SUR LA FIDÉLITÉ A LA GRACE
(Réunion du soir, 5 janvier 1862)
Que l'homme soit ici-bas, M. F., dans un état de déchéance, c'est une vérité contre laquelle il n'est permis à qui que ce soit au monde de s'inscrire en faux, puisque tous, tous sans exception, nous portons en nous-mêmes les stigmates accusateurs de cette chute. Toutefois, M. F., par un effet des miséricordes divines, grâce au Sauveur Jésus, grâce à ce divin Rédempteur, que l'Église nous convie en ces jours bénis à adorer dans son berceau, l'homme a été réintégré dans ses droits primitifs, et, aujourd'hui comme avant la prévarication primordiale, à qui lui demande quelle est sa fin, quelle est sa vocation il peut répondre, lui, être chétif, créature d'un jour, il peut répondre avec une noble fierté que sa fin est d'aller un jour posséder l'Auteur de tout bien, pour être heureux en lui et avec lui d'une fidélité sans terme. En un mot, M. F., mot énergique tiré de l'Écriture et apporté jusqu'à nous par la tradition chrétienne, notre fin dernière est notre déification, c'est-à-dire une union si étroite avec Dieu que, sans détruire notre personnalité, sans confondre le fini avec l'infini, le créé avec l'incréé, elle doit nous
rendre participants de la nature et de la vie divine : « Divince consortes naturce ». Or, M. F., qui ne le sait? de nous-mêmes nous ne pouvons rien pour réaliser une telle destinée, il faut que Dieu lui-même vienne à notre aide par un secours persévérant de lumière et de force qui nous attire dans les régions naturellement inaccessibles de notre divine vocationy et ce secours, vous le connaissez, c'est la grâce : la grâce, don gratuit, « don parfait qui nous vient d'enhaut et qui descend du Père des lumières » ; la grâce, don immensément au-dessus de tous les dons de la nature, et auprès duquel saint Paul regardait « comme de la boue > tous les dons de la fortune ; la grâce, don par excellence, qui est entre nos mains la clef du Ciel, que Jésus-Christ nous a mérité par son incarnation, sa vie, sa passion et sa mort. Et, si nous ne pouvons rien dans l'ordre de notre vocation et de notre salut sans ce don de miséricorde, avec ce secours divin, qui est, suivant le terme d'un grave théologien, comme unes effusion », comme un écoulement de la puissance même de Dieu, avec ce secours divin, que Dieu ne refuse à personne, nous pouvons tout. C'est donc, M. F., la fidélité ou l'infidélité à la grâce qui doit décider la grande question du bonheur ou du malheur éternels. Mais malheureusement, si nous examinons la conduite d'un grand nombre de chrétiens, nous les voyons ou refuser ou différer ou se lasser d'obéir à cette grâce : trois mots, M. F., qui expliquent la perte de tant d'âmes. Voilà pourquoi, je viens ce soir m'entretenir avec vous de la fidélité à la grâce : question grave, question capitale entre toutes, question princeps, si je puis me servir de cette expression consacrée qui
rend parfaitement ma pensée ; je viens vous proposer pour modèle la conduite des Mages dans le touchant mystère de la fête que nous, célébrons demain. Les Mages suivent la lumière et le mouvement de la grâce ; ils la suivent avec empressement et sans délai; ils la suivent avec constance et sans découragement: trois pensées qui feront le fond de cet entretien.
