SUR LES PRÉTEXTES OPPOSÉS A LA MÉDITATION
(Mois de Marie, 23 mai 1861)
On peut ranger en deux classes distinctes les pré' textes qu'il est de mode d'apporter pour se dispenser de la pratique de la méditation : il y a les prétextes évidemment faux, ce sont les prétextes mis en avant par les personnes qui, tout en estimant ce saint exercice, se prétendent ou par nature ou par position dispensées de sa pratique, exonérées de son obligation ; il y a les prétextes spécieux des âmes de bonne volonté, qui souvent ont mis et mettent même habituellement la main à l'œuvre, qui consentent à cultiver ce champ de la méditation, mais qui se rebutent, se découragent, parce qu'elles ne s'en forment pas une idée assez nette. Renverser les uns, redresser les autres: tel est le but de cet entretien.
Il y a d'abord les prétextes évidemment faux : ce sont tous ceux qui nous font conclure à l'impossibilité relative ou à l'extrême difficulté de la méditation. Quand on a dit: La méditation est trop difficile, la méditation est impossible, on se croit dispensé de ce devoir. A ces prétextes, vous le comprenez, M. F., nous pourrions nous contenter de répondre: Il faut
méditer, donc il est possible de méditer. Dans les choses nécessaires, la raison de difficulté n'est jamais une raison convenable, jamais, et vous le savez bien, vous le professez admirablement dans la pratique de la vie : chaque jour, dans la vie du monde, je vous en atteste, quand il s'agit d'arriver au terme de vos désirs, de réaliser vos espérances, de recueillir autour de vous quelques-uns de ces fruits convoités par les passions de votre cœur, vous sentez des obstacles mille fois plus infranchissables que les entraves qui peuvent vous arrêter dans les voies qui mènent à Dieu. Et cependant, vous devez en convenir, jamais, pour peu que vous désiriez atteindre votre but, jamais il ne vous arrive de tenir la chose pour impossible, parce qu'elle offre des difficultés. Oh! non! ces difficultés vous sont souvent un attrait de plus et un aiguillon. Eh bien! M. F., cette générosité, cette vaillance d'âme que nous savons mettre au service de nos désirs terrestres, quelquefois de nos passions les plus condamnées de Dieu, n'est-il pas trop juste que nous les mettions au service de notre Maître du Ciel ? C'est surtout à notre foi, suivant le beau mot de Tertullien, mais surtout à notre foi pratique, et non pas à nos passions qu'il appartient de ne pas admettre la théorie des impossibilités.
Mais qu'il s'en faut, M. F., que la méditation soit bien difficile, et à plus forte raison qu'il s'en faut qu'elle soit relativement impossible ! Ne serait-ce pas faire une injure criante à la bonté divine que de le supposer un instant? Se pourrait-il que celui qui a répandu avec tant de profusion et, si j'osais dire, avec tant de prodigalité, avec un tel magnifique dessein de miséricorde, cette lumière, cette chaleur, tous ces dons
merveilleux qu'on pourrait appeler le pain matériel, le pain du corps, se pourrait-il que ce Dieu eût mis le pain de notre âme à un prix si haut, qu'il l'eût placé à je ne sais quelle inaccessible hauteur et entouré de telles difficultés que nous, qui que nous soyons, nous, ses pauvres enfants, demandant du pain, il n'y eût personne, personne, pas même lui, notre Père, pour le rompre et le distribuer : « Nemo illi dabat? » Non, M. F., vous ne voudriez pas faire à la bonté de Dieu cette injure. Cette faculté de prier de cœur et, comme on l'a dit si bien, cette faculté de « prier sa prière », cette faculté de méditer, Dieu l'a déposée au fond de toutes les âmes ; ce germe, il ne s'agit pour nous que de le développer. Oui, je le dis tout haut et je le répète, la méditation est facile et à la portée de tous.
Qu'est-ce en effet que méditer? Méditer, c'est penser, c'est réfléchir. Or, je vous le demande, qui est-ce qui ne pense pas, ne réfléchit pas à ce qu'il veut? Notre pensée, notre réflexion, elle est laissée à la liberté de notre volonté: nous la portons d'un côté, nous la portons d'un autre, nous l'envoyons au bout, du monde, nous la faisons voyager même aux Cieux. Nous pensons à nos amis, à nos parents, à nos affaires, pourquoi ne penserions-nous pas au bon Dieu, au Ciel, à notre âme ? La méditation n'est que cela. Vous donc qui prétendez que la méditation vous est impossible, laissez-moi vous le dire, tous les jours vous méditez. Tous les jours, en effet, vous pensez sérieusèment à certains projets, à certaines négociations que vous formez: pour réussir dans une affaire, vous savez réfléchir, je vous vois peser les raisons, démêler les inconvénients et les avantages, prévoir
les obstacles, calculer les moyens de les tourner ou de les franchir ; vous y pensez aisément sans contrainte, sans ennui, sans distraction, sans effort et sans art. Eh quoi ! M. F., ce que vous faites pour la terre, pour le temps, pour ce qui passe, vous ne pouvez pas le faire pour ce qui demeure, pour l'éternité, pour le Ciel! Oh! illusion! illusion! l'impossibilité ne réside que dans votre imagination.
