POUR LE DIMANCHE DE LA SEPTUAGÉSIME
(16 février 1862)
La vigne dont il est question ici, M. F., suivant l'interprétation des saints Docteurs, notamment de saint Augustin et de saint Grégoire le Grand, c'est notre âme : « Vinea est anima cuique excolenda ». Le père de famille, qui sort et va chercher des ouvriers sur la place publique, c'est Dieu, le père de la création qui fait appel à l'homme sur la grande place de ce monde et l'invite à travailler à sa sanctification. La journée, avec ses heures diverses, c'est la durée de notre existence, c'est le temps de notre passage ici-bas, c'est la vie humaine avec ses différents âges. Le prix du travail, le denier de la journée, c'est le Ciel, c'est l'éternelle récompense, c'est le riche denier du céleste bonheur. De cette exposition sommaire de notre Évangile ne nous semble-t-il pas, M. F., que, pour peu que nous ayons souci de nos vrais intérêts, de notre véritable félicité, il n'y a icibas qu'une seule affaire qui doive nous préoccuper: l'affaire de notre salut ; que la question capitale, importante, nécessaire entre toutes, c'est l'emploi de notre temps, c'est la consécration de notre vie à
cette grande œuvre. Voilà pourquoi je viens aujourd'hui, M. F., proposer à vos méditations trois pensées que m'a suggérées la lecture de cette parabole. La journée, c'est le temps de la vie : qu'est-ce que le
temps ? Un grand nombre se tiennent sur la place
sans rien faire : comment perd-t-on généralement ce
temps? Le père de famille adresse à tous une
invitation : comment doit-on employer ce temps ?
Et d'abord, M. F., qu'est-ce que le temps que nous venons passer sur la terre ? Mon intention n'est pas, comme bien vous le pensez, d'étudier avec vous le temps dans sa nature intime, sous son côté métaphysique ; c'est seulement au point de vue surnaturel, à la lumière de la foi que je désire vous faire comprendre sa valeur. Or, M. F., je ne crains pas de l'affirmer, de toutes les faveurs qui nous sont départies ici-bas par la main miséricordieuse de la divine Providence, il n'en est pas de plus importante que le temps qui est aujourd'hui en notre possession : il est la première, la plus indispensable de toutes les grâces, il est le fondement sur lequel toutes les grâces reposent. Allons en effet au Calvaire, M. F., selon le conseil de saint Augustin ; suivons en esprit le Sauveur Jésus, tendre et innocente victime, gravissant péniblement la montagne du supplice ; voyons ses membres si cruellement déchirés qui rendent le sang par tant de blessures, cette pauvre chair meurtrie, écorchée de telle sorte qu'elle n'a plus ni grâce ni apparence humaine ; considérons ce divin Rédempteur suspendu à la croix: « Vide pendentem », et recueillons son dernier soupir. Et, le contemplant mourant, et mourant pour nous : « Vide morientem », demandons-lui pourquoi ces sup-
plices, pourquoi ces humiliations, pourquoi ce gibet, pourquoi cette passion, pourquoi cette mort ? Et il nous répondra qu'il nous achète le temps, qu'il nous achète le droit et la puissance d'employer notre vie à conquérir le Ciel à jamais perdu par le péché. Le temps n'est pas seulement le prix des larmes du Sauveur, continue le saint Docteur, il serait déjà d'une valeur infinie ; c'est « le prix du sang » du divin Crucifié : « Pretium sanguinis est » . Nous lisons dans les saintes Lettres que le roi David refusa d'employer au soulagement de sa soif l'eau que des serviteurs étaient allés lui chercher en exposant leur vie : il aurait cru boire leur sang, dit l'écrivain sacré ; et il se fit un devoir de la répandre à la gloire du Seigneur. Quelle estime, quel respect ne devons-nous pas avoir pour ces moments de miséricorde qui sont le fruit des meurtrissures et de la mort de notre Dieu, pour ce temps qui est le prix de son sang : « Pretium sanguinis est » ? Encore, M. F., si ce temps que le Sauveur nous a acheté, il nous l'avait mis entre les mains comme un bien soumis à notre discrétion, comme une propriété dont nous puissions disposer librement et à notre gré ! Mais non, il continue à en rester le maître, il en garde le haut domaine; sur ce trésor, passez-moi le mot, il fait sa réserve. Oui, M. F., le temps, le Seigneur se l'est réservé. C'est Dieu et Dieu seul qui dispense le temps, et encore comment le donnet-il ? Le donne-t-il comme il donne ses mérites, comme il donne ses autres grâces, comme il se donne luimême, avec profusion, le donne-t-il sans restriction ni mesure? Oh! vous ne le savez que trop, il en est avare, si j'ose ainsi parler ; il ne le donne qu'avec parcimonie. Il ne le donne pas par siècles, il ne le
