SUR LE JUGEMENT DERNIER POUR LE DERNIER DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE
(25 novembre 1860)
Quel spectacle, M. F., que celui dont l'Évangéliste sacré vient de nous tracer à grands traits la saisissante peinture ! Quel jour plein de terreur et de majesté, ce jour qui doit clore la série des siècles, alors que toutes les générations humaines, citées aux grandes assises devant la haute cour de justice du souverain Maître, entendront promulguer l'irrévocable arrêt qui doit fixer leur éternelle destinée ! Les cieux repliés comme une tente, les astres obscurcis et égarés dans leur route, la mer brisant ses digues avec un épouvantable fracas, toute la nature muette dans l'attente du dénouement qui se prépare ; puis, tout-à-coup , une voix mystérieuse qui se fait entendre : « Morts, levez-vous, venez au jugement ; surgite mortui » ; et les morts qui se lèvent du fond de leurs sépulcres, aux éclats de la trompette redoutable, et s'en viennent des quatre coins du monde se placer en désordre autour du tribunal suprême ; le Fils de Dieu, le Fils de l'homme, Jésus-Christ, seul grand dans ce jour, la foudre d'une main et dans l'autre des
couronnes, dominant cette scène de désolation et de ruines et séparant avec sa Croix les élus des réprouvés, comme le pâtre avec sa houlette sépare les brebis des boucs : quel tableau ! quelles images ! quel formidable appareil, bien capable d'exciter dans nos âmes de fortes impressions, de salutaires ébranlements î M. F., c'est une scène de ce grand drame que je viens aujourd'hui faire passer sous vos yeux. Nous suivrons le pécheur aux pieds du Juge suprême, et nous verrons la honte, la confusion sans excuse dont le couvrira la manifestation de sa conscience. Nous en conclurons, pour résultat pratique, qu'il est <r affreux de tomber entre les mains du Dieu vivant », et qu'il importe de nous prémunir contre les surprises et les rigueurs de sa justice.
Voici, M. F., qu'il s'avance au pied du tribunal redoutable, ce malheureux pécheur, et, au milieu d'un calme terrible et d'une attente lugubre, le Seigneur, son juge, commence à discuter sa vie. Discussion impitoyable : l'heure de l'indulgence et des ménagements est passée, c'est le règne de la rigueur et de la colère qui commence : « Dies irœ> dies Ma ». Dieu tient à ce qu'on le regarde comme étant désormais sans miséricorde, c'est un titre qu'il invoque et dont il est en quelque sorte jaloux : « Voca nomen: absque misericordia ». Discussion approfondie : de ce même œil qui sonde les abîmes et perce l'obscurité des plus épaisses ténèbres, Dieu découvre l'histoire plus ou moins longue des iniquités qu'abrita dans ses replis cette âme criminelle, et, du sein de la nuit où elle se cache, il la force de se produire au grand jour : « Illuminabit abscondita tenebrarum ». Plus de voiles, plus de mystères : ils sont maintenant
•connus, cette enfance, où la corruption devança les années, cette jeunesse, emportée par le tourbillon des sens, comme aussi cet âge mûr, absorbé par les calculs de l'ambition et de l'égoïsme, comme cette vieillesse, peut-être déshonorée par de honteuses faiblesses. Dieu sait, Dieu voit,; Dieu révèle non seulement tout ce que ce pécheur a fait et dit en public, mais tout ce qu'il a voulu et rêvé dans l'ombre, toutes les paroles expirées sur ses lèvres, tous les désirs refoulés dans sa poitrine, toutes les pensées recelées dans son cœur : tout est dévoilé, tout est mis à nu : « Manifestât it consilia cordium ». Tout le basfond de son âme monte à la surface et se montre à la lumière, et, par suite de cette accablante révélation, le malheureux qui en est l'objet trouve une évidence si manifeste, une certitude si éclatante, une culpabilité si incontestable dans les torts qui lui sont reprochés qu'il tombe, pour ainsi dire, anéanti sous le poids d'une honte, d'une confusion sans réponse et sans excuse.
M. F., on voit de temps en temps de grands coupables déployer en face de la justice humaine la plus cynique impassibilité. Leurs crimes constatés par l'instruction sont affreux ; les débats qui ont mis ces forfaits en lumière les ont couverts de l'humiliation la plus honteuse ; la sentence qui les a frappés a mis le comble à leur ignominie; n'importe! ils sont calmes, leur front se tientfieret redressé, sur leur visage respire un certain air d'audace et d'arrogance, et, plutôt que de se lamenter sur leur nom déshonoré, sur leur sang flétri, sur leur avenir perdu, on les voit avec un amer sourire ou braver le public ou insulter leurs juges. M. F., combien différente sera l'attitude
du pécheur au jugement dernier ! Après l'interrogatoire que le Seigneur lui aura fait subir, après la discussion publique et circonstanciée de sa vie, il n'aura ni la pensée ni le courage de rester insensible. Malgré elle, son âme fléchira sous le poids de ses regrets, et sa confusion ne sera pas moins immense que ses dérèglements.