Qu'est-ce, en effet, encore que méditer? Méditer, c'est regarder, c'est contempler. Or, M. F., nous avons tous des yeux pour regarder ce que nous voulons. Qui pourrait nous empêcher de regarder un peu le matin vers le Ciel, et, en le contemplant, de nous demander pourquoi le Créateur l'a étendu sur notre tête ? Eh bien ! M. F., regarder le Ciel avec une pensée, un sentiment dans le cœur, c'est de la méditation. Enfants du Calvaire, qui pourrait nous empêcher de regarder la Croix du Sauveur Jésus, et d'abaisser de cette Croix un regard sur nous-mêmes, qui l'y avons cloué par nos péchés? Eh bien! M. F., regarder un crucifix avec une pensée, un sentiment dans le cœur, c'est de la méditation. Prendre un livre de piété, en lire quelques lignes, nourrir son esprit et son cœur des pensées, des sentiments exprimés dans ces lignes, voilà encore de la méditation. Ai-je raison de dire que tous peuvent la faire, qu'elle est à la portée de tous les âges, de toutes les conditions, de tous les caractères ?
Pour méditer, d'ailleurs, comme je vous le disais dans notre précédente causerie, il suffit d'avoir un cœur ; il suffit de savoir aimer. La méditation n'est qu'un épanchement, une sainte familiarité de l'âme avec son Dieu; il n'est pas besoin pour cela de talents
bien élevés, d'une étude bien profonde. Plus l'entretien est simple, plus il est utile et profitable ; en traitant avec Dieu, l'esprit nuit plus qu'il ne sert, car c'est ordinairement aux dépens du cœur qu'il agit. La méditation vous effraye, la seule pensée de converser avec Dieu répand sur votre âme un nuage de tristesse et d'ennui? Ah! c'est que, sans doute, vous croyez qu'on se présente devant Dieu comme lespersonnes du monde qui font de cérémonieuses visites forcées par les bienséances de leur position ; l'ennui, les accompagne à la porte et ne les abandonne qu'au moment où elles entrevoient l'espérance d'une prochaine sortie. O vous, M. F., qui jusqu'à ce jour avez cru que la méditation vous était impossible,, c'était peut-être parce que vous pensiez qu'il fallait être avec Dieu comme on est avec les personnes du monde qu'on craint et qu'on respecte beaucoup plus qu'on ne les aime. Je le sais, dans ces visites d'étiquette, comme on les appelle, souvent on s'ennuie,, on se gêne, on se paye de cérémonies et de compliments ; les lèvres parlent, mais le cœur ne dit rien.
Oh ! nous vous en conjurons, soyez avec Dieu comme l'on est avec un ami, un père, un époux, car Dieu est tout cela, plus que tout cela pour l'âme qui sait aimer. Alors vous ne serez plus gênés, votre âme sera à l'aise, vous causerez avec ce que vous avez de plus cher au monde, et cette causerie ineffablement douce deviendra comme le lait habituel de votre âme, lait divin, comme nous le dit le grand Evêque d'Hippone, qui coule sans cesse du cœur de celle qui est plus mère que toutes les mères de ce monde : « Mater est quia nutrit, quia fovet, quia lactat ».
Vous avez entendu parler peut-être, M. F., de ce
pauvre petit pâtre des montagnes de l'Auvergne qui n'avait compris qu'une seule parole de l'Oraison Dominicale, mais qui l'avait bien comprise. « Mon enfant, vous devez bien vous ennuyer seul, sur ces montagnes, lui disait un prêtre voyageur qui le rencontrait. Comment pouvez-vous charmer vos longs loisirs depuis le matin jusqu'au soir, pendant les journées entières que vous passez sur ces collines? Que faites-vous ?» — « Oh ! Monsieur, répondit le jeune berger, je ne m'ennuie jamais. Ce que je fais ? mais je récite la prière que ma mère m'a apprise. Cependant, je vous le confesse, je ne puis pas arriver à la terminer. Quand je commence : « Mon Père, qui » êtes dans les cieux », alors tout à coup je me regarde moi-même et je me trouve bien petit devant un Dieu si grand ;je me dis tout bas, au fond du cœur : Comment moi, un si pauvre enfant, misérable berger de ces montagnes, le dernier de mon obscur village, j'ai pour Père le Dieu du ciel et de la terre ! Celui qui a fait ces montagnes, Celui qui a fait ce bel astre, cette belle lampe de feu qui en éclaire et dore en ce moment les sommets, Celui qui a fait ces milliers d'étoiles que j'aperçois dans le ciel, quand le soir je ramène mon troupeau, c'est mon Père ! Que voulezvous ? Je ne puis me lasser de répéter cette parole : « Mon Père, Pater » ; après l'avoir redite, je la répète, je la redis, je la répète encore, et je m'en vais pendant tout le jour en disant : Mon Père, mon Père, qui êtes dans les cieux ! Je trouve ces mots dans ma bouche et dans mon cœur en reconduisant mon troupeau ; à mon réveil, ce sont les premiers qui se présentent, et je m'en vais disant et le matin et le soir, et le jour et la nuit : « Pater, mon Père »... Oh ! M. F.,
2l8 MONSEIGNEUR BILLARD
l'admirable prière du petit pâtre de la montagne ! Et que sainte Thérèse avait bien raison de dire que c'est une erreur de croire que la méditation ne soit faite que pour les gens d'esprit et les personnes habiles ! La méditation est à la portée de tous, et nul n'est recevable à venir dire qu'il ne peut la faire, qu'elle lui est impossible ou du moins trop difficile. Un second prétexte mis en avant pour se dispenser de la méditation, c'est l'embarras des affaires, ce sont les exigences de la position qu'on occupe. Je ne puis méditer, dit-on : je n'en ai pas le temps. Que le prêtre, qui est l'homme de Dieu et son ministre, que les religieuses dans leur cloître, que les personnes qui ont de nombreux loisirs s'adonnent à la méditation, à la bonne heure ! Mais, quand on est obligé de vivre dans un cercle continuel d'occupations qui se succèdent sans interruption, quand on est obligé de gouverner une nombreuse famille, de diriger un commerce, de s'acquitter d'une charge, de remplir mille devoirs de bienséance ou de nécessité, en vérité, il faut renoncer à la méditation : on n'a pas le temps de la faire...... On n'a pas le temps! ah! si ceux
