POUR LA FÊTE DE LA NATIVITÉ DE LA SAINTE-VIERGE
(8 septembre 1861)
Nous n'avons pas à nous excuser, M. F., de laisser aujourd'hui de côté l'évangile du Dimanche, avec les féconds enseignements qu'il renferme : votre piété, nous le croyons, nous assigne notre sujet : c'est le touchant mystère, objet delà fête que nous célébrons ; et, en vous convoquant au berceau de Marie, nous ne faisons que répondre à votre attente.
C'est, il y a dix-huit cent ans et plus, M. F., à pareil jour, et, s'il faut en croire une pieuse tradition conservée parmi les Hébreux et citée par plusieurs docteurs, au jour anniversaire de la création de la première Eve, que Marie vint au monde au sein d'une humble bourgade de la terre des Juifs, à Nazareth,, dans une chétive demeure. Nulle fête publique n'accompagna sa naissance, nulle pompe extérieure n'environna son berceau, nuls transports populaires ne saluèrent son premier jour. A en juger selon les vues humaines, rien en apparence de plus ordinaire et de plus commun que cette naissance de Marie : il n'y avait là ni l'orgueil du pouvoir ni les séductions de la fortune. Pauvres qu'ils étaient, bien que nobles, ses vieux parents ne semblaient devoir lais-
ser pour héritage à cette enfant nouvellement née que leur misère et leur obscurité ; et on eût dit vraiment que, pour elle ainsi que pour tous les enfants des pauvres, son berceau devait rester inconnu comme sa tombe.
Mais tels n'étaient pas les desseins de Dieu : il y avait dans cette obscurité des mystères de grandeur que l'avenir devait dévoiler. La terre semblait indifférente à cette naissance, mais le Ciel était en fête. Du haut des inaccessibles tabernacles, l'auguste Trinité tenait abaissés sur l'humble vierge des regards de complaisance. Quittant le séjour de la béatitude, les anges descendaient successivement vers la maison de Nazareth, pour saluer avec amour et respect l'enfant qui venait de naître. Oui, M. F., des yeux moins infirmes que les nôtres auraient pu les apercevoir, ces bienheureux habitants des demeures éternelles; se tenant autour de son berceau comme une garde d'honneur, ils célébraient son apparition au monde par de mystérieux concerts de joie. Et, M. F., n'en soyons pas étonnés : les anges ont vu par anticipation resplendir autour de son front la glorieuse auréole de ses sublimes destinées ; cette enfant qui vient de naître, ils le savent, Dieu le leur a révélé, c'est leur Souveraine, c'est leur Reine, c'est la Vierge qui fut annoncée dès l'origine du monde, quand Dieu, « riche en bonté », selon l'expression de l'Apôtre , daigna relever, par la promesse d'un Rédempteur, l'espérance de l'homme tombé; c'est la femme qui se trouve à la tête des révélations divines, et qui, debout sur le fondement de toute la Religion, apparaît comme le point de mire des perpétuelles mais stériles embûches de Satan, comme la Vierge
•mère du Libérateur et comme une reine puissante qui, au temps marqué pour sa victoire, doit « écraser la tête du serpent maudit » ; c'est celle que, durant le cours des âges de l'antique alliance, les patriarches ont désirée, les prophètes ont chantée •comme la mère du salut et de la délivrance ; c'est •celle qui apparaît sous la figure des plus grandes illustrations du peuple que Dieu s'est choisi ; c'est vous, ô Marie, vous « la Vierge » des oracles célestes, vous «la femme bénie entre toutes », vous dont le nom seul réjouit nos âmes, en même temps qu'il fait incliner nos têtes. Or, M. F., qui nous dira la génération de cette enfant : « Gêner ationem ejus qitis enarrabit » ?
Écoutez, M. F., ce que nous apprend à cet égard une fidèle et constante tradition. Le père de Marie, Joachim, était un pieux vieillard; Anne, sa mère, une femme stérile, chez qui la nature semblait morte et le corps éteint. Leur vie avait été jusqu'alors toute remplie de vertus et d'épreuves, leurs jours s'étaient passés dans les prières et dans les larmes. Aussi, dit saint Jean Damascène, « quand vint pour eux le moment marqué dans les desseins de Dieu où ils devaient donner le jour à la Vierge mère du Christ, la nature n'osa pas devancer l'ouvrage de la grâce : elle s'arrêta tremblante et attendit respectueusement que la grâce eût produit son fruit ». Dieu voulait, parce premier prodige, préluder à cette série, à cet abîme de prodiges qu'il devait opérer plus tard : « Generationem ejus quis enarrabit » ?
