SUR L'ANGELUS POUR LA FÊTE DE L'ANNONCIATION
(25 mars 1862)
N'est-ce pas, M. F., un spectacle bien consolant que celui dont nous sommes de temps en temps témoins aux pieds de cet autel ? Quoi de plus touchant que de voir une foule toujours croissante de pieux fidèles agenouillés avec recueillement devant l'image de la compatissante Marie, qui sourit à leurs prières en leur présentant son Fils? Quoi de plus émouvant, surtout pour un cœur qui ne s'est pas laissé dessécher au souffle aride et contagieux d'un siècle matérialiste, quoi de plus émouvant que de vous entendre, du sein de vos maux personnels ou en faveur des souffrances de frères absents, avec une confiance qui n'est pas de la terre, avec une filiale tendresse qui ne tient pas de la nature, avec une âme remuée qui se trahit dans le son de la voix, pousser vers une Mère non moins puissante que miséricordieuse un double cri de détresse et d'espérance ? Oh ! que les rationalistes et les indifférents regardent tant qu'ils voudront nos pratiques de dévotion à Marie comme des puérilités tout au plus pardonnables à l'enfant, qu'elles amusent, à la jeune fille, qu'elles gardent dans la naïveté de son ignorance, à la femme,
qui se contente de ces minuties, au menu peuple qui ne sait pas monter plus haut ! Heureusement, M. F., peuple, femmes, enfants, vous-mêmes, nous avec vous, nous avons beau entendre ces censures et ces railleries, nous n'en sommes pas ébranlés : loin de laisser notre zèle se refroidir pour ces pratiques pieuses, nous redoublons de ferveur et souvent même nous savons nous venger en vrais chrétiens, en nous oubliant nous-mêmes pour penser devant Dieu et devant Marie à ceux qui parodient notre culte en travestissant notre piété.
Toutefois, M, F., il est bon d'étudier à fond chacune des pratiques pieuses auxquelles on aime à se livrer, sinon pour les justifier devant ceux qui les attaquent, au moins pour trouver sa propre consolation en s'en rendant compte à soi-même. Déjà, M. F., s'il vous en souvient, nous avons essayé de glorifier devant vous une des pratiques de dévotion les plus populaires envers Marie, le Chapelet. Nous voudrions aujourd'hui, pour entrer dans l'esprit de la fête que nous célébrons, appeler votre attention sur une autre prière non moins familière à un grand nombre d'entre vous , Y Angélus. Après vous avoir dit un mot de l'origine de cette pieuse pratique, nous la considérerons en elle-même, et nous étudierons son objet et sa signification touchante, ce qui nous procurera l'occasion , chemin faisant, de méditer le mystère de cette fête. Nous vous dirons des choses que vous savez déjà, M. F., ce sont les éléments de votre foi : encore enfants, vous avez tous appris à les bégayer, avant d'être admis à la première joie du banquet sacré, dans cette humble école du Sauveur où s'enseignent avec une si touchante simplicité les
plus hauts mystères. Humainement parlant, je pourrais donc craindre, M. F., que mon thème n'eût pour le plus grand nombre que bien peu de charme et d'attrait : je ne m'excuserai pourtant pas de l'avoir choisi : quand un fils se présente à ses frères ou à sessœurs pour leur parler d'une mère bien-aimée, quel que soit son langage, il est toujours bien venu. Puissé-je donc vous faire estimer et goûter à touscette dévotion de Y Angélus !