Et d'abord, M. F., les Mages suivent la lumière et le mouvement de la grâce. L'étoile qui apparut autrefois en Orient pour avertir les Gentils qu'un « Sauveur leur était né », l'étoile que les Mages regardèrent comme l'étoile du Roi des rois : « Stellam ejtis », et qui les amena à son berceau, n'était pas seulement un astre matériel qui brillait aux regards entre tous sur la voûte des Cieux. « C'était, dit Bossuet, l'inspiration dans les cœurs: Jésus-Christ, la véritable étoile, se levait sur les âmes » ; « elle était, dit saint Léon, la figure et le symbole de la grâce, qui venait illuminer, attirer les hommes à Dieu ». Combien, M. F., la virent en Orient, cette resplendissante étoile ! Combien, à son apparition, se dirent à eux-mêmes : Quelle lumière éclatante ! quel bel astre ? Qu'annonce-t-il au monde ? Ne serait-ce point cette étoile de Jacob qui promet de si grandes destinées au nouveau peuple d'Israël? Mais la distraction, l'insouciance, les préoccupations terrestres leur firent méconnaître les enseignements précieux, les considérations salutaires que leur inspirait la grâce, à la vue de cet astre mystérieux. Il n'y eut que les Mages qui profitèrent de l'appel divin, il n'y eut que les Mages qui se dirent résolument : Voilà le signe du
grand Roi; partons, allons lui offrir nos hommages pour avoir droit à ses premières faveurs. M. F., quand les ombres de la nuit sont descendues sur les flots, le pilote cherche au ciel l'étoile polaire, et, aussitôt qu'il l'a trouvée, il guide d'une main ferme et hardie son vaisseau au milieu des récifs et des écueils de l'Océan. Voilà ce que font les Mages : Dieu les appelle au berceau de son Fils ; ils partent, ils lui obéissent, quels que soient les sacrifices qu'il leur demande. Sacrifice de leur repos : que de fatigues ils entrevoient dans un si long voyage, au sein de contrées inconnues, dans la saison la plus rigoureuse ! que de montagnes à gravir ! que de déserts à traverser ! que de fleuves à franchir ! que de précipices à éviter! Rien ne les effraye, rien ne les retient. Sacrifice de leurs affections les plus chères : pays, famille, amis, intérêts, plaisirs, il faut renoncer à tout, tout quitter, résister aux caresses et aux larmes. Sacrifice de leur réputation : ils passent pour sages et leur conduite est taxée de folie ; on se demande comment des hommes tant soit peu sensés et raisonnables peuvent abandonner leurs foyersj des princes le gouvernement de leur empire, pour aller, sur la foi d'une étoile, mettre leurs hommages aux pieds d'un « roi des Juifs qui vient de naître ». Eh bien ! M. F., les Mages laissent dire, et, n'écoutant que la voix de Dieu, méprisant les conseils de la sagesse humaine, réprimant tous les murmures de la chair et du sang, malgré la haute dignité dont ils sont investis, malgré la sollicitude et les embarras des grandes affaires dont ils sont chargés, malgré les liens intimes qu'il leur faut rompre, malgré la censure et le blâme auquel ils s'exposent, les voilà qui se met-
tent en route, les voilà qui suivent la lumière de la grâce et l'impulsion mystérieuse qu'elle porte avec elle.
Telle est, M. F., la conduite que nous devons tenir nous-mêmes. Ne nous y trompons pas, Dieu nous parle encore tous les jours, il nous envoie comme aux Mages une étoile miraculeuse, et cette étoile, c'est la grâce. Pour le dire en passant, M. F., la grâce, elle a, suivant les temps et les desseins de Dieu, ses manifestations diverses. C'est quelquefois, il est vrai, la foudre qui écrase, comme la grâce qui a renversé Saul sur le chemin de Damas ; mais, le plus souvent, c'est l'étoile qui brille d'une lumière douce et sereine au firmament de nos âmes ; c'est ce souffle léger, cette délicieuse parole qui ne s'entend bien que dans le recueillement et le silence : Dieu nous touche, nous éveille, il frappe à la porte de notre âme, suivant la belle expression dont il se sert dans saint Jean : « Ecce sto ad ostium et pulso ». Il fait briller son étoile, il frappe à notre porte, à toute heure, en toute circonstance de la vie. Suivant la parole