Confusion du côté de sa conscience, qui s'épouvantera d'elle-même. Déjà, sur la terre, le péché mortel lui faisait peur, quand il en était atteint : que de fois, après l'avoir commis, ne* lui était-il pas arrivé de sentir le jour l'importuner et la nuit lui faire peur! Il n'était pas de retraites si intimes dans les profondeurs de son âme où il n'essayât de s'ensevelir, pour se soustraire au souvenir de sa faute, qui le poursuivait et l'étreignait comme un infatigable bourreau. Et pourtant il n'avait, pour se juger, qu'une foi languissante et souvent presque éteinte ; le tumulte et le bruit du monde qui le dominait, l'empêchaient de se voir tel qu'il était. Mais alors le bandeau sera entièrement déchiré, M. F. ; une lumière vive et étincelante sortira, pour ainsi dire, à flots du trône et de la face de Dieu: «Fluvius ignens rapidusque afacie ejus » . A ces inexorables clartés, qui éclaireront tout le chemin qu'il a sillonné dans la vie, il distinguera nettement le nombre et la gravité de ses misères; sa conscience criminelle témoignera sans réserve contre elle-même, suivant le mot de Tertullien, et se montrera sous son vrai jour: «Anima et rea et testis». Elle lui apparaîtra comme ce squelette auquel sont attachés ça et là d'impurs reptiles, se disputant les quelques lambeaux de chair dont ses ossements sont encore entourés. « Il verra son crime, dit saint Augus-
tin, non plus pour y remédier, mais pour se le reprocher, non plus pour l'expier par la pénitence, mais pour le ressentir par le désespoir, non plus pour en faire le sujet de sa contrition, mais de sa confusion: « Videbis factum tuum non ut corrigas sed ut erubescas ». A cet aspect, saisi d'effroi et de dégoût pour ses ignominies, il souffrira horriblement de les voir ainsi étalées devant lui. C'est alors que, suivant l'expression du prophète Isaïe, il cherchera un abîme, une caverne ténébreuse, une fente de rocher pour se dérober à ses propres regards: « Introibunt in spe- Inncas petrarum et in voragines terrœ » . « Montagnes, tombez sur nous; rochers, écrasez-nous»; délivreznous d'un spectacle si affreux et si cruel! Et, parce qu'il ne pourra y réussir et parce que, bon gré malgré, il lui faudra rester en présence de ce cœur rongé, défiguré, rendu hideux par les ulcères du vice, il trouvera dans la vue de cette effroyable abjection ce supplice du regard dont parle un autre prophète : « Evigilabunt.... alii in opprobrinmut videantsemper» , supplice dont saint Grégoire de Nazianze n'a pas craint de prononcer cette prophétique parole: « Ce qui désolera le plus le pécheur, c'est ce stigmate d'humiliation dont sa conscience se verra marquée pour jamais ; nos ante alla istud excruciabit quod inustam in conscientia sempiternœ ignominiœ notant gérant » .