qui parlent ainsi voulaient être de bonne foi, ils comprendraient que ce qui leur manque est bien moins le temps que la volonté. Du temps, mais ils en trouvent pour tout ! Dans toutes leurs journées, ils en trouvent pour leurs parties de plaisir, pour les visites inutiles, pour les conversations oiseuses, pour les amusements frivoles ; et ils n'en trouvent point pour s'entretenir avec Dieu, pour penser sérieusement à la grande affaire, qui doit primer toutes les autres, l'affaire du salut, aux graves intérêts qui dominent tous ceux de ce monde, les inté-
rets éternels ! Il est cependant un axiome de morale chrétienne qu'on ne devrait jamais perdre de vue, c'est ce que dit saint Bernard : « Quand il s'agit d'une éternité, on ne saurait prendre trop de soins ; nulla satis magna securitas ubi pericliiatur œterninas ». Vous ne pouvez méditer, dites-vous, parce que vous n'en avez pas le temps? Certes, vous n'êtes pas plus occupés que tant de grands évêques qui gouvernaient de vastes églises, que tant de rois euxmêmes chargés de l'administration de puissants royaumes. Eh bien ! il savaient pourtant, eux, trouver du temps pour la méditation. Vous n'êtes pas plus occupés que cet illustre prince de la maison de Savoie qui a immortalisé son nom par ses victoires contre les Turcs, et qui, sur les champs de bataille, savait trouver un moment de calme pour méditer quelques passages de Y Imitation de Jésus-Christ, qu'il portait toujours sur lui.
Je veux toutefois bien convenir, M. F., que l'exercice spécial de la méditation devra quelquefois céder aux exigences matérielles et morales de votre vie de relations. Or, laissez-moi vous le dire : Dieu a donné à ce cri de l'âme, à cet élan du cœur une admirable souplesse qui se plie et peut se faire à toutes les situations. Si vous ne pouvez méditer dans le silence du repos, rien ne vous empêche de méditer au milieu de vos occupations et de vos travaux. La méditation, la prière mentale se prête à tout, se mêle à tout. Je le sais, M. F., il y a des moments où nous sommes arrachés à nous-mêmes, où notre vie ne nous appartient plus, où on nous la dispute. Il faut en faire, de cette pauvre vie, de cette pauvre existence, toute espèce de choses qui nous contrarient et qui nous
désolent ; or, M. F., dans vos occupations, dans ces tumultes, dans ces difficultés vous pouvez encore avoir avec vous la méditation, vous pouvez jeter un regard du cœur vers Dieu. Combien de pauvres villageois font ainsi la méditation, tous les jours, au milieu de leurs travaux î Une fleur, une plante, la moindre créature leur parle de Dieu, les élève à Dieu. Vous rapporterai-je l'exemple de ce pauvre cuisinier qui, du feu matériel qu'il avait constamment devant les yeux, prenait occasion de se souvenir sans cesse du feu éternel, et conçut de là une si vive horreur du péché et s'éleva à une sainteté si haute ? Vous le voyez donc, M. F., partout et avec tout, dans nos demeures, hors de nos demeures, dans tous nos genres de vie différents, que nos relations soient plus ou moins multipliées, au sein de nos cités comme au milieu des champs, dans la vie la plus occupée comme dans celle qui a le plus de loisirs, partout et toujours la méditation peut nous accompagner.
Viennent maintenant, M. F., les prétextes spécieux, les obstacles fondés. C'est d'abord la divagation de l'esprit, ce sont les aridités et les distractions. Si je ne fais pas oraison, disent certaines âmes pieuses, c'est qu'il m'est impossible de captiver mon esprit, j'ai une imagination si vive que, du moment où je veux la fixer à quelque objet, elle s'égare en mille pensées vaines et frivoles. Je dois donc abandonner la méditation, parce que je vois que j'y perds mon temps Pour réfuter ce prétexte, nous laisserons parler saint François de Sales. Voici ce qu'il nous dit (si ce ne sont point ses expressions, ce sont au moins ses pensées) dans son admirable livre que vous avez pour la plupart entre les mains, Ylntro-
duction à la Vie dévote: «Lors même qu'on ne s'occuperait pendant l'oraison qu'à chasser ou repousser les tentations et les distractions, l'oraison n'en serait pas moins bien faite. Quand les distractions ne sont pas volontaires, le Seigneur se contente de nos bonnes intentions. Une once d'oraison faite au milieu des distractions et des dégoûts vaut mieux que cent
livres au milieu des consolations Combien de
courtisans y a-t-il qui vont cent fois l'année en la chambre du Prince sans l'espérance de lui parler, mais seulement pour être vus de lui et lui rendre
leurs devoirs! Si Dieu ne juge pas à propos de
