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SUR MARIE, NOTRE MODÈLE, POUR LA FÊTE DU ROSAIRE

(6 octobre 1861)

C'est une grande pensée de saint Augustin, M. F., lorsque, parlant de la grandeur des martyrs et des honneurs dont nous entourons leur mémoire, il nous apprend que la meilleure manière de célébrer leurs fêtes, c'est d'imiter leurs vertus. Aujourd'hui que nous célébrons une nouvelle fête de Marie, fête instituée, il y a trois siècles environ, comme le mémorial d'un grand bienfait sollicité et obtenu miraculeusement de la toute-puissante protection de cette auguste Vierge, aujourd'hui que nous sommes chargés par l'Eglise d'acquitter, pour le monde entier, la dette de la civilisation et de l'Église sauvées àLépante contre la puissance ténébreuse du Croissant par la céleste intervention de Marie, je crois n'avoir rien de mieux à faire que de vous inviter, non point seulement à féliciter Marie des augustes privilèges dont elle est revêtue, mais à jeter les yeux sur le tableau de sa vie et à y trouver tracé le plan de notre conduite. Dieu nous a revêtus, comme elle, de grandeur et de privilèges augustes ; par ses exemples, elle nous apprend à en soutenir la gloire.

Quand le Seigneur, suivant l'étonnante expression des Saints Livres, eut, avec sa main divine, d'un ossement superflu du premier Adam, élevé, « édifié » la première Eve, — « œdificavit » — il se complut en lui-même, avec une sorte de satisfaction. Dans la reine delà création nouvellement formée, il avait en effet devant lui non plus seulement un miroir inanimé de sa grandeur, comme dans le monde matériel récemment éclos de sa puissance, mais une vivante image de sa justice et de sa sainteté ; il avait devant lui comme un admirable édifice, où se révélait tout le charme des proportions merveilleuses qu'un architecte divin pouvait donner à son plus bel ouvrage. Je n'hésite pas toutefois aie dire avec saint Épiphane, « quel qu'ait été le spectacle offert alors au Seigneur par la mère de l'humanité naissante, il le cède infiniment à celui que la Vierge de Nazareth, que Marie vint, quatre mille ans plus tard, offrir à son auteur ».

L'une avait apparu comme l'aurore, l'autre éclata comme le jour. Sur la première, la miséricorde divine n'avait fait que s'épancher : elle s'épuisa sur la seconde. Eve fut comme un admirable essai du suprême Ouvrier; Marie fut son chef-d'œuvre, et jamais on ne vit une simple créature rassembler sur sa tête de plus brillantes prérogatives, de plus glorieux privilèges. Dieu l'avait fait représenter au monde par de solennelles figures ; une chaîne imposante de prophéties s'était déroulée à travers les âges pour l'annoncer à la terre ; le sang de Juda n'avait été élevé sur le trône et les sceptres entassés dans la maison de David que pour préparer à cette Reine une origine plus digne d'elle. Sa conception fut immaculée, sa naissance fut le fruit d'un miracle,

le Seigneur environna ses jeunes années d'une tendresse à part.

Dans le progrès de l'âge, toute parée d'innocence et d'amour, elle fut « associée, dit saint Fulgence, à l'inénarrable fécondité de Dieu le Père», qui la fît participer à sa génération, en donnant aux hommes dans le temps celui qu'il a engendré de toute éternité ; elle devint la mystérieuse épouse de l'Esprit- Saint, qui forma dans ses flancs très purs le corps d'un Dieu ; et ainsi, réalisant l'oracle des premiers jours du monde, elle « écrasa la tête du serpent » maudit, et concourut pour une large part à la régénération de la terre et au salut de l'homme. O magnifique ensemble de prérogatives ! le Ciel lui-même en paraît étonné, tant les images qu'il emploie pour le décrire sont éblouissantes. Il rassemble sur le front de Marie, suivant le mot de Bossuet, tous les rayons épars dans la nature : l'astre des nuits est sous ses pieds, douze étoiles brillantes forment son diadème, et le soleil, dont le firmament fait sa gloire, s'estime, en quelque sorte, honoré de lui servir de manteau : « Mulier amicta sole ».