C'est avec ce sceau d'opprobre et d'ignominie qu'il lui faudra affronter le regard de toutes les générations. Peut-être sur la terre, avec des désordres graves, avait-il trouvé le secret de sauver les apparences; peut-être, grâce à ses dissimulations, avait-il pu jouir perpétuellement de l'estime de ceux qui
l'approchaient. Juste ciel ! quelle accablante surprise, quelle écrasante confusion, à l'heure de cette grande et solennelle révélation, où il se sentira comme donné en spectacle à toutes les créatures intelligentes ! Il se verra arracher les masques trompeurs, le prestige du visage d'emprunt dont il avait réussi à se couvrir ; il sera démontré, à la face de tous les peuples, que toute sa conduite ne fut qu'un long système de dissimulation, son honneur apparent et présumé qu'une heureuse hypocrisie, et sa considération qu'une erreur de l'opinion publique. Oh ! je le répète, quelle écrasante confusion au jour de cette authentique et solennelle manifestation ! Je renonce à vous la peindre : rien de tout ce qui se passe dans le monde n'en peut approcher. Un homme peut être ici-bas l'objet des mépris et des dédains, mais il disparaît, mais il n'est flétri que dans une société, que dans un quartier, que dans une ville, que dans une certaine contrée, suivant l'importance du rôle qu'il joue ou de la place qu'il occupe; mais la tache va s'effaçant toujours avec le temps. Au lieu que le pécheur dont la conscience sera dévoilée avec ses désordres, sera obligé de demeurer en vue de tous les peuples ; l'image de son ignominie sera gravée dans tous les esprits, et éternellement cette image, avec son opprobre et sa honte, subsistera : « Revelabo pudenda tua et ostendam gentibus nuditatem tuant ; dabo vos in opprobrium sempiternum et in ignominiam œternam quœ nunquam oblivione delebitur». Menace formelle et redoutable, qui ne manquera pas de se vérifier à la lettre ; les cieux et la terre passeront, mais pas une parole de Dieu ne sera engloutie sous les ruines du monde. Je vous laisse donc à penser quelle
sera la désolation de cet homme si scrupuleux sur le point d'honneur, quand il sentira se déchirer le voile de sa réputation factice, quand il verra tomber les illusions qu'on s'était faites sur sa valeur ou plutôt sur son indignité ; je vous laisse à penser ce qui s'agitera, dans son âme, d'angoisses et de tortures, quand toutes les générations humaines se réuniront pour le poursuivre de leur commune dérision, en lui faisant boire ce « calice large et profond », dont parle le prophète, des grandes colères divines ; je vous laisse à penser enfin si, pour employer l'expression d'Isaïe complétée par Bossuet, son visage ne paraîtra pas calciné parle feu, tant sa face sera teinte et couverte de la rougeur de la honte : « Faciès combustœ vultus eorum ».
Encore s'il avait quelque chose à dire pour sa justification, s'il avait quelque excuse à présenter pour atténuer ses prévarications, pour pallier ses fautes, son supplice serait un peu allégé ! Mais cette misérable consolation elle-même lui manquera. Dira-t-il qu'il habitait une région de ténèbres, le monde ; qu'il y entendait constamment un langage et des maximes opposés aux maximes et au langage de Jésus-Christ? Il lui sera répondu, pour sa confusion, qu'enfant du Sauveur, il avait entre ses mains l'Évangile, qui lui apprenait à se garder des fascinations du siècle et des principes et des enseignements d'un monde contre lequel son Maître avait lancé l'anathème. Dira-til que l'ignorance d'un devoir et des préceptes divins est entrée pour une grande part dans ses prévarications? Il lui sera répondu, pour sa confusion, que le devoir, il n'a cessé d'entendre sa conscience le lui dicter; que les préceptes divins, le ministre des
saintes paroles les lui remettait constamment en mémoire. Il ne pourra pas prétexter le défaut de lumières : enfant du jour, comme le dit saint Paul, « Filii diei», pas un instant le jour ne lui a manqué, et, s'il a accompli des œuvres de ténèbres, c'est moins par égarement d'intelligence que par dépravation de volonté. Grâce aux inspirations de sa conscience et aux lumières de sa foi, toujours il a su ce qu'il faisait : sa révolte a été délibérée, ses fautes réfléchies ; il s'est plongé dans l'iniquité de gaîté de cœur et avec intelligence, suivant le mot de l'Évangile. Enfin il s'est perdu dans la plénitude de la lumière et au grand jour de la vérité : « Ipsi fvierunt rebelles lumini ». Il a été doublement criminel : criminel pour avoir fait le mal, criminel pour l'avoir fait en dépit de sa conscience ; non seulement criminel •comme les Juifs qui, en immolant Jésus-Christ, ne savaient pas précisément quelle victime ils sacrifiaient, mais criminel comme Judas qui, en vendant son maître, savait très bien qu'il trahissait un Dieu.
