieu, aux délicieuses jouissances de la piété filiale, de l'amour fraternel, de la charité pour tous.
Après la jeunesse viendra l'âge mûr, cet âge où, sans la foi, malgré les préoccupations des affaires, la responsabilité du commandement , la négociation presque ininterrompue des intérêts les plus divers, on ne trouve que trop souvent l'ennui, le dégoût, la satiété de la vie. Eh bien ! chers enfants, en vertu de votre consécration d'aujourd'hui, cet âge aussi, qui présente tant de prise, tant de faces diverses aux coups et aux disgrâces de la fortune, appartiendra à Dieu. Vous lui resterez dévoués, dans le succès comme dans les revers, au sein de l'adversité comme au faîte des honneurs. Vous serez des hommes chrétiens, des femmes chrétiennes, tout à Dieu et à vos obligations, et cela pour toujours; vous serez l'honneur et le salut de notre pauvre société.
Et, s'il plaît au Ciel de vous accorder de longs jours, de vous faire atteindre la vieillesse, en cet hiver
de la vie, où le cœur habituellement se refroidit et se glace, vous vous rappellerez cette parole: A Dieu ! à Jésus-Christ pour toujours! et vous vous sentirez, pour ainsi dire, renaître à une jeunesse nouvelle. Et vous donnerez à Dieu ces années. A Dieu, à Jésus- Christ pour toujours ! vous la comprenez maintenant cette parole : cela veut dire à Dieu, à Jésus-Christ pendant toute votre vie ; à Dieu, à Jésus-Christ dans l'abondance, à Dieu, à Jésus-Christ dans la pauvreté ; à Dieu, à Jésus-Christ dans la joie, à Dieu, à Jésus- Christ dans les larmes ; à Dieu, à Jésus-Christ, dans l'abandon, à Dieu, à Jésus-Christ dans les consolations ; à Dieu, à Jésus-Christ dans les honneurs, à Dieu, à Jésus-Christ dans les ignominies ; à Dieu, à Jésus-Christ dans la jeunesse, à Dieu, à Jésus-Christ dans la vieillesse ; à Dieu, à Jésus-Christ jusqu'au bord de la tombe, jusqu'au dernier soupir, jusqu'à l'heure de votre mort, quelque éloignée qu'elle soit, que disje ? par delà même la tombe, au-delà même de la mort, à Dieu, à Jésus-Christ pour toute l'éternité.
Tel est, mes chers enfants, le sens et l'esprit des promesses que vous allez faire au Seigneur. Qu'elle est belle, qu'elle est touchante la cérémonie à laquelle vous êtes conviés ! Comme elle correspond bien aux désirs de vos cœurs, aux dispositions de vos âmes en ce jour ! Eh bien ! je ne veux pas retarder davantage cet heureux moment, je n'ai plus qu'une prière à vous faire : au moment où vos lèvres vont articuler ces paroles de feu qui scelleront votre affranchissement de la servitude du démon et rénoveront votre alliance avec Dieu, oh ! qu'elles partent d'un cœur pénétré, donnez-leur cet accent qui sort de l'âme, cet accent qui pénètre les Cieux, et, j'ose vous l'assurer avec saint
Jean Chrysostôme, ces paroles, elles seront pour vous pendant toute votre vie comme un « bâton d'appui », comme « une épée de défense », comme « une four de protection »; recueillies par la main des anges, elles monteront jusqu'au trône sublime du Très Haut, qui fera descendre sur vous, en retour, la paix, la grâce,, le bonheur, la continuation de la félicité de ce jour...
Je ne veux pourtant pas descendre de cette chaire, sans vous dire un mot, heureux parents, bons pères, tendres mères. Entendez la Religion vous dire avec émotion ce que la fille de Pharaon disait autrefois à la mère de Moïse, qu'elle avait sauvé du fleuve et adopté pour son fils: «Je l'ai trouvé dans le naufrage, je l'ai sauvé des eaux, « accipe puer uni istum ». Il était déjà gâté, perverti, faible, affaibli au moins par le contact du monde ; il est en ce moment au comble du bonheur, parce que son âme est pure, parce qu'il possède son Dieu. Gardez fidèlement ce dépôt, je le confie de préférence à vos soins, je ne connais point dans la nature de tendresse égale à celle d'un père et d'une mère ; prenez-le donc, ce petit enfant, et élevez-le pour moi. « Et nutri mihi », élevez-le pour mon service et non pour le monde et ses vanités et ses plaisirs ; en l'élevant pour la vertu, pour le Ciel, pour moi, vous l'élèverez pour vous.
Veillez donc avec une tendre sollicitude à lui conserver le précieux trésor qu'il porte en son cœur; veillez à ce qu'il soit fidèle aux serments qu'il va faire ; maintenez-le dans la pratique exacte de tous ses devoirs par vos sages conseils, mais surtout par vos bons exemples. On l'a dit souvent, mais on ne saurait trop le répéter, dans la poursuite de la vertu,
long, bien long, est le chemin des préceptes, le plus court est celui de l'exemple. Si cette maxime est vraie à l'égard de tous les hommes, combien plus à l'égard de cet âge curieux, naturellement imitateur, dont l'âme est, pour ainsi dire, tout entière dans les yeux. Des exemples, voilà le livre des enfants ; mais les plus efficaces, ils les attendent de vous, pères et mères, de vous que la Providence a placés auprès d'eux comme des anges visibles, de vous dont toutes les actions sont revêtues d'un caractère et d'une autorité sacrée ; soyez donc ce livre intelligent et toujours ouvert, ce tableau parlant, cette prédication vivante, où vos enfants puissent étudier leurs devoirs ; qu'ils sachent que vous ne leur imposez aucune obligation, que vous n'exigez d'eux aucun sacrifice auxquels vous ne vous soumettez vous-mêmes les premiers. Que votre constante fidélité aux lois de Dieu et de son Église soit comme une morale en action qui serve de règle à leur conduite
Eh bien ! vous le dirai-je ? une pensée pleine de tristesse a peut-être préoccupé douloureusement aujourd'hui vos chers enfants...... Goûtant le bonheur
de l'union à Dieu, ils ont gémi de vous savoir éloignés de lui. Oh! chers enfants, je reviens à vous: vous avez un moyen d'obtenir ce que vous désirez vivement, c'est de prier, de prier beaucoup ; votre prière, je le dis hautement, elle peut tout.
Bénis soient les parents qui comprennent ainsi la mission qu'ils ont reçue du Ciel ; bénies soient les familles chrétiennes où les enfants, ornés de sagesse et d'innocence, croissent, suivant la belle expression de nos saints Livres, sous les yeux de leurs parents « comme de jeunes plants d'oliviers » riches et d'ave-
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nir et d'espérance, et entourent, comme une guirlande d'honneur et de joie, leurs foyers et leurs tables. « Dieu se plaît à les combler de biens », nous dit le Prophète. Sans doute il y a des séparations inévitables, mais les rangs de la famille se reforment après la mort, et tous les membres, parce qu'ils ont été fidèles, tous les membres se retrouvent au Ciel pour s'aimer toujours et ne se quitter jamais. Ainsi soit-il.
INSTRUCTION