Telles sont, M. F., en abrégé et dans une bien imparfaite esquisse, les grandeurs de Marie. Toutefois, bien que nous vivions dans un siècle où l'on fait trop bon marché de son baptême, et où on ne sait plus estimer les dons de la grâce, je ne crains pas de le dire, si nous abaissons les regards sur nousmêmes, nous y découvrons des privilèges qui, sans être égaux à ceux dont fut ornée la bienheureuse Vierge, leur sont du moins, en un certain sens, analogues, en grande partie semblables. Si, moins heureux que Marie, nous n'avons pas été sans souillure,

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si la grâce n'a pas déposé en nous, comme en elle,, les germes de la justice avec ceux de la vie, toujours est-il que, presque immédiatement après notre naissance, l'eau purifiante de la régénération coula sur notre front, la tache hideuse de notre origine fut effacée, et une création nouvelle d'innocence se fit en nous. Nous ne comptons peut-être pas, comme Marie, une longue série de pontifes, une puissante lignée de rois parmi nos ancêtres; mais qu'importe, M. F., cette illustration fragile qui vient de la nature et que l'auguste Vierge elle-même comptait pour si peu? A nous, aussi bien qu'à Marie, peuvent être appliquées ces paroles qu'adressait autrefois le vieux Tobie à l'archange Raphaël : « Ex mag no génère es tu. Vous êtes d'une grande race ». Chrétiens que nous sommes, nul n'est plus grand que nous : « Nemo major nisi christianus ». Nous sommes, comme Marie, de la plus grande race du monde, nous sommes de race divine: le Père céleste, qui l'appelle sa fille, nous a adoptés pour ses enfants ; l'Esprit-Saint, dont elle est l'épouse, nous a marqués de son sceau et consacrés comme ses temples; Jésus-Christ, dont elle est la mère, nous reconnaît comme ses frères et ses cohéritiers. Ce qui fait la plus grande gloire de la fille de David, c'est que , suivant la gracieuse comparaison d'un ancien, elle fut comme « l'hôtellerie où vint reposer le pèlerin du Ciel déguisé sous les voiles de la chair» ; c'est que son sein virginal devint, pendant neuf mois, le tabernacle de Celui qui a créé tous les mondes ; c'est qu'elle put porter dans ses bras Celui qui pèse les montagnes dans sa main et balance d'un doigt l'univers. Eh bien ! M. F., il est un mystère qui nous indentifie avec le même Dieu, et qui nous fait parti-

ciper à sa substance : c'est le mystère de nos autels. Parla sainte communion, nous pouvons nous approprier comme nourriture la chair adorable du Fils du Très Haut ; après l'avoir reçue, nous possédons en nous-mêmes celui que Marie portait en ses chastes entrailles, et dont la vue fait maintenant dans les Cieux le bonheur des élus. En sorte qu'à celui quinous demanderait notre nom, nous pourrions redire avec une sainte fierté ce que répondaient aux proconsuls les chrétiens généreux des premiers âges : « Je suis Théophore », c'est-à-dire porte-Dieu; que dis-je, M. F.? notre vie est alors un commencement de cette vie de gloire où tous les saints se confondent, pour ainsi parler, avec Jésus-Christ, dans une sorte d'unité mystérieuse avec le Dieu qui les récompense : « Inchoatio gloriœ ». Notre être, en quelque sorte transformé par son alliance avec le Verbe eucharistique, revêt presque, grâce à lui, une nature toute divine et s'élève à la hauteur de Celui qui veut bien être son aliment, comme nous l'apprend saint Paul dans cette magnifique antiphrase : « Vivo jam non ego ». En vérité, M. F., où trouver une autre gloire, où chercher d'autres privilèges dont le sentiment puisse nous inspirer un plus ardent, un plus légitime enthousiasme? Ne suis-je pas maintenant en droit de vous redire une belle parole de saint Léon : « Chrétiens que vous êtes, reconnaissez votre dignité ; vo}Tez comme nos grandeurs sont proportionnées aux grandeurs de Marie : le Seigneur a presque déployé pour nous les mêmes miséricordes que pour elle » ? Mais ce n'est pas assez de refléter en nous ses prérogatives, il nous faut l'imiter dans les sentiments avec lesquels elle les porte.