donne pas par années, il ne le donne pas par mois, par jours, par heures, pas même par minutes, il ne le donne que par instants si imperceptibles qu'il est impossible de le saisir. A peine avons-nous dit : « Je tiens le temps » que déjà il nous a échappé pour être dans le domaine du passé. Et, si le passé n'est plus à nous, l'avenir ne l'est pas encore: outre qu'il est incertain tant qu'il est à venir, il nous est aussi inutile que le passé. Il n'y a donc que le moment présent qui soit à nous, mais, tout imperceptible et insaisissable qu'il est, il est dans nos mains, dit saint Ambroise, « la solde de l'éternité : tantum valet tempus quantum œternitas ». De même que l'éternité malheureuse n'est qu'un éternel désespoir, enfanté par l'éternel regret du temps perdu, de même, « si nous levons les yeux jusqu'au Ciel, continue le grand archevêque de Milan, dans un langage simple et familier que vous me permettrez de reproduire, nous voyons à la porte de ce séjour du bonheur ce grand écriteau: A vendre, à vendre ».Et si, pour savoir avec quelle monnaie se paye l'entrée de ces heureuses demeures, nous demandons à chacun des élus ce que lui a coûté sa couronne, « du temps, nous répondrat-il, un peu de temps saintement employé ». Ainsi, M. F., à chaque instant du jour à chaque moment de notre vie nous pouvons gagner l'éternité, nous pouvons mériter le Ciel. Et c'est ce qui fait dire à saint Bernardin de Sienne cette parole étrange et en apparence paradoxale, mais pourtant bien vraie: « Le temps vaut autant que Dieu, tantum valet tempus quantum Deus ». Oui, M. F., je le répète hautement, le temps vaut Dieu, puisqu'on échange son temps par le bon usage qu'on en fait pour l'éternelle pos-
session de Dieu : « Tantum valet tempus quantum Deus ». Eh bien ! M. F., faut-il le dire ? c'est ce prix du sang de Jésus-Christ, c'est cette valeur de l'éternité que nous dépensons chaque jour si inutilement ; c'est cette grâce si précieuse que nous profanons avec tant d'insouciance, que nous traitons avec une légèreté si préjudiciable, c'est ce « temps de Dieu », comme l'appelle saint François de Sales, que nous perdons avec si peu de scrupule.
Que d'âmes en effet, dans la vie, auxquelles Dieu pourrait adresser ce reproche du père de famille : « Quidhic statis oticsi... pourquoi restez-vous iciàne rien faire ? »... Il y a trois manières de mériter ce reproche, il y a trois manières de perdre le temps.
Et d'abord, ai-je besoin de le dire ? On le perd en faisant le mal. La portion du temps qu'on appelle la vie et dont nous jouissons, ne nous a été donnée que pour travailler à la gloire de Dieu et au salut de notre âme. « Chacun desinstants dont se compose cette journée de notre existence passant successivement sur notre tête, dit un pieux auteur, rentre aussitôt dans le vaste sein de l'éternité, mais, avant d'y rentrer, il va se présenter au maître de tous les temps, et dépose en notre faveur ou contre nous, suivant l'usage bon ou mauvais que nous en avons fait ». C'est pour cela qu'abuser du temps pour se laisser entraîner au péché, c'est se faire du don de Dieu une arme contre le Seigneur lui-même ; c'est s'exposer à attirer sur sa tête de terribles représailles, la juste vengeance du Seigneur au jour du jugement. C'est alors, M. F., que Dieu appelle le temps en témoignage contre les prévaricateurs. Que peuvent-ils avoir à répondre, lorsque le Juge suprême, mettant sous leurs yeux
tous ces instants de leur vie qui leur apportaient un bienfait de sa part, leur en montre un si grand nombre pour lesquels il n'a reçu d'eux qu'indifférence, outrage et mépris ? « Oh ! qui pourrait dire, s'écrie saint Bernard, à quoi les exposent les œuvres d'iniquité, puisque la seule perte du temps suffit pour attirer sur eux l'affreux malheur de la réprobation : Attende quid mereatur iniquitas, si sola sufficit inutilitas ad damnationem ! »