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Ce fut une belle et sainte pensée, M. F., que celle à laquelle nous devons l'institution de Y Angélus. A partir du jour où le Docteur Séraphique, saint Bonaventure, vers le milieu du XIIIe siècle, prescrivit à l'ordre de saint François, dont il était général, de réciter chaque soir au son de la cloche trois Ave Maria, cette pratique, bien que surérogatoire et nullement de précepte, ne tarda pas à se répandre, à se propager dans l'Église. Les Souverains-Pontifes, après lui avoir donné sa forme actuelle, l'encouragèrent par de nombreuses indulgences, et aujourd'hui, M. F., plus de six siècles après l'inauguration de ce saint usage, aujourd'hui sur tous les points du monde catholique, dans les plus paisibles villages comme dans les plus tumultueuses cités, partout où s'élève une riche basilique ou une modeste chapelle, trois fois le jour la cloche appelle, par ses sons graves ou perçants, tous les enfants du Sauveur à répéter trois fois à Marie la Salutation de l'ange, en l'honneur du mystère de l'Incarnation, en souvenir de sa glorieuse maternité.
h' Angélus, en effet, M. F., rappelle les trois circonstances solennelles qui se rapportent à ce grand
mystère : le message de l'Archange, l'acte d'abnégation parfaite et de profonde humilité par lequel y répond la Vierge de Nazareth, puis enfin la descente en terre du Verbe divin « se faisant chair et venant habiter parmi nous ». Telle est en trois mots toute l'économie merveilleuse de Y Angélus. Essayons de savourer, par le cœur beaucoup plus que par l'esprit, chacune des parties de cette prière.
« Angélus Domini nunttavit Mariœ et concepit de Spiritu Sancto ». Assez longtemps le genre humain a gémi sous le poids de la déchéance où l'a plongé la prévarication originelle ; elle est arrivée cette « plénitude des temps » si souvent annoncée dans les saintes Lettres; voici que va se réaliser la miséricordieuse promesse faite à l'homme déchu le jour même où se fermèrent derrière lui les portes de l'Éden. Symboliques annonces des figures, prédictions des prophètes, soupirs des patriarches et des justes, tel a été pendant quarante siècles le prélude du grand événement : l'exécution va commencer. Le ciel s'entr'ouvre ; un archange en descend, chargé d'un message que lui a confié le Très Haut. C'est un des premiers princes de la milice céleste ; il appartient aux plus hautes hiérarchies des esprits angéliques, il « assiste » devant la face de « l'Ancien des jours » : Gabriel est son nom, et ce beau nom signifie : « force de Dieu ». Oh ! admirons en passant la merveilleuse convenance des desseins de Dieu dans le choix de cet ange , et voyons comment Gabriel justifie admirablement son nom de : « force de Dieu », associé qu'il est à toutes les phases du grand œuvre dans lequel le Très Haut a le plus manifesté sa puissance. Voulez-vous savoir, en effet, M. F., quel est
l'ange qui, cinq cents ans auparavant, vint expliquer au prophète Daniel la glorieuse vision du Fils de l'homme, le temps précis de la venue du Messie, qui est substantiellement et par essence « la force de Dieu » ? C'est celui qui a pour nom Gabriel, c'est celui qu'on appelle : « la force de Dieu ». Voulez-vous savoir quel est le céleste ambassadeur que le Ciel a député six mois plus tôt au prêtre Zacharie, pour lui révéler la naissance miraculeuse de Jean-Baptiste, prélude de celle de Jésus-Christ, dont il est le précurseur ? C'est ce même archange, c'est Gabriel. Je pourrais ajouter, M. F., avec plusieurs Docteurs, que c'est ce même Gabriel qui, quelques mois plus tard, viendra convoquer les bergers de Bethléem à l'humble berceau du Dieu nouveau-né, et que, quand l'humanité de Jésus aux abois, frissonnant à la pensée de boire le calice des amertumes, devra recevoir le secours d'une main créée, ce sera encore Gabriel qui se retrouveraau jardin de Gethsémani pour ranimer le courage défaillant de l'Homme des douleurs. Le voici donc qui descend des hauteurs des cieux, ayant en sa main le plus grand mandat qui ait jamais émané du Ciel à la terre, de Dieu aux hommes : il vient traiter de l'Incarnation du Verbe et de la Rédemption du monde. O solennelle ambassade ! O inénarrable mission ! Qu'ils sont beaux les pas de ce prince céleste s'élançant vers notre humble demeure ! Suivons-le donc, M. F., ce messager de la grande nouvelle. « Il va sans doute, dit un éloquent panégyriste de Marie, dans une ville royale, dans quelque somptueux palais de Rome la triomphante ou d'Athènes la polie, de Babylone la superbe ou de Jérusalem la sainte ». Non, M. F., il se rend en un coin obscur
de la Galilée, à une bourgade inconnue appelée Nazareth, bourgade dont il est dit proverbialement : « Que peut-il sortir de bon de Nazareth ? » Dans cette bourgade, M. F., il y a une pauvre maison habitée par une vierge, épouse obscure d'un artisan non moins obscur, et c'est dans cet humble réduit que va se négocier, à l'insu du monde, le mystère qui doit le sauver ; et c'est à cette Vierge, nommée Marie, que le saint archange est envoyé par Dieu ; c'est à cette fille des hommes, inconnue de la terre entière, qu'il vient proposer de la part du Très Haut l'honneur incomparable de devenir la Mère du Verbe éternel.