Son premier sentiment est celui de la reconnaissance. Loin de fermer les yeux sur les dons que lui a départis la divine bonté, loin de cacher les bienfaits reçus pour pouvoir ensuite les oublier, elles les sent vivement, elle s'en étonne, elle en tressaille, elle les proclame, elle les publie, et, quand on lui parle de sa dignité et de ses grandeurs, elle laisse échapper de ses lèvres et plus encore du centre même de son cœur, ce sublime cantique qui traduit si bien ses émotions intérieures et qu'on peut regarder à juste titre comme un épanouissement, comme une explosion merveilleuse, comme une extase de reconnaissance : « Magnificat anima mea Dominum ; mon âme glorifie le Seigneur », et ma gratitude s'élève jusqu'au transport et à l'enthousiasme. Oh ! c'est que la libéralité, la munificence du Ciel s'est déployée sur moi sans mesure ; le Très Haut m'a comblée de faveurs et de privilèges admirables ; Celui dont le nom est saint et le pouvoir sans bornes « a fait en moi de si grandes choses que toutes les générations à venir m'appelleront bienheureuse ».Etcettereconnaissance, M. F., Marie ne la fait pas consister seulement dans cette effusion expansive de son cœur: elle lui donne une expression encore plus accentuée, elle la marque du véritable sceau de la sincérité, passez-moi le terme, elle l'authentique d'un cachet qui ne peut tromper : celui des actes. Pour plaire au Dieu qui Fa comblée de ses dons, il n'est point de sacrifice, si généreux soit-il, qui l'étonné et l'effraye : sacrifice de son repos, sacrifice de sa gloire, sacrifice de son propre Fils, elle les accepte tous. Son cœur saisit toujours avec une sainte ardeur le glaive qui doit servir à l'immoler comme une victime d'amour pour son Dieu. Elle ne

croit jamais faire assez pour Celui qui a tant fait pour elle.

A la reconnaissance Marie ajoute l'humilité et l'amour de l'abjection . Loin de se prévaloir des faveurs dont elle est honorée, elle prend soin de les dérober aux regards, elle se cache, elle évite de se produire au grand jour, elle ne sait que parler de son néant,, semblable à cette humble fleur du printemps qui se cache sous un épais gazon et dont le suave parfum décèle seul la présence. Si un prince de la milice céleste, un archange, descend du Ciel et vient saluer cette pauvre « journalière », comme l'appelle saint Jérôme, de la part de Dieu, comme jamais femme ne fut saluée ici-bas par la flatterie même laplus servile : « Je vous salue, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous. Vous êtes bénie par dessus toutes les femmes » ; si Gabriel lui annonce qu'elle sera la mère du Sauveur, loin de céder à l'enivrement d'une âme vaine et passionnée, elle se trouble, elle craint un piège, elle redoute une séduction possible, elle questionne avec réserve sur la possibilité du mystère, puis bientôt, rassurée par le caractère visible de la divine ambassade, elle donne le mot de consentement qui est, après tout, un mot de la plus profonde humilité : « Je suis la servante du Seigneur ; qu'il me soit fait selon votre parole ! » Plus tard, si sa présence seule trahit sa grandeur et révèle son secret à un enfant encore renfermé dans le sein de sa mère, aux félicitations d'Elisabeth elle répond par des actions de grâces au Dieu qui a fait éclater en elle « la puissance de son bras » ; et, si elle vient à parler de sa dignité inespérée, de ce privilège qui place son nom avant tous les noms, et qui doit la faire marcher la

première de toute la création, immédiatement après Dieu, aux magnificences divines, à l'éclat qui l'environne elle oppose le souvenir de sa bassesse. Si le Tout-Puissant a fait en elle de si grandes choses, elle ne peut s'empêcher de l'avouer, c'est son abjection et sa misère qui ont attiré sur elle les regards de ce même Dieu : « Respexit humilitatem ancillœ suce ». Le Seigneur se plaît à élever ce qui rampe dans la poussière et à enrichir de ses dons l'indigence du pauvre. S'il faut qu'elle choisisse entre la crainte de blesser l'humilité et le danger d'être l'objet de soupçons pénibles, d'une injurieuse défiance, elle ne balance pas: elle attend que le Ciel prenne en main sa défense, plutôt que de dévoiler à Joseph les motifs de sa gloire. Elle ne se prévaut en rien de son titre de mère de Dieu pour s'exonérer de la loi du peuple au milieu duquel elle vit. Elle se soumet à toutes les prescriptions qui ne sont pas faites pour elle. Elle va même jusqu'à sacrifier sa plus auguste prérogative, la plus précieuse à son cœur, celle de la virginité, et elle paraît dans le temple, au jour delà Purification, pour se laver, elle aussi, de la tache qu'elle n'avait pas contractée. Vierge innocente, elle se confond avec les mères coupables. Je n'en finirais pas, M. F., si j'essayais de vous rappeler toutes les leçons d'abaissement et d'humiliation d'un bout à l'autre de son existence.

