POUR LA FÊTE DU SACRÉ-CŒUR DE JÉSUS
Non estalia natio tamgrandis qnœ habeat deos appropinquantes sibi, sicut Dens noster adest nobis.
Il n'y a point de nation, quelque
puissante qu'elle soit, qui ait ses
dieux aussi proches d'elle que
notre Dieu est proche de nous.
(Deut., IV, 7).
Mes Frères,
La lumière qui resplendissait sur le tabernacle de l'ancienne alliance, la colonne de nuages et de feu qui marchait devant le peuple d'Israël, tous les témoignages éclatants, toutes les marques sensibles de la présence du Très Haut jetaient l'âme de Moïse dans un ravissement qu'il ne pouvait maîtriser. Il semblait à ce grand prophète qu'il ne saurait exister entre le Créateur et la créature de communications plus intimes, que le Ciel ne pouvait s'incliner vers la terre avec plus de miséricorde, ni répandre sur elle de plus étonnantes faveurs. Non, s'écriait-il, il n'est point de nation, si puissante qu'elle soit, qui nous soit comparable en gloire et en bonheur, parce qu'il n'en est
point à laquelle Dieu se communique avec autant d'amour : « Non est alla natio tam grandis... ». Il était bien juste, je l'avoue, M. F., de féliciter la nation choisie de la familiarité de prédilection avec laquelle son Dieu se communiquait à elle; mais, si le législateur d'Israël s'exprimait ainsi sous une loi toute de crainte, que n'eût-il pas dû dire sous la loi d'amour ! Tournez vos regards vers ce sanctuaire, contemplez le Saint des saints, « le Fils du Dieu vivant », qui y habite réellement et en personne, voilant sous d'humbles apparences les rayons de sa majesté infinie et l'éclat de son humanité glorieuse ; et dites-moi si ce n'est pas à nous, chrétiens, qu'appartient le droit de confesser que jamais nation, quels que fussent ses privilèges et sa grandeur, n'a eu son Dieu plus près d'elle ? « Non est alla natio tam grandis » .
Ne craignez pas que le bruit du tonnerre vienne glacer d'épouvante le timide adorateur qui se présente aux pieds de son Maître : « Venez à moi, vous tous* qui souffrez, je vous soulagerai ». Voilà les douces paroles qui, du tabernacle saint, se feront entendre pour vous attirer. La crainte de la mort ne nous interdit pas l'accès de cette montagne bénie, nous nous y sentons appelés par l'Auteur de la vie. Un chérubin, avec son glaive de feu, ne garde plus la porte de ce lieu de délices, l'entrée en est facile à tous, la paix règne sur le front des anges qui font une garde invisible à l'entour du « Dieu de la paix », parce que la crainte a fait place à l'amour. « Non, M. F., il n'y a point de nation qui puisse se glorifier comme le peuple chrétien d'avoir son Dieu plus près d'elle ». Ce qui attire, c'est le cœur ; ce qui rapproche, ce
qui unit, c'est l'amour, qui prend naissance dans le cœur. Pourquoi notre faiblesse, notre misère s'effrayerait-elle ? Le Sauveur Jésus, notre Dieu, « habite au milieu de nous » avec son Cœur ; que dis-je ? il nous le découvre, ce Cœur, avec toutes les amabilités qui en découlent et nous invite à le considérer à part. On dirait qu'il tient à se résumer, à se personnifier tout entier dans son œuvre : « Erit cor meiim ibi cnnctis diebus ». Mon Cœur, le siège de mon amour pour vous, nous dit-il, le foyer de ma charité, il sera là tous les jours, il sera là non pas en image et en figure, mais dans sa substance, mais dans sa réalité vivante: « Erit cor meam ibi ». C'est à ce Cœur, M. F., que l'Eglise nous invite à rendre un culte spécial ; c'est en son honneur qu'a été établie la fête qui nous réunit en ce moment ; et c'est pour entrer dans l'esprit de cette fête que je viens aujourd'hui vous entretenir du culte à rendre au cœur le plus aimant et le plus généreux, au Cœur sacré de Jésus.
Une dévotion se recommande par son objet et par sa fin. Or, à la considérer dans son objet, il n'est point de dévotion plus excellente que celle du Sacré-Cœur de Jésus ; à l'envisager dans sa fin, il n'en est point de plus fructueuse. Ainsi excellence de la dévotion au Sacré-Cœur, avantages de ce culte ; voilà en deux mots tout mon dessein. Demandez, je vous prie, M. F., au Cœur bieh-aimé du Sauveur par l'intercession de Marie, sa mère et la nôtre, qu'il veuille bien animer mes paroles et les faire arriver jusqu'à vos âmes.
Ave Maria.
L'objet de la dévotion au Sacré-Cœur, comme nous le lisons dans un décret du Souverain-Pontife Pie VII, c'est le Cœur même du Sauveur: cœur physique, cœur de chair substantiellement uni à la personne du Verbe ; cœur immatériel, cœur moral, abîme de grandeur et d'anéantissement, de richesse et de miséricorde, de bienfaisance et d'amour, dont le premier n'est que le symbole. Or, je vous le demande, M. F., qu'est-ce que le cœur?
Le cœur, vous le savez, c'est cet organe qu'on peut considérer comme le milieu, l'unité, le résumé du corps de l'homme, c'est le centre où vient retentir et se recueillir toute la vie. C'est au cœur que se rend,, comme à son foyer, c'est du cœur que part en mille ruisseaux, comme de sa source, le sang qui circule et bout dans nos veines, communiquant à chaque membre la chaleur, le mouvement et la force. Faites cesser pour un instant l'influence de cet organe vivificateur qui alimente la vie de sa perpétuelle inspiration, tout tombe en décadence, tout cesse dans l'homme ; et, de même que c'est aux premiers battements du cœur de l'enfant qu'une mère surprend dans son sein le secret de sa conception, de même c'est aux derniers battements du cœur du vieillard que se clôt et se couronne la plus longue vie.
Mais parlons, M. F., du cœur moral, du «cœur de l'âme » (si l'on nous permet d'emprunter cette expression à un savant philosophe de nos jours), et disons qu'il est « tout l'homme ». Dans toutes les langues comme dans toutes les pensées humaines, le cœur de
l'âme, dont le cœur physique est l'instrument et, pour ainsi dire, la signature, le cœur de l'âme a été considéré comme le siège de la sensibilité, le symbole de la tendresse et la source des affections. N'est-ce pas du cœur que jaillissent les grandes pensées, les illuminations soudaines ? N'est-ce pas au cœur que naissent les inspirations du génie, les mouvements de l'éloquence ? N'est-ce pas le cœur qui est le principe des actions généreuses, des nobles dévoûments, des émotions vives ou tendres ? On peut vanter un homme pour son esprit, pour ses talents, pour ses connaissances, on ne l'aime que pour les qualités de son cœur. La fortune éblouit, le caractère subjugue, la beauté fascine, le cœur seul attache. Dire d'un homme qu'il n'a pas de cœur, c'est le flétrir, quelque autre avantage qu'on lui reconnaisse ; dire d'un homme qu'il est plein de cœur, c'est en faire le plus bel éloge, quelque autre défaut qu'on lui impute.