Oh! M. F., M. F., que n'ai-je pour la parole un peu de ce talent de mise en œuvre dont Dieu avait gratifié l'habile artiste qui a représenté sous des couleurs inimitables cette sublime scène sur le beau vitrail qui se trouve au bas de cette chapelle ? J'essayerais de vous peindre et de faire passer sous vos yeux l'humble chambre de Nazareth, la Vierge très pure qui l'habite, et le radieux archange qui la trouve plongée dans le recueillement de la prière. Toutefois, M. F., si c'est avec les bégayements d'une langue inhabile, c'est du moins avec une âme émue, mais qui sent plus vivement qu'elle ne sait exprimer, que je viens vous dire simplement et sans art : Voyez, M. F., un ange, une vierge; un prince des Cieux, une fille de la terre; Gabriel, « la force de Dieu », Marie, la femme du
charpentier Joseph Oh! M. F., il me semble
les voir, mais plus je regarde, plus je me trouble, je ne sais plus qui est l'ange ou de Marie ou de Gabriel Ah ! M. F., c'est que l'ange, ambassadeur du grand Roi, le mandataire du Seigneur, le
négociateur des desseins de Dieu, le confident des secrets du Très Haut s'est incliné devant la Vierge en signe de respect*, comme devant une puissance, et, lui parlant à la fois au nom du Dieu dont il est l'envoyé, au nom de la Cour céleste dont il est le représentant, au nom de l'humanité et de toute la création dont il est l'organe, il lui adresse cette magnifique salutation que nous aimons tant à dire et à redire avec lui, comme étant la note, la mesure, la formule inspirée des louanges et des hommages que nous devons à Marie : « Ave, gratia plena, Domu
nus tecum Je vous salue » Ce sont ces paroles,
M. F. , les plus heureuses qu'aucune créature ait jamais entendues, ce sont ces paroles qui rappellent à Marie un moment qui n'eut point de semblable au ciel et sur la terre, puisqu'elles furent le signal de sa divine maternité ; ce sont ces paroles, jointes à celles de sainte Elisabeth et de l'Église, que, du fond de cette vallée de nos maux, nous sommes heureux de redire
à la Mère de Dieu Nous ne nous y arrêterons
pas, M. F., nous les avons, d'ailleurs, déjà méditéesensemble ; continuons plutôt notre commentaire.