nous introduire à ses entretiens, demeurons dans l'antichambre et faisons-lui nos révérences. D'immobiles statues placées dans les galeries des princes ne laissent pas que de leur faire honneur. Si donc le Seigneur veut que nous soyons comme des statues en sa présence, contentons-nous de l'honorer comme des statues ». Et sainte Thérèse, de son côté, raconte, avec cette candeur qui règne dans toute l'histoire de sa vie, le dégoût et l'ennui qu'elle eut plus d'une fois à surmonter dans ses méditations. « Il m'est arrivé maintes fois, dit cet ange du Carmel, durant plusieurs années où je consacrais une heure à l'oraison, de souhaiter avec tant d'ardeur d'en voir arriver la fin que j'étais plus attentive à écouter quand l'horloge sonnerait qu'à poursuivre le sujet de ma méditation ; et il n'y a point de pénitence, quelque rigoureuse qu'elle fût, que je n'eusse souvent préférée à la peine que je ressentais, lorsqu'il fallait me retirer pour prier. Mais enfin Notre-Seigneur m^assistait, car, après m'être fait cette violence, je me trouvais dans un plus grand calme et dans une jouissance plus douce
et plus paisible que bien des fois où j'avais senti l'attrait ». Suivant le conseil du saint Évêque de Genève, à l'exemple de l'ange du Carmel, apportons, M. F., à l'exercice de la méditation une âme renoncée et dépouillée d'elle-même. La méditation, nous l'avons dit, c'est l'aliment de notre âme : or la vie doit coûter cher à notre âme ; nous ne voudrions pas, n'est-il pas vrai ? en donnant à notre corps la nourriture nécessaire, y attacher un grand sentiment d'attraitr de sensualité : nous en rougirions. Prenons garde aussi, en prenant cette nourriture spirituelle, de tenir trop à un principe d'amour de nous-mêmes, de sensualité d'âme (si je puis ainsi parler), si raffinée soitelle ; gardons-nous de faire de la méditation un moyen de nous rendre contents et enchantés de notre personne. Aux âmes qui, dans leur entretien avec lui, se contemplent avec complaisance, s'écoutent et s'admirent, Dieu ne répond rien. Le désir qui doit nous animer avant tout, c'est de réduire en nous l'être humain, la vie de la nature à ses dernières limites, c'est-à-dire au néant, et, après lui avoir inspiré cette mort mystérieuse, de lui rendre la vie véritable, la vie surnaturelle, la vie vraiment heureuse dans la vie même de son Dieu. La méditation est donc comme un sacrifice où l'âme dans la mort trouve la vie ; mais il faut qu'elle ait soin, comme Abraham, de chasser les oiseaux qui descendent sur les victimes de ce sacrifice. Ces oiseaux venaient becqueter les victimes, dit la sainte Écriture ; que faisait ce saint Patriarche ? Avec un rameau qu'il passait souvent sur l'holocauste, il les chassait. « Ces oiseaux, dit saint François de Sales, ce sont les mille distractions, les mille frivolités qui viennent nous assaillir pendant notre
méditation. Appliquons-nous à les chasser et si, après les avoir éloignées, elles reviennent, remettons-nous à la même œuvre et, dussions-nous être occupés à les chasser tout le temps de la méditation, cette oraison sera bien faite, ce sacrifice sera agréable au Seigneur»... Donc, M. F., les distractions ne doivent pas être pour nous un prétexte de négliger la méditation. Il est enfin un quatrième et dernier prétexte qu'on apporte pour ne pas méditer : c'est l'état de souffrance de l'âme. Jamais pourtant la méditation n'est plus nécessaire que dans le moment où nous souffrons le plus. Je veux bien convenir qu'elle présente alors une apparence de difficulté, mais cette apparence est fausse. C'est quand le cœur souffre qu'il éprouve un plus pressant besoin de s'épancher. Souffrance et prière (or la méditation est la prière la plus parfaite), c'est tout ce qu'il y a de plus irrésistible au cœur du divin Maître. On lésa comparées, ces deux choses: la souffrance d'abord à des charbons ardents, à un brasier; et l'autre, la prière, se répandant sur cette souffrance du cœur, à l'encens, qui vient à tomber sur ces charbons ardents que l'on balance au devant du saint Tabernacle. Plus ils sont ardents, ces charbons, plus l'encens sacré s'élève avec force, avec légèreté, avec puissance jusqu'au faîte du temple. Il en est de même, M. F., de la souffrance et de la méditation réunies dans notre cœur. Alors, je le sais, la méditation ne sera probablement pas longue, pas plus longue que la prière du Sauveur Jésus lui-même abîmé dans la souffrance à Gethsémani. Il ne dit que quelques mots, et, ces mots, il les répète, et, ces mots, ils se prolongent dans son âme divine en écho douloureux : « Mon Père, que ce calice passe loin de
moi ! » La souffrance augmente, elle devient une agonie ; eh bien ! le cri de son âme avec la souffrance redouble d'intensité. A l'exemple du divin Maître, dans nos angoisses, dans nos agonies intérieures, allons jeter notre pauvre cœur au pied de la Croix, au pied du Tabernacle. Nous n'articulerons pas de paroles ; comme notre Dieu attaché à la Croix par les clous qui déchiraient ses membres, nous verserons quelques larmes : « cum lacrymis » ; et nous pousserons un soupir puissant qui arrivera jusqu'au ciel : « cum clamore valido ». La prière et la Croix, M. F., qui semblaient, à elles deux, les faiblesses les plus profondes qu'il y eût au monde, c'étaient là deux grandes puissances qui s'embrassaient au Calvaire, qui triomphaient du monde et décidaient son salut ; la prière du cœur et la souffrance, ce seront les deux puissances qui s'embrasseront en not're âme et la sauveront.