Essayerai-je après cela, M. F., de vous peindre l'étroite affinité qui existe entre le cœur matériel et le cœur de l'âme? Vous redirai-je les relations intimes qui unissent leurs fonctions diverses ? J'aime mieux en appeler à votre propre expérience : surveillez votre cœur physique, votre cœur de chair, saisissez l'instant où il consent à un attrait, à une affection, à un enthousiasme: quel mouvement et quel rythme nouveaux ! Parfois alors sa vitesse est doublée. Oui, M. F., si un ange tenait en ce moment la main sur notre cœur, il lirait, dans ses pulsations corporelles, notre âme tout entière ; il y lirait l'amour ou l'absence de l'amour, la générosité ou la froideur, le dévoûment ou l'égoïsme. A l'harmonie et à l'élan des battements, à l'ampleur et à la dilatation du rythme,
il devinerait nos sentiments, leur nature, leur objet et les proportions de lumière, de liberté, de désintéressement, d'enthousiasme ou d'emportement, de chaleur d'âme ou de chaleur de sang qui les composent. « Le cœur est donc tout l'homme », M. F., nous sommes autorisé à le dire.
Réunissez maintenant par la pensée dans un cœur toutes les qualités des grands hommes dont l'histoire a enregistré le nom dans ses fastes, la générosité des héros les plus illustres, les lumières des génies les plus élevés, l'éloquence des orateurs les plus habiles, le désintéressement des amis les plus sincères, la sympathie des frères les plus unis, l'amour des pères les plus dévoués, la tendresse des mères les plus sensibles et les plus aimantes ; par un nouvel effort de l'imagination, accumulez dans ce même cœur toutes les vertus des saints que l'Église a placés sur ses autels : le zèle des apôtres, le courage des martyrs, le renoncement et l'austérité des anachorètes, la charité des confesseurs, la pureté des vierges ; ajoutez encore à tous ces dons la bonté, la puissance, la beauté merveilleuse du cœur de Marie, la Reine des anges et des hommes, et vous aurez à peine une faible idée des Grandeurs et des richesses du Cœur de Jésus. Où trouverai-je donc, M. F., des expressions assez brûlantes pour vous parler dignement du Cœur du Sauveur, de ce Cœur formé par l'Esprit divin du plus pur sang de la plus pure des Vierges, de ce Cœur chef-d'œuvre de la nature et de la grâce, « splendeur de la lumière incréée, miroir sans tache de la majesté de Dieu, empreinte de sa substance, image vivante de sa bonté » ? Le Cœur de Jésus ! ce n'est pas seulement le cœur du plus saint et du plus
aimable des enfants des hommes, c'est le cœur d'un Dieu, c'est le cœur du Verbe éternel « engendré de Dieu avant l'aurore », c'est le cœur du « Fils unique du Père », c'est le cœur de celui qui « était au commencement », dans l'origine des choses, la pensée, la raison, la parole substantielle de Dieu; c'est le cœur d'un Dieu, le sanctuaire de toutes les perfections, « où sont renfermés tous les trésors de la science et de la sagesse », le tabernacle où repose la majesté du Très Haut. C'est quelque chose de plus encore, c'est le cœur d'un Dieu revêtu des livrées de l'humanité et partageant les douleurs de notre pèlerinage, c'est l'admirable mélange de ce qu'on peut supposer de plus pur, de plus aimable, de plus tendre dans les affections du cœur de l'homme et de tout ce qu'il y a de force, de richesse, de générosité dans le cœur d'un Dieu. C'est le cœur d'un Homme- Dieu, brûlant d'amour pour son Père, dont il vient réhabiliter la gloire, brûlant d'amour pour l'homme, dont il vient réparer la chute ; c'est la plus haute lumière dans la plus populaire simplicité, c'est la compassion unie à la miséricorde, c'est la condescendance pour toutes les faiblesses, c'est la libéralité pour tous les besoins, c'est le sentiment de nos misères joint à la volonté et au pouvoir de les guérir. Le Cœur de Jésus ! c'est le cœur d'un Dieu pauvre et humilié, d'un Dieu souffrant, d'un Dieu crucifié ; c'est le cœur compatissant et généreux, qui a pleuré sur la paille d'une étable, qui a pris sa part de nos infortunes et de nos sueurs dans l'obscure maison d'un artisan, qui n'a recueilli que des insultes pour ses bontés et des blasphèmes pour ses largesses, et qui est mort au Calvaire en pardonnant. Le Cœur de
Jésus ! c'est le cœur qui a versé sur les hommes toutes ces paroles de bénédiction qu'aucun autre n'avait encore proférées, toutes ces sentences de grâce et de pardon écrites dans le livre de la bonne nouvelle, dans l'Évangile de la paix ; c'est ce cœur d'où sont sorties ces morales si consolantes pour les pauvres et pour tous ceux qui sourirent ; c'est ce cœur qui renferme une espérance pour toute angoisse, des remèdes pour tous les maux, un baume pour toutes les blessures, une consolation pour toutes les douleurs ; c'est ce cœur dont l'intarissable bienfaisance ne connaît pas de limites, et qui, au tombeau des âmes comme au tombeau des corps, partout rappelle la joie, le bonheur et la vie. Le Cœur de Jésus ! c'est le cœur de ce bon Maître qui se complaît au milieu des pauvres et des petits et aime à s'entourer des enfants du peuple; c'est le cœur de ce tendre médecin qui fait un si doux accueil à toute infirmité qui l'implore, à tout malheur qui vient à sa rencontre; c'est le cœur de ce Dieu miséricordieux, si indulgent pour les pécheurs, si bon pour l'étrangère de Samarie, si clément envers la femme adultère, si empressé à proclamer la grâce de Madeleine, à qui il « pardonne beaucoup, parce qu'elle a beaucoup aimé ». Le Cœur de Jésus ! C'est le cœur de ce tendre pasteur qui court après la brebis qui s'est perdue au désert ; c'est le cœur de ce bon père qui tend ses bras au prodigue revenu de ses égarements; c'est le cœur d'une tendre mère versant des larmes sur l'ingratitude de ses enfants. Le Cœur de Jésus ! C'est le cœur de cet ami fidèle et sympathique qui pleure au tombeau de Lazare et redonne un frère vivant à ses sœurs désolées; de cet ami expansif qui laisse, à la dernière
Cène, un disciple chéri reposer sur sa poitrine; c'est le cœur de cet ami dévoué donnant aux hommes, ses amis, « la plus grande preuve d'amour en mourant » pour eux sur la croix. Le Cœur de Jésus ! C'est le cœur de ce Dieu Emmanuel qui, en montant au Ciel, n'a pas voulu « nous laisser orphelins », et qui consent à « habiter parmi nous », enchaîné par l'amour dans nos tabernacles. C'est le cœur de ce Dieu victime qui, dans l'ivresse de son dévouement, renouvelle chaque jour à l'autel sa mort pour nous ; c'est le cœur du Dieu de charité, de l'amant passionné de nos âmes, qui se fait un bonheur de nous nourrir de sa propre substance en nous donnant, au banquet eucharistique, son corps pour nourriture et son sang pour breuvage.