Mais peut-être pourra-t-il se retrancher dans l'infirmité de sa nature et la violence de ses tentations, dans le nombre et l'acharnement de ses ennemis, et trouvera-t-il ainsi le moyen de fléchir le courroux du souverainjuge et d'adoucir sa vengeance? Oh ! M. F., si, au milieu des vents qui l'agitaient, pauvre roseau à demi rompu, il avait été sans tuteur, s'il n'avait eu pour se défendre que la sauvegarde et les ressources d'une volonté si débile et si chancelante par ellemême, le Seigneur, sans doute, en ce jour qui n'est pas moins celui de l'équité que celui de la rigueur, lui permettrait d'alléguer sa misère pour excuser ses fautes et diminuer sa confusion. Mais les soutiens
lui avaient été pour ainsi dire prodigués, et le grand Juge ne manquera pas de l'en faire souvenir. Il était faible, mais il avait la grâce, ce principe de force ; il était environné de dangers, mais il avait mille ressources puissantes pour se soustraire à leurs atteintes ; ses passions étaient ardentes, mais il avait le sang du Calvaire, douce et rafraîchissante rosée, pour en tempérer les feux; ses sens lui faisaient la guerre, mais il avait la chair de la Victime eucharistique pour apaiser ses convoitises en divinisant ses organes ; de nombreux ennemis lui faisaient une guerre incessante et à outrance, mais il avait entre les mains une armure solide, avec laquelle il pouvait défier leurs attaques : la prière pouvait transformer sa faiblesse native en un courage tout divin, le sacrement de Pénitence pouvait guérir ses blessures et alimenter son énergie par l'efficacité de ses grâces et l'autorité de ses conseils, les bons exemples de ses proches, de ses amis pouvaient soutenir ses défaillances et encourager ses luttes... Avec tous ces éléments de force, avec tous ces principes de vie, avec toutes ces sauvegardes, il aurait pu triompher de tous les obstacles, terrasser tous ses ennemis, échapper à tous les périls, repousser ou éteindre, suivant le mot de l'Apôtre, « tous les traits de l'enfer », éviter toutes les pierres d'achoppement et de ruine, maintenir en un mot son âme dans une intégrité sans atteinte. Mais, ô responsabilité formidable ! il n'a pas su en profiter, et c'est ce qui met le comble à sa confusion, c'est ce qui lui ferme la bouche, et le livre sans défense aux condamnations de la divine Justice. De quelque côté qu'il se tourne, il ne lui reste plus, pour parler le langage de Bossuet, « aucune
défaite, aucun subterfuge, aucun moyen de s'évader » . Un voleur est confus quand il est surpris en flagrant délit, poursuit le grand orateur, citant un texte simple mais énergique du prophète Jérémie : « Confunditur fur quando deprehenditur » ; il ne peut pas nier le fait, il ne peut pas l'excuser. Il ne peut se défendre par la raison ni s'échapper par la fuite. Ainsi en sera-t-il du pécheur au jour de sa convocation au jugement suprême ; comme l'a écrit Tertullien, il paraîtra devant Dieu n'ayant rien à dire : « Et stabit ante aulas Dei nihil habens dicere ». Et, sous l'accablant fardeau des charges accumulées sur sa tête, sous le poids de la sinistre évidence dont elles seront accompagnées, sous l'étreinte de l'immense confusion qui le couvrira comme un hideux manteau, quand il verra son juge, quand il se verra lui-même, quand il se verra sous le regard de toutes les nations, il tournera sa rage contre lui-même : « Peccator videbit et irascetur » ; il grincera des dents et séchera de crainte, et la dernière ressource des malheureux, l'espérance, lui manquera : « Desiderium peccatorum peribit ». Son arrêt sera irrévocable, sa condamnation sans appel.
Faudra-t-il, M. F., que cette épouvantable destinée soit la nôtre ? Contraindrons-nous le Seigneur notre Dieu à nous couvrir de tant de honte, pour nous jeter ensuite dans ces brasiers éternels allumés par sa colère? Oh ! M. F., ne soyons pas assez imprudents pour nous exposer à ce malheur, et, si nous voulons y échapper, sachons en concevoir par avance une salutaire frayeur.
Un jeune homme de Tabathe, en Palestine, en-
tendit un jour parler de saint Antoine, le patriarche de la vie monastique en Orient. Il alla se ranger sous sa discipline pendant quelques mois, puis il revint dans son pays, et là, digne imitateur de son maître, on le vit bientôt épouvanter la solitude par l'austérité de ses jeûnes et de ses mortifications,, étonner les anges par la ferveur de ses prières, désespérer les démons par la guerre implacable qu'il ne cessa de leur faire, remplir le monde du bruit de ses miracles, réjouir l'Eglise par le nombre immense de saints dont il peupla les déserts. Cette vie prodigieuse, commencée à quinze ans, se prolongea jusqu'aux limites d'une vieillesse avancée, et, qui le croirait ? malgré tout ce qu'elle rappelait de vertus et présentait de mérites à celui qui l'avait menée, ce vieillard auguste, quand il vit approcher son heure dernière et le monde éternel, trembla un instant à la pensée du Juge suprême. Mais sa terreur ne fut que passagère et, recueillant ses souvenirs pour se fortifier contre ses alarmes, il se dit à luimême : « Pars, mon âme; pourquoi te troubles-tu? Voilà près de soixante-dix ans que tu sers le Christ, ^et tu crains la mort ? Egredere, anima mea ; quiddubitas ? septuaginta prope annis servisti Christo, et mortent Unies? » Cet homme était saint Hilarion.