Vous le voyez, M. F., nous n'avons aucun prétexte pour négliger ou pour abandonner la méditation. Livrons-nous donc avec ardeur et bonne volonté à ce saint travail. Il ne nous est pas nécessaire, comme à Moïse, d'être placés sur la sainte montagne, au milieu d'une nuée de gloire et de voir Dieu face à face; il ne nous est pas nécessaire d'être ravis, comme saint Paul, jusqu'aux inaccessibles sommets du troisième Ciel. Elles sont rares, bien rares, ces âmes d'élite, ces âmes séraphiques qui sont arrachées de temps en temps aux organes terrestres et qui, entraînées par celui que sainte Thérèse appelle « le géant des esprits », vont se plonger au sein de Dieu même pour participer aux plus hautes, aux plus
douces communications de l'amour divin. Dieu ne demande pas de nous qu'en commençant nous méditions comme l'ascète exercé depuis de longues années. Mais, si nous ne pouvons prendre le vol de l'aigle et planer dans la nue, nous pouvons au moins imiter le battement timide des ailes du jeune aiglon, qui essaye ses forces dans la vallée. Brisons donc, M. F., de plus en plus les liens par lesquels un monde méprisable et corrupteur s'efforce de nous enchaîner ; quittons la matière, quittons les sens, laissons ce qui est en bas ; montons, montons encore : « Sursum corda » ; entretenons-nous de cœur avec notre Dieu, et, pour nous animer de plus en plus à ce saint exercice, aimons à jeter les yeux sur celle qui est le modèle admirable des âmes unies à Dieu, même sur cette terre, sur celle que saint Ambroise nous représente, d'après le saint Evangile, passant sa vie presque tout entière dans le silence et la méditation. Jetons les yeux sur notre Mère du Ciel, sur l'auguste Marie : elle nous tendra la main , elle nous soutiendra dans ce chemin quelquefois âpre et difficile où nous appelle notre Dieu ; elle rallumera, au feu sacré qui brûle toujours en son âme, le flambeau de l'oraison, trop facile à se consumer et à s'éteindre en nous. Comme ces lampes mystérieuses qui sont suspendues au faîte du sanctuaire, Marie éclairera, échauffera nos âmes à l'ardeur du feu sacré dont elle brûle dans le sein de Dieu. Ainsi soit-il !
INSTRUCTION
SUR UNE MÉTHODE DE MÉDITATION (Mois de Marie, 30 mai 1861)
Mes Frères,
Après avoir envisagé ensemble la nature de la méditation, son importance et, pour mieux dire, sa nécessité, après avoir réduit à néant tous les prétextes que l'on met habituellement en avant pour se dispenser de cette salutaire pratique ; après avoir montré sa facilité pour tous les âges, pour tous les caractères, pour toutes les intelligences, et même, si j'ose ainsi parler, sa souplesse pour toutes les circonstances et toutes les situations delà vie, il ne sera peut-être pas hors de saison, que dis-je ? ce sera peut-être répondre au désir de certaines âmes que de venir expliquer simplement et d'une manière didactique comment on peut s'y prendre pour faire la méditation. Notre inconstance naturelle, en effet, M. F., la légèreté de notre esprit, les écarts de notre imagination nous rendent nécessaire l'assujettissement à une méthode dans la pratique.
Il en existe plusieurs, pleines de l'esprit de Dieu et parmi lesquelles le choix est libre. Celle que nous
venons vous proposer est celle de saint Ignace, que nous croyons convenir à un plus grand nombre de personnes. Approuvée par plusieurs souverains Pontifes, beaucoup de saints l'ont mise en pratique, et bon nombre d'âmes pieuses en ont tiré et en tirent tous les jours un grand profit. Nous exhortons toutefois les personnes qui en suivent une autre à ne pas changer facilement, car, comme le dit l'apôtre saint Paul aux Corinthiens, « là où est l'esprit du Seigneur, là est la liberté : Ubi Spiritus Domini, ibi libertas ». Ne vous effrayez pas, M. F., si cette méthode d'un des plus illustres ascètes des âges modernes vous semble difficile au premier abord : le mécanisme en est excessivement simple, et l'expérience apprend qu'il faut généralement peu de temps et d'efforts pour se le rendre familier.
Pour bien faire la méditation il y a certaines règles à suivre avant, pendant et après.
Il y a d'abord les règles qui concernent les deux genres de préparation qu'il faut apporter : la prépation éloignée et la préparation prochaine.
La préparation éloignée consiste dans un grand détachement des créatures et dans une sainte habitude du recueillement intérieur. Nous l'avons vu précédemment, il est impossible de s'élever vers Dieu, si l'on est retenu en bas par ces chaînes mille fois plus tenaces que le fer, par ces chaînes de diamant sous le symbole desquelles saint Augustin désigne le péché, ou même par une multitude de liens, qui nous attirent, qui nous enlacent : les affections déréglées. Aussi l'apôtre saint Jacques exhorte ceux qui veulent s'approcher de Dieu par l'oraison à s'en approcher avec des mains et un cœur purs, ou, du
moins, à s'efforcer de les purifier par la pénitence •, « Emundate manus, purificate corda ». Avec la pureté du cœur, il faut encore un grand recueillement, un dégagement absolu de tous les soins et de toutes les préoccupations du monde. « Ce serait se tromper, dit saint Bernard, que de croire que l'on puisse aisément rassembler au temps de l'oraison ses pensées et ses affections, quand on leur donne, en tout autre temps, la liberté de se répandre sur les divers objets qui se présentent ». Un cœur recueilli est toujours disposé à méditer; mais il faut du temps pour se rappeler à soi-même, quand on vit dans une dissipation habituelle.