M. F., je voudrais vous faire connaître le Cœur de Jésus et vous le peindre avec toutes ses grandeurs, toutes ses amabilités et tous ses charmes, et je sens que je réussis à peine à vous en donner la plus imparfaite esquisse. Comme autrefois le prophète Jérémie se disposant à parler des grandeurs de Dieu, sentit, aux premiers accents de sa voix, ses idées se confondre, les expressions lui manquer et se vit condamné à bégayer comme le plus petit enfant qui sait à peine parler: « Ecce nescio loqui, quia puer ego sum », moi aussi, M. F., en essayant de vous entretenir du Cœur de Jésus, je le vois bien ce cœur tout palpitant d'amour, j'aperçois bien les brûlantes ardeurs dont il est consumé, mais, dès que j'essaye de les rendre, je succombe sous le poids de ma faiblesse et de mon impuissance, la parole expire sur mes lèvres. Tout ce que je puis, c'est de m'écrier, de redire et de redire encore: « O Cœur de Jésus, ô amour immense de
mon Sauveur, ô charité infinie, inénarrable de mon Dieu ! »
Dans l'excès de son admiration enthousiaste pour l'Apôtre des gentils, saint Jean Chrysostôme exprimait autrefois le désir de voir son cœur : « Oui, s'écriait cet éloquent docteur, je voudrais voirie cœur de Paul, ce cœur si vaste qui embrassait les villes, les provinces et les empires, ce cœur plus élevé que les cieux, plus spacieux que l'univers, plus éclatant que le soleil, plus brûlant que le feu, plus ferme que le diamant ; oui, le cœur de Paul était le cœur même de Jésus-Christ. Cor Pauli, cor erat Christi » . Qu'avezvous dit, saint docteur, et à quels excès vous emporte votre zèle pour la gloire de votre héros? Pouvez-vous établir un parallèle entre le cœur du disciple et le Cœur du Maître ? Le cœur de Paul était grand sans doute, mais il n'était grand, comme il l'avoue luimême, que parce qu'il était « dilaté par la charité de Jésus-Christ ». Le cœur de Paul était dévoré sans doute d'un zèle brûlant pour les âmes, mais ce zèle n'était qu'un faible écoulement des ardeurs divines qui consument le Cœur de Jésus. Le cœur de Paul était riche en vertus et en mérites, mais ces vertus ou ces mérites, où les avait-il puisés, sinon dans le cœur de son Maître ? C'est bien au Cœur de Jésus et à lui seulement que s'appliquent les magnifiques louanges du Docteur à la bouche d'or ; c'est bien au Cœur de Jésus qu'il nous conviendrait, chrétiens, d'exprimer le vœu de le contempler à découvert.
Ah ! nous le verrons un jour, ce Cœur de notre Sauveur, de notre Maître, de notre Dieu, si nous savons persévérer dans son amour et demeurer fidèles à sa grâce. Oui, M. F., un jour, pour nous le plus
heureux des jours, quand toutes « les ombres auront disparu », quand tous les voiles seront déchirés, toutes les distances franchies, les splendeurs divines nous apparaîtront. Nous pourrons alors contempler, dans une intuition sans nuage, ce Cœur du Seigneur Jésus, ce soleil de gloire éternelle inondant et le cœur de Paul et le cœur de tous les saints des torrents de sa béatitude et de sa joie, absorbant et réfléchissant tour à tour toutes les ardeurs des esprits bienheureux, attirant en lui toute la cour céleste, entouré de ses élus comme d'autant d'astres lumineux, heureux de lui servir de cortège, et attirant sur lui les complaisances de l'auguste Trinité elle-même.
Mais, en attendant que nous le contemplions dans toute la gloire et tout l'éclat des Cieux, nous pouvons le voir assez sensiblement ici-bas dans son amour : il nous suffit d'un regard sur la croix, où il est cloué et où il expire : « Vide pendentem et morientem « ; il nous suffît d'un regard sur l'autel, où il s'offre en victime et se donne en nourriture » : Vide in altari pascentem ».
Nous demanderez-vous après, cela, M. F., pourquoi nous rendons nos hommages au Cœur de Jésus- Christ ? Hé quoi! tant d'hommes, mus par des sentiments honorables, sont libres de vénérer la dépouille des morts, délever de superbes mausolées à leur mémoire, de recueillir dans des urnes d'or le cœur inanimé des héros ! et nous, nous ne pourrions rendre hommage au Cœur vivant de notre Sauveur et de notre Dieu ! Loin de nous cette triste pensée ! Cédant, au contraire, aux invitations de tant de Pontifes suprêmes qui ont ouvert, en faveur de cette dévotion,
tous les trésors des grâces spirituelles, dociles àl'appel du clergé de France qui, vers le milieu du siècle dernier, réuni dans ses générales et solennelles assises, a couronné par ses suffrages ce culte d'amour, courbons nos têtes devant ce touchant symbole de la charité de Jésus- Christ : notre culte ne pourrait s'adresser à aucun objet plus excellent. Oui, M. F., que d'autres honorent la croix du Sauveur, nous l'honorons aussi, parce qu'elle fut l'instrument et le trophée de son amour. Que d'autres vénèrent la couronne d'épines, nous la vénérons aussi, parce qu'elle est le diadème sanglant de sa charité. Oue d'autres suivent avec dévotion les stations de sa passion douloureuse, nous les suivons également, parce qu'elles sont autant de scènes de ce drame à jamais mémorable où l'amour d'un Dieu cimenta notre rédemption par sa mort. Que d'autres fêtent le précieux sang, quoi de plus juste ? il a fourni la matière du sacrifice d'amour et la rançon du inonde. Pour nous, nous voulons aller plus loin et pénétrer plus avant ; nous marchons droit à son Cœur , parce que son Cœur, c'est luimême : c'est son Cœur qui dictait ses paroles, qui étendait ses bras, qui versait ses larmes et son sang, qui endurait la croix et les épines déchirantes; le Cœur de Jésus, que nous adorons, c'est Jésus luimême tout entier. Il n'est donc pas de dévotion plus excellente que celle du Cœur de Jésus, si on la considère dans son objet; j'ajoute qu'il n'en est pas de plus fructueuse, si on l'envisage dans sa fin.
Vous montrer, M. F., qu'une dévotion a pour fin de procurer la gloire de Dieu, la perfection et le bonheur de l'homme, qu'elle sert tout à la fois les intérêts de Jésus-Christ et les nôtres, n'est-ce pas faire ressortir d'une manière évidente ses avantages et son utilité ? Or telle est la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus.
Et d'abord elle procure la gloire de Dieu et les intérêts de Jésus-Christ.