d'un. illustre chrétien, il peut venir toujours: « Christas venit semper ». Il vient dans nos peines, et il vient dans nos joies ; il vient dans l'accroissement de l'épreuve, et il vient dans le soulagement et la consolation. Je vous en prends à témoin, M. F., que de fois Dieu a cherché par sa grâce à nous tirer de notre sommeil et de notre léthargie ! Que de fois il nous a dit, comme au paralytique : « Levez-vous et marchez » ; et nous n'avons pas marché ! De même que, chaque matin, le père du monde éveille les hommes, les tire du sommeil corporel et leur ordonne de se lever pour commencer l'œuvre du jour, de
même, M. F., ce Dieu que saint Augustin appelle « le Père du réveil », voulant éveiller nos âmes à la vie véritable, à la vie surnaturelle, leur fait entendre dans le calme ces touchantes paroles : « Veillez et priez ; prenez la croix et suivez-moi ». Que de fois vous l'avez entendue, cette parole du Maître ! M. F., que de fois vous avez vu l'étoile, tantôt dans une bonne pensée, une bonne inspiration suggérée à votre cœur, tantôt dans une lecture de piété qui vous éclairait d'une illumination soudaine, tantôt dans ces exemples d'édification et de vertu qui passaient sous vos yeux, tantôt dans ces exhortations pressantes et cordiales que vous adressait au saint tribunal ou du haut de la chaire le ministre des saintes paroles! Laissez-moi vous le demander: pouvez-vous dire, comme les Mages : « Vidimus stellam et venimuSy nous avons vu l'étoile et nous sommes venus » ? Hélas ! n'est-il pas vrai, dans certains jours, emportés par le torrent des passions, étourdis par le tracas des affaires, au milieu de mille préoccupations du monde, de mille fascinations, c'est à peine si la parole de Dieu a effleuré la surface de votre âme ; l'étoile s'est présentée, et vous avez détourné les regards d'un air distrait et insouciant. D'autres fois vous l'avez vue, vous vous êtes sentis attirés à marcher à sa suite ; mais il fallait faire le sacrifice ou d'une inclination trop favorisée ou d'une affection qui vous tenait trop au cœur, et vous n'avez pas eu le courage de vous mettre en marche. Dans certains moments de réflexion, vous avez sondé les plaies de votre âme, vous vous êtes vus blessés au vif; mais, quand il s'est agi de la guérir, cette âme, en lui appliquant le rude quoique salutaire remède de la pénitence, vous
avez reculé, vous avez résisté. Vous avez vu l'étoile dans une maladie qui vous a frappés, dans un revers de fortune qui a déconcerté vos espérances, dans la perte douloureuse de ce que vous aviez de plus cher au monde ; désenchantés de la terre vous deviez tourner vos vues vers l'éternité : c'était Dieu qui voulait vous gagner en vous détachant de tout, et vous lui avez disputé la victoire, et vous avez lutté contre sa grâce et les intérêts de votre propre bonheur. Dans certains autres instants, vous avez vu avec effroi l'abîme où vous entraîne la tiédeur et l'indifférence, et vous n'avez pas eu l'énergie de vous arracher à un état si dangereux ; à la fin de vos journées, rentrant en vous-mêmes, vous avez reconnu les fautes que la dissipation vous avait fait commettre, et le lendemain vous n'avez pas fait d'efforts pour être plus recueillis. En vérité, M. F., où allons-nous? Que penseronsnous, à la mort, de tant de bienfaits divins que notre lâcheté rend inutiles?
Mais il ne suffit pas d'être fidèle à la grâce, il faut que notre fidélité soit prompte et empressée comme celle des Mages. A peine ces princes de l'Orient ontils vu l'étoile et entendu la voix intérieure, qu'ils s'empressent d'obéir: « Vidimus », c'est l'appel « Venimus», c'est la réponse instantanée. « Vidimus» c'est la grâce qui éclaire ; « Venimus » , c'est la corres pondance à cette grâce. « Vidimus », c'est le Sau veur, c'est le bon Maître, c'est l'Hôte divin qui frappe; « Venimus », c'est l'âme qui ouvre. Nul intervalle, nul délai entre découvrir la vérité et s'y rendre, connaître le devoir et le remplir : les Mages passent en un instant de la conviction au désir, du désir à la résolution, de la résolution à la pratique.