La préparation prochaine consiste d'abord à lire,dans un livre de piété ou dans un cours de méditations, la veille, après la prière du soir, le sujet de l'oraison du lendemain, en songeant aux fruits que l'on pourra en retirer relativement à l'état de son âme. Après s'être mis au lit et avant de s'endormir, on repasse brièvement dans son esprit le même sujet. Me demanderez-vous, M. F., pourquoi commencer, dès la veille au soir, à préparer le sujet de sa méditation ? Ah ! c'est que, dans un sens beaucoup plus profond qu'on ne le pense, « la nuit porte conseil ». On se pose des questions le soir, bien souvent on les trouve résolues au réveil. Quand un germe est déposé dans l'esprit et dansle cœur, ce germe se développe non seulement par nos travaux, nos pensées, nos efforts, mais par une sorte de fermentation sourde qui se fait en nous sans nous.
Et c'est ce que nous fait entendre le saint Evangile, lorsqu'il dit : « Quand un homme a jeté en terre une semence, soit qu'il veille ou qu'il dorme,
la semence croît et se développe, car la terre fructifie d'elle-même : « terra enim ultro fructificat » . Ainsi de notre âme, M. F., cette terre mystérieuse : elle fructifie d'elle-même. Qui d'entre nous, d'ailleurs, ne sait par expérience à quel point le sommeil développe les questions posées, fait fructifier les germes dans notre esprit ? Que de fois, au réveil, la vérité qu'on avait poursuivie en vain, brille dans l'âme au sein d'une clarté pénétrante. Et, pour me servir d'un exemple familier, vous savez, M. F., ce que font les écoliers pour bien apprendre leur leçon ? ils la regardent le soir avant de s'endormir et ils la savent le lendemain matin. Eh bien! nous aussi, M. F., si nous voulons bien méditer, préparons notre méditation la veille, avant le repos de la nuit, et nous la trouverons toute vivante, au réveil, dans notre esprit et dans notre cœur.
Le matin donc, aussitôt qu'on s'éveille, après avoir donné son cœur à Dieu, on doit reporter sa pensée sur l'objet de sa méditation. En prenant ses vêtements, on évite les pensées vaines et étrangères et, autant que possible, on entretient son esprit, on nourrit son cœur de pensées, de sentiments conformes au sujet que l'on va méditer. L'âme se trouve par là toute disposée à commencer avec calme et recueillement la prière habituelle du matin, à la suite de laquelle on place la méditation.
C'est donc le matin, M. F., lorsque le fardeau de la veille a été enlevé du cœur par le repos et que celui du jour n'a pas encore courbé l'esprit, c'est le matin, avant toute distraction, avant tout commerce humain, qu'il faut s'entretenir avec Dieu.
Quoi de plus beau, M. F., quoi de plus touchant
que de faire de son lever comme une aurore bienfaisante de tous les travaux du jour ! Ne peut-on pas dire vraiment qu'elle vient les colorer comme d'un reflet du Ciel, et qu'elle y fait descendre, comme un baume, la rosée qui tombe des saintes régions? Ce moment du réveil, comme l'a dit admirablement une des voix les plus éloquentes et les plus aimées de notre temps, ce moment du réveil dans l'ombre ou la clarté du matin, suivant les saisons, est un moment sacré; l'âme qui n'en connaît pas le prix ne pourra jamais s'initier bien avant aux voies du Dieu qui a réglé le cours des astres, en même temps que la vie de l'homme, et fait de l'un et de l'autre une merveilleuse harmonie. Malheur à ceux qui méconnaissent et méprisent cette harmonie ! Préjudiciant à leur santé et à leurs travaux, ils nuisent encore davantage à leur piété. Une personne qui prolonge son sommeil au delà du matin, parce qu'elle a prolongé sa veille au delà d'une juste nuit (et ceci n'est que trop commun de notre temps), trouve à son chevet le bruit et les affaires du monde : leur éclat tumultueux la saisit, elle cherche en vain pour Dieu l'heure tranquille qu'elle a perdue par sa faute ; elle ne trouve que des devoirs qui se précipitent, des ennuis qui s'appellent, l'oubli de son âme et le silence de la vérité.
Oh! M. F., disons-le-nous ensemble : le matin est le réveil du monde ; qu'il soit aussi le nôtre ! Consacrons-en l'aube virginale à la méditation de cette aube plus splendide encore et plus pure, c'est-à-dire la vérité. L'une est la lumière de nos yeux, l'autre est celle de notre cœur ; que toutes les deux se lèvent en même temps sur nous pour éclairer notre vie !
Je me suis égaré un peu en dehors du sujet, mais je n'ai pu résister au désir de vous montrer l'admirable convenance du matin pour la méditation.
Quand le moment de méditer est arrivé, on commence ce saint exercice par trois actes préliminaires : l'adoration, l'oraison préparatoire et les préludes.