La seule pensée du jour du jugement suffisait à faire frissonner de crainte le Prophète royal jusque dans les plus intimes profondeurs de son être ; l'apôtre saint Paul ne se rassurait ni sur ses révélations ni sur ses miracles ni sur ses immenses travaux, ni sur les chaînes qu'il portait pour le nom de Jésus- Christ. Il tremblait de tous ses membres « dans la crainte qu'après avoir prêché aux autres les vérités
du salut, il ne fût lui-même réprouvé au dernier des jours ». Saint Jérôme, à qui ses veilles, ses austérités, sa retraite profonde semblaient donner des gages certains de sa prédestination, ne se possédait pas de frayeur, préoccupé qu'il était de la terrible trompette du jugement, qu'il croyait toujours entendre retentir à son oreille. A l'exemple des saints, pénétrons-nous de ces salutaires appréhensions ; comme eux, changeons en nous tout ce qui a besoin de réformes, détruisant tout ce qui doit être anéanti, et alors, comme le dit saint Augustin, nous n'aurons plus de crainte: « Mutemur et non timebimiis ». Soyons nous-mêmes nos juges et faisons nous-mêmes, dès ce moment, comme parle Tertullien, les fonctions de la justice divine, car celui qui se juge lui-même ne sera point jugé, mais il aura la grâce et la gloire : « Grattant et gloriam dabit Dominiis ». Ainsi soit-il.
PRÔNE SUR l'apostolat de famille
POUR LE DEUXIÈME DIMANCHE APRÈS L'EPIPHANIE (20 janvier 1861)
Quel beau et touchant spectacle, M. F., que de voir le Sauveur Jésus à Cana honorer de sa présence les noces innocentes de deux pauvres époux, ajouter par un miracle éclatant au bonheur de leur fête, puis, au sentiment commun des Pères et des Docteurs, choisir ce moment pour rappeler cette vénérable alliance à sa primitive origine, l'élever à la dignité la plus haute, lui imprimer un nouveau et plus auguste caractère et en faire un sacrement de la loi Evangélique : « Sacramentum hoc magnum est » / Dans un temps où cet engagement solennel et si important de la vie a subi une profonde altération au point de vue religieux, il serait peut-être de notre devoir de vous rappeler la dignité de cette alliance avec les obligations qu'elle impose et les conséquences effrayantes qui résultent de sa profanation ; mais ce sujet est si délicat que, bien qu'il nous soit offert naturellement par l'Evangile de ce jour, nous avons pensé qu'il ne pouvait convenir à notre âge et à notre inexpérience de le traiter avec les déve-
loppements qu'il exige. Nous préférons, M. F., appeler votre bienveillante attention sur un point important et pratique qui semble d'ailleurs s'y rattacher, sur l'apostolat domestique, c'est-à-dire sur la mission qu'ont à remplir dans une famille les membres chrétiens à l'égard de ceux qui ne le sont pas ou ne le sont que de nom.
De toutes les peines qui nous affligent en ce bas monde, je ne crois pas, M. F., qu'il y en ait de plus poignante pour un cœur sincèrement chrétien que celle qu'il éprouve en voyant courir à leur perte éternelle des âmes qui lui sont chères. Quel sujet d'accablante tristesse, je vous en prends à témoin, M. F., que d'être condamné à songer qu'un jour viendra où il nous faudra dire un éternel adieu à ceux auxquels nous unissent ici-bas les liens de la plus affectueuse tendresse! Vous avez un père, une mère peut-être, un époux, un frère, des enfants, dont le bonheur fait la préoccupation de tous vos instants, dont les moindres maux vous émeuvent ; vous les entourez de toute votre estime : ils ont le cœur si bon, un honneur si pur, des instincts si nobles, une bienfaisance si généreuse, il ne leur manque en vérité pour être irréprochables que d'être chrétiens. Et voici que la foi vous contraint à les sentir à jamais exclus de la félicité que vous attendez, à les envisager comme des victimes réservées à d'éternelles douleurs, suspendues sur le gouffre de la réprobation par un fil que peut rompre le moindre accident. Ah ! est-il une pensée plus amère, une plus écrasante angoisse, une perspective plus sombre, une vision plus navrante? Heureusement, M. F., Dieu nous a laissé une espérance dans ce malheur ; vous pouvez puiser
dans la piété des ressources capables de changer en joie ces alarmes. Vous avez à cœur de ménager un rapprochement entre Dieu et ces âmes qui le méconnaissent: eh bien ! suivant la belle pensée de saint Cyprien, vous n'avez qu'à agir et sur Dieu et sur ces âmes : agir sur la volonté de Dieu pour l'attirer à la miséricorde, agir sur la volonté de ces âmes pour les attirer à la conversion ; et, comme nous ne pouvons agir sur une volonté étrangère que par la parole, puisque c'est par la parole que nous exprimons notre pensée et nos désirs, vous n'avez donc qu'à parler de ces âmes à Dieu, et de Dieu à ces âmes.