Sans raisonner, sans interroger, sans hésiter, ils partent ; ils partent, parce qu'ils ont vu : « Vidimus et venimus ». Ils ne savent pas encore où ils vont et ils sont déjà partis ; ils marchent, comme Abraham, sur la foi du Seigneur, sans savoir où tendent leurs pas. Oh ! M. F., qu'il y a de sagesse dans cette promptitude, et de dangers dans les lenteurs et les calculs, dans les tergiversations et les murmures de l'indolence ! Si les Mages avaient retardé leur départ seulement de quelques jours, auraient-ils trouvé l'adorable Enfant ? En arrivant à Bethléem, ils eussent appris qu'il n'y était plus, et qu'on ignorait le lieu de sa retraite.
Oh ! M. F., c'est que, quand Dieu parle, une simple irrésolution est une infidélité, le moindre retard une perte qui peut devenir irréparable. La grâce a ses heures et ses moments, et c'est ce que saint Augustin appelle le temps de l'étoile : « T emplis stellce ». Différer de lui obéir, c'est s'exposer à ne lui obéir jamais : l'occasion manquée reviendra-t-elle ? Serez-vous obligé d'attendre, ô mon Dieu, jusqu'à ce qu'il nous plaise de recevoir les dons de votre amour, et n'est-ce pas à nous de prendre votre temps ? Celui qui ne cède à votre grâce que le plus tard possible, montre assez qu'il n'y cède qu'à contre-cœur; son obéissance est une fleur fanée qui a perdu sa fraîcheur et son parfum : vous pourrait-elle être agréable ? Oh ! que nous avons lieu de bénir votre patience à notre égard et de déplorer nos imprudents et criminels délais ! Hé quoi! M. F., quand un homme se présente au seuil de votre maison, vous êtes libre, fût-il prince ou roi, de ne pas le recevoir : il n'y a que la loi humaine qui puisse forcer l'entrée du sanctuaire, si elle vient
armée d'un délit ou d'un crime par où nous avonsméconnu ou déshonoré ses droits. Eh bien! M. F.y ce que peut la loi humaine, Dieu se l'interdit à notre égard : il « se tient à la porte, il frappe » jusqu'à ce
que nous consentions à lui ouvrir notre âme
Et nous, trop souvent livrés que nous sommes aux choses qui passent, comptant témérairement sur le retour de ce Dieu, nous osons lui dire: « Va-t'en ! tu m'importunes. Attends ! ce n'est pas l'heure ! Tu reviendras î je suis trop occupé de moi ». Voilà ce que nous lui répondons le matin, en prolongeant notre repos dans la mollesse au delà d'une sage mesure, quand déjà notre cœur aurait dû s'ouvrir depuis longtemps à la prière ; voilà ce que nous lui répondons dans le courant du jour, en consacrant de longues heures aux méprisables satisfactions du luxe et des ajustements mondains, cherchant à plaire à l'homme, quand Dieu cherche à charmer notre âme de ses célestes attraits. « Va-t'en ! tu m'importunes. Attends! ce n'est pas l'heure », lui disons-nous, en perdant notre temps à des lectures frivoles, à des conversations futiles, pour ne pas dire coupables, quand il nous appelle à nous dévouer à lui dans la sincérité et la ferveur. « Va-t'en ! tu m'importunes. Attends ! ce n'est pas l'heure », lui disons-nous, tout en restant plongés dans l'indolence, tout en rêvant à la vanité et à la bagatelle. « Va-t'en ! tu m'importunes. Tu reviendras, quand j'aurai satisfait mes passions, quand je me serai procuré les plaisirs que je cherche : il il faut que je donne ces soirées aux fêtes du monde »...
Et alors, M. F., Dieu s'en retourne triste et désolé
et le Sauveur verse sur nos âmes d'abondantes larmes, comme autrefois sur Jérusalem, en disant : O âme,
ô âme, « si du moins tu avais connu en ce jour qui t'est donné ce qui peut te procurer la paix ; mais non, tout cela est inconnu à tes yeux. De grands malheurs vont fondre sur toi, parce que tu n'as pas connu le temps de ma visite », parce que tu ne m'as pas reçu au moment où je me suis présenté avec ma grâce qui éclaire, avec ma grâce qui relève, avec ma grâce qui rachète
Telles sont, M. F., les destinées des âmes qui diffèrent de suivre l'étoile. Oh ! que plus heureuses sont celles qui, comme les Mages, la suivent non pas seulement avec empressement, mais aussi avec constance !