Oui, M. F., disons-le bien haut, la génération de Marie ne saurait être assimilée à aucune autre génération humaine. Suivant les enseignements sacrés de
la foi, le redoutable anathème qui a frappé notre premier Père enveloppe toute sa descendance dans une commune proscription. Flétris par la solidarité de la faute primitive, prévaricateurs en Adam, notre chef et notre représentant naturel, nous sommes tous coupables avant que d'avoir vu le jour : avec le sang de notre mère passe en nos veines une lèpre inévitable, et de notre cœur, comme de celui du Roi-Prophète, doit tomber cette triste plainte : « J'ai été conçu dans l'iniquité et ma mère m'a enfanté dans le péché » . Or, M. F., vous le savez, la foi nous l'affirme, la loi universelle de corruption, qui pèse sur toute la famille humaine, a suspendu en faveur de Marie son règne de mort. Par une création privilégiée, qui l'a dérobée au contre-coup de la déchéance universelle, par une prérogative unique, par un bienfait qu'elle ne partage avec personne, pas même avec Jérémie, le prophète, et Jean-Baptiste, le précurseur (s'ils ont été distingués des pécheurs par une sanctification précoce, au sein maternel, toujours est-il qu'ils ont été confondus pendant quelque temps avec la masse perdue du genre humain), Marie fut constituée, dès le premier instant de sa vie, dans l'intégrité de l'état d'innocence ; au moment où son âme reçut l'existence et fut unie à son corps dans les flancs bénis d'Anne, sa mère, en vain Satan, « comme un lion rugissant »,rôda autour d'elle pour la saisir et la dévorer : celui qui devait être un jour « le lion » terrible « de la tribu de Juda », se leva fort et puissant et refoula l'ennemi jusqu'au fond des abîmes. En vain les eaux du péché voulurent engloutir sa génération et ajouter une nouvelle victime au naufrage universel : le Dieu qui, dans l'antique Testament, au seul bruit de ses menaces, épouvantait
les fleuves et suspendait leur cours pour laisser passer à pied sec son peuple choisi, fit remonter un moment vers leur source les ondes corrompues du péché, pour laisser passer pure et sans tache sa fille de prédilection, la Vierge Marie, et, comme autrefois dans l'ancien déluge, quand les eaux s'amoncelèrent par dessuslescimesdesplushautesmontagnes,rarche, qui portait l'espérance du monde submergé, apparaissait seule sur les flots qui couvraient tout, ainsi Marie, l'arche pure du Testament nouveau, flotta sur le fleuve de corruption qui inonde la terre et les grandes eaux de l'iniquité n'ont pu l'engloutir. O merveille ! ô prodige admirable entre tous ! D'une source corrompue Dieu fait sortir le ruisseau le plus limpide ; de parents souillés comme les autres hommes, conçue sans tache, Marie naîtra toute pure et tout immaculée : « Generationem ejus quis enarrabit ? »
Vienne donc le jour qui doit la montrer à la terre, cette enfant des miracles, et, la contemplant dans son berceau avec amour et ravissement, l'Esprit-Saint, qui n'a cessé de l'enrichir de grâces et de bénédictions nouvelles depuis sa bienheureuse conception, lui adressera ces belles paroles de nos Saints Livres : « Vous êtes toute pure, vous êtes toute sainte, ma bien-aimée, et il n'y a point de tache en vous » .