Et d'abord, M. F., vous devez parlera Dieu de ces âmes. Elles oublient leur Créateur et leur Maître, elles négligent leurs vrais intérêts, leurs intérêts éternels, c'est à vous de prendre leur défense, c'est à vous d'élever en leur faveur une voix suppliante qui parle plus haut que leurs fautes; c'est à vous qu'il appartient de vous interposer entre elles et le Dieu qu'elles offensent, de les couvrir d'une égide protectrice, de les envelopper, pour ainsi dire, du manteau de vos prières qui les rendent invulnérables aux coups de la divine justice. Vous savez, M. F., la destination de ces appareils qu'on place au faîte de nos édifices pour en éloigner la foudre. Quand le ciel assombri est tout chargé de menaces, quand la mort qui plane sur nos têtes peut à chaque instant nous atteindre sous la forme d'un éclair, l'ingénieux appareil va comme au-devant du fluide destructeur, le désarme en même temps qu'il l'attire, et préserve tout ce qui repose sous son abri tutélaire. Ce rôle de protection, cette mission de sauvegarde est la vôtre, âmes chré-
tiennes: sans cesse des vœux ardents pour le salut de vos amis qui s'égarent, doivent monter au trône de Dieu et le fléchir; constamment brûlez aux pieds du Sauveur l'encens de vos prières, qui doit s'élever au dessus d'eux comme une sainte nuée qui les couvre et les protège ; vos gémissements doivent faire violence au cœur de Dieu, qui ne sait pas résister aux larmes. Mais que parlé-je, M. F., de violence à faire au cœur de Dieu ? Faire violence à un père pour le salut de ses propres enfants ? faire violence au bon Pasteur pour le retour de la brebis perdue, qu'il est allé chercher à travers des avanies et des souffrances de tout genre jusqu'au sommet du Golgotha? faire violence au Sauveur Jésus pour la conversion du pécheur, qu'il a aimé plus que sa vie, qu'il a racheté au prix de tout son sang? Ah! M. F., il sait trop, ce bon Maître, ce que les âmes lui ont coûté pour être indifférent à leur perte : plus que vous il s'afflige de leur aveuglement, plus que vous il a une soif impatiente de leur retour et, partant, de leur bonheur. Sa tendresse pour eux ne demande qu'à déborder; mais sa miséricorde est équilibrée, enchaînée par sa justice. Il ne faut peut-être qu'un mot de vive supplication jeté dans la balance pour la faire aussitôt pencher vers le salut ; mais, comme cette prière qu'il attend ne vient pas, ou vient faible et glacée, sa clémence est condamnée par notre faute à demeurer captive. «J'ai les mains pleines de pardons, disait autrefois Notre-Seigneur à sainte Catherine de Sienne, pour une foule d'âmes, mais elles courent à leur perte, parce qu'il n'y a personne pour demander leur grâce». Oh ! serait-il vrai, M. F., qu'il n'y eût personne, parmi nous, pour rendre àDieuce ser-
IÔO MONSEIGNEUR BILLARD
vice qu'il implore, personne pour prendre en pitié tant de pauvres pécheurs qui se damnent, personne pour faire l'aumône d'une prière ardente à ces infortunés qui sont vos pères, vos époux, vos frères, vos enfants, personne, pas même vous, pour demander la grâce de ceux que vous aimez ? Non, M. F., vous ne mériterez pas ce reproche : le supposer un instant serait faire une insulte à votre pieuse tendresse. Vous prierez donc, M. F., pour ces chères âmes ; que disje, vous prierez? vous ferez pour elles des actes d'expiation, vous vous constituerez leurs remplaçants auprès de Dieu, vous vous offrirez au Seigneur pour payer leur rançon par vos propres sacrifices. Aujourd'hui, en effet, comme toujours, le salut des âmes ne s'achète que par l'immolation, la rédemption ne s'opère que sur le Calvaire, on ne peut être sauveur qu'à la condition d'être victime. Or, M. F., vous ne le savez que trop: en cette vie, abondante est la source des expiations, riche est la moisson des peines et des souffrances. Eh bien ! M. F., faites-en comme un faisceau, de ces peines et de ces douleurs, et offrez-les à Dieu en sacrifice pour le rachat de ces âmes. Ce ' n'est pas trop attendre de votre zèle et de votre affection que de vous demander, en vue du Ciel, un de ces actes si communs dans les choses humaines. Tous les jours il arrive que, pour exonérer un parent insolvable, on se substitue à ses obligations et on apaise son créancier en acquittant généreusement ses dettes ; faites de même, M. F., pour ces pauvres âmes endettées, et, si le divin créancier n'est pas entièrement satisfait, il prendra du moins patience, et accordera ces délais de faveur qui sont comme le prélude de la miséricorde et du pardon.