« Ecce ancilla Domini : fiât mihi secundum verbum tuum. » Marie a entendu la glorieuse salutation de Gabriel, mais, « Vierge très prudente », comme parle l'Église, elle garde d'abord le silence, elle se demande d'où lui peuvent venir ces éloges, cette célébrité que l'ange lui décerne et qui l'élève, elle, pauvre fille, au-dessus de toutes les femmes du genre humain ; concentrée sur son néant, son humilité appréhende la flatterie, elle se trouble, et l'envoyé céleste ne peut obtenir d'elle une parole qu'il n'ait éclairci sa mission par la suite de son discours : « Ne craignez pas, 6
Marie, lui dit-il, vous avez trouvé grâce devant Dieu, voici que vous concevrez et enfanterez un fils, et vous l'appellerez Jésus ; il sera grand et il se nommera le Fils du Très Haut ». M. F., la mission de
l'ange est dévoilée, mais le mystère n'est pas consommé: le Dieu qui a député Gabriel, lui a commandé d'attendre en silence l'acquiescement libre et formel,
le consentement explicite et spontané de Marie
A cette grande annonce, à cette magnifique promesse, descendue du Ciel de la part de Dieu, que va-t-elle
répondre ? Tout est en suspens Le Ciel attend,
la terre attend, les hommes attendent, l'archange
attend Dieu attend aussi. Oh ! M. F., quel ineffable
mystère ! Quand il s'était agi de créer l'homme aux premiers jours du monde, Dieu se recueillit en luimême, et ce ne fut qu'après s'être, en quelque sorte,, rassemblé en conseil, selon la belle indication de l'Ecriture, que l'auguste Trinité prononça devant le ciel attentif et la terre émue la dernière parole créatrice: « Faciamus hominëm, faisons l'homme ». Pour la formation du nouvel Adam, pour la seconde création, pour la création du monde nouveau, des âmes régénérées par le Verbe divin après quatre mille ans de déchéance, Dieu se recueille de nouveau,, mais, dans son céleste conseil, il veut admettre une quatrième personne : c'est l'humble Marie. Il traite avec elle, il veut avoir son consentement. M. F., ce n'est pas ici ma doctrine, c'est celle des Docteurs, et le grand saint Thomas, l'Ange de PEcole, déclare expressément que, pour montrer que c'est comme un mariage spirituel que son Fils vient contracter avec l'humanité, Dieu a voulu « solliciter à cet effet par l'Annonciation le consentement de la Vierge,
au lieu et place de toute la nature humaine : Et ideo per annuntiationem expectabatur consensus Virginis ». Eh bien ! M. F., le dirai-je ?... Marie, pendant que l'auguste Trinité tout entière attend l'expression de sa volonté, pendant que la nature courbée en sa présence, pendant que, captifs à ses pieds, tous les âges, aussi bien les âges passés que les âges futurs, pendant que les 'deux Testaments et les justes de l'ancienne Alliance et les chrétiens à venir du Testament nouveau attendent avec anxiété la réponse qui doit décider de leur sort, Marie paraît presque insensible à tant d'honneur, à une destinée si glorieuse; elle réfléchit, elle délibère, elle veut savoir, ô prodige de vertu ! si c'est au prix de sa virginité, qu'elle a consacrée pour jamais au Seigneur, que s'exécutera le plan divin ; et ce n'est qu'après avoir acquis de l'ange la certitude qu'elle la conservera tout entière sans altération et sans souillure, qu'elle accepte l'incomparable ministère qu'on lui confie, et qu'elle consent, humble fille, humble sœur de l'homme, à devenir la mère de Dieu.
Elle laisse tomber de ses lèvres le mot créateur : « Ecce ancilla Domini: fiât mihi secundum verbam tuum». Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole ». Fiat, que cela soit fait! Oh! M. F., un premier fiât créa la lumière qui éclaire la nature extérieure ; ce second fiât produit « la lumière qui éclaire tout homme venant au monde », et chasse « les ténèbres à l'ombre desquelles les peuples dormaient d'un sommeil de mort ». Fiat, que cela soit fait ! et aussitôt la terre renoue sa vieille alliance avec les Cieux, et Marie, l'humble « servante du Seigneur », devient le point de jonction
de ces deux termes séparés depuis l'origine des temps. Elle devient comme l'autel où va se jurer, en présence de la victime cachée dans ses flancs très purs, la réconciliation entre la divinité et l'humanité ; en sorte, M. F., qu'on peut dire, avec saint Bernard, que «la Vierge Marie, par son consentement, a véritablement fait le salut du monde ». O Vierge, ô Mère, il est donc juste que le genre humain fasse monter vers vous, avec les hommages des anges, le chant de la reconnaissance, l'hymne de l'action de grâces... « Ave gratta plena ».