Comme rien n'a pu les empêcher de former un dessein voulu de Dieu, rien ne les décourage quand il s'agit de l'accomplir, dès qu'ils ont commencé de le réaliser. Que d'obstacles cependant ! que de contradictions capables de renverser une résolution moins ferme ! Ils avaient fait une grande partie du chemin, ils étaient dans la Judée, ils touchaient aux portes de Jérusalem ; à peine sont-ils entrés dans cette ville, qu'elle disparaît, cette étoile qui, jusqu'alors, comme un phare lumineux, les avait dirigés dans leur route. Les voilà donc sans guide sur une terre étrangère : que n'ont-ils pas à craindre ? Pensent-ils au retour ? Non, M. F., ils ne cessent pas d'espérer: la Providence, ils le savent, a d'autres moyens de leur venir en aide. Il est vrai qu'au lieu de trouver le peuple de Jérusalem en fête, ils le voient indifférent, ne montrant aucun souci du Roi sauveur qui lui est né. Sur la demande qui leur en est faite, les docteurs et les prêtres déclarent bien qu'il « doit naître à Bethléem de Juda », mais nul d'entre eux ne se propose
d'aller rendre hommage à ce roi nouveau-né. Hérode se contente avec hypocrisie des les envoyer à sa recherche. Tout cela les étonne et les afflige, mais rien n'affaiblit leur courage, « ils espèrent contre toute espérance ». Dieu les récompense : au sortir de Jérusalem, ils voient reparaître l'étoile avec une grande joie ; marchant devant eux et leur montrant la route, elle les conduit à l'étable où repose le Sauveur. Admirable conduite du bon Maître, qui jamais ne blesse que pour guérir et n'afflige que pour consoler !
M. F., pour nous comme pour les Mages, l'étoile disparaît aussi quelquefois ; les bonnes inspirations semblent s'éteindre par intervalle pour exercer notre foi et éprouver notre fidélité. Dans l'histoire de la vie des âmes, les premiers temps sont les temps des miracles, des grandes joies, des grâces sensibles, des consolations abondantes ; les derniers temps doivent être ceux des mâles et austères vertus. Les premiers temps sont ceux de la vie mercenaire, où Dieu donne tout, où l'homme rend peu ; les derniers temps sont ceux de la vie sacrifiée, où l'âme, plus généreuse, plus avancée, veut rendre à Dieu davantage. L'âme qui ne veut connaître que le temps des consolations et des joies, est une âme qui ne persévère point ou qui n'avance jamais. Si les consolations étaient durables dans l'exercice des vertus chrétiennes, si on se sentait toujours porté vers Dieu par un irrésistible attrait , comme dans certains moments de ferveur, oh ! M. F., je vous adjure, y aurait-il du mérite à aimer Dieu et à le servir? Il ne saurait y en avoir quand on n'a pas de combats à soutenir ni de violence à se faire; ce serait la féli-
cité des élus dans le Ciel et non l'état des pèlerins et des voyageurs qui « militent sur la terre ». Aussi est-il dans Tordre qu'ici-bas les douceurs de la piété soient mêlées de tribulations, et qu'après les éclairs de bonheur et de joie, viennent les dégoûts, les aridités et les ténèbres. Il semble que, quand une âme est née à la grâce, Dieu se charge de la porter, comme une mère son enfant nouveau-né : il fait luimême pour elle ses mouvements, et «remplit sa jeunesse d'une sainte joie » et d'une surabondance de force. Mais souvent l'âme, comme l'enfant prodigue, épuise vite ce trésor, qui va toujours en décroissant jusqu'à je ne sais quelle époque malheureuse de tiédeur et de relâchement ; et, au moment où l'épreuve arrive, où Dieu se tait, où l'étoile se cache, c'est-à-dire au moment où l'homme doit agir par lui-même, marcher comme un enfant qui sait enfin marcher, aller à Dieu à travers le sacrifice, l'immolation et le crucifiement, c'est alors qu'il