Exilé pour la foi dans l'île de Pathmos, le disciple bien-aimé fut visité par l'Esprit divin : alors, d'un œil prophétique, il entrevit les combats et les triomphes de l'Eglise ; il entendit les cantiques ravissants de la Jérusalem d'en-haut, « Je vis, dit-il, l'Agneau assis sur un trône et vingt-quatre vieillards qui, se prosternant devant lui, chantaient en son honneur un cantique nouveau, et toutes les créatures qui sont au ciel, sur la terre et dans la mer, le répétaient en disant : Louange, honneur et gloire à l'Agneau dans les siècles des siècles ! Sedenti in throno et Agno benedictio, honor et gloria ! » Ce cantique des cieux a trouvé de l'écho dans le pèlerinage de cette terre. Les vingt-quatre vieillards prosternés devant l'Agneau nous représentent les âmes fidèles à la dévotion du Sacré-Cœur, qui aiment à rendre à Jésus-Christ, au pied de ses autels, les mêmes devoirs que ces bienheureux lui rendent par acclamation sur son trône de gloire. Elles approchent, ces âmes, du Cœur de leur Maître ou plutôt, comme
dit un saint docteur, elles y entrent « par l'ouverture qu'y fit la lance d'un de ses bourreaux»; dans ce Cœur de feu, leurs cœurs, auparavant si durs et si froids, s'amollissent et se réchauffent. Elles se disent avec douleur que « l'amour n'est pas aimé ». Ne se pardonnant pas d'avoir pu être insensibles, elles redoublent de piété et de ferveur : tantôt abîmées dans la contemplation de sa divine Majesté, s'élevant jusqu'aux plus sublimes grandeurs du « Verbe fait chair», elles admirent, dans un respectueux silence, les merveilleuses inventions de sa tendre dilection ; tantôt leur charité devient si vive et si brûlante qu'elles ne peuvent la contenir: alors, empruntant à un des plus illustres enfants de saint François des accents vraiment inouïs, créés par le besoin de rendre des sentiments nouveaux, elles s'écrient : « Qu'il est bon d'être avec Jésus ! Non je ne veux plus être séparé de lui. En lui je veux établir trois tabernacles : l'un dans les plaies de ses mains, l'autre dans celles de ses pieds, le troisième, le plus cher et le plus durable, dans la plaie de son côté. C'est là que je veux vivre, que je veux travailler, que je veux dormir, que je veux prier Ah! si j'eusse été à la
place de la lance heureuse qui a mérité d'ouvrir cette source de la grâce, cette fontaine d'où coulent les eaux vives de l'éternelle charité, je n'aurais point voulu sortir du côté de Jésus-Christ, mais j'aurais dit : « Voici le lieu de mon repos pour les siècles des siècles » je veux l'habiter à jamais, parce que je l'ai choisi ». D'autres fois elles disent avec saint Bernard : « Que votre cœur, ô aimable Jésus, est un riche trésor ! c'est dans ce temple, c'est dans ce sanctuaire, c'est dans cette arche du Testament que j'adorerai et
louerai votre nom. O le plus beau des enfants des hommes, votre côté n'a été percé que pour nous ouvrir l'entrée de votre cœur ; votre cœur n'a été ouvert qu'afin que nous puissions y habiter : laissezmoi faire ma demeure dans cet asile tous les jours de ma vie... Non, rien au monde ne pourra me séparer du cœur si aimable de mon Maître. Gloire, honneur, amour au Cœur de Jésus : Sedenti in throno et Agno benedictio, honor et gloria ! »
C'est ainsi, M. F., que la dévotion au Sacré-Cœur étend la gloire de Dieu, en multipliant les actes d'amour; elle fait plus que de l'étendre, elle la répare.
Hélas! il n est que trop vrai, le Sauveur n'est nulle part plus outragé que dans le Sacrement où il nous prodigua avec plus de générosité les marques de sa tendresse. Nous voudrions jeter un voile sur cette plaie du Christianisme, nous voudrions cacher notre honte à la face de l'univers, nous voudrions ne faire entendre aucune parole d'amertume en cette belle fête de la grâce et de la miséricorde. Mais il faut parler :1e Cœur de Jésus qui souffre si cruellement, la charité que nous avons pour des frères, que nous aimons du fond de notre cœur de prêtre, nous en font un devoir rigoureux. Il faut montrer à nu cette plaie désolante non pour l'envenimer, mais pour la guérir, s'il est possible.
Qu'avons-nous vu et que voyons-nous encore? Des hommes qu'en vain la voix de l'Église, le pieux concours des fidèles appellent au pied des autels, et qu'une indifférence criminelle, on pourrait dire l'horreur de Dieu, tient constamment éloignés de nos églises, comme d'une atmosphère où ils respireraient
la mort ! Des hommes qui croient à la présence réelle de J.-C. dans l'Eucharistie, à l'obligation étroite de « manger sa chair et de boire son sang pour avoir la vie », et qui cependant, esclaves de leurs passions, demeurent insensibles au plus ineffable des bienfaits, et n'ont pas le courage de se vaincre pour se rendre dignes d'y participer ! Des hommes qui, sous des apparences de piété et de ferveur, esclaves infortunés d'une fausse honte, viennent renouveler la trahison. du disciple perfide, en se rendant coupables du corps du Sauveur, en foulant aux pieds le sang du Nouveau-Testament ! Des hommes enfin qui, nés dans le sein de l'Eglise, nourris de bonne heure de ses croyances, élevés dans le respect des choses saintes, secouent bientôt le joug si doux de la foi, et ne paraissent au milieu de nous que pour insulter à nos mystères, profaner nos temples, outrager J.-C. jusque dans son sanctuaire ! O mon Dieu, touchezles de votre grâce et qu'ils reviennent à vous !
Mais comment réparer tant de mépris, tant de délaissement, tant d'indifférence ? Comment apaiser la justice de Dieu provoquée par tant de profanations et de sacrilèges ? Comment égaler les expiations aux outrages, comment dédommager Jésus-Christ ? Par la dévotion à son Cœur sacré. C'est elle qui nous conviera à l'environner d'honneurs et de respects, à multiplier les louanges dans la proportion des offenses et les consolations selon la mesure des douleurs. C'est elle qui nous excitera à lui offrir des communions ferventes pour tant de froideurs, de fréquentes visites pour tant d'abandon, et des torrents de larmes pour laver toutes ces indignités ! Comme un roi, rejeté par son peuple, croit régner encore, s'aper-
çoit à peine de sa solitude et de son exil, s'il se voit entouré de sujets fidèles à son adversité, qui lui présentent l'image d'une cour, ainsi le Cœur de Jésus,. souverain des cœurs, trouve dans l'amour et le dévoûment de ses adorateurs une réparation des outrages de l'impiété et une compensation des mépris de l'indifférence : «Sedenti in throno et Agno benedictio> honor et gloria » .
Avançons, M. F., et montrons comment cette même dévotion qui glorifie Dieu, contribue encore à la perfection et au bonheur de l'homme.
Nous lisons dans les Lettres sacrées que l'ancienne loi avait désigné des villes de refuge où l'on trouvait un abri contre la vengeance et les persécutions de ses ennemis. Le Cœur de Jésus, blessé au Calvaire par la lance de ses bourreaux, voilà, M. F., l'asile que la loi de grâce offre à tous ceux qui éprouvent les persécutions de l'ennemi du salut, à tous ceux que de poignants malheurs affligent, à ceux dont l'innocence est méconnue, à ceux qu'une conscience coupable épouvante. Dans le cœur de Jésus nous trouvons tous une protection assurée et un secours puissant, parce que nous trouvons Celui qui, suivant les paroles du prophète, est « la force du pauvre, l'appui du faible dans son affliction, son espoir au milieu de la tempête, un abri contre les ardeurs dévorantes : Factus es fortitndo pauperi, egeno in tribulatione, spes a turbine, umbraculum ab œstu ».
Que les pauvres viennent donc au Cœur de Jésus, qu'ils lui confient avec épanchement leur affliction et leurs nécessités : ce Cœur si aimant n'a rien perdu de sa tendresse pour eux ; il ne résistera pas à leurs prières, sa Providence compatissante ouvrira sa main
féconde pour les soulager, ou, s'il entre dans ses desseins de les éprouver encore, il leur rappellera que, voyageur sur la terre, il n'avait pas, lui, « une pierre pour reposer sa tête », et le souvenir de ses exemples divins donnera aux pauvres la force de supporter les amertumes de leur position : « Factus es fortitudo pauperi, fortitudo egeno » .