SERMONS, PRONES ET INSTRUCTIONS l6l
Mais ce n'est pas assez, M. F., d'intervenir auprès de Dieu en leur faveur, de parler de ces âmes à Dieu : il faut encore agir sur elles pour les ramener à la foi. Il faut encore parler de Dieu à ces âmes. Disons-le, M. F., dans l'éloignement de notre sainte Religion, il y a souvent plus d'entraînement et d'ignorance que de calcul et d'opposition haineuse. L'apôtre saint Jude nous avertit, et l'expérience est souvent d'accord avec son témoignage, que nos ennemis blasphèment souvent ce qu'ils ignorent : « Quœcumque quidem ignorant blasphémant » . Notre foi est quelque chose de si pur et de si beau, elle a de si vives lumières dans nos incertitudes et nos doutes, de si tendres sympathies pour nos blessures, de si suaves espérances dans nos infortunes, de si doux encouragements dans nos défaillances et nos luttes ; comme le Dieu d'où elle émane, elle se présente à nous avec un tel cortège de bienfaits: «pertransiit benefaciendo», que la connaître, c'est déjà l'aimer. Le malheur de ceux qui s'égarent est vraiment de l'ignorer ou de ne la voir du moins qu'à travers les calomnies et les préventions qui la défigurent. Or, M. F., qui leur en donnera une juste idée ? qui en remettra la véritable image sous leurs yeux ? Le prêtre sans doute ? Oui, M. F., c'est au prêtre, c'est à nous qu'est dévolue cette glorieuse mission, c'est là notre rôle d'office ; mais ne savez-vous pas que souvent, hélas ! le prêtre ne peut rien? On l'évite, on l'a pour suspect, on se tient avec lui sur ses gardes comme en face de l'ennemi, sa parole est dédaignée, son zèle est travesti.
Le prêtre, ah! souvent, dans une époque comme la nôtre, il doit se résigner à n'avoir qu'un roseau
dérisoire pour sceptre, qu'une couronne d'épines pour diadème, et pour trône que la croix, où le clouent les sarcasmes et les mépris du monde. Seuls, M. F., vous êtes en position de porter la lumière là où notre action ne peut rayonner; c'est là où notre ministère expire que le vôtre commence. Dieu vous transmet en quelque sorte notre mandat, il vous sacre apôtres et missionnaires des âmes: « Mandavit Deus unicuiqiie de proximo suo». Or, M. F., comment vous y prendrez-vous pour ramener ces âmes égarées? En agissant sur leur volonté, en leur parlant de Dieu. Rien de plus simple, M. F. : vous avez entre les mains un livre qui peut leur apprendre tout ce qu'il leur importe de connaître, un livre constamment placé sous leurs yeux, qu'ils étudient déjà peut-être plus que vous ne pensez, et qu'ils ne liront pas jusqu'au bout sans être touchés et convertis. Ce livre, M. F., c'est votre conduite. Malgré eux, ils seront bientôt instruits de notre foi, si votre vie est un Évangile en action. Cet Evangile, dont vous leur offrirez une traduction fidèle et autant que possible jamais altérée, ne leur arrivera pas comme une lettre morte : * il pénétrera dans leur cœur sous une forme vivante, sous les traits d'une personne sincèrement aimée; il aura pour commentaire et pour attrait la paix que vous goûtez et qui rejaillit autour de vous comme un rayon du Ciel. Oh! je vous le demande, M. F., qui pourrait résister à cette belle et touchante prédicacation, à cet apostolat intime qui s'exerce par l'ascendant si merveilleusement persuasif de l'affection unie à la vertu ? Qui pourrait ne pas se rendre devant cette sainte conspiration ? Oui, M. F., c'est bien alors que se vérifie cette parole de l'apôtre saint Paul que
«des hommes qui n'ont pas la foi sont gagnés à Dieu sans parole par la conduite de leurs femmes » ou des personnes qui leur sont chères. Allez donc, nouveaux prédicateurs du Maître divin et adorable, vous dirons-nous, M. F., avec saint Augustin, allez, remplacez-nous auprès de vos frères qui se perdent, tendez-leur une main d'ami, une main de sauveur; allez, sans même prononcer le nom de Dieu, qu'ils ont oublié, et, par votre seule vie, par votre seule conduite, par le seul état de vos mœurs, faites-leleur connaître ; vous pouvez le leur faire bénir et aimer.