On perd son temps encore en ne faisant rien ou en ne faisant que des riens ; et que d'âmes, même peutêtre parmi nous, en sont là ! Quelle vie pourtant, M. F., que celle d'une âme oisive! Quand, fatiguée d'avoir donné de longues heures à un sommeil prolongé, elle se lève et commence sa journée, elle seule pourrait nous dire tout ce que lui inspirent dans son désœuvrement les mille désirs, les mille petites passions qui assiègent son cœur. Tantôt c'est la curiosité qui la jette à travers l'inconnu, et qui lui fait demander à tous les livres, à tous les romans du jour, sans choix ni contrôle, des distractions quand même, des émotions à tout prix, même au prix de son innocence et de son éternité ; tantôt c'est l'indolence qui se nourrit de pensées vagues, qui se berce de molles rêveries ; tantôt c'est la vanité qui s'épuise en folles inventions pour lutter avec celle des autres, au grand préjudice de sa fortune et de l'avenir de sa famille ; tantôt c'est la vaine complaisance qui la ramène vingt fois le jour devant le miroir infidèle, où elle s'applique à parer l'idole, en attendant les idolâtres ; d'autres fois, elle sort de son repos pour aller se décharger sur les autres d'une part de l'ennui qui la ronge, car on peut dire du temps, M. F., ce qu'un
pieux auteur a dit de la Croix « qu'il écrase ceux qui ne savent pas le porter ». Elle s'en va donc de rue en rue, promenant de maison en maison la contagion de son oisiveté, perdant le temps du jour en discours inutiles, en conversations frivoles et sans fin, jusqu'à l'heure où elle doit faire son entrée dans ces soirées interminables qui absorbent le temps du sommeil, et imposent à son corps épuisé, pour se reposer de la journée perdue, l'obligation de perdre encore la journée du lendemain. M. F., laissez-moi vous le dire en passant, je voudrais que cette esquisse ne fût qu'un tableau imaginaire, de pure fantaisie ; mais pourquoi faut-il que le nombre de ces âmes oisives soit si considérable ? Or, vous voulez savoir ce que fera Dieu de ces jours, de ces années, de ces vies entières passés dans les puérilités, les amusements, les bagatelles, l'oisiveté ? Il l'a écrit sur « le figuier stérile » le jour où, dans sa colère, il l'a séché et voué aux flammes; il l'a prophétisé dans la malédiction qu'il jette au « serviteur fainéant » pour avoir, non pas dissipé, mais seulement « enfoui le talent » qui lui était confié. Il y aurait d'ailleurs, M. F., de la part de Dieu mauvaise grâce à accorder à ces âmes oisives une place dans son Ciel , auprès de ces ouvriers actifs qui ont plié « tout le jour sous le poids de la chaleur ».
Troisièmement enfin, M. F., on perd le temps en ne faisant pas ce que l'on doit faire, ou même en faisant ce que Dieu veut, mais en ne le faisant pas comme il le veut. (Nous ne devons pas oublier le grand principe : tout le temps que nous n'employons pas à travailler à la vigne, tout le temps que nous ne donnons pas au service de Dieu et au salut de notre
âme est un temps perdu. Or, M. F., Dieu n'est servi que par celui qui fait sa volonté.) On perd son temps en ne remplissant pas les devoirs de son état. Que de gens ne voyons-nous pas chaque jour négliger les devoirs de leur position qui leur paraissent trop méprisés des hommes et trop terre à terre, pour tenter des œuvres d'éclat et au-dessus de leurs forces ! C'est en vain que la mère de famille cherche à réaliser les actes héroïques de la fille du Carmel ou de la sœur de charité ; c'est en vain que le magistrat, que l'homme de guerre, que l'artisan essayent de se livrer aux œuvres de la vie monastique ou sacerdotale : « Ils auront beau faire des actions éclatantes, dit saint Augustin, ils feront de grands pas, mais hors de la voie », ils perdront leur temps. Quelquefois on remplit avec fidélité les devoirs de son état, mais on ne les remplit pas comme Dieu le veut. Ce sont ceux qui agissent sans ce lien mystérieux qui rattache le temps à l'éternité, sans ce canal de transition par où les œuvres de la vie présente arrivent à la vie éternelle ; ceux qui agissent sans la grâce sanctifiante, qui peut assurer à nos œuvres leur mérite ou leur récompense ; ou bien encore ce sont ceux qui remplissent leurs devoirs sans esprit de foi, sous l'impulsion de motifs purement humains , en obéissant à leurs inclinations naturelles, sans prendre