Et d'abord on adore profondément la majesté suprême de Dieu en présence de qui on se met par un acte de foi. Saint François de Sales nous enseigne quatre moyens que l'on peut employer suivant son attrait pour se mettre en la présence de Dieu : immensité de Dieu, sa présence intime en notre âme, Jésus- Christ nous regardant du haut du Ciel, Jésus-Christ présent devant nous et réellement sous les voiles eucharistiques, si l'on est dans l'église. Dieu me voit, c'est à Dieu que je vais parler, se dit par avance l'âme qui va méditer. Partout présent par son immensité, Il remplit donc de sa présence le lieu où je suis ; que dis-je ? Il est en moi et dans les profondeurs de mon être , et II y est plus intimement que je ne suis moi-même présent à moi-même ; Il est là, Il est en moi comme une grande lumière qui va éclairer mon esprit et pénétrer mon cœur ; Il est là, Il est en moi, ce Dieu des miséricordes qui, par une faveur spéciale, veut bien me souffrir à ses pieds pour lui dire mes faiblesses et mes misères; Il est là, Il est en moi, comme un père qui veut s'entretenir particulièrement et cœur à cœur avec son enfant ; Il est là, Il est en moi, comme un juge souverain qui me demandera un compte exact de l'action que je vais faire. Et la seule pensée de la présence de ce Dieu d'une infinie grandeur, devant lequel les anges s'abîment de respect, la jette, cette âme, dans une sainte humilia-
tion et un profond anéantissement. L'adoration sort de son cœur spontanément et sans effort, avec la détestation de ses fautes, qu'elle sait mettre obstacle aux communications divines, et l'ardente sollicitation du secours d'En-Haut.
Et alors on peut réciter le Vent, sancte Spiritus ou une strophe du Veni creator, Y Ave Maria, l'invocation aux saints anges et à ses saints patrons.
Puis on arrive au troisième acte préliminaire qu'on appelle prélude. Il consiste à se mettre sous les yeux, à se représenter vivement mais doucement le sujet de la méditation ; on le nomme encore composition ou fabrication du lieu. Si l'on doit, par exemple, M. F., méditer sur Jésus en croix, on s'imagine être sur le Calvaire, on voit le Sauveur couvert de plaies sanglantes, on entend les sarcasmes et les blasphèmesde ses bourreaux. Si l'on médite sur la mort.., sur le jugement.., sur l'enfer.., si l'on médite sur une parole de Notre-Seigneur, on se place par l'imagination parmi ses disciples pour la recueillir de sa bouche adorable, ou bien on suppose que cette parole nous descend du Ciel et nous est adressée personnellement. Si l'on médite sur une chose immatérielle, on peut encore arriver à se représenter la chose dans l'imagination d'une manière frappante. En méditant sur le péché, on voit l'âme, auparavant si belle, défigurée par une hideuse tache.., on voit l'âme, auparavant habitée par le Sauveur, comme envahie par le démon, qui en fait son esclave... Rien de plus avantageux, en effet, M. F., que de se représenter vivement un objet déterminé et d'y attacher son imagination : c'est l'empêcher de s'égarer, c'est un puissant moyen d'éviter les distractions. Si cependant
elle s'échappe, il suffit, pour la rappeler, de recourir à la même représentation mentale, comme nous reportons nos regards sur l'objet que nous considérions attentivement, lorsqu'un bruit quelconque nous a fait détourner la tête. Tous ces actes ne sont encore que le commencement et le début de la méditation ; on ne doit pas s'y arrêter longtemps, bien qu'il faille y apporter un grand soin, car c'est souvent de là que dépend le succès de l'oraison. Mais c'est au fond même du sujet et, comme l'on dit, au corps de la méditation qu'il faut s'arrêter et consacrer le temps dont on peut disposer.
Vous prenez donc alors votre livre (si vous avez l'habitude de vous servir d'un livre), et vous relisez lentement, avec une attention concentrée, plutôt du cœur que des yeux, le sujet de la méditation. Cette lecture faite, le livre déposé, vous avez trois choses importantes à faire : l'application de l'intelligence, le retour sur vous-même avec les affections qu'il peut -exciter, et enfin les résolutions.
Vous appliquez donc d'abord votre intelligence à considérer sérieusement la vérité du salut ou le mystère de la Religion qui vous est proposé ; vous repassez dans votre esprit, vous envisagez dans une vue de détail ce que Notre-Seigneur, la Sainte-Vierge ou les saints vous ont enseigné à ce sujet, et les exemples qu'ils vous ont donnés. Il faut, M. F., que ces vérités nous pénètrent intimement, à peu près, dit un auteur ascétique, « comme la teinture s'imbibe peu à peu dans la laine qu'on veut teindre ». Quand, à force de les voir de près, elles nous sont devenues familières et qu'on se les est, pour ainsi dire, incorporées, assimilées, on laisse aller son esprit aux
diverses considérations que la grâce inspire, «faisant comme les abeilles», dit le saint Évêque de Genève, qu'on ne peut se lasser de citer en cette matière, « qui ne quittent point la fleur, tandis qu'elles y trouvent du miel à recueillir. »
En second lieu, M. F., on fait un retour sur soimême, retour si nécessaire que, sans lui, la méditation n'est plus qu'une étude stérile, qu'une vaine spéculation. Ce point est comme un examen de conscience, dans lequel nous nous demandons compte de notre vie passée par rapport à la vérité que nous méditons. On compare sa conduite avec ses obligations, on jette un regard sérieux sur son intérieur, pour voir si l'on a été fidèle à ses devoirs. Si l'on s'est conformé dans sa vie jusqu'alors aux enseignements qu'on vient de recevoir de Dieu dans la réflexion de l'esprit, on en rend grâce à ce bon Maître. Mais si, par malheur, on les a méconnus, oubliés, méprisés, on s'en confond intérieurement et on prend des mesures pour l'avenir. Vous le comprenez, M. F., dans cette partie de la méditation, tantôt on se repent du passé, tantôt on remercie Dieu de ses bontés, tantôt on l'adore, on le bénit; tantôt on lui fait réparation;, tantôt, attendri à la vue de ses bontés ou ravi de ses perfections adorables, on s'élance vers Lui, on ne veut plus que Lui, on goûte le bonheur qu'il y a d'être en Lui, et on Lui jure une inviolable fidélité. Oh ! M. F., quand vous vous sentez touchés de ces affections, arrêtez-vous-y, laissez-vous-en pénétrer, donnez au cœur le loisir de s'en remplir, de les savourer, de s'en nourrir. Comme je vous l'ai dit précédemment, il n'est ici nullement besoin de paroles arrangées avec art : la source des sentiments ce ne sont
pas les lèvres, c'est le cœur, et le cœur ne s'étudie pas avec Dieu, il lais'se couler vers Dieu tout ce qui est en lui.