Prenez-y garde pourtant, le mandat qui vous est confié peut devenir un écueil, s'il est mal rempli. Comme vous personnifiez la Religion aux yeux des âmes qui vous observent, comme elles n'en jugent que par l'image que leur présente l'ensemble de votre vie, l'impression que vous produiriez serait désastreuse, si votre piété n'était pas de bonne marque, si votre christianisme, passez-moi le terme, n'était pas de bonaloi. Vous le savez, M. F., nul n'est plus exigeant pour les âmes chrétiennes que ceux qui sont étrangers à la Religion. Le besoin de trouver des prétextes à leur éloignement les dispose naturellement à être injustes. Impossible donc, M. F., de servir d'instrument de salut aux âmes qui vous sont chères sans une piété vraie, bien entendue et qui ne se démente pas. Une vertu intermittente et variable, une dévotion tout empreinte de caprice et d'humeur, une piété égoïste et sans abnégation, sans oubli de soi-même, sans indulgence pour les fautes, ne sauraient suffire à conquérir des âmes éloignées de Dieu. Vous donc, ô pieux fidèles, vous surtout, épou-
ses et mères chrétiennes, filles vertueuses, qui avez un père, un époux, des enfants à gagner à la foi, oh! soyez leur bon ange de tous les instants : toujours douces et humbles de cœur, que vos lèvres s'ouvrent non pour discuter, mais pour prier et consoler; que votre main ne s'étende que pour verser des bienfaits et essuyer des larmes ; et, si la tristesse et l'infirmité arrivent jusqu'à ceux qui vous sont chers, oh! c'est le moment de vous oublier plus que jamais pour prodiguer à ces cœurs, que l'épreuve vous livre sans défense, tous les trésors du dévouement, toutes les séductions de la tendresse. Si vous voulez que la piété les captive, que les rigueurs, les austérités soient pour vous et les bénéfices pour eux! Ainsi, par exemple, ils ont peine à s'expliquer pourquoi l'on vous retrouve si souvent sur le chemin de l'église, au tribunal réconciliateur, à la table sainte ; qu'ils l'apprennent en vous voyant revenir avec un calme délicieux dans le cœur, une sérénité angélique sur le front, une douceur inépuisable sur les lèvres. Qu'ils aient à votre vue comme un souvenir du Ciel, dont ils ont perdu le chemin; qu'ils sentent, aux tressaillements de votre âme, la présence du Dieu qui vous anime ; que la paix de votre conscience aille éveiller leurs remords, et que le spectacle, l'épanouissement de votre bonheur leur fasse envier vos saintes joies. C'est alors, M. F., c'est quand, à la faveur de cette douce influence, vous aurez disposé leurs esprits à vous entendre, quand, par cette bienfaisante atmosphère, vous aurez insensiblement échauffé leur cœur, c'est alors que vous trouverez dans votre dévoûment une de ces paroles éloquentes entre toutes, un de ces conseils persuasifs qui seront
l'expression brûlante du désir de votre âme et les gagneront à Dieu.
O ineffable tendresse des voies providentielles ! Le Ciel dira combien d'âmes ont été le fruit de cette douce prédication du bon exemple, de cet affectueux apostolat dans les familles.
Épouse chrétienne, peut-être vous est-il arrivé, en entendant ma parole, de vous laisser aller à la défiance : depuis longtemps déjà peut-être vous voyez stériles vos efforts comme vos larmes, vous avez jusqu'ici vainement essayé d'établir l'empire de la Religion dans le cœur de cet époux où vous régnez véritablement par l'empire de l'amitié. Oh ! courage et confiance, encore quelques prières ardentes, encore quelques sacrifices, encore quelques bonnes paroles et quelques bons conseils, et je crois pouvoir assurer, au nom du Seigneur, que vous allez rallumer dans ce cœur égaré la foi qui n'y jette plus qu'une pâle et mourante lueur. Et vous allez voir cet époux si cher confondre ses sentiments avec les vôtres aux pieds de l'autel témoin de votre alliance.
Et vous, mère désolée, votre tendresse se décourage en songeant à cet enfant de vos douleurs toujours indocile, toujours rebelle : vous attendez avec impatience le moment bien désiré de son retour au Seigneur, et il tarde à venir. Oh ! consolez-vous, vous ne serez peut-être pas témoin sur la terre de ce moment si vivement attendu, mais il viendra et vous en serez témoin du haut du Ciel. Je crois pouvoir vous le prédire, car, lors même que vous aurez quitté ce monde, vous y laisserez votre mémoire comme un parfum ; votre image vivra dans le cœur de vos enfants toute rayonnante de piété : ce sera là un
caractère sacré, comme on l'a si bien dit, écrit par la main d'une mère, et que jamais une main profane ne saura effacer. Et un jour, bien tard peut-être, mais un jour enfin, vers le soir de sa vie, voilà que ce fils, se rappelant sa mère, retrouvera son Dieu. Ainsi soit-il !
PRÔNE