Dieu ni pour fin ni pour principe de leurs œuvres
Les uns et les autres perdent leur temps
Oh ! M. F., que de temps nous avons perdu, et de toute manière peut-être ! Consultons nos souvenirs, interrogeons notre conscience : qui de nous peut se rendre le témoignage de n'avoir jamais perdu son temps? Qui de nous n'a des larmes à répandre sur le
passé ? Qui de nous ne voudrait peut-être déchirer un grand nombre des pages de son histoire qui ne révèlent que puérilités, dissipations, inutilités, pour ne pas dire égarements et désordres ? Ces réflexions sont amères, M. F., et, pour une âme qui aime son Dieu, qui a son salut à cœur, ce regard jeté sur ses voies dans le passé suffit à la remplir d'une inconsolable douleur. Mais devons-nous, M. F., renoncer à l'espoir de réparer ces pertes si désolantes ? A Dieu ne plaise que je vienne ajouter à l'amertume de vos regrets par une conclusion si décourageante ! A la vérité, M. F., nous ne pouvons remonter la chaîne des temps, nous ne pouvons recommencer notre vie et la reprendre en sous-œuvre, afin de corriger dans une seconde épreuve les erreurs et les manquements d'un premier essai. Elles sont perdues pour nous sans retour, ces années que nous aurions pu rendre si fructueuses et si méritoires en travaillant à la vigne du Maître et que nos négligences ont laissées stériles; quelque diligence que nous fassions pour nous donner à ce travail, il nous restera toujours cette triste pensée, que nous avons commencé trop tard. Mais la miséricorde de Dieu, M. F., surpasse notre faiblesse et vient au secours de notre misère. Ce temps perdu que nous ne pouvons faire revivre, l'apôtre saint Paul nous apprend que nous pouvons le racheter : « redimentes tempus » ; nous pouvons le racheter par cette vivacité de regrets qui navraient l'âme d'Augustin et tiraient de sa poitrine oppressée ces longs et déchirants soupirs qui ont encore de l'écho, après tant de siècles, dans les cœurs que la pénitence commence à remuer : « Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, trop tard je vous ai
connue, trop tard je vous ai aimée ! » Ce temps, nous pouvons le racheter par cette ferveur d'amour qui proportionne les réparations aux outrages et peut purifier en un moment dans les ardeurs de sa flamme toute une vie de souillures et d'infidélités. Ce temps nous pouvons le racheter en exécutant à la lettre ces belles paroles qu'un grand pontife des Gaules, saint Rémi, adressait au premier roi des Francs quand il forçait « ce fier Sicambre à courber la tête », sous le joug du Tout-Puissant: « Brûle, lui disait-il, ce que tu as adoré, et adore ce que tu as brûlé ». Ce temps, nous pouvons le racheter en répondant dès ce moment, de suite, sans retard, à l'appel que nous fait le père de famille et en allant travailler à sa vigne: « Ite et vos in vineam meam ». Voilà, M. F., le vrai moyen d'employer notre temps: cultiver la vigne du père de famille, travailler à sanctifier notre âme, employer à servir Dieu, chacun dans la mesure de nos forces et suivant notre position, toutes les facultés que nous avons reçues de lui: notre intelligence à le connaître, notre mémoire à nous rappeler ses bienfaits, notre cœur à l'aimer. En vérité, M. F., est-ce trop de la journée, est-ce trop de la vie tout entière pour un travail si noble ? Le vigneron ne mesure pas les heures qu'il donne à la culture de sa vigne. Oh ! qui pourrait dire avec quelle patience il surveille le travail de la sève, avec quel intérêt il prépare l'accroissement, comme il s'ingénie et se tourmente à la défendre contre tout ce qui peut entraver la végétation, et tout cela pour avoir le bonheur de recueillir quelques fruits? Nous aussi, M. F., pour cultiver cette autre vigne, cette vigne mystérieuse de notre âme, nous ne devons pas calculer le
temps ; nous devons d'abord arracher avec soin tous les rejetons du péché qui ont germé en elle, rechercher et combattre nos défauts, réformer nos obligations, faire le sacrifice de nos penchants et de nos instincts, triompher de nos passions, et, après avoir pleuré nos chutes et effacé nos fautes, mettre en leur place les fleurs de la vertu, les fruits des bonnes œuvres et de la sainteté ; « Quce facit vinitor in vinea, hœc faciat fidelis in anima ».