« Et Verbum caro factum est, ethabitavit in nobis » . Marie n'eut pas plutôt laissé tomber de ses lèvres la parole créatrice, le fiât attendu par Dieu, que le grand mystère s'accomplit sur le champ, ce qui est admirablement exprimé par ces mots évangéliques qui sont le dénouement de la scène : « et l'ange se retira ». Il se retira pour faire place au «Désiré des collines éternelles » ; et, en quittant la terre, il la laissa en possession de Celui qu'elle attendait comme « la rosée des Cieux » : « Et Verbum caro factum est». Déjà sont célébrées les noces ineffables de l'Esprit-Saint : le cœur de la Vierge de Nazareth est devenu comme un lit mystérieux où s'est reposé l'Esprit de sainteté : « Spiritus sanctits superveniet in te » ; la divine majesté, « la vertu du Très Haut l'a couverte de son ombre », et déjà s'est opéré le prodige, la création inouïe, disons mieux, la «nouveauté » prophétisée par Jérémie, celui que l'aigle des évangélistes, Jean, « fils du tonnerre », avait entrevu
Idans l'océan de la gloire divine, «engendré du Père avant tous les temps», subsistant en lui comme son Verbe, sa parole substantielle, étant Dieu lui-même.
« Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu », « splendeur de la majesté du Très Haut », miroir fidèle de ses perfections, « empreinte de sa substance », le Fils unique de Dieu, est venu prendre chair en Marie; l'humble fille de David a conçu divinement, et son sein virginal est devenu le tabernacle où réside substantiellement le Dieu qui règne « assis » sur un trône de gloire, « à la droite de son Père» : « Et Verbum caro factum est». La virginité et la maternité s'unissent dans une même créature : une vierge devient mère, et mère d'un Dieu ! Oh ! M. F., avec quelles délices Marie dut sentir dans ses chastes flancs le fils de Dieu vivre de sa vie et emprunter à sa substance le nouvel être qu'il venait prendre pour notre amour ! O lien ineffable qui les unit : il est son créateur et elle est sa mère ; il est son fils et elle est sa créature ! « Verbum caro factum est ». Et ce Dieu qu'elle porte dans son sein, attendons neuf mois, et elle le déposera dans la crèche de l'étable, elle l'emmaillotera dans de pauvres langes, elle le nourrira de son lait, et, comme le Père céleste, elle pourra lui dire : «Vous êtes mon fils », et nous tous, en le voyant revêtu de nos livrées, nous le recon naîtrons pour notre frère : « Et habitavit in nobis ». Mystère sublime et à jamais digne de nos actions de grâces ! Dieu a laissé les anges rebelles dans l'abîme que leur orgueil a creusé; c'est sur nous que sa pitié s'est arrêtée, c'est nous qu'il est venu sauver. Aussi le chrétien ne peut le redire, ce mystère, sans se prosterner, sans s'abîmer dans la reconnaissance envers le Dieu incarné, le Dieu fait homme ; mais en même temps il tient à s'incliner devant Marie, dans le sein de laquelle celui-ci a opéré son
avènement. Sans Jésus , il le comprend, il serait demeuré dans la mort ; et, sans Marie, il ne pouvait être racheté. Vola pourquoi, après avoir adoré le fils, il est heureux de redire une troisième fois à la mère les paroles de l'ange : « Ave Maria »...
Telle est, M. F., toute l'économie deV Angélus, qui se termine par une touchante oraison faite au nom -de tous les mystères qui, pour notre salut, sont sortis et dérivés de celui que nous venons de vous expliquer. Le fidèle demande au Seigneur « sa grâce, afin qu'après avoir connu par la voix de l'ange l'Incarnation du Verbe, il puisse arriver, par la Passion et la Croix de ce divin Rédempteur, à la gloire de sa Résurrection ».