Que le faible opprimé, que l'innocence persécutée, que tous ceux qui souffrent, viennent au Cœur de Jésus ; ils y puiseront un nouveau courage pour lutter contre la tribulation et remporter le prix de leur persévérance. Hélas, M. F., qui n'a pas, en ce bas monde, son fardeau, sa croix à porter? Oui n'a pas sa part au trésor commun d'infirmités qui pèsent sur la pauvre humanité ? La vie n'est qu'une longue plainte, il y a de l'ombre sur tous les fronts, il y a des angoisses dans tous les cœurs. Dans le commerce du monde, que d'ennuis et de rebuts à dévorer, que d'espérances trompées, que d'infidélités dansles âmes, que de mécomptes sur les hommes et sur les événements ! Dans la famille, que de chagrins domestiques, que d'alarmes, que de prévoyances inquiètes, que de veilles et de sueurs pour s'assurer un pain trop souvent amer et trempé de larmes ! Au-dehors, que d'accidents imprévus, que d'injustices, de revers, de contradictions à essuyer ! Au-dedans, quelle guerre cruelle d'affections qui se combattent et dont l'âme est bouleversée ! Ah ! chrétiens, au milieu de ces maux divers, quelle misère est la nôtre ! Ne semblet-il pns que nous devions nous écrier avec le Prophète royal : « Jusques à quand, Seigneur, nous oublierezvous dans cet abîme de calamités? » M. F., Dieu a entendu vos plaintes, et c'est de sa part que je viens
vous exhorter à « jeter vos peines » dans le Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ce Cœur, qui a tant souffert, comprendra toutes les angoisses du vôtre : un baume bienfaisant coulera sur vos plaies, vos chagrins perdront leur amertume ; le découragement fera place à la résignation ; vous attacherez même du prix aux contradictions des méchants, en pensant que le Cœur que vous faites le confident de vos peines, est le Cœur d'un Dieu humilié, d'un Dieu méprisé, d'un Dieu qui a épuisé jusqu'à la lie le calice des insultes et des persécutions: « Factus es fortitudo egeno in tribulatione ».
Venez au Cœur de Jésus, chrétiens infortunés dont la vertu, longtemps agitée par le vent des passions, est venue échouer contre une occasion trop séduisante : ailleurs vous ne rencontrerez peut-être que des accusateurs inexorables ; ici vous trouverez l'espérance du pardon. Si vous entendez au fond de votre conscience la voix d'un Dieu irrité qui vous reproche votre crime, le Cœur d'un Dieu victime fera entendre en votre faveur des accents de miséricorde et de réconciliation. De ce Cœur sacré sortira, par l'ouverture qu'y fit la lance du soldat, un sang régénérateur qui purifiera vos âmes, et les orages qui les ont si souvent bouleversées feront place à la sérénité d'une bonne conscience : « Spes a turbine ».
Venez aussi au Cœur de Jésus, ô vous que le feu de la tentation éprouve ; venez puiser dans cette fontaine de la vie les eaux salutaires qui éteindront les flammes qui vous dévorent ; embrassez ce Cœur sacré, implorez la protection de celui qui a voulu être tenté jusqu'à trois fois pour votre instruction et votre encouragement; et, du Cœur de ce bon Maître,
qui s'était caché un instant pour vous éprouver, sortira un vent doux et rafraîchissant, qui, suivant la parole du Prophète, dissipera les nuages orageux des passions; de ce Cœur sacré descendra en vous un secours comme une rosée bienfaisante ; à ce Cœur sacré vous puiserez une vertu surnaturelle qui vous donnera la force de résister à vos ennemis et de parcourir, à l'abri des dangers et des écueils, la carrière de la vie : « Umbractilum ab œstu ».
Venez au Cœur de Jésus, âmes innocentes et pures qui marchez avec fidélité dans le sentier de la vertu. Si vous voulez connaître tous les secrets de la perfection chrétienne, monter de degré en degré sur cette échelle mystérieuse, sentir la douce puissance de la charité divine qui vous élève au-dessus de vousmêmes et vous rende capables du plus sublime dévoûment, venez vous reposer dans ce Cœur sacré ; vous y trouverez en même temps des leçons et des exemples ; loin des orages du monde, vous y goûterez une paix délicieuse qui est un avant-goût de celle des élus.
Venez donc, M. F., au Cœur de Jésus, qui que vous soyez, justes ou pécheurs : vous trouverez dans cet asile sacré un abri contre tous les écueils, un secours pour toutes les nécessités de la vie ; vous y trouverez un refuge contre les terreurs de la mort. Ah ! M. F., l'on a dit que, s'il était « terrible de tomber entre les mains d'un Dieu vivant », il était « doux et consolant de tomber entre les mains d'un Dieu mourant pour notre salut » ; et moi, je suis tenté de dire qu'il est plus doux encore de rendre le dernier soupir dans le Cœur de Jésus. C'est bien alors, comme l'a dit un saint évêque, que « la mort n'est qu'un sommeil », et l'on est bien sûr de-se réveiller dans le Ciel, puisque
le Ciel tout entier est dans le Cœur de Jésus-Christ.
Cœur adorable de mon Sauveur et de mon Dieu, j'ai essayé de célébrer votre culte, j'ai osé peindre vos charmes et raconter vos grandeurs. J'aurais dû m'abstenir de toucher ce sujet si pur dans la crainte de le profaner. Il n'appartient qu'aux âmes éprises de votre amour d'en publier les merveilles : pour vous louer avec fruit, je sens que j'aurais eu besoin de vous aimer davantage et de me recueillir plus assidûment dans le secret de votre sanctuaire. Alors « le zèle de votre gloire m'eût dévoré », il eût passé de mon cœur sur mes lèvres, et de mes lèvres dans l'âme de mes auditeurs. Pardonnez à ma témérité et suppléez à ma faiblesse ; révélez-vous vous-même avec vos amabilités ravissantes ; touchez nos âmes de ces attraits que vous savez rendre si forts et si doux, quand vous voulez plier nos volontés rebelles : un seul rayon de votre grâce, une seule étincelle de votre feu nous persuadera mieux que ne pourrait faire la langue la plus habile, le discours le plus éloquent.
En l'année 1720, la ville de Marseille était ravagée par la peste. En peu de jours cinquante mille habitants et, avec eux, deux cent quarante prêtres avaient succombé. A la terreur avait succédé le désespoir. Mais Marseille avait pour évêque un de ces cœurs héroïques dont l'histoire aime à garder le nom. Belzunce, après s'être dévoué, sans ménagement comme sans crainte, au service des pestiférés, sent tout à coup une inspiration d'en-haut remuer son âme. Il se dit qu'il obtiendra la cessation du fléau, s'il consacre au Cœur de Jésus sa personne, sa ville épiscopale et son diocèse. Le Ier novembre,
un autel est élevé par ses soins au centre même de Marseille : il s'y rend processionnellement avec les débris de sa population et de son clergé, la tête et les pieds nus, la corde au cou et la croix entre les mains.
Là il prononce, au nom de tout un peuple qui fond en larmes, une consécration pepétuelle au Cœur de Jésus et fait couler le sang de la victime sainte. Le Ciel ne peut être insensible à une démarche si édifiante et si pieuse ; il accueille des prières si ferventes. Marseille semble renaître à la vie en renaissant à l'espérance ; le fléau, qui allait en croissant, diminue avec une rapidité progressive et finit bientôt par s'éteindre.