Nous sentons pourtant, M. F., le besoin de le dire en finissant, il n'est pas rare de rencontrer au sein du Christianisme, dans les différentes classes de la société, des hommes, des femmes qui semblent ne pas refuser de travailler à la vigne, qui se portent avec ardeur à l'accomplissement de leurs devoirs d'état : ceux-ci à l'éducation de leurs enfants, ceuxlà au soin des affaires domestiques, les uns aux intérêts de leur commerce, les autres aux obligations de leur service, nobles âmes, natures honnêtes, qu'on trouve toujours là où elles doivent être et faisant ce qu'elles ont à faire. Elles ne voudraient pas, ces âmes, passer une seule journée sans rendre à Dieu leurs hommages par une prière soumise et confiante : aux saints jours du Dimanche, on les voit assister aux offices avec une contenance pleine de foi et d'édification. Les jours d'abstinence sont pour elles des jours scrupuleusement respectés. On les donnerait volontiers pour modèles ; leur éloge est dans toutes les bouches, et, si aujourd'hui ces hommes venaient à mourir, demain le monde, qui n'a connu de leur vie que l'extérieur et l'apparence, ne manquerait pas de dire qu'après des jours si pleins, ils ont dû recevoir le prix du père de famille, le denier de l'éternel
bonheur. Mais à cette vie si laborieuse il manque une chose, ce qui manque à un appartement rempli de meubles précieux quand il est sans lumière, ce qui manque à un corps parfaitement organisé quand l'âme n'y est plus. Il leur manque la grâce : elles n'ont pas le courage, ces âmes, de venir, suivant l'appel de l'Église, s'agenouiller au tribunal réconciliateur, et toutes leurs bonnes œuvres sont frappées de stérilité. C'est en vain qu'elles portent toute leur vie « le poids de la chaleur », c'est en vain qu'à la fin de cette longue journée elles réclament le denier des autres, qui n'ont pas porté davantage. Ce n'est pas pour moi que vous avez travaillé, leur répondra le Père de famille ; ce n'est pas avec moi que vous avez amassé ; vous avez reçu dans l'estime des hommes, dans la « graisse de la terre », une récompense vaine comme votre vanité ; je ne vous connais pas : « Nescio vos ». Je vous le demande maintenant, M. F., est-il une vie plus tristement perdue et plus digne de pitié ?
Hâtons-nous donc, M. F., en ce saint temps de la Septuagésime, qui est comme le prélude de la carrière de la pénitence et l'annonce des jours de salut, hâtons-nous de rentrer, si nous avions le malheur d'en être sortis, dans cet état de grâce, dans cette heureuse union à Jésus-Christ, hors de laquelle il n'}^ a plus pour nous qu'une peine sans salaire et qu'un martyre sans couronne. Qui que nous soyons, M. F., quelle que soit pour nous l'heure de la journée, à quelque âge de la vie que nous soyons parvenus sans rien faire, le Seigneur nous convie tous à travailler à l'œuvre de notre sanctification. Répondons
tous à son appel, et ceux à qui la voix du Maître se fait entendre au matin de leurs jeunes années , et ceux qu'il convoque à la sixième heure, au midi de leur vie, danslamaturité de l'âge, et ceux surtout pour lesquels a déjà sonné la onzième heure, celle qui précède de peu d'instants le coucher du soleil, c'est-àdire ceux qui sentent, au déclin de leurs forces, qu'ils ont déjà un pied dans la tombe. Oui, M. F., il ne nous est pas loisible d'ailleurs de retarder notre départ pour la vigne, sous prétexte que nous nous y rendrons lorsque la voix du Maître se fera entendre de nouveau, ni de différer l'œuvre de notre retour à Dieu, sous prétexte que nous nous convertirons plus tard. Nul ne peut nous assurer que notre vie se prolongera jusqu'à une heure plus avancée. Rendons-nous donc à l'appel de Dieu, allons nous jeter aux pieds du prêtre, qui fera descendre, avec notre pardon, la sanction du Ciel sur notre volonté chancelante, et, commençant dès lors à vivre pour Dieu et pour notre âme, nous aurons la consolation de voir à l'avenir chaque instant de notre vie payer pour ceux que nous avons perdus, et nous donner droit à l'inestimable prix du travail de la journée, au denier de la béatitude éternelle. Ainsi soit-il !
INSTRUCTION