Qui oserait maintenant, M. F., je vous le demande, traiter de puérilité et de minutie cette pratique si belle, si merveilleuse de V Angélus ! U Angélus une minutie ! mais c'est l'Evangile, et on pourrait dire, en un certain sens, c'est l'Évangile tout entier, puisque c'est l'annonciation de « la bonne nouvelle » , plus que cela, l'avènement même du Fils de Dieu s'incarnant au sein de Marie, h Angélus une minutie ! mais c'est le cri d'une âme reconnaissante pour le bienfait de son rachat, qui s'est traité entre l'ange et la Vierge, qui a commencé par Y Ave de l'ange, et qui s'est consommé par le fiât de Marie. L' Angélus une minutie ! mais c'est, pour ainsi parler, c'est, en trois chants admirables, le poème sommaire, la magnifique épopée de la sublime négociation de notre salut : l'ange qui annonce, la Vierge qui consent, le Messie qui descend. L' Angélus une minutie ! mais c'est une pratique qui, rappelant à l'homme qu'il est relevé de sa déchéance et qu'il a recouvré ses droits
au Ciel, réveille en son âme des sentiments de confiance et d'amour, et le met tout à la fois et sous la protection du Verbe incarné et sous la protection de Marie, sa mère. L? Angélus une minutie ! mais c'est la méditation rapide du plus consolant des mystères, jointe à une triple prière à Marie ; c'est une pratique qui nous offre le moyen de commencer notre journée avec plus de ferveur, de « supporter le poids du jour et de la chaleur » avec plus de courage, et, le soir, de trouver entre les bras de Dieu un repos vivifiant,, un paisible sommeil.
Vous savez, en effet, M. F., pourquoi la récitation de Y Angélus a été placée par l'Eglise au commencement des trois grandes heures, des trois parties importantes de la journée : c'est pour la sanctifier tout entière, cette journée, et en assurer les fruits dans le lever du matin, dans le travail du milieu du jour, dans le repos de la nuit. Quelques mots seulement, M. F., sur chacune de ces parties du jour, et je finis.
Je ne crois pas avoir besoin de vous dire quelle est l'influence du lever du matin sur toutes les actions de la journée. « Le moment du réveil, comme l'a dit admirablement une des voix les plus éloquentes et les plus aimées de notre temps, le moment du réveil dans l'ombre ou la clarté du matin, suivant les saisons, est un moment sacré : c'est pour nous comme une sorte de résurrection mystérieuse, qui se renouvelle chaque jour; nous sortons de la couche de notre repos comme d'un sépulcre, où nos sens étaient assoupis, captivés par le sommeil ». Aussi, M. F., n'est-il pas étonnant d'entendre les Pères et les Docteurs faire de leur lever comme une image frappante
de la Résurrection de leur Sauveur, en reproduisant le plus parfaitement possible les trois dispositions qui ont accompagné le grand réveil du divin Maître. Or, M. F., rien de plus propre que Y Angélus à nous aider à atteindre ce but. Le Seigneur, vous le savez, sortit de sa couche funèbre dès l'aube du jour : le son de V Angélus du matin, c'est la voix de celui que saint Augustin nomme quelque part le « Père du réveil », qui nous ordonne de nous lever pour commencer l'œuvre du jour; c'est, suivant le mot d'un vieux solitaire, « la voix du grand Roi qui nous appelle à le servir » ; c'est comme la voix de l'ange qui écarta la pierre du sépulcre au matin de la Résurrection, et qui, annonçant le réveil du monde, nous invite à sortir de notre sommeil en même temps que toute la nature.
En s'élevant du sépulcre, l'Homme-Dieu se revêtit d'un manteau de gloire et d'immortalité. L' Angélus du matin, c'est la voix de l'Église qui, nous rappelant le bienfait de notre réparation par le Verbe, nous avertit que, si les vêtements que nous prenons pour nous couvrir sont la livrée du péché, nous devons nous revêtir, pour ne pas déchoir de nouveau, du glorieux manteau de la modestie.