Nos âmes, M. F., sont sous la menace continuelle d'un fléau plus redoutable encore, on peut le dire, que celui qui désolait la ville de Marseille : le péché ne cesse de porter parmi nous ses cruels ravages ; semblable à la tempête qui jonche la surface des ondes de débris de vaisseaux, de mâtures fracassées, semblable à ces maladies contagieuses qui, promenant la dévastation et la mort dans une cité, ne laissent, en se retirant, que des maisons désertes, des familles brisées, des cimetières agrandis, le péché ne laisse dans nos âmes, qu'il fait mourir à la grâce, que des espérances perdues, des vertus ruinées, des mérites anéantis. Hâtons-nous donc de recourir au remède que l'illustre Belzunce eut le bonheur d'enseigner aux habitants de sa ville épiscopale : à l'exemple de ce saint Evêque et de ses pieux fidèles, consacrons nos corps, consacrons nos âmes, consacrons-nous tout entiers au Cœur de Jésus-Christ; faisons-nous gloire de célébrer ses fêtes, de chanter ses louan-
ges, d'appartenir à ces associations qui s'honorent de porter son nom et de marcher sous sa bannière ; offrons-lui nos amendes honorables pour nos péchés et pour ceux de nos frères ; et ce Cœur divin, dont les siècles ne sauraient affaiblir la puissance, opérera en notre faveur les mêmes prodiges. Ce Cœur sacré nous donnera la force de parcourir, à l'abri des dangers et des écueils, la carrière de la vie jusqu'à ce qu'enfin, dégagés des entraves terrestres, affranchis de toute crainte, nous puissions entrer dans le port de l'éternelle félicité. — Ainsi soit-il !
PRÔNE
SUR LE TRAVAIL STÉRILE ET LE TRAVAIL MÉRITOIRE POUR LE IVe DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE
(16 juin 1861)
Comme nous l'apprend le texte sacré que nous venons de vous lire, Simon Pierre et les autres bateliers du lac de Génézareth ont travaillé toute la nuit ; mais Jésus n'était pas là, ils étaient livrés à euxmêmes, ils avaient confiance dans leur propre industrie : aussi, stérile a été leur travail, infructueux ont été leurs efforts, ils ont levé leurs filets sans rien prendre : « Par totam noctem laborantes nihil cepimus ». Le matin, Jésus se montre à eux, debout sur le rivage ; sur son invitation , ils se remettent à l'œuvre, sans objection, sans plainte, sans murmure : « In verbo autem tuo laxabo rete » ; et ils font une pêche vraiment miraculeuse, leur filet est près de se rompre sous le poids de l'immense quantité de poissons qu'il contient : « Concluserunt piscinm multitudinem copiosam ». « Ah! dit saint Bonaventure, c'est que ce n'est plus sur eux-mêmes, sur leur habileté personnelle, sur leurs propres forces qu'ils comptent, mais bien sur la parole et la bonté de leur Maître, à qui ils obéissent en agissant ». Il y a,
M. F., dans ce passage du saint Évangile un triple enseignement utile à méditer: Simon Pierre et ses compagnons travaillent en l'absence de Jésus, leur travail est stérile ; en sa présence, il est couronné d'un prodigieux succès. C'est tout à la fois une image de l'inutilité de notre vie, et l'indication d'un remède, d'un préservatif à cette grande misère. Le travail est un devoir. Pourquoi est-il si souvent frappé de stérilité et n'a-t-il rien de méritoire pour le Ciel? Comment, à l'exemple des pêcheurs de Galilée, pouvons-nous le féconder et le rendre utile à notre âme ? Telles sont les trois pensées que nous allons essayer d'approfondir.
Le sort de Simon Pierre, condamné au travail n'est pas dans l'humanité un sort exceptionnel ; il y a une loi, vous le savez, qui impose à tous les hommes l'obligation de travailler. Selon la doctrine révélée, le travail faisait déjà partie du dessein primordial de la création : placé au sein d'un paradis de jouissances, le représentant de la grande famille humaine, Adam, ne devait pas y couler ses jours dans le repos et dans l'inaction : associé en quelque sorte à l'œuvre divine, il était dans l'Eden comme l'image vivante, comme le collaborateur, comme le vicaire, comme le contre-maître du Dieu créateur (passezmoi cette expression commune en faveur de sa justesse), à l'œuvre confiée à sa garde ; il avait reçu pour mission de travailler : « Ut operaretur et custodiret». Toutefois, il faut bien le dire, ce travail n'était pour lui qu'une distraction et un plaisir. Jamais ses yeux ne se mouillaient de larmes, jamais la sueur ne coulait de son front, jamais aucune épine ne dé-
-chirait sa main. Voulait-il étudier les merveilles multipliées autour de lui ? son intelligence encore pure en pénétrait le secret sans effort et avec délices. La terre lui rendait au centuple ce qu'il lui donnait ; son occupation, on peut l'affirmer, était sa félicité. Mais hélas ! qui ne le sait ? le soleil de cet heureux jour pencha bientôt sur son déclin. Adam transgressa la loi divine, il porta la main au fruit défendu, et dès lors fut brisée la chaîne qui l'attachait à son Dieu, le charme fut détruit sans retour ; un irrévocable arrêt fut porté contre l'homme : « Désormais la terre sera maudite à cause de ton péché, dit le Seigneur au premier des prévaricateurs ; le travail seul en arrachera l'aliment de ta vie : tu mangeras ton pain à la sueur de ton front jusqu'à ce que tu retournes en la terre, d'où tu es sorti ». Et l'homme franchit alors le seuil perdu du paradis de délices, emportant dans cet anathème héréditaire l'inévitable loi de toute sa postérité.
C'est ainsi, M. F., que, depuis soixante siècles, va se réalisant partout dans le monde cette parole de nos Saints Livres : « Une grande occupation a été imposée à l'homme, et un joug sévère a pesé sur les enfants d'Adam depuis le jour de leur naissance jusqu'à celui de leur sépulture : « Jugnm grave super filios Adam ». Tous y sont soumis, depuis celui qui est assis sur un trône d'honneur, jusqu'à celui qui est couché dans la poussière de l'humiliation , depuis celui est vêtu de la pourpre et du diadème, jusqu'à celui qui est couvert des habits de l'indigence. Et ainsi tous, M. F., qui que nous soyons, nous avons pour loi de notre vie, pour devoir souverain, pour indéclinable fonction, le travail; il faut
que tous les fronts se couvrent de sueur ; et, soit que nous ayons reçu pour mission de sillonner la terre ou de défricher le sol souvent plus ingrat encore de l'intelligence et de la pensée, soit que la divine Providence nous ait assigné pour tâche le travail matériel, physique, ou le travail intellectuel ou moral, nous avons beau faire, nous ne pouvons nous soustraire à cette loi, son joug pèse sur nous tous sans exception : «Jugiim grave super filios Adam ».
Pourquoi faut-il pourtant, M. F., que cette obligation soit si peu ou si mal comprise, et qu'un si grand nombre d'âmes soient condamnées à avouer, avec Simon Pierre, que, « ayant travaillé toute la nuit elles n'ont pu rien prendre » ? La vie humaine est comme une nuit profonde, un grand nombre d'âmes s'épuisent et se consument en pure perte. Pourquoi faut-il qu'il y en ait tant qui encourent la malédiction portée contre « l'arbre stérile », contre « le talent enfoui », contre « le serviteur inutile » ?