Quel que soit le moment où nous la surprenions, en particulier comme en public, sous l'humble toit de Nazareth, dans la pauvre cabane de Bethléem, dans le Temple ou dans les rues de la cité sainte, sur le Calvaire, constamment elle nous offre le plus beau, le

plus frappant modèle d'humilité ; même après l'Ascension de son divin Fils, elle ne rompt pas avec cette héroïque tradition ; elle ne se départ pas de son amour pour l'abaissement; elle s'enfonce, elle seperd, ce semble, encore davantage dans l'obscurité ; nul ne sait où elle vit, comment elle vit ; rien ne transpire des faits de sa vie, jusqu'à ce que la mort, qui, pour elle, fut la gloire, vienne l'arracher à cette obscurité et l'élever par delà tous les Cieux, pour y recevoir, aux acclamations du Ciel et de la terre, la couronne et le sceptre dus à son humilité. « Il était bien juste, dit saint Bernard, que, de la dernière, elle devînt la première, puisque, étant la première, elle s'était faite la dernière : « Merito facta est ex novissima prima, quœ omnium se novissimam faciebat ».

Enfin, M. F., Marie couronne sa reconnaissance et son humilité par la vigilance. Bien que « le Seigneur, suivant le mot des Lettres sacrées, l'ait possédée dès le commencement de ses voies », bien qu'elle ne portât pas, par conséquent, au fond de son cœur, ce foyer de la concupiscence qui se révèle si souvent en nous, cependant cette Vierge immaculée ne cesse de s'entourer des précautions et des soins les plus vigilants, pour se conserver pure et sans tache, digne de son céleste Epoux. Comme elle fuit la joie, les plaisirs délétères du monde ! A peine sortie du berceau, elle s'est déjà renfermée, captive volontaire, dans la solitude du Temple ; chaste colombe, à peine a-t-elle effleuré, dans son vol rapide, la surface des eaux du déluge, qu'elle pense à retourner vers l'arche. « Elle n'a rien à craindre, dit saint Ambroise, et cependant elle craint de ternir son innocence en posant le pied au milieu de ce monde » : elle court vers les saints

tabernacles, où, enchaînée par l'amour, elle n'a plus de rapports qu'avec le Ciel. Si, plus tard, le Seigneur, pour l'accomplissement de ses desseins, lui ordonne d'abandonner l'asile qu'ells s'est choisi, si elle consent à accepter le titre d'épouse, ce sera pour trouver,, en la personne d'un saint vieillard, un gardien et un protecteur à son innocence et à sa virginité. L'alliance qu'elle contractera avec Joseph le charpentier aura pour nœud l'amour chaste dont brûlent les anges dans le Ciel ; c'est du cœur et non de la chair, dit saint Thomas d'Aquin dans un langage d'une merveilleuse suavité, que s'uniront ces deux époux : « Innupti sunt conjuges corde non carne » ; comme les palmiers qui marient non leurs racines, mais leurs têtes, non leurs tiges, mais leurs rameaux : « Sic nubunt palmœ in deserto non radice sed vertice ». Ce changement d'état en apporte si peu dans ses habitudes de circonspection et de vigilance qu'elle se troublera même à la vue d'un ange, et commencera par opposer à l'offre du céleste messager de virginales appréhensions. Dans la maison de Joseph comme dans le Temple, ce sera toujours le même amour du silence, la même persévérance dans l'union avec Dieu, la même réserve dans les discours, la même modestie dans le maintien, ce sera toujours la «Vierge très prudente », comme nous la nommons avec l'Eglise : « Virgo prudentissima ». Redisons-le avec admiration, M. F., Marie, c'est le jardin des Saintes Lettres, tout émaillé des fleurs les plus suaves, mais abrité contre les orages comme par un mur de protection: « Hortus conclusus » ; Marie, c'est cette fontaine scellée dont l'onde pure craint de se mêler aux eaux d'un ruisseau étranger : « Fous signatns » ; c'est « le

lis de la vallée », se dérobant au moindre souffle qui peut ternir son éclat et altérer sa blancheur