Approchons nous-mêmes, M. F., de cette enfant, et tâchons d'apprécier sa beauté, sa grâce, ses purs attraits; contemplons, pleins de respect, ce visage qui doit un jour faire la joie des anges et l'ornement du Ciel, ce front sur lequel n'est point imprimé ce caractère de malédiction qui nous marque tous comme « enfants de colère », ces yeux qui vont s'ouvrir à la lumière et dont la modestie sera le plus fidèle miroir
de la pureté intérieure, cette bouche sur laquelle le Fils du Très Haut viendra plus tard, faible enfant, recueillir de chastes baisers. Contemplons surtout cette poitrine, ce cœur, sanctuaire vénérable où sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la grâce, où se plaît à demeurer la divinité avec la plénitude de ses perfections, et où un jour elle habitera corpo-
rellement O glorieuse naissance de Marie! O
triomphe de la grâce ! qui mettra sur nos lèvres un cantique assez pur pour exprimer les sentiments que vous devez réveiller en nous ? Comment célébrer dignement, M. F., ce jour à jamais béni où Marie, conçue dans la plénitude de la grâce, naquit, suivant le beau mot de saint Thomas d'Aquin, « dans une plénitude encore plus parfaite » ? Nous ne pouvons que nous écrier avec un saint docteur : « Marie dans sa nativité, c'est tout un monde plein de magnificences, c'est le prodige de la création, c'est un abîme de miracles : Nativitas Mariœ abyssus miraculorum » . « Gêner ationein ejits qnis enarrabit » ?
Pour nous, M. F., nous naissons dans l'iniquité, mais hélas ! nous ne quittons le berceau que pour mettre le pied dans le sentier du mal : recelant au fond de notre âme un foyer d'inclinations perverses, sujets au dérèglement des passions, c'est à peine si nous avons trempé nos lèvres à la coupe de la vie que déjà nous cherchons à savourer les tristes et amères douceurs du péché, et souvent, disons-le à notre confusion, les premières paroles que bégaye notre langue malhabile sont une insulte au Dieu qui nous a créés. Ne craignez rien de semblable pour la vierge de Nazareth : préservée qu'elle a été de la lèpre héréditaire au moment d'arriver à l'existence,
jamais, à partir de son entrée dans le monde, elle ne portera en son âme le venin de nos ignominieuses concupiscences, jamais elle ne connaîtra la racine maudite de ces révoltes mystérieuses qui soulèvent la chair contre l'esprit et l'esprit contre Dieu; jamais elle ne ressentira les atteintes de ces eaux corrompues de la contradiction qui pénètrent, qui s'insinuent jusque dans les derniers replis de notre nature dépravée, et vont y remuer ses penchants comme une lie impure, soulèvent nos sens et ce corps de boue par des orages mille fois plus redoutables que, ceux qui bouleversent les flots de l'Océan. Tout en elle, soumis aux lois d'une parfaite harmonie, s'unira en paix aux volontés divines, sans trouble ni contradiction ni révolte. Tous les instants de sa vie seront marqués par la plus pure et la plus haute fidélité. Jamais elle n'aura à gémir de la faute même la plus légère; elle ignorera jusqu'aux moindres surprises de la fragilité humaine, auxquelles ne sait échapper ici-bas aucune des âmes les plus héroïques et les plus saintes. Depuis son aurore on verra s'élever ce bel astre toujours plus radieux et plus pur, jusqu'à ce qu'il arrive aux plus éblouissantes clartés du midi parfait ; et, pour parler sans figure, on la verra, cette enfant d'Anne et de Joachim, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, s'avancer perpétuellement dans les voies les plus, sublimes, disposer, suivant la parole du Roi-Prophète, de « mystérieux degrés d'ascension dans son cœur », s'élevant toujours de mérites en mérites, de vertus en vertus, jusqu'au jour où elle ira s'asseoir près du trône du Dieu des dieux dans les gloires de Sion. « Generationem ejus quis enarrabit » ?