Enfin, M. F., le Sauveur ressuscité ne pense plus qu'à retourner vers son Père. YJ Angélus, c'est, pour l'âme croyante, le doux et tendre appel de Dieu le Père, souverain de toute la famille humaine, de Marie, la mère miséricordieuse, de tous les chrétiens, se penchant ensemble vers le berceau de leurs enfants pour les éveiller doucement, afin de jouir de leur premier regard et de recueillir leur premier sourire. Oh ! M. F., qui d'entre nous ne le sait? A
l'aube du matin, avant de retourner à sa tâche de la veille, avant de se courber sur le travail du jour, qui est la loi de sa vie et son indéclinable fonction, l'homme, quel qu'il soit, qu'il ait reçu pour mission de sillonner la terre ou de défricher le sol souvent plus ingrat encore de l'intelligence et de la pensée, l'homme a besoin de force et de courage. Eh bien ! ce courage, cette force, on la trouve dans la pratique de Y Angélus. Oui, M. F., quand on a récité le matin cette prière , en repassant dans son cœur par une courte réflexion le souvenir de sa réintégration, quand on a prié Marie, le mystérieux canal par où nous arrivent toutes les grâces, on peut se dire à soi-même ce que Jésus-Christ disait à ses apôtres sur les flots du lac de Galilée : « Duc in altumy avance-toi maintenant dans la haute mer » ; et qui que l'on soit, maître ou serviteur, homme de négoce ou d'étude, artisan ou mère de famille, on reprend son travail avec plus de force et d'ardeur. L'Angelus du matin, c'est Y Angélus qui donne la force.
U Angélus du midi, M. F., a une signification plus grave et plus solennelle encore. Arrivé au milieu du jour, l'homme a déjà « porté le poids de la chaleur », et il éprouve le besoin de se reposer un instant. Comme le voyageur fatigué qui, au bord du chemin, dans une courte halte, regardant derrière lui la route qu'il a parcourue, jette ensuite les yeux sur celle qui lui reste à faire encore pour arriver au terme de son voyage, l'homme se repose un moment pour essuyer son front couvert de sueur, pour s'encourager, se fortifier au milieu de ses labeurs. C'est à ce moment qu'il entend une voix grave et amie, une voix d'en-haut qui relève ses yeux et ses espérances vers le Ciel, une voix
habituée à parler des Cieux à la terre, de Dieu à la créature, de l'âme au corps, de l'avenir au présent, qui vient lui dire qu'au milieu des peines et des angoisses que la première partie du jour est venue faire naître ou raviver en son âme, il ne pourra trouver de soulagement réel qu'en Dieu, le Père et l'Auteur de tout bien, et qu'en Marie, « la consolatrice des affligés », une voix qui l'avertit qu'à travers les périls, les tentations, les pièges dont la journée est parsemée, il n'y a pour lui d'abri et de protection sûre que dans la prière. Telle est la voix de Y Angélus du midi, qui, bien que dominant faiblement les rumeurs et le tumulte de la cité, se fait assez entendre pour l'inviter à se recueillir dans la prière, en s'adressant au Dieu fait homme et à Marie, sa mère.