O Marie, ô tendre mère, j'aurais voulu peindre les dispositions toutes parfaites de reconnaissance, d'hulité et de vigilance avec lesquelles vous nous apprenez à porter nos privilèges ; mais je me sens trop faible pour en donner une juste idée. Oh! montrez vousmême à vos enfants ce divin intérieur qui fait toute votre gloire, montrez cette source admirable de vos perfections. Vrai « miroir de justice », vous êtes réellement le type, l'idéal de toute perfection, et, comme le disent vos serviteurs Ambroise et Augustin, vous êtes le modèle de tous les vrais chrétiens : « Talis fuit Maria, ut una illius vita sit omnium disciplina » . Modèle magnifique, M. F., et, en même temps, modèle obligatoire. Mais hélas ! que nous sommes loin d'en reproduire en nous les traits î

Avons-nous, en effet, pour Dieu la même reconnaissance que Marie ? Je ne parle pas de ces hommes qui, par la plus monstrueuse ingratitude, abdiquent et foulent aux pieds les dons de Dieu les plus estimables ; je ne parle pas de ces hommes qui rougissent de leur titre de chrétiens, dégénèrent de leur grandeur par l'oubli le plus flagrant du devoir, et traînent leur royauté dans la fange des passions : ils ne sont pas làpour m'entendre. Mais nous, M. F., qui tenons à honneur de répondre aux desseins du Ciel sur nous, et d'être de vrais disciples du Sauveur, avons-nous pour Dieu la même reconnaissance que Marie ? Sans doute, il fut des époques dans notre vie où les libéralités du Seigneur nous ont trouvés émus, mais cette pieuse sensibilité subsiste-t-elle encore? Ne nous sommes-nous pas endurcis aux bienfaits par l'habi-

tude d'en jouir, et, familiarisés avec les miracles d'amour, les grâces de choix, les témoignages marqués de prédilection dont ce bon Maître s'est plu à nous favoriser, n'avons-nous pas fini par les considérer avec insouciance et par en perdre le sentiment ? Et pour Celui qui nous a faits tout ce que nous sommes, qui, d'étrangers que nous étions, nous a introduits dans sa maison, pour Celui qui, par une miséricorde toute gratuite, sans aucun mérite de notre part, nous a préférés à tant d'infidèles qui gémissent sous la servitude du démon, et, nous adoptant pour ses enfants, nous a admis au partage des biens inappréciables qui forment le glorieux patrimoine de son Eglise, n'est-il pas vrai qu'au lieu de notre premier amour, nous n'avons plus maintenant qu'une tendresse affadie, pour ne pas dire une indifférence coupable ? Si nous répétons de temps en temps le cantique sacré de Marie, est-ce avec l'accent de sincérité et d'émotion dont cette auguste Vierge était pénétrée en le prononçant ? En récitant des lèvres cet hymne sacré, n'y sommes-nous pas étrangers de cœur, et notre langage est-il autre chose que le jeu d'un mécanisme guidé, je le veux bien, par un louable instinct, mais sans idée comme vie, dans les sons qu'il exhale? Que de fois, M. F., je le répète, nous à qui Dieu témoigne une tendresse de prédilection portée jusqu'à l'excès, nous à qui il accorde non pas un jour, mais chaque mois, chaque semaine, chaque jour peut-être, la plus insigne de toutes les faveurs, celle de nous unir à lui par la sainte communion, celle de se donner à nous avec une condescendance qui jette l'Église dans l'étonnement et la stupeur : « O res mirabilis ! », que de fois, à peine sortis de

la Table sainte, après quelques formules récitées à la hâte et sans attention, nous emportons notre hôte adorable au milieu des affaires et des conversations frivoles, et oublions notre bienfaiteur dans notre poitrine, comme on oublie un mort dans son tombeau : « Oblivioni datus sum tanqiiam mortuus a corde » ? Quel aveuglement ! Où est le plus juste, le plus légitime de tous les devoirs, la reconnaissance ? Quand donc nous déciderons-nous à rompre avec cette froideur et cette indifférence? Comment ne pas éprouver une confusion sans mesure de la différence qui existe entre le cœur si reconnaissant de Marie et le nôtre si ingrat, quoique pourtant si favorisé ?