Je ne parle pas, bien entendu, des personnes qui restent dans l'inaction et le désœuvrement, qui ne font rien ou qui font des riens, dont la vie n'est qu'oisiveté, dont le devoir n'est que le caprice, qui n'ont pour règle que la fantaisie et pour but que la jouissance. Je ne parle pas des personnes qui, après de longues heures données au sommeil, à la mollesse, à l'inertie, passent leurs journées dans un cercle continu de rêveries, de lectures creuses, de conversations vaines, de jeux frivoles, d'agitations oiseuses, de passe-temps insignifiants. Pour toutes ces âmes, vous le comprenez sans peine, M. F., la vie est stérile : elles ne travaillent pas, il n'est pas étonnant qu'elles ne recueillent rien ; je me trompe, M. F.,
elles recueillent quelque chose, mais elles sont payées en même monnaie : elles sèment l'oisiveté et elles recueillent l'ennui. Ah! M. F., c'est que, par un retour de justice, quand le temps, ce don de Dieu fait au travail, reste sans emploi, il se tourne contre l'homme qui en abuse et devient son ennemi le plus mortel, puisque l'ennui, qui n'est d'ailleurs que le remords causé par le désœuvrement, est une des plus affreuses tortures que l'âme puisse endurer. Ne vous est-il pas arrivé, M. F., de rencontrer sur votre chemin de ces personnes oisives et inoccupées? Quelle figure malade et ennuyée ! Quelle démarche lente et incertaine ! Vous les voyez aller, venir, appeler une chose, en appeler une autre : « Vitlt et non vult piger » ; elles veulent, elles ne veulent pas, leurs désirs succèdent à leurs désirs, c'est comme les flots d'une mer soulevée par l'orage ; elles succombent sous leur poids, dit le texte sacré, elles y meurent : « Desideria occidunt pigriim ». Triste existence, en vérité, M. F., que celle-ci ! il n'est si heureuse nature qu'elle ne finisse par déformer. On l'a dit, et c'est l'Esprit- Saint lui-même, «l'oisiveté est la grande conseillère du mal, elle est la mère des vices : Multam malitiam docuit otiositas »... D'où vient, M. F., cette maladie, hélas ! si commune dans le monde ? D'où vient cette nullité de travail et d'action? Sans nul doute, de ce qu'on a perdu l'esprit chétien, l'esprit de foi si nécessaire pour bien obéir à la loi portée contre nous au jour de la prévarication originelle ; cela vient de ce qu'on oublie Dieu, sa présence et, partant, ses commandements ; cela vient, dit l'apôtre saint Paul, de ce que l'on vit dans le monde comme s'il n'y avait pas de Dieu : « Sine Deo in hoc mundo ». Je n'insiste
pas davantage, M. F. : la stérilité de ces âmes est de toute évidence.
Mais il y a, dans le monde et au sein du Christianisme, beaucoup d'autres âmes qui travaillent, elles, qui travaillent beaucoup, et dont les efforts ne sont pas, hélas ! moins infructueux au point de vue du Ciel, dont la vie est la même dans ses résultats quant aux intérêts de l'éternité : « Per totani noctem laborantes nihil cepimus ». Ce sont tous ceux qui, comme les pêcheurs galiléens, travaillent en l'absence de Jésus-Christ, ceux, par exemple, qui ne travaillent que par nécessité et par force, ceux qui ne se soumettent à cette grande loi qu'avec le blasphème ouïe murmure à la bouche, ceux qui, en travaillant, appellent avec impatience le jour où, secouant le joug maudit, ils pourront en toute liberté s'abandonner aux œuvres de l'inoccupation et de l'oisiveté ; ce sont encore ceux qui ne travaillent qu'avec raison, avec des intentions purement humaines, sans aucune pensée de foi, sans être unis à Dieu et à Jésus-Christ parla grâce. Oh ! M. F., même en ce jour, qui est le jour du repos, parce qu'il est le jour de Dieu, en ce jour où tous les hommes, faisant trêve aux fatigues de la semaine, devraient se trouver au pied des autels pour y rendre au Seigneur leurs hommagesr transportons-nous par la pensée au sommet d'un monument d'où nous puissions dominer toute cette ville. Quel mouvement! Quelle activité ! Quelle agitation ! Que de peines ! Que de travaux ! Examinez comme la foule se croise et s'agite dans les rues, dans les places, au sein des assemblées du commerce et de la spéculation ! Interrogez ces hommes qui vont, qui viennent, qui se hâtent, qui se fatiguent, qui
s'épuisent. Demandez-leur ce qu'ils veulent, ce qu'ils se proposent, ce qu'ils espèrent de leurs actions : les uns travaillent pour acquérir des richesses, pour se créer un avenir, pour se faire dans le monde une position convenable ; les autres visent à l'honneur, à la gloire, ils désirent s'attirer la considération de leurs contemporains et se faire un nom dans l'histoire ; tous travaillent sans relâche, se consument, se tourmentent, mais hélas ! ce qui désole profondément l'âme du prêtre et l'âme du vrai chrétien, c'est de penser que, parmi cette multitude d'hommes, de frères que nous aimons, il y en a une foule immense qui travaillent en vain, qui s'épuisent en pure perte et qui, de tant d'efforts, de tant de fatigues, de tant de sueurs, de tant de larmes, ne retrouveront rien devant Dieu.
Deux conditions, en effet, sont nécessaires et indispensables, nous dit l'apôtre saint Paul, pour féconder le travail et le rendre méritoire: il faut avoir la vie de la grâce : « Omnia vestra in caritate », et travailler pour Dieu : « Omnia in gloriam Dei ». Combien n'y en a-t-il pas qui sont en état de mort devant Dieu ! Ils travaillent en vain : « In vanum laboraverunt » . Combien dont tous les regards sont tournés vers la terre, qu'aucune pensée de foi ne vient animer, qui ne font rien pour leur âme, rien pour l'éternité, rien pour le Ciel ! Ils travaillent en vain : « In vanum laboraverunt-». Jésus-Christ ne peut pas récompenser ce qu'on ne fait pas pour lui : « Per totam noctem laborantes nihil cepimus ».
O vous donc, M. F., qui gagnez votre pain à la sueur de votre front (que ce soit le pain du corps ou le pain de l'intelligence, qu'importe ?), ô vous qui
passez de longs jours sans avoir une heure de repos ni de tranquillité, qui buvez largement au calice de cette vie de peines et de fatigues à laquelle nous avons été condamnés au jour de la déchéance primitive, prenez garde : si vous avez eu le malheur de perdre la vie de la grâce, si par le péché mortel vous vous êtes séparés de Jésus-Christ, si vous n'avez plus son amitié, votre vie, qui pourrait être si féconde, n'est qu'une vie vaine et stérile, vos heures sont perdues et n'auront pas mémoire dans l'éternité. Ceps détachés de la vigne, vous ne sauriez porter aucun fruit ; pas une ligne, pas un mot de ce que vous faites ne sera écrit par les anges au livre des récompenses ; vous n'avez pas la ^raie vie, vous êtes dans la mort, vous ne sauriez mériter : « Per totam noctem laborantes nihil cepimus » .