Il ne faut pourtant, M. F., vous dirai-je avec le saint auteur de Y Introduction à la vie dévote, s'arrêter tellement à ces affections générales qu'on ne les convertisse en des résolutions particulières pour sa correction et son amendement. Or, M. F., il y a des mesures à prendre, si l'on veut que ces résolutions soient utiles.
Il ne faut pas d'abord en prendre un grand nombre : ce serait le moyen de n'en exécuter aucune. Vous connaissez comme moi l'adage populaire devenu banal à force d'être répété : « Qui trop embrasse mal étreint ». Une ou deux suffisent, pourvu qu'on soit fidèle à les mettre en pratique.
Ces résolutions, en second lieu, ne doivent point être vagues, générales, indéterminées, comme cellesci, par exemple : Je ne veux plus pécher, je serai patient dans l'adversité ; ces résolutions sont presque toujours pleinement inefficaces et sans fruit. Un célèbre Jésuite, général de la Compagnie, le Père Roothaan, dans un excellent petit traité latin traduit en français sous ce titre Art divin de l'oraison, compare spirituellement ces résolutions vagues et universelles à des coups de canon tirés au hasard et sans but, incapables de nuire à l'ennemi et d'abattre ses remparts. Si nous voulons que nos résolutions portent leur fruit, il faut les particulariser, les adapter à notre état présent. Au lieu de dire vaguement : Je ne veux plus pécher, on se dit : Je renonce à tel péché, à tel défaut, auquel je suis enclin, et, pour n'y plus retomber, je vais dès ce moment prendre tel mo}^en.
Au lieu de dire : Je serai patient dans l'adversité, on se dit : S'il se présente aujourd'hui quelque peine à souffrir, je penserai que cette souffrance n'est rien en comparaison des peines de l'Enfer que j'ai méritées, et je me résignerai par amour pour Jésus crucifié. De la sorte, M. F., vous trouverez dans votre résolution même le motif de lui être fidèle.
Il faut enfin, M. F., que nos résolutions soient humbles et accompagnées d'une sincère défiance de nous-mêmes. La cause première qui paralyse ordinairement l'effet de nos bons propos, c'est la présomption. Dieu, dans sa justice, humilie l'orgueil qui se confie en lui-même, il ne donne sa grâce qu'aux âmes humbles, c'est lui-même qui nous l'assure : « Humilibus dat gratiam » .
Ces résolutions prises, on conclut la méditation par cette prière que saint Ignace désigne sous le nom de Colloque. Cet entretien se compose de trois actes : l'âme remercie Dieu des grâces qu'elle a reçues pendant l'oraison, des lumières et des bonnes pensées qui lui sont venues de sa main libérale ; elle lui demande ensuite pardon des fautes, négligences ou lâchetés, auxquelles elle a pu se laisser entraîner ; troisièmement enfin, se rappelant les résolutions qu'elle a prises, elle les offre àNotre-Seigneur, en lui protestant qu'elle sent le besoin de s'appuyer sur son secours divin, et, pour l'obtenir plus sûrement, elle implore l'assistance de la bienheureuse Vierge Marie, de saint Joseph, de son bon ange, des saints qu'elle a pour patrons et protecteurs, et elle termine ce saint exercice par les deux belles prières qui sont toujours sur les lèvres du chrétien : le Patei' et Y Ave. Saint François de Sales ajoute cependant qu'il ne faut
pas quitter le lieu de la méditation sans cueillir ce qu'il appelle « un petit bouquet de dévotion ». « Ceux qui se sont promenés en un beau jardin, dit notre aimable Saint en son style que je tiens à conserver avec sa couleur simple et naïve, n'en sortent pas volontiers sans prendre en main quatre ou cinq fleurs pour les odorer et les tenir le long de la journée». De même, nous aussi, après nous être délicieusement promenés dans le jardin mystique de la méditation, nous devons nous faire comme un bouquet de bons sentiments, que nous puissions « odorer » spirituellement durant tout le jour; et, pour cela, il faut recueillir quelques paroles vives et fortes, qui renferment comme un grand sens et soient comme l'abrégé de ce que Dieu nous a dit dans l'oraison.
Quand nous aurons ainsi médité, M. F., nous pourrons nous dire ce que Jésus-Christ disait àsaint Pierre sur les flots du lac de Galilée : « Duc in altum, avance-toi maintenant dans la haute mer ». Ah ! M. F., c'est que, quand on a fait oraison, qui que l'on soit, on se retire le cœur plus léger et moins soucieux, l'esprit plus calme, le front moins sombre, plus fort contre soi-même et plus résigné à toutes les épreuves de la vie.
Exerçons-nous donc, M. F., à cette sainte pratique ; suivons avec courage et bonne volonté la méthode qui nous offre de l'attrait ; essayons celle de saint Ignace, si nous ne la connaissons déjà, et, si parfois elle nous semble rude et difficile, consolons-nous en pensant à un fait que nous raconte l'auteur de la vie du saint fondateur de la Compagnie de Jésus...
(La fin manqué).
SERMON