commence à sentir sa faiblesse, son impuissance dans la lutte et en face du péché ; c'est alors que des âmes qui paraissaient données à Dieu, mais, accablées de ses grâces, vivaient encore dans la chair et le sang, ne cherchant Dieu qu'avec réserve, c'est alors que ces âmes tombent tout-à-fait, et quelquefois, par une catastrophe épouvantable, après avoir paru s'élever jusqu'au Ciel, roulent dans la fange de la terre. Souvent, M. F., après un printemps magnifique chargé de fleurs et de promesses, l'âme n'arrive pas à la saison féconde où elle devait porter son fruit et donner à Dieu sa moisson. Sous ces promesses et à la racine de ces arbres chargés de fleurs, les vers poursuivaient leur travail ; d'invisibles légions d'insectes se
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mêlaient aux fleurs et aux germes; les orages terrestres brisaient, abattaient, foudroyaientl'espérance de l'année, et celle-ci, après avoir été comblée dans son printemps des plus riches dons du Ciel, finit dans la stérilité. C'est ainsi quelquefois M. F., que, dans des âmes qui semblent servir Dieu, mais qui ne le servent, comme nous le disions tout à l'heure, que d'une manière mercenaire, sans générosité, sans esprit de sacrifice, le foyer de concupiscence, d'orgueil et de sensualité que chacun porte en soi, poursuit insensiblement son œuvre, même au milieu des plus riches dons de la grâce et des plus fortes inspirations de Dieu. Et, quand vient le moment de l'épreuve, quand il s'agit, dans une lutte violente, dans un sacrifice sanglant, de se donner à Dieu comme Dieu se donne, ces pauvres âmes éperdues ne savent plus où elles en sont : elles s'abattent, se découragent, et c'est alors que de foudroyants orages, des feux dévorants, des légions d'ennemis invisibles viennent les ruiner tout entières, à mesure qu'elles avancent dans la vie, et les amènent, ou plutôt les poussent, stériles et vides au tribunal de Dieu. O Sauveur Jésus, ô Dieu de la crèche, soutenez notre constance; ne permettez pas que la disparition de l'étoile, que le jour de l'épreuve nous trouve abattus, découragés: faites que nous nous donnions, que nous nous sacrifiions pour vous, comme vous vous êtes donné et sacrifié pour nous.
M . F. , pendant que je vous parle, peut-être l'étoile va se lever sur vous, peut-être la grâce voustouche, peutêtre l'hôte divin de nos âmes, le prédicateur invisible, éloquent lui, est-il tout près ! Il est là contre
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votre cœur et il frappe ; il est là, et il y est toujours resté depuis vos premières ingratitudes. Il avait prévu l'heure présente, il savait que cette heure de silence et de recueillement aux pieds de l'autel de celle qui est sa Mère et la vôtre, se lèverait pour vous; et il a patienté à la porte de votre âme, comme un pauvre à la porte des rois. Lui Roi des rois (les rois se jettent à ses genoux), lui Roi des rois à votre porte ! Pauvre des pauvres, il attend, il appelle, il demande, il sollicite, sa voix frappe votre oreille; prenez garde ! on ne se joue pas d'un tel ami. «N'endurcissez pas pas vos cœurs », ouvrez-lui vos âmes, rendez-vous à sa grâce. Et, à quelque degré de la carrière spirituelle que vous soyez placés, cédez à ses pressantes instances, entrez dans la voie qu'il vous fraye, et que jamais rien au monde ne soit capable de vous détourner de lui. Ouvrez, ouvrez vite à cet ami généreux et fidèle : vous avez assez longtemps hésité ; vous vous êtes assez longtemps roulés dans votre sommeil et vos résistances : l'heure s'avance ! peut-être demain sera-il trop tard, si vous ne vous levez maintenant... Je le veux aujourd'hui, ô Mère de grâce...
{La fin manque).
PRÔNE