Enfin le soir, M. F., V Angélus se fait encore entendre ; la voix qui sonna le réveil du jour en annonce le déclin. Oh ! qu'elle est bénie cette voix, M. F., de tous ceux qui ici-bas finissent une journée mercenaire, qu'elle est bénie de tous ceux qui travaillent ! Qui me donnera des couleurs assez délicates pour vous peindre une de ces scènes délicieuses que l'on voit quelquefois dans les familles chrétiennes, au son de Y Angélus du soir ? Les ombres de la nuit sont descendues sur la terre, la cloche de l'église ou de la chapelle fait entendre ses sons joyeux et paisibles comme le moment du repos ; les travaux cessent et toute la famille chrétienne s'assemble pour prier. Tous les membres qui la composent sont exacts au rendez-vous : le père, la mère, leurs fils et leurs filles, les serviteurs et les servantes, tous enfin depuis l'aïeul couronné de cheveux blancs jusqu'au petit enfant qui essaye d'articuler ses premiers sons. Les
voilà tous humblement agenouillés devant l'image du Dieu sauveur, précieuse et chère relique léguée parles ancêtres, dont elle a entendu les vœux et béni les larmes. La mère, apôtre de la famille, comme le père en est le roi, commence, prononce à haute voix chacune des trois parties de VAngelus, et tous les assistants y répondent en chœur par le salut de l'Ange. Dans cette famille bénie, V Angélus du soir, c'est le cri de reconnaissance de tous les membres pour les bienfaits reçus, par Jésus et par Marie, dans le courant du jour ; mais c'est aussi, c'est surtout le soupir du repentir, le cri du pardon demandé au Dieu de miséricorde par Jésus et par Marie, pour toutes les offenses de la journée. C'est pour cela, M. F., que, dans certaines contrées, on appelait autrefois Y Angélus du soir le « Pardon », puisque nous n'avons de pardon à espérer que par le Fils de Marie. Écoutez, M. F., une pieuse légende du moyen-âge, et, sans vous préoccuper autrement de la réalité du fait qu'elle raconte, saisissez-en l'ingénieuse portée. Et vous, parents pieux, redites-la quelquefois à vos tout petits enfants, non comme une vérité, mais comme une allégorie de l'espérance... .
Non loin des bords du Rhin, une recluse habitait une petite cellule dont une fenêtre prenait jour sur un sentier par lequel on lui apportait son pain quotidien, et l'autre s'ouvrait sur un cimetière. Une nuit qu'elle dormait paisiblement, elle fut tout à coup réveillée par une éclatante lueur dont sa cellule était comme illuminée et comme embrasée. Elle se lève précipitamment, croyant à un incendie, court à la fenêtre du sentier et appelle du secours : mais, se retournant vers la fenêtre du cimetière, elle com-
prend son erreur, elle aperçoit, debout près d'une tombe fraîchement recouverte, une femme vêtue de blanc portant sur le front une couronne de douze étoiles qui brillaient d'un merveilleux éclat.
« O femme, lui demande en tremblant la recluse, puis-je savoir qui vous êtes ?» — Et la femme vêtue de blanc lui répond : « Je suis Marie » . — « O manière, ô pleine de grâces, je vous salue ; est-il permis à votre servante de vous demander pourquoi vous êtes ici à cette heure au milieu des morts ?» — « Oui, ma fille ; tu vois cette tombe creusée d'hier, tu as pu voir de tes yeux les obsèques d'une jeune fille et entendre les pleurs de ses compagnes. Cette enfant portait mon nom, elle m'aimait de la plus vive tendresse, et, quand la mort est venue la rappeler à Dieu, elle n'a cessé jusqu'au dernier soupir de m'invoquer avec confiance. Touchée de sa piété et de son innocence, j'ai demandé à mon Fils la permission de venir moi-même recueillir son âme, et il a daigné me l'accorder ».
A peine la femme vêtue de blanc et couronnée de douze étoiles a-t-elle achevé ces mots, qu'elle se penche sur la tombe de la jeune fille, qu'elle en écarte un peu la terre de la main droite, et qu'elle en recueille une colombe blanche comme la neige. Cette colombe, elle la présente aux yeux ravis de la recluse , et, la plaçant ensuite contre sa poitrine, sous sa robe éclatante, elle l'emporte au Ciel
Agenouillée et pleine d'un saint transport, la recluse suit longtemps du regard sa divine Mère qui s'enfuit, et lui crie : « Et moi aussi, et moi aussi, venez chercher mon âme à l'heure de la mort. Eî in
hora mortis suscipe »
(Fin improvisée).
INSTRUCTION