« Ne vous étonnez pas pourtant, M. F., vous dirai-je avec Bossuet, si Dieu a formé Marie avec tant de prédilection ou s'il l'a fait naître avec tant de grâces : il ne l'a formée qu'en vue de Jésus-Christ, dont elle devait être la mère ; il voyait dans la chair et le sang de cette vierge la source auguste où l'Esprit-Saint devait venir un jour puiser la chair et le sang du Sauveur : « Carojesus , caro Mariœ » , dit saint Augustin. «Comme un artiste commence d'abord à faire en petit modèle, en miniature la figure qu'il se propose d'exécuter en grand, ainsi, continue l'Evêque de Meaux, Dieu, qui doit bientôt donner au monde son Verbe incarné, fait paraître en la Nativité de Marie un Jésus-Christ ébauché, si l'on peut parler de la sorte, un Jésus-Christ commencé, par une expression vive et naturelle de ses perfections infinies » . Il est d'ailleurs dans la nature que les fils tiennent de leur mère : « Filii matrizant », ainsi que l'énonce le vieil adage latin, ce qui a fait dire par l'Ange de l'École que Jésus-Christ ne devait pas moins être l'image de Marie comme homme qu'il n'était l'image du Père céleste comme Dieu : « Filins non minus matris quant patris imago est ». Rien de plus juste donc que le Verbe Créateur, « par qui tout a été fait», se soit ainsi préparé à lui-même son humanité dans sa mère. « 11 a voulu, dit saint Bernard, qu'elle fût vierge immaculée, pour que, d'elle sans tache, il fût produit sans tache ; il a voulu qu'elle fût humble, pour qu'il sortît d'elle « doux et humble de cœur » ; et ainsi, M. F., de toutes les autres qualités, de tous les autres traits que devait avoir son humanité, il mit par avance la plénitude et, pour ainsi parler, la provision en Marie : « Maria Christus abbreviatus » . « Aussi, dit un autre saint Docteur, depuis la
plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, il n'a dû rien se rencontrer en Marie qui fût imparfait et défectueux.» Suivant le naïf langage d'un de ses dévots serviteurs, « tout en elle a été fait au tour de la Sagesse divine , admirablement exempt de toute superfluité, ouvré en perfection avec une délicatesse exquise »; et c'est ce que dit excellemment l'archange ambassadeur du Très Haut, lorsque, par un mot qui dans sa concision épuise tout le panégyrique, il la salue : « pleine de grâce. Ave graiia plena »...
Nous demanderez-vous après cela, M. F., pourquoi l'Évangéliste sacré a voulu entourer de mystère et mettre dans l'ombre la filiation de Marie ? Pourquoi franchissant tout ce qui touche à son origine et à sa naissance, aussitôt qu'il nous dit qu'elle est, il nous dit qu'elle est mère : « Maria de quanatus est Jésus »? Oh ! M. F., n'en soyons pas surpris : Marie est moins la fille d'Adam que la mère de Jésus; ce n'est pas de ses parents selon la chair qu'elle tire sa noblesse: tout au contraire, c'est elle-même qui ennoblit sa parenté , et non seulement sa parenté immédiate mais la maison de David, dont elle est issue, mais la tribu de Juda, mais le peuple juif, mais le genre humain, mais la création tout entière ; et cet ennoblissement, elle le tire elle-même de Jésus-Christ : « Generationem ejtts quis enarrabit » ? « Pourquoi me demandez-vous mon nom, qui est mystérieux?» disait autrefois l'ange du Seigneur. Pourquoi recherchezvous le secret de ma filiation, qui est un prodige ? semble pareillement nous dire aujourd'hui la Vierge dont nous fêtons la naissance. Prédestinée en effet pour être la mère de Celui que le Prophète royal appelle, avec l'emphase du redoublement hébraïque :
« l'homme et l'homme, homo et homo natus in ea »y c'est-à-dire, dit saint Augustin, « l'homme qui a été fait avant nous et qui a été fait après nous », l'homme qui est créateur et créature tout ensemble, mortel et immortel, visible et invisible, fini et infini, c'est-àdire l'homme qui est éternel au sein de son Père, en même temps qu'il sort temporellement du sein de sa mère, l'homme qui est là-haut le Roi de gloire, tandis qu'il essuie nos misères ici-bas , le Dieu qui pâtit et l'homme qui est impassible, l'homme qui est Dieu et Dieu qui est homme, prédestinée donc pour être la mère de Dieu, il est rigoureusement vrai de dire qu'elle est la fille de ce Jésus dont elle est la mère, la fille de Dieu et la mère de l'homme, la fille et la mère de l'Komme-Dieu, et que, si le généalogiste inspiré a gardé le silence sur le père et la mère de cette auguste Vierge de Nazareth, c'est que, comme l'a dit un saint docteur, « sa généalogie, à elle, commence par la divinité et finit par l'humanité de son fils » : « Generationem ejus guis enarrabit » ? De même que, sitôt qu'on aperçoit l'aurore, on voit naître comme de son sein le corps du soleil, ainsi Marie, aurore du vrai Soleil de justice, ne peut être considérée par l'Esprit-Saint que dans un rapport intime avec lui ; l'aurore est produite elle-même par le soleil avant qu'il paraisse à l'horizon, et lui-même sort du sein de l'aurore, image frappante de la naissance de Marie, fille de la grâce, dont elle enfanta l'auteur. « Generationem ejus quis enarrabit » ?...
{La fin manque).
PRÔNE