Encore si c'était là toute notre dissemblance avec cette Vierge admirable! Mais, hélas ! son humilité ne nous est-elle pas encore plus inconnue que sa gratitude ? Non seulement Marie ne tire aucune fierté de ses grandeurs, mais elle trouve dans sa dignité un nouveau motif d'abaissement : au lieu de chercher les éloges des hommes, elle les fuit, elle les évite ; et nous, M. F., tout notre soin est de nous montrer, toute notre vie est une étude de vanité. Nous n'attachons sur nous que des regards prévenus et fascinés par l'amour-propre ; les dons de Dieu, les faveurs les plus éclatantes, loin de les rapporter à Celui de qui nous les tenons, nous nous ingénions à nous en faire hommage à nous-mêmes, comme si c'était le fruit de notre propre cœur et le droit de notre vertu.

L'orgueil se mêle à toutes nos œuvres ; il se glisse de préférence parmi les meilleures, semblable à ces insectes qui ne rongent, parmi les fruits, que les plus mûrs et les plus succulents. Marie en public reste muette sur ses prérogatives : non seulement elle ne

fait pas naître les occasions d'en parler, mais, quand les circonstances l'y invitent d'elles-mêmes, elle ne les accepte pas; rien ne peut rompre le sceau d'humilité qu'elle a mis sur ses lèvres. Mais nous, M. F., ne cherchons-nous pas tous les moyens de nous glorifier dans nos discours? Tantôt, sous une apparence de simplicité et de franchise, nous nous entretenons de nos bonnes œuvres et de nos pratiques de piété; tantôt, sous prétexte d'édifier le prochain et par zèle, nous voulons le porter au bien en lui citant nos propres exemples. Bien des fois, sous le voile de l'humilité, nous écartons les louanges pour les appeler plus sûrement. Enfin Marie aime à se laisser éclipser par les autres : à la crèche, par exemple, elle abandonne aux mages la gloire de paraître mieux initiés qu'elle aux grandeurs de Jésus naissant. Mais nous, M. F., ne sommes-nous pas désireux d'éclipser,, de supplanter notre prochain ? N'aspirons-nous pas toujours à avoir la préséance sur nos frères ? Ne tentons-nous pas toute espèce d'efforts, je devrais dire de ruses, pour y parvenir ? Non contents [de les déprécier en nous-mêmes et dans le secret de nos pensées, nous aimons, dans nos entretiens, dans nos conversations, à contester leurs qualités, à mettre en relief leurs défauts; il semble que nous ne puissions être heureux qu'en parvenant à nous exalter dans l'estime publique à leurs dépens et sur leurs ruines. O déplorable orgueil! ô déplorable opposition de notre vanité hautaine et ambitieuse avec l'humilité si calme, si désintéressée de la Mère de Dieu ! quelle accablante disproportion entre Marie et nous !

Nous avons vu, M. F., comment la Très Sainte Vierge, dans la plénitude des grâces les plus puis-

santés, n'a pourtant négligé aucune des précautions que demande la vertu la plus fragile. Et nous, à qui il suffit du moindre choc pour nous ébranler, nous en qui le plus léger souffle peut à chaque instant ranimer le feu qui couve dans notre cœur, nous prétendons vivre affranchis des règles de toute prudence ! Nous nous exposons témérairement aux plus dangereuses tentations; nous avons horreur du mal, mais nous ne voulons point en éviter les occasions ; nous apercevons le danger, mais nous cherchons à nous le dissimuler. Nous craignons d'approfondir les vrais motifs de notre conduite, nous essayons même de les déguiser à nos propres yeux sous de favorables couleurs. Faut-il, après cela, s'étonner, M. F., de la chute de tant d'âmes qui, par la plus déplorable présomption ou la plus malheureuse imprudence, s'exposent aux dangers imprévus de tant d'occasions ? Les profondes solitudes n'ont pu quelquefois garantir les anachorètes, et nous, sur une mer pleine d'écueils, pilotes inexpérimentés, sans prudence et sans gouvernail, nous nous aventurons à tous les vents et croyons pouvoir nous jouer des éléments au milieu des tempêtes ! Semblables à ces hommes suspendus quelquefois à la cime des édifices les plus élevés, et que nous ne pouvons considérer sans frissonner de terreur, nous nous affranchissons témérairement des précautions qui les préservent du vertige, et nous ne servons que trop à justifier l'oracle de l'Esprit-Saint : « Qui amat pericultim inilîo peribit ; celui qui aime le péril y rencontrera sa perte ».

(La fin manque) .

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