Et vous, M. F., qui, sans être morts, êtes vains et ne travaillez que pour la vanité, que pour le monde, qui n'avez qu'un but dans tous vos actes : l'estime des créatures ou la recherche de vous-mêmes ; vous qui ne savez rien faire pour Dieu par pureté d'intention, avec des vues surnaturelles, vous aussi, ah ! je le crains bien, vous perdez votre temps : de toutes vos actions il n'y en aura peut-être pas une à inscrire sur le livre de vie, et, après des années et encore des années peut-être, il faudra réduire toute votre carrière à un seul mot : « Scribe virumistum sterilem. Écrivez, voici toute la vie de cette âme, c'est une vie stérile ». • — Comment! Seigneur, elle n'a rien fait? Mais je vois dans sa vie, avec la fréquentation des sacrements, de nombreuses prières, des aumônes considérables, quelques mortifications même; mais je vois son nom, il était inscrit au nombre de ceux
qui voussont dévoués. — « Scribe viriimistiim sterilem . Écrivez, toute sa vie se résume dans un mot : elle est stérile ». Elle n'a rien fait. Ne me parlez pas de ses prières : elles ne sont pas montées jusqu'à moi ; ne me parlez pas de ses aumônes, de ses mortifications: l'estime du monde, l'amour-propre, tel en a été le principe ; ne me parlez pas de la fréquentation des sacrements: c'était elle-même qu'elle y cherchait; la vanité seule a rempli toutes les pensées, tous les désirs, toutes les espérances de sa vie : « Per totam noctem laborantes nihil cepimiis ».
Désirons-nous sincèrement, M. F., que notre travail porte ses fruits, voulons-nous féconder nos efforts, toucher le cœur de Dieu%et obtenir tout de lui ? Unis à Lui par la grâce, abandonnons-nous à la foi de ses promesses et agissons : « In verbo autem tuo laxabo rete ». Comme saint Pierre, sur sa parole, jetons le filet parce qu'il nous l'ordonne et que nous avons confiance en lui. Travaillons avec foi, c'est-à-dire travaillons pour obéir à la loi de notre vie, pour satisfaire à la justice divine. Comme Simon Pierre, travaillons en présence de Jésus-Christ et avec Jésus- Christ, et, pour nous comme pour lui, le succès répondra à nos fatigues. Que le divin Sauveur habite donc toujours en nous par sa grâce ; avec lui, jamais on ne se laisse aller à la plainte, au murmure ; jamais on ne trouve le fardeau trop pesant, on le porte avec résignation et générosité. C'est lui-même, ce bon Maître, qui nous dit intérieurement : « Courage, bon serviteur ; vous allez en ce moment semant dans les larmes, mais vous moissonnerez un jour dans la joie ; la vie n'est qu'un court instant de labeurs et de tribulation qui doit être suivi d'une éternité de
bonheur ». Comme saint Pierre, travaillons sous l'œil de Jésus-Christ ; que la foi nous le découvre fixant sa demeure près des nôtres, se faisant en quelque sorte notre voisin. Il est le témoin de tous nos actes; les murailles de son temple ne sauraient circonscrire la portée de son regard ; ses yeux divins nous suivent partout : dans nos maisons, dans nos courses, dans nos occupations, dans nos loisirs ; rien ne lui échappe.
Oh ! M. F., comme nous travaillerions avec fruit,, si nous nous disions à nous-mêmes que Jésus, notre Maître, notre Sauveur, notre Dieu, est là, ànos côtés, pour surveiller nos efforts et tenir compte de nosfatigues! Quel courage ne sentirions-nous pas nous monter au cœur, en nous disant que, pendant sa vie, Jésus-Christ a fait ce que nous faisons, et que peutêtre il a manié avec ses mains divines les mêmes instruments de travail que nous manions avec les nôtres ! Silasueur vient à coulerde nos membres, si nous nous trouvons fatigués à la peine, disons-nous que ce que nous sentons, le Sauveur l'a senti et éprouvé le premier pour nous, et que, par conséquent, il est bien juste que nous le ressentions, que nous l'éprouvions pour lui. Alors notre travail sera fécond et méritoire ; travaillant sous l'œil de Jésus-Christ, nous ferons pour lui de grandes œuvres, et nous les trouverons encore trop petites pour un maître si grand : « Operatur magna », dit saint Thomas d'Aquin, « et reputat parva ». Nous ferons le plus que nous pourronsy et nous estimerons ne rien faire : « Operatur midta et reputat pauca » . Nous travaillerons, nous souffrirons avec joie pendant des années, et nous penserons que ce n'est qu'un instant : « Operatur diù et reputat brève ».
Le chrétien qui travaille sous l'œil de Jésus-Christ, travaille toujours avec pureté d'intention, il travaille pour la gloire de Dieu, il fait tout au nom du Sauveur. « L'intention, dit saint Augustin, est le regard de l'âme » : c'est la bonne intention qui féconde l'action, qui la rend utile et méritoire. La bonne intention, les saints l'ont comparée à la pierre philosophale des alchimistes du moyen âge : elle a la vertu de changer en or nos actions les plus communes, elle les féconde et les rend précieuses devant Dieu. C'est pour cela que ceux qui travaillent en présence de Jésus-Christ , sont heureux de suivre le conseil qu'il donnait autrefois à ses apôtres, et qu'ils l'entendent leur donner à eux-mêmes : « Mittite in dexteram navigii rete et invenietis ». Jetez le filet de vos intentions non du côté de la nature mais du côté de la grâce, non du côté de la terre mais du côté, du Ciel, non du côté des créatures mais du côté de Dieu. Et alors, au lieu d'agir par inclination naturelle, pour acquérir des biens périssables, en vue de plaire aux hommes, ils cherchent Dieu avant tout, ils cherchent la gloire de Jésus-Christ et ils trouvent en lui la plénitude de tous les biens: «Et invenietis »; leurs œuvres sont pleines, ils ont devant eux leur rémunérateur, qui recueille chacun de leurs instants à mesure qu'ils les ont remplis, qui les reçoit et les dépose dans le trésor de l'éternité. Heureux donc, mille fois heureux ceux qui, travaillant sous l'œil de Jésus, travaillent en état de grâce, avec pureté d'intention et esprit de foi ! Leurs jours sont pleins, leur travail fécond, leur vie méritoire: « Et concluserunt piscium multitudinem copiosam ». Le Sauveur compte tous leurs pas, toutes leurs démarches, tous leurs soupirs;
272 MONSEIGNEUS BILLARD
rien ne sera oublié au grand jour de la rémunération.
Il est facile de comprendre maintenant, M. F., comment, suivant l'expression des Saintes Lettres, « le juste vit beaucoup en peu de temps », et, dans une existence de peu de jours, compte de longues années de mérite; comment aussi on peut, suivant un mot de l'Apôtre, « racheter le temps perdu ». Cette pensée est vraiment consolante : qu'elle nous excite à réparer par le repentir l'inutilité, la stérilité de notre travail pendant les jours écoulés de notre vie; qu'elle nous décide à travailler désormais sous l'œil de Jésus, toujours et avec sa grâce et pour sa gloire; et alors, à quelque âge que la mort vienne nous surprendre, nous aurons la consolation de ne pas nous présenter les mains vides, nous aurons nos œuvres pour nous servir de cortège en paraissant au tribunal de Dieu, et nous aurons droit aux éternelles récompenses. Ainsi